Le Père de Blignières et l’unité de l’Église

Le Christ remettant les clés à saint Pierre, par Le Pérugin, vers 1481.

L’unité de l’Église repose d’a­bord sur la foi, et non sur l’o­béis­sance. Inverser ces prin­cipes revient à trans­for­mer l’au­to­ri­té papale en tyrannie. 

Depuis l’annonce des sacres sur­ve­nue le 2 février der­nier, le Père de Blignières s’en prend, à coups redou­blés, à la Fraternité Saint Pie X[1]. Les consé­cra­tion épis­co­pales du 1er juillet, seront selon lui schis­ma­tiques et pas­sibles, comme telles, de l’excommunication latae sen­ten­tiae. Or, elles ne le sont pas, en toute véri­té, puisqu’elles repré­sentent la mesure d’exception à laquelle il est légi­time de recou­rir en rai­son d’un état de néces­si­té trop évident pour qu’il ait besoin d’être démon­tré. Trop évident aus­si pour qu’il soit pos­sible d’en démon­trer la non-existence.

Quel moyen le Père de Blignières se donne-​t-​il néan­moins pour conclure au schisme ?

Deux stra­té­gies lui res­tent pos­sibles. La pre­mière consiste à mini­mi­ser l’état de néces­si­té pour en conclure qu’il ne va pas jusqu’à récla­mer la mesure d’exception si excep­tion­nelle que repré­sentent les consé­cra­tions épis­co­pales. La seconde consiste à invo­quer cano­ni­que­ment le droit divin : quand bien même l’état de néces­si­té récla­me­rait la mesure d’exception sus­dite, celle-​ci n’en res­te­rait pas moins tota­le­ment illé­gi­time et donc impos­sible, puisque consa­crer des évêques à l’encontre de la volon­té du Pape serait contraire au droit divin.

La pre­mière stra­té­gie – qui prêche à des conver­tis – est déployée par le Père de Blignières dans les colonnes de ce maga­zine confor­table et ras­su­rant qu’est deve­nu Famille chré­tienne. La deuxième stra­té­gie, de nature à tou­cher les ecclé­sia­déistes éven­tuel­le­ment hési­tants, fait montre, dans la revue Sedes sapien­tiae, de toutes les res­sources du droit cano­nique et de la théo­lo­gie, façon Vatican II. De ces res­sources, nous avons mon­tré ailleurs l’inanité[2].

Retenons seule­ment ici l’idée maî­tresse de l’entretien paru dans Famille chré­tienne : elle couvre son auteur de la honte la plus acca­blante. Comment celui-​ci peut-​il accu­ser la Fraternité Saint Pie X de ne « plus du tout se sou­cier de l’unité de l’Église » ? La véri­table uni­té de l’Église est basée d’abord et avant tout sur la foi, ain­si que l’enseigne le Pape Pie XI dans l’Encyclique Mortalium ani­mos : « Puisque la cha­ri­té a pour fon­de­ment une foi intègre et sin­cère, c’est l’unité de foi qui doit être le lien prin­ci­pal unis­sant les dis­ciples du Christ ». Le lien prin­ci­pal : c’est-à-dire le lien qui est lui-​même au fon­de­ment de l’unité de gouvernement.

Or, que fait le Pape Léon XIV avec cet œcu­mé­nisme et ce dia­logue inter­re­li­gieux qui occultent de plus en plus, au point de l’affaiblir, ce lien prin­ci­pal de l’unité de l’Église ? Qu’ont fait avant lui tous ses pré­dé­ces­seurs depuis Vatican II ? En véri­té, ils ont sépa­ré les catho­liques de l’Église, sous pré­texte de plaire à ceux qui en sont sépa­rés. L’on doit en effet leur appli­quer les propres paroles du Pape Léon XIII condam­nant l’indifférentisme dans sa Lettre apos­to­lique Testem bene­vo­len­tiae : « Qu’on se garde donc de rien retran­cher de la doc­trine reçue de Dieu ou d’en rien omettre, pour quelque motif que ce soit : car celui qui le ferait ten­drait plu­tôt à sépa­rer les catho­liques de l’Église qu’à rame­ner à l’Église ceux, qui en sont sépa­rés ». A force de pas­ser sous silence ou de mini­mi­ser les points de la doc­trine qui font la dif­fé­rence entre les catho­liques et ceux qui ne le sont pas, à force de vou­loir s’ouvrir au monde tel qu’il est deve­nu depuis 1789, tous ces Papes, depuis Paul VI jusqu’à Léon XIV, ont méri­té ce reproche injus­te­ment lan­cé par le Père de Blignières à la face de la Fraternité Saint Pie X. Non, ce n’est pas celle-​ci, mais ce sont bien Léon XIV et ses pré­dé­ces­seurs depuis Vatican II qui semblent « ne plus du tout se sou­cier de l’unité de l’Église ».

En réa­li­té, la Fraternité Saint Pie X a, plus que tout autre, le sou­ci de l’unité de l’Église, à une époque où les véri­tés les plus élé­men­taires de la foi catho­lique sont de plus en plus mécon­nues par les catho­liques, à force d’être mises sous le bois­seau par les plus hautes auto­ri­tés dans l’Église, par le Pape et par la plu­part des évêques. Et ce constat, ce n’est pas seule­ment nous qui le fai­sons, c’est aus­si Mgr Schneider, dont la parole se fait de mieux en mieux entendre comme l’écho de celle tenue en son temps par Mgr Lefebvre. Que lui rétor­que­ra le Père de Blignières ? Faudrait-​il voir dans les pro­pos tenus par l’évêque auxi­liaire d’Astana, à l’instar de ceux tenus aujourd’hui par la Fraternité Saint Pie X, une « maxi­mi­sa­tion dérai­son­nable des cri­tiques » que Mgr Lefebvre adres­sait jadis au Concile et à la réforme litur­gique ? Certes non. Et c’est bien plu­tôt le Père de Blignières qui accable injus­te­ment la Fraternité en mini­mi­sant la réa­li­té de l’état de nécessité.

La Fraternité, aux dires du bon Père se serait « ins­tal­lée pro­gres­si­ve­ment dans une sépa­ra­tion volon­taire de plus en plus radi­cale ». Mais sépa­ra­tion de qui et de quoi ? … Non certes sépa­ra­tion de l’unité de l’Église, mais sépa­ra­tion des erreurs qui entament cette uni­té. La sépa­ra­tion jus­ti­fiée d’avec les orien­ta­tions des hommes d’Église n’équivaut nul­le­ment à se sépa­rer de l’Église. Tous les théo­lo­giens l’attestent. « Le schisme », dit le Dictionnaire de théo­lo­gie catho­lique pour résu­mer leur pen­sée[3], « est une sépa­ra­tion illé­gi­time [sou­li­gné en ita­lique dans le texte] de l’unité de l’Église », car « il pour­rait y avoir une sépa­ra­tion légi­time, comme si quelqu’un refu­sait l’obéissance au Pape, celui-​ci com­man­dant une chose mau­vaise ou indue. […] Il y aurait là une sépa­ra­tion de l’unité pure­ment exté­rieure et puta­tive », autre­ment dit une sépa­ra­tion appa­rente mais non réelle.

L’idée que le Père de Blignières se fait de l’unité de l’Église appa­raît alors dans toute sa faus­se­té : ce n’est plus l’unité de foi, c’est une pseu­do uni­té fon­dée sur l’obéissance abso­lue au Pape. A force d’insister sur la néces­si­té de cette obéis­sance, l’on en vient à mécon­naître la gra­vi­té extrême de toutes les démarches qui scan­da­lisent tou­jours davan­tage les membres de l’Église dans leur foi et dans leurs mœurs. La foi en vient à pas­ser après l’obéissance, et, équi­va­lem­ment, l’autorité de Dieu passe après celle des hommes d’Église. Il en va comme si le Pape n’était plus ce qu’il doit être – non plus le vicaire du Christ, char­gé de faire entendre l’unique parole de l’unique véri­té – mais un homme revê­tu de l’autorité la plus abso­lue pour faire pré­va­loir tous les caprices de sa théo­lo­gie per­son­nelle. En propres termes, un véri­table tyran.

En accu­sant la Fraternité de ne plus se sou­cier de l’unité de l’Eglise, telle qu’il la conçoit, le Père de Blignières encou­rage cette tyrannie.

Notes de bas de page
  1. Article inti­tu­lé : « La com­mu­nion hié­rar­chique des évêques est-​elle de droit divin ? » publié dans le numé­ro 174 de décembre 2025 de la revue Sedes sapien­tiae et mise en ligne sur le site de cette revue le 4 février 2026. « lnter­view » publiée sur le site de Famille chré­tienne le 13 février 2026. Article inti­tu­lé : « Les sacres de la Fraternité sacer­do­tale Saint Pie X : une usur­pa­tion de juri­dic­tion », mis en ligne sur le site de la revue Sedes sapien­tiae le 21 février 2026 et repris sur le site Claves de la Fraternité Saint Pierre[]
  2. Voir en par­ti­cu­lier le numé­ro du Courrier de Rome de juin 2025.[]
  3. Article « Schisme » dans le Dictionnaire de théo­lo­gie catho­lique, tome XIV, pre­mière par­tie, Letouzey et Ané, 1939, col. 1302.[]

FSSPX

M. l’ab­bé Jean-​Michel Gleize fut durant près de trente ans pro­fes­seur d’a­po­lo­gé­tique, d’ec­clé­sio­lo­gie et de dogme au Séminaire Saint-​Pie X d’Écône. Il est le prin­ci­pal contri­bu­teur du Courrier de Rome. Il a par­ti­ci­pé aux dis­cus­sions doc­tri­nales entre Rome et la FSSPX entre 2009 et 2011. Il exerce désor­mais son apos­to­lat à Saint-​Nicolas-​du Chardonnet, où ses confé­rences sur l’Eglise sont très suivies.