L’ecclésiologie en trompe‑l’œil de la Fraternité Saint-Pierre

Le léga­lisme de la Fraternité Saint-​Pierre prend la fuite devant le loup et aban­donne les brebis.

« Des sacres légi­times ? ». C’est l’intitulé d’un texte signé « Theologus » et publié sur la page du 11 avril 2026 de leur site inter­net « claves​.org »[1] par les prêtres de la Fraternité Saint-​Pierre. Ceux-​ci essayent d’y démon­trer que l’argumentation pré­sen­tée par la Fraternité Saint-​Pie X pour éta­blir la légi­ti­mi­té des consé­cra­tions épis­co­pales qu’elle s’apprête à accom­plir, le 1er juillet pro­chain, serait vaine.

Ce genre de pro­pos n’est pas nou­veau. Depuis le début en effet, c’est-à-dire depuis « l’été 1988 », les prêtres déci­dés à ne pas suivre Monseigneur Lefebvre, dans la déci­sion qu’il avait prise de se don­ner des suc­ces­seurs dans l’épiscopat, se sont effor­cés de jus­ti­fier leur atti­tude. Ce furent prin­ci­pa­le­ment les prêtres de la Fraternité Saint-​Pierre alors nais­sante, et par­mi eux l’abbé Josef Bisig[2]. Et ils l’ont fait en pré­sen­tant l’initiative des sacres comme abou­tis­sant à un épis­co­pat non catho­lique, un épis­co­pat schis­ma­tique, un épis­co­pat véhi­cu­lant une héré­sie impli­cite. Remise en avant par le Père de Blignières[3], l’étude de l’abbé Bisig ins­pire pour une bonne part la réflexion actuelle des prêtres de la Fraternité Saint-​Pierre, en par­ti­cu­lier telle qu’elle s’exprime dans le texte mis en ligne le 11 avril[4].

La nou­veau­té, s’il en est une, est de s’en prendre aux argu­ments avan­cés par la Fraternité Saint-​Pie X à l’occasion de l’annonce des futurs sacres du 1er juillet 2026. Et de faire accom­pa­gner l’étude d’un « hom­mage appuyé » du car­di­nal Sarah.

L’hommage du car­di­nal Sarah qua­li­fie le texte de « lumi­neux », de « mer­veilleux, clair et bien étu­dié ». Il réitère sur­tout ce qui appa­raît comme l’un des pos­tu­lats adop­té par tous ceux qui contestent le bien-​fondé des sacres d’Ecône : « Nous devons savoir que ce n’est pas nous qui sau­vons les âmes. C’est le Christ Seul qui sauve. Nous, nous ne sommes que des ins­tru­ments entre Ses Mains ». Ce n’est pas nous qui sau­vons l’Eglise, mais c’est l’Eglise qui nous sauve, écri­vait déjà l’abbé Bisig[5]. Comme si le Corps mys­tique du Christ était autre que les membres du Christ … Il y a là une concep­tion de l’Eglise qui ten­drait à faire de ses membres de purs ins­tru­ments inertes, ou de purs spec­ta­teurs, et non acteurs, de leur salut. Luther et Calvin y avaient pen­sé – mais le concile de Trente nous rap­pelle que Dieu nous invite à faire ce que nous pou­vons et à deman­der ce que nous ne pou­vons pas[6]. Et faire ce que nous pou­vons, n’est-ce pas contri­buer cha­cun à son niveau, avec les grâces reçues de Dieu, à sau­ver l’Eglise en sau­vant les âmes dans et par l’Eglise ?…

La réfu­ta­tion des argu­ments avan­cés par la Fraternité Saint-​Pie X vou­drait tenir en deux points, et nous en mon­tre­rons l’inanité dans un pro­chain article du Courrier de Rome. Ce qu’il importe de sou­li­gner ici, c’est que, avant de s’affairer à cette réfu­ta­tion, les prêtres de la Fraternité Saint-​Pierre com­mencent par pré­sen­ter les­dits argu­ments comme consti­tuant « l’argumentation fon­da­men­tale de la Fraternité Saint-​Pie X en défense des sacres pro­je­tés pour le 1er juillet 2026 ». Et c’est ici que, déjà, tout s’écroule, puisque, à la véri­té, là n’est pas « l’argumentation fon­da­men­tale » de la Fraternité Saint-​Pie X. Les écri­vains de la Fraternité Saint-​Pierre l’avouent d’ailleurs eux-​mêmes lorsqu’ils pré­sentent cette argu­men­ta­tion comme étant « résu­mée de façon offi­cielle dans une Annexe à la réponse de l’abbé Pagliarani au Préfet du Dicastère pour la Doctrine de la Foi, le 18 février 2026 ». 

Précisément, il s’agit ni plus ni moins que d’une « Annexe » et celle-​ci a pour objet un point tech­nique d’ecclésiologie, dont l’explication veut seule­ment ser­vir d’appui – un appui annexe – à l’argumentation prin­ci­pale de la Fraternité, laquelle est ailleurs. Elle est pré­ci­sé­ment dans le texte de la Lettre adres­sée par l’abbé Pagliarani au car­di­nal Fernandez[7]. Elle est aus­si dans le ser­mon pro­non­cé par le même Don Davide au Séminaire de Flavigny, le 2 février der­nier, à l’occasion des céré­mo­nies de prise de sou­tane et lorsque le Supérieur Général de notre Fraternité annon­ça les sacres pour le 1er juillet pro­chain[8]. Elle est enfin, et encore, dans les réponses que Don Davide don­na, le 7 février der­nier, aux jeunes réunis pour l’Université d’hiver orga­ni­sée par le District de France de la Fraternité[9]

Cette « argu­men­ta­tion fon­da­men­tale » repose sur la réa­li­té de l’état de néces­si­té, réa­li­té nota­ble­ment aggra­vée depuis l’été 1988, et qui réclame, une fois encore, la consé­cra­tion de nou­veaux évêques plei­ne­ment catho­liques pour le salut des âmes. Ne sont-​ce d’ailleurs pas les prêtres de la Fraternité Saint-​Pierre qui sont bien obli­gés de recon­naître les pre­miers que les pro­messes qui leur avaient été faites le 2 juillet 1988 avec le Motu pro­prio Ecclesia Dei afflic­ta n’ont pas été tenues ? … Promesses que menace tou­jours le Motu pro­prio Traditionis cus­todes

De cet état de néces­si­té, les prêtres de la mou­vance Ecclesia Dei, on le voit bien, évitent trop sou­vent de par­ler. Le Père de Blignières le mini­mise de plus en plus[10]. Les prêtres de la Fraternité Saint-​Pierre n’en parlent pas. C’est pour­tant cet état de néces­si­té qui jus­ti­fie, à lui seul, l’initiative des sacres. Et il la jus­ti­fie parce que la loi suprême, dans l’Eglise, est bel et bien le salut des âmes, contre lequel aucune dis­po­si­tion du droit de l’Eglise ne sau­rait pré­va­loir. Dans le texte paru le 11 avril der­nier, cet argu­ment fon­da­men­tal est tota­le­ment occul­té. Les prêtres de la Fraternité Saint-​Pierre, dans une ana­lyse poin­tue et dif­fi­cile, détournent l’attention de leurs lec­teurs sur l’un ou l’autre point de la nou­velle ecclé­sio­lo­gie de Vatican II, dont la Fraternité Saint-​Pie X a jus­te­ment dénon­cé la faus­se­té. Mais ce n’est pas la réfu­ta­tion de ces points de la nou­velle ecclé­sio­lo­gie qui repré­sente la rai­son pro­fonde sur laquelle ladite Fraternité entend s’appuyer pour jus­ti­fier les consé­cra­tions épiscopales. 

La Fraternité Saint-​Pie X, certes oui, conteste l’idée abso­lu­ment nou­velle selon laquelle le sacre don­ne­rait par lui-​même non seule­ment le pou­voir d’ordre mais encore le pou­voir de juri­dic­tion et la même Fraternité montre aus­si que confé­rer l’épiscopat à l’encontre de la volon­té du Pape n’est nul­le­ment une action intrin­sè­que­ment mau­vaise ou contraire au droit divin. Mais ces dis­cus­sions de spé­cia­listes, si elles gardent toute leur impor­tance, font ici figure de miroir aux alouettes : elles évitent de regar­der en face la véri­table rai­son qui jus­ti­fie les sacres : l’état de néces­si­té, la situa­tion de crise géné­ra­li­sée dont l’Eglise est loin d’être sor­tie et où les déten­teurs de l’autorité suprême abusent de leur pou­voir au grand et grave pré­ju­dice du salut des âmes. 

Sans doute, oui, s’il n’y a pas d’état de néces­si­té, si l’Eglise est dans un état nor­mal, si le Pape agit en véri­table Vicaire du Christ pour exer­cer son pou­voir au béné­fice du salut des âmes, en condam­nant toutes les erreurs qui menacent la foi des fidèles, alors oui, il n’est pas légi­time de consa­crer des évêques contre la volon­té du Pape et les normes habi­tuelles du droit de l’Eglise gardent toute leur force pour inter­dire une telle ini­tia­tive. Mais c’est la cir­cons­tance extra­or­di­naire de la crise, c’est la situa­tion inha­bi­tuelle où la per­sonne d’un Pape, comme le dit Cajetan, refuse de se sou­mettre à son office de Pape, qui fait toute la dif­fé­rence. Occulter cette cir­cons­tance et rai­son­ner comme si l’Eglise de l’après Vatican II était dans le même contexte que sous saint Pie X ou Pie XII, c’est som­brer dans le léga­lisme le plus étroit – et s’interdire de venir au secours des âmes.

« Nous sommes bien obli­gés de consta­ter » : c’est la phrase clé qui résume toute l’attitude de Mgr Lefebvre, phrase du Bon Pasteur qui donne sa vie pour les bre­bis. Le léga­lisme de la Fraternité Saint-​Pierre, lui, prend la fuite devant le loup et aban­donne les brebis.

Source : FSSPX Actualités
Illustration : FSSPX – Mois de Rome des sémi­na­ristes – Basilique Saint-Paul-Hors-les-Murs

Notes de bas de page
  1. https://​claves​.org/​d​e​s​-​s​a​c​r​e​s​-​l​e​g​i​t​i​m​es/[]
  2. « Du sacre épis­co­pal contre la volon­té du Pape, avec appli­ca­tion aux sacres confé­rés le 30 juin par Mgr Lefebvre ». Essai théo­lo­gique col­lec­tif de membres de la Fraternité Saint Pierre, sous la direc­tion de Monsieur l’abbé Josef Bisig, 1988, 2e édi­tion par­tiel­le­ment aug­men­tée et cor­ri­gée, sans date.[]
  3. Sur la page du 30 sep­tembre 2022 du site de la Fraternité Saint-​Vincent-​Ferrier.[]
  4. Ce n’est pas la seule. Dans une confé­rence don­née le 8 avril der­nier à Paris, l’abbé Hilaire Vernier déve­loppe le même type d’arguments pour ten­ter de prou­ver qu’il serait « contraire au droit divin de confé­rer l’épiscopat contre la volon­té du Pape, même sans vou­loir lui don­ner une juri­dic­tion ». []
  5. En guise de cita­tion conclu­sive, à la page 75 de l’Essai déjà cité.[]
  6. Concile de Trente, ses­sion 6 sur la jus­ti­fi­ca­tion, cha­pitre 11 (DS 1536).[]
  7. https://​lapor​te​la​tine​.org/​a​c​t​u​a​l​i​t​e​/​l​e​t​t​r​e​-​d​e​-​l​a​b​b​e​-​p​a​g​l​i​a​r​a​n​i​-​a​u​-​c​a​r​d​i​n​a​l​-​f​e​r​n​a​n​dez[]
  8. https://​lapor​te​la​tine​.org/​a​c​t​u​a​l​i​t​e​/​a​b​b​e​-​p​a​g​l​i​a​r​a​n​i​-​d​e​s​-​s​a​c​r​e​s​-​p​a​r​-​f​i​d​e​l​i​t​e​-​a​-​l​e​g​l​i​s​e​-​e​t​-​a​u​x​-​a​mes[]
  9. https://​lapor​te​la​tine​.org/​a​c​t​u​a​l​i​t​e​/​l​a​b​b​e​-​p​a​g​l​i​a​r​a​n​i​-​r​e​p​o​n​d​-​a​u​x​-​q​u​e​s​t​i​o​n​s​-​d​e​s​-​j​e​u​n​e​s​-​s​u​r​-​l​e​s​-​s​a​c​r​e​s​-​v​i​deo[]
  10. https://​lapor​te​la​tine​.org/​f​o​r​m​a​t​i​o​n​/​c​r​i​s​e​-​e​g​l​i​s​e​/​r​a​p​p​o​r​t​s​-​r​o​m​e​-​f​s​s​p​x​/​l​e​-​p​e​r​e​-​d​e​-​b​l​i​g​n​i​e​r​e​s​-​e​t​-​l​u​n​i​t​e​-​d​e​-​l​e​g​l​ise[]

FSSPX

M. l’ab­bé Jean-​Michel Gleize fut durant près de trente ans pro­fes­seur d’a­po­lo­gé­tique, d’ec­clé­sio­lo­gie et de dogme au Séminaire Saint-​Pie X d’Écône. Il est le prin­ci­pal contri­bu­teur du Courrier de Rome. Il a par­ti­ci­pé aux dis­cus­sions doc­tri­nales entre Rome et la FSSPX entre 2009 et 2011. Il exerce désor­mais son apos­to­lat à Saint-​Nicolas-​du Chardonnet, où ses confé­rences sur l’Eglise sont très suivies.