Le Père Antoine Chevrier, un pauvre parmi les pauvres

Père Antoine Chevrier

Il y a deux cent ans, le 16 avril 1826, nais­sait le fon­da­teur du Prado, prêtre exemplaire.

Né par­mi les pauvres et pour les pauvres, celui qu’on devait appe­ler le saint de la Guillotière pro­pose, tant aux prêtres qu’aux laïcs assoif­fés de cha­ri­té, un ma­gnifique che­min de per­fec­tion spi­ri­tuelle. Si la pau­vre­té maté­rielle demeure hélas bien vivante en nos cam­pagnes, nos villes et nos ban­lieues d’aujourd’hui, elle côtoie désor­mais, depuis un demi-​siècle envi­ron, une autre forme de pau­vre­té, plus insi­dieuse et plus tragi­que, apa­nage de nos socié­tés dites évo­luées : la misère morale et l’ignorance reli­gieuse qui conduisent tant d’âmes aux faux bon­heurs d’une vie sans Dieu ou au ver­tige infer­nal de l’angoisse et du désespoir.

A nous qui, au spec­tacle quo­ti­dien de tant de dé­tresses, avons peut-​être ten­dance à dou­ter de l’amour de Dieu pour ses créa­tures, le Père Chevrier indique un remède infaillible, qui n’est autre que la contem­pla­tion des souf­frances de Notre-​Seigneur Jésus-​Christ, venu dans le monde comme un pauvre pour le salut de l’hu­manité, ce pauvre que nous dépeint, avec une auda­cieuse véri­té l’ardent dis­ciple de saint François d’Assise :

« Ce que je demande de vous, je l’ai pra­ti­qué moi- même.
J’ai vou­lu être pauvre.
J’ai choi­si des parents pauvres.
Je suis né comme un pauvre.
La pau­vre­té a été mon signe, mon carac­tère dis­tinc­tif.
J’ai vécu comme un pauvre.
J’ai tra­vaillé comme un pauvre.
Je me suis mis au rang des pauvres.
J’ai souf­fert comme un pauvre.
J’ai deman­dé comme un pauvre en exil.
Je me suis conduit comme un pauvre.
Je me suis humi­lié comme un pauvre.
J’ai eu faim comme un pauvre.
J’ai eu soif comme un pauvre.
J’ai été nu comme un pauvre.
Je suis mort comme un pauvre.
Et tout cela parce que je l’ai voulu. » 

C’est dans l’a­mou­reuse recherche de la Croix de son Sauveur, dans la mise en pra­tique des ver­tus divines ain­si que dans ses longues visites au Saint-​Sacrement que le Père Chevrier pui­se­ra cette éner­gie de bâtis­seur, dont peuvent et doivent encore s’ins­pi­rer les prêtres et les simples fidèles d’aujourd’hui sur l’in­tercession des­quels repose le salut de tant d’âmes si mal­heu­reuses de ne pas connaître et de ne pas aimer le Pauvre de Nazareth, souf­frant et triomphant.

A la Guillotière

Enfant unique d’un modeste foyer d’ou­vriers de la soie, Antoine Chevrier vient au monde le jour de Pâques 1826, dans les fau­bourgs de Lyon. Immédiatement con­sacré à la Sainte Vierge et bap­ti­sé le sur­len­de­main de sa nais­sance. Antoine vit dès l’en­fance au contact des « canuts », dont il côtoie­ra quo­ti­dien­ne­ment toute la misère sociale et spi­ri­tuelle, misère qui plus tard fera de lui, sans l’ombre d’un sen­ti­ment de « lutte des classes », cet « ami du pauvre peuple », que tout le porte à se­courir. Si son père est un homme bon et modeste, aux goûts simples et au carac­tère effa­cé, la mère du futur aumô­nier de la Guillotière se montre en revanche auto­ritaire, colé­reuse et cepen­dant fer­vente catho­lique. Au­près de sa mère, l’enfant apprend de bonne heure, com­me le note un de ses bio­graphes, « à s’occuper du mé­nage, de son linge et de ses vête­ments ». A cette édu­ca­tion, qui paraît d’un autre âge, s’ajoute l’appren­tissage du métier de la soie pour lequel Antoine a de bonnes dis­po­si­tions. Elevé sévè­re­ment, l’enfant est d’une obéis­sance par­faite et sert chaque jour la pre­mière messe de cinq heures. Cette fidé­li­té scru­pu­leuse à ses devoirs reli­gieux engen­dre­ra bien-​tôt dans l’âme du petit « canut » une grande dévo­tion à l’Eucharistie, qu’une vie mor­ti­fiée et toute don­née au ser­vice des plus pauvres ne pou­vait dans le sacer­doce qu’approfondir et déve­lopper. Le Père Chevrier devait avouer plus tard à l’un de ses sémi­na­ristes : « Savez-​vous ce qui fait les hom­mes ? Ce sont les souf­frances, les pri­va­tions et les humi­lia­tions. Celui qui n’a rien souf­fert et rien endu­ré ne sait rien. Ceux qui sont tou­jours flat­tés et cares­sés ne sont que des « pattes mouillées » (expres­sion jadis en usage chez les canuts lyonnais) ».

On n’in­sis­te­ra jamais assez sur le rôle détermi­nant du prêtre pour l’éclosion de la voca­tion sacer­do­tale dans l’âme des enfants. C’est en effet à un vicaire de l’é­glise saint François, sa paroisse, qui lui demande un jour s’il veut deve­nir prêtre, que le jeune Antoine devra la décou­verte de sa voca­tion. Il en éprou­ve­ra une joie vive et pro­fonde, signe évident de l’ap­pel de Dieu. Après un sémi­naire stu­dieux où il se révèle un sujet brillant, l’abbé Chevrier reçoit le sacer­doce le 25 mai 1850, en la Primatiale saint Jean de Lyon. Il rêve alors, comme la plu­part de ses condis­ciples, de deve­nir mis­sion­naire en des pays loin­tains. Mais c’est en France, à Lyon, dans la paroisse saint André située en plein fau­bourg de la Guil­lotière, par­mi les pauvres dont il se sent le frère, que l’ab­bé Chevrier éta­bli­ra sa mis­sion. Un de ses biogra­phes décrit ain­si le nou­veau prêtre : « Jeune vicaire aux yeux bleus, l’air doux, jamais oisif, jamais pres­sé, arpen­tant les trot­toirs de son long pas déga­gé pour aller visi­ter un malade, le pre­mier à répondre aux appels tar­difs, comme aux détresses lointai­nes ». Ayant conser­vé la régu­la­ri­té du sémi­naire, l’infa­tigable vicaire est à pied d’œuvre dès quatre heures et demie jus­qu’à dix heures du soir. Chaque jour, avant de dire sa messe, il fait une orai­son de trois quarts d’heure, récite le bré­viaire et s’astreint, dans le silence de sa chambre, à étu­dier, la plume à la main, la Sainte Ecri­ture et quelque livre de phi­lo­so­phie ou de théo­lo­gie. Et pour mieux tou­cher les âmes dont il a le constant sou­ci, l’humble fils de canuts s’at­tache, dès le début de son minis­tère, à rédi­ger minu­tieu­se­ment ser­mons et instruc­tions, qui ne comptent pas moins de 1.600 pages, pu­bliées à titre posthume !

En 1856, l’ab­bé Chevrier fait la connais­sance de Camille Rambaud, jeune homme for­tu­né d’a­bord impré­gné des idées de 1848 mais qui, après s’être conver­ti, avait choi­si de ser­vir dans la socié­té de saint Vincent de Paul. C’est alors qu’enthousiasmé par son apos­to­lat auprès des plus dému­nis, Camille Rambaud déci­dait en 1854 de reprendre, avec le sou­tien de deux amis, une œuvre long­temps te-​nue par une com­mu­nau­té de Capucins : la Cité de l’Enfant Jésus. En cette com­mu­nau­té, consti­tuée de ba­raquements édi­fiés à la hâte, les trois jeunes gens, qui appar­tiennent au Tiers-​Ordre de saint François, se fixe­ront pour tâche de secou­rir, édu­quer et évan­gé­li­ser les enfants pau­vres et malades. Attiré par cette forme d’a­pos­to­lat, le Père Chevrier ne tarde pas à appor­ter son aide à la Cité de l’Enfant Jésus. Et conscient de l’impor­tance du salut des enfants dému­nis, accom­pa­gnés de quan­ti­té d’autres mal­heu­reux affluant dans la com­mu­nau­té renais­sante, le car­di­nal de Bonald nomme bien­tôt l’abbé Chevrier aumô­nier de la Cité de l’Enfant Jésus. Dès son arri­vée, le vaillant pas­teur prend en charge l’évangélisation de quelque deux cents per­sonnes, dont une large pro­por­tion de canuts qui essaient tant bien que mal de sur­vivre. Mais par­mi toute cette popu­la­tion d’ouvriers misé­rables ou de chô­meurs, ce qu’il importe en tout pre­mier lieu de pré­ser­ver c’est l’âme de tant d’enfants en grand péril moral et spi­ri­tuel. Aussi, en rai­son de la cha­ri­té inta­ris­sable qu’il déploie pour sou­la­ger toutes ces détresses et en sou­ve­nir des Capucins naguère char­gés de l’au­mô­ne­rie de la com­mu­nau­té, les enfants et l’en­semble des pauvres décident-​ils de don­ner à l’abbé Chevrier, qui pour­tant ne sera jamais un reli­gieux, l’affectueux et émou­vant titre de Père. A peine ins­tal­lé aumô­nier de la Cité, celui que l’on consi­dère déjà comme un saint prend la déci­sion de lan­cer un apos­to­lat qui lui tient par­ti­cu­liè­re­ment à cœur, dans un fau­bourg où beau­coup n’ont jamais enten­du par­ler de Dieu : l’Œuvre de la Première Communion. 

Dans le même temps, le zélé pas­teur orga­nise des pèle­rinages à Fourvière ain­si qu’au vil­lage d’Ars où il conduit les enfants à pied. Tout au long de l’année, leur au­mônier enseigne à ces jeunes âmes délais­sées le recours à la com­mu­nion fré­quente et ouvre chaque soir un caté­chisme. Le Père devient ter­tiaire de saint Fran­çois en 1859 mais voit bien­tôt, avec tris­tesse, péri­cli­ter l’Œuvre de la Première Communion. En effet, les con­ceptions sociales et, pourrions-​nous dire, trop natura­listes de Camille Rambaud et de ses amis se conci­lient mal avec l’Œuvre de salut spi­ri­tuel entre­prise par l’au­mônier des pauvres. C’est grâce à une de ses péni­tentes que le Père Chevrier par­vient à trou­ver asile sur la col­line de Fourvière. Dieu, qui semble l’abandonner, ne tar­de­ra pas à indi­quer au dis­ciple de saint François le nou­veau che­min qu’Il veut lui voir suivre.

La Providence du Prado

Le Prado en 1880

Dans la nuit de Noël 1856, alors qu’il fait orai­son devant la crèche de l’église saint André, le Père Che­vrier reçoit une intui­tion sur­na­tu­relle. C’est l’Enfant Jé­sus, si pauvre et si humble dans le dénue­ment de Beth­léem, qui lui com­mande mys­té­rieu­se­ment de fon­der le Prado. Mais avant d’entreprendre la fon­da­tion de cette œuvre capi­tale, le bon Père, comme il le fera lors de chaque déci­sion impor­tante, consulte en toute humi­li­té plu­sieurs confrères. Il se rend même au vil­lage d’Ars pour s’entretenir avec celui que d’aucuns consi­dèrent déjà comme un saint. On ne sau­rait rien de cette entre­vue sans le témoi­gnage rap­por­té par une dame veuve venue deman­der conseil à l’abbé Vianney : « Il est jeune, lui confie le curé d’Ars en par­lant du Père Che­vrier, mais c’est mon enfant, je l’aime beau­coup, il vous mène­ra dans le bon che­min. Il a des pro­jets, et vous pou­vez l’aider. Dites-​lui que c’est moi qui vous envoie ».

L’œuvre, qui devait faire tant de bien aux plus déshé­ri­tés des Lyonnais, pren­dra place dans un ancien « grand bal-​musette fau­bou­rien » fré­quen­té par une clien­tèle peu recom­man­dable. En 1860, en ce fau­bourg de la Guillotière, qui lui rap­pelle son enfance labo­rieuse, le Père Chevrier finit par acqué­rir cette triste bâtisse qu’il se croit d’abord inca­pable, en rai­son d’une humi­li­té déjà si grande, de trans­for­mer en une mai­son qui plaise à Dieu. Le Père veut en effet éta­blir en ce lieu si misé­rable une com­mu­nau­té de prêtres dévoués au ser­vice des plus pauvres. Cependant, aidé par les prières et la cha­rité agis­sante de nom­breux laïcs et confrères, le dis­ciple de saint François ne tarde pas à res­sus­ci­ter l’Œuvre de la Première Communion, qu’il avait en vain ten­té d’édi­fier quelques années aupa­ra­vant à la Cité de l’Enfant Jésus. Au Prado, dont la créa­tion répond au désir de la Providence, les pauvres sont chez eux : on y trouve des vaga­bonds, des voleurs, des repris de jus­tice et beau­coup de petits sal­tim­banques. « Recevez tou­jours bien les pauvres, jamais à contre-​cœur, confie­ra le Père à ses coopé­ra­teurs. S’ils n’ont pas de loge­ment, il faut leur dire : voi­là ma chambre, mon lit, mon vête­ment, pre­nez, tout est à vous. » L’Œuvre de la Première Communion, sur laquelle repose la Providence du Prado, s’adresse en prio­ri­té aux plus vul­né­rables des créa­tures, les enfants déshé­rités et les orphe­lins livrés à eux-​mêmes, si nom­breux par­mi les canuts de la Guillotière. Pour être admis au Prado, le Père fixe trois condi­tions : « Ne rien avoir, ne rien savoir, ne rien valoir ». Afin de les pré­pa­rer à rece­voir cette Vérité dont ils ont tant besoin, l’Aumônier garde les enfants cinq mois entiers pour leur don­ner une solide ins­truc­tion reli­gieuse et les for­mer à l’exercice de la vie chré­tienne. Au Prado, qui est à la fois église, école, patro­nage et pen­sion, on ne leur demande aucun tra­vail, mais on leur apprend à lire et à écrire. Bientôt, quand plu­sieurs prêtres rejoin­dront le Père Chevrier, la fon­da­tion comp­te­ra de quatre à six caté­chismes par jour « avec, ain­si que le notre Antoine Lestra, expli­ca­tion quo­ti­dienne de la messe, d’un mys­tère du Rosaire, sans oublier le Chemin de la Croix. Pour plus d’effi­cacité, les élèves sont divi­sés en trois groupes : ceux qui savent lire et écrire, les illet­trés, les moins intel­li­gents. Le Catéchisme prime tout dans la mai­son. Personne n’y doit jamais man­quer. Et pour expo­ser la doc­trine, le Père se sert de l’Evangile et de l’Histoire Sainte ». Insistant sou­vent, dans un louable sou­ci péda­go­gique, sur les mêmes véri­tés, l’éducateur de la foi s’adresse d’abord à l’intelligence avant de tou­cher le cœur et la volon­té. Et comme la Sainte Messe consti­tue le fon­de­ment et l’aliment indis­pensable de toute vie chré­tienne, il enseigne à ses chers enfants à en com­prendre les mys­tères afin de ne pas s’y ennuyer. Une fois la pre­mière com­mu­nion et la confir­ma­tion reçues, les enfants^ bien armés spirituelle­ment pour­ront enfin entrer dans les bons ate­liers que l’on aura choi­sis pour eux. Il va sans dire hélas, qu’en rai­son de son orga­ni­sa­tion nova­trice fai­sant coha­bi­ter des mar­gi­naux aux mœurs sou­vent dou­teuses, l’Œuvre du Prado atti­re­ra bien­tôt à son fon­da­teur les jalou­sies et calom­nies des « bien-​pensants ». Mais Dieu n’aban­donne pas les fon­da­tions qui lui tiennent à cœur et ces épreuves, accueillies par le Père Chevrier dans un esprit d’humilité véri­table, seront le ferment des suc­cès à venir. Toutefois, en 1866, pour affer­mir et déve­lop­per encore son apos­to­lat, le Père obtien­dra la per­mis­sion, tout en demeu­rant au Prado, d’installer l’un des prêtres qu’il a for­més, – car le dis­ciple de saint François d’Assise pense à l’avenir de ses pauvres -, dans la nou­velle paroisse du Moulin à Vents où deux écoles ver­ront bien­tôt le jour : l’une pour les filles et l’autre pour les garçons.

L’école cléricale

S’il a le sou­ci d’arracher tant de pauvres et d’or­phelins à l’i­gno­rance reli­gieuse, afin que ces der­niers deviennent de bons chré­tiens dans le monde, le Père Chevrier veut aus­si pré­pa­rer les meilleurs de ses enfants au sacer­doce. Il lui faut donc ras­sem­bler ces jeunes âmes autour de prêtres aguer­ris qui l’aideront à les for­mer. Ainsi pren­dra corps l’Ecole clé­ri­cale. Ouverte en 1864, cette école aux des­seins auda­cieux connaît des débuts incer­tains, dus à l’instabilité et à l’inexpé­rience des pro­fes­seurs, qui n’ont pas sai­si l’esprit de pau­vre­té régnant au Prado et que le carac­tère sou­vent dif­fi­cile et impré­vi­sible de la plu­part des enfants admis à l’Ecole incite dès les pre­miers jours au décou­ra­ge­ment. Certains pro­fes­seurs laïcs, mani­fes­te­ment dépour­vus de la moindre qua­li­té péda­go­gique et dont l’incurie morale et intel­lec­tuelle en vient même par­fois jusqu’à scanda­liser les enfants, seront pure­ment et sim­ple­ment quali­fiés, par un témoin de ces désordres, de véri­tables « aven­tu­riers ». Parfois, quelques édu­ca­teurs, que sa cha­ri­té inépui­sable à l’égard des pauvres dérange plus qu’elle n’édifie, adressent sans ver­gogne au bon Père des reproches aus­si odieux qu’injustifiés, aux­quels ce der­nier répond avec une humi­li­té désar­mante : « Cela fait du bien d’être remis à sa place de temps en temps. On le mérite si souvent ».

Cependant, à force de prière, de patience et de sacri­fice, le saint prêtre par­vient enfin à s’entourer d’un corps pro­fes­so­ral com­pé­tent. C’est ain­si qu’en 1877, muni de la béné­dic­tion de Pie IX, le fon­da­teur de l’Ecole clé­ri­cale emmène à Rome quatre sémi­na­ristes afin qu’ils y par­achèvent leurs études théo­lo­giques. Le Père désire en effet que ses fils spi­ri­tuels reçoivent le meilleur des ensei­gne­ments et tient à demeu­rer près d’eux pour entre­te­nir dans leur vie et dans leur âme l’esprit du Prado. Aux vœux d’anniversaire que lui adresse dans la ville éter­nelle un de ses fidèles auxi­liaires, le dis­ciple de saint François d’Assise répond par ces quelques mots, qui tra­duisent mieux qu’un long dis­cours son admi­rable humi­li­té : « Voilà cin­quante et un ans que je suis au monde et je ne vois pas encore ce que j’y ai fait. Priez un peu pour moi, afin que ma vie ne soit pas inutile. Plus que jamais je com­prends qu’il faut être saint pour faire quelque chose d’utile, de bon et de durable. Je vou­drais être un saint et je ne puis pas y arri­ver ». Le 26 mai 1877 seront ordon­nés prêtres à Saint Jean de Latran les quatre pre­miers élèves de l’Ecole cléricale.

Un nouveau saint François d’Assise

Père Antoine Chevrier.

« Qu’est-ce qui manque aujourd’hui, mes frè­res, c’est l’exemple des grandes ver­tus. C’est un tré­sor que per­sonne ne sait appré­cier et ne veut imi­ter. Il faut des ver­tus exem­plaires pour le temps où nous vivons, il faut du sacri­fice ». Ces paroles pro­non­cées avec auto­ri­té dans un de ses nom­breux ser­mons résument à mer­veille toute la spi­ri­tua­li­té du Père Chevrier, dont l’unique ambi­tion fut tou­jours de se com­por­ter comme un pauvre par­mi les pauvres, pour mieux aider à deve­nir des saints les ouvriers et les enfants du Prado. De toutes ses forces, le Pasteur de ceux qui n’ont rien lut­te­ra contre l’écueil d’un embour­geoisement incom­pa­tible avec son apos­to­lat. La pau­vreté inté­rieure ne lui suf­fit pas, elle doit être concrète, se vivre chaque jour dans les paroles, l’attitude exté­rieure et le déta­che­ment de toutes choses. La chambre du Père, en ce Prado qu’il aime tant, n’est qu’un pauvre réduit se com­po­sant du strict néces­saire : deux chaises, une pauvre table, une incon­for­table paillasse et quel­ques rayon­nages en bois blanc gros­siè­re­ment ajus­tés où sont ran­gés les livres néces­saires à l’étude. Car nul apôtre fidèle ne peut se pas­ser des livres dans les­quels il pui­se­ra les forces indis­pen­sables à l’approfondisse­ment de sa vie d’o­rai­son et à son labeur inces­sant de « pêcheur d’hommes ». Ne lisant que rare­ment les jour­naux,- véri­tables cloaques de men­songe et d’impureté -, et ban­nis­sant fer­me­ment de sa biblio­thèque tout livre pro­fane, le Père Chevrier consacre tou­jours les pre­mières heures de la mati­née à des lec­tures spi­ri­tuelles, où la pri­mau­té est réser­vée à la médi­ta­tion de l’Evangile. Toute la vie intel­lec­tuelle du saint prêtre est faite de rigueur, de méthode et fuit soi­gneu­se­ment la dis­per­sion, enne­mie jurée de tout apos­to­lat fructueux.

Le dis­ciple de l’abbé Vianney sera toute sa vie le contraire d’un mon­dain. Pour sub­ve­nir aux immenses besoins du Prado, jamais il n’hésitera à men­dier son pain et celui de ses pauvres, à genoux aux portes des églises. L’humilité du Père Chevrier n’a pas de limites. Il porte la sou­tane pau­vre­ment mais tou­jours digne­ment, sub­sti­tuant à la cein­ture ecclé­sias­tique l’humble cor­don des Franciscains. Il blâme les prêtres peu zélés, pré­fé­rant les libé­ra­li­tés des riches aux exi­gences et aux mor­ti­fi­ca­tions de leur minis­tère. Cet amour de la pau­vreté sacer­do­tale pré­fi­gure le juge­ment sans ménage­ment que le pape Pie XI for­mu­le­ra quelques décen­nies plus tard en ces termes : « Le plus grand scan­dale du XIXe siècle, c’est que l’Eglise, en fait, a per­du la classe ouvrière, à cause de la tié­deur de la foi, de l’espérance et de la charité. »

Cependant, les misères tem­po­relles et spi­ri­tuelles qu’il s’efforce de sou­la­ger au Prado ne suf­fisent pas à la cha­ri­té inson­dable du Père Chevrier. Il veut encore pou­voir venir en aide aux malades et aux mou­rants. C’est la rai­son pour laquelle il fonde, en 1877, une com­munauté de Petites Servantes des Pauvres, qui auront pour tâche de soi­gner, de secou­rir maté­riel­le­ment les malades, mais aus­si de les pré­pa­rer à rece­voir les der­niers sacre­ments et, le cas échéant, de les ense­ve­lir. De la toute récente paroisse Notre-​Dame des Anges, où leur fon­da­teur vient de les ins­tal­ler, les Petites Servan­tes des Pauvres essai­me­ront avec suc­cès dans plu­sieurs églises lyonnaises.

Mais nom­breux sont les ser­vi­teurs de Jésus- Christ qui eurent à se défendre contre les vio­lentes attaques du démon. Le diable en effet redouble d’ardeur dans les ban­lieues ouvrières de Lyon, où la misère est trop sou­vent le ferment de tous les vices. Aussi, pour déli­vrer les âmes de leurs tour­ments, le Père Chevrier sera-​t-​il ame­né à pra­ti­quer plu­sieurs exor­cismes, avec le concours d’un prêtre et d’un reli­gieux de son entou­rage. Et pour aug­men­ter encore la charge d’une croix déjà si lourde à por­ter, le bon Dieu per­met­tra, qu’à l’instar de son bien-​aimé curé d’Ars, le dis­ciple du pauvre d’Assise sôit lui-​même for­te­ment éprou­vé par le diable. Afin de reprendre des forces inté­rieures après les rudes com­bats menés pour le salut de ses chers enfants du Prado et contre les assauts impi­toyables du Grappin, celui que l’on se plaît déjà à saluer comme le saint de La Guillotière aime à se reti­rer dans l’austère Ermitage de Saint-​Fons qu’il a créé pour y goû­ter la soli­tude et pour per­mettre à ses pauvres d’y suivre des retraites spiri­tuelles. Sur un des murs de son étroite cel­lule froide et humide où il peut à peine s’allonger pour prendre quelque repos, le Père Chevrier a écrit le résu­mé poi­gnant de sa vie de prêtre et de pauvre, résu­mé dont les termes sans conces­sions se passent de tout commentaire :

LE PRÊTRE EST UN AUTRE CHRIST
Le Verbe s’est fait chair et il a habi­té par­mi nous
Je vous ai don­né l’exemple, afin que, comme j’ai fait, vous fas­siez vous aussi
CRÈCHE
Pauvreté
CALVAIRE
Mort à soi-même
TABERNACLE
Charité
PAUVRE
dans le loge­ment,
les vête­ments, la nour­ri­ture, les biens,
le tra­vail,
le ser­vice.
HUMBLE d’esprit,
de cœur,
vis-​à-​vis de Dieu,
des hommes,
de soi-​même.
MOURIR
à son corps,
à son esprit,
à sa volon­té,
à sa répu­ta­tion,
à sa famille, au monde.
S’IMMOLER
Par le silence,
la prière,
le tra­vail,
la péni­tence, la souf­france, la mort.
DONNER
son corps,
son esprit, son temps, ses biens, sa san­té,
sa vie.
DONNER LA VIE
par : sa foi,
sa doc­trine,
ses paroles,
sa prière,
ses pou­voirs, ses exemples.
Plus on est pauvre plus on s’abaisse, plus on glo­ri­fie Dieu, et plus on est utile au pro­chain. Le prêtre est un homme dépouillé.Plus on est mort plus on a la vie, plus on donne la vie. 
Le prêtre est un homme crucifié.
Il faut deve­nir du bon pain.
Le prêtre est un homme mangé.

Jacques Terrien

Source : Revue « Introibo » n°143 de Janvier-​février-​mars 2009. Bulletin de liai­son et d’in­for­ma­tion des membres de l’Association Noël Pinot, 54 rue Delaâge, 49100 ANGERS. « Bien que ce bul­le­tin soit rédi­gé par des prêtres et pour des prêtres, il inté­res­se­ra, nous l’es­pé­rons, les laïcs qui estiment qu’il n’y a rien de plus grand sur la terre que LE SAINT SACRIFICE DE LA MESSE ». Images : Godong.