Il y a deux cent ans, le 16 avril 1826, naissait le fondateur du Prado, prêtre exemplaire.
Né parmi les pauvres et pour les pauvres, celui qu’on devait appeler le saint de la Guillotière propose, tant aux prêtres qu’aux laïcs assoiffés de charité, un magnifique chemin de perfection spirituelle. Si la pauvreté matérielle demeure hélas bien vivante en nos campagnes, nos villes et nos banlieues d’aujourd’hui, elle côtoie désormais, depuis un demi-siècle environ, une autre forme de pauvreté, plus insidieuse et plus tragique, apanage de nos sociétés dites évoluées : la misère morale et l’ignorance religieuse qui conduisent tant d’âmes aux faux bonheurs d’une vie sans Dieu ou au vertige infernal de l’angoisse et du désespoir.
A nous qui, au spectacle quotidien de tant de détresses, avons peut-être tendance à douter de l’amour de Dieu pour ses créatures, le Père Chevrier indique un remède infaillible, qui n’est autre que la contemplation des souffrances de Notre-Seigneur Jésus-Christ, venu dans le monde comme un pauvre pour le salut de l’humanité, ce pauvre que nous dépeint, avec une audacieuse vérité l’ardent disciple de saint François d’Assise :
« Ce que je demande de vous, je l’ai pratiqué moi- même.
J’ai voulu être pauvre.
J’ai choisi des parents pauvres.
Je suis né comme un pauvre.
La pauvreté a été mon signe, mon caractère distinctif.
J’ai vécu comme un pauvre.
J’ai travaillé comme un pauvre.
Je me suis mis au rang des pauvres.
J’ai souffert comme un pauvre.
J’ai demandé comme un pauvre en exil.
Je me suis conduit comme un pauvre.
Je me suis humilié comme un pauvre.
J’ai eu faim comme un pauvre.
J’ai eu soif comme un pauvre.
J’ai été nu comme un pauvre.
Je suis mort comme un pauvre.
Et tout cela parce que je l’ai voulu. »
C’est dans l’amoureuse recherche de la Croix de son Sauveur, dans la mise en pratique des vertus divines ainsi que dans ses longues visites au Saint-Sacrement que le Père Chevrier puisera cette énergie de bâtisseur, dont peuvent et doivent encore s’inspirer les prêtres et les simples fidèles d’aujourd’hui sur l’intercession desquels repose le salut de tant d’âmes si malheureuses de ne pas connaître et de ne pas aimer le Pauvre de Nazareth, souffrant et triomphant.
A la Guillotière
Enfant unique d’un modeste foyer d’ouvriers de la soie, Antoine Chevrier vient au monde le jour de Pâques 1826, dans les faubourgs de Lyon. Immédiatement consacré à la Sainte Vierge et baptisé le surlendemain de sa naissance. Antoine vit dès l’enfance au contact des « canuts », dont il côtoiera quotidiennement toute la misère sociale et spirituelle, misère qui plus tard fera de lui, sans l’ombre d’un sentiment de « lutte des classes », cet « ami du pauvre peuple », que tout le porte à secourir. Si son père est un homme bon et modeste, aux goûts simples et au caractère effacé, la mère du futur aumônier de la Guillotière se montre en revanche autoritaire, coléreuse et cependant fervente catholique. Auprès de sa mère, l’enfant apprend de bonne heure, comme le note un de ses biographes, « à s’occuper du ménage, de son linge et de ses vêtements ». A cette éducation, qui paraît d’un autre âge, s’ajoute l’apprentissage du métier de la soie pour lequel Antoine a de bonnes dispositions. Elevé sévèrement, l’enfant est d’une obéissance parfaite et sert chaque jour la première messe de cinq heures. Cette fidélité scrupuleuse à ses devoirs religieux engendrera bien-tôt dans l’âme du petit « canut » une grande dévotion à l’Eucharistie, qu’une vie mortifiée et toute donnée au service des plus pauvres ne pouvait dans le sacerdoce qu’approfondir et développer. Le Père Chevrier devait avouer plus tard à l’un de ses séminaristes : « Savez-vous ce qui fait les hommes ? Ce sont les souffrances, les privations et les humiliations. Celui qui n’a rien souffert et rien enduré ne sait rien. Ceux qui sont toujours flattés et caressés ne sont que des « pattes mouillées » (expression jadis en usage chez les canuts lyonnais) ».
On n’insistera jamais assez sur le rôle déterminant du prêtre pour l’éclosion de la vocation sacerdotale dans l’âme des enfants. C’est en effet à un vicaire de l’église saint François, sa paroisse, qui lui demande un jour s’il veut devenir prêtre, que le jeune Antoine devra la découverte de sa vocation. Il en éprouvera une joie vive et profonde, signe évident de l’appel de Dieu. Après un séminaire studieux où il se révèle un sujet brillant, l’abbé Chevrier reçoit le sacerdoce le 25 mai 1850, en la Primatiale saint Jean de Lyon. Il rêve alors, comme la plupart de ses condisciples, de devenir missionnaire en des pays lointains. Mais c’est en France, à Lyon, dans la paroisse saint André située en plein faubourg de la Guillotière, parmi les pauvres dont il se sent le frère, que l’abbé Chevrier établira sa mission. Un de ses biographes décrit ainsi le nouveau prêtre : « Jeune vicaire aux yeux bleus, l’air doux, jamais oisif, jamais pressé, arpentant les trottoirs de son long pas dégagé pour aller visiter un malade, le premier à répondre aux appels tardifs, comme aux détresses lointaines ». Ayant conservé la régularité du séminaire, l’infatigable vicaire est à pied d’œuvre dès quatre heures et demie jusqu’à dix heures du soir. Chaque jour, avant de dire sa messe, il fait une oraison de trois quarts d’heure, récite le bréviaire et s’astreint, dans le silence de sa chambre, à étudier, la plume à la main, la Sainte Ecriture et quelque livre de philosophie ou de théologie. Et pour mieux toucher les âmes dont il a le constant souci, l’humble fils de canuts s’attache, dès le début de son ministère, à rédiger minutieusement sermons et instructions, qui ne comptent pas moins de 1.600 pages, publiées à titre posthume !
En 1856, l’abbé Chevrier fait la connaissance de Camille Rambaud, jeune homme fortuné d’abord imprégné des idées de 1848 mais qui, après s’être converti, avait choisi de servir dans la société de saint Vincent de Paul. C’est alors qu’enthousiasmé par son apostolat auprès des plus démunis, Camille Rambaud décidait en 1854 de reprendre, avec le soutien de deux amis, une œuvre longtemps te-nue par une communauté de Capucins : la Cité de l’Enfant Jésus. En cette communauté, constituée de baraquements édifiés à la hâte, les trois jeunes gens, qui appartiennent au Tiers-Ordre de saint François, se fixeront pour tâche de secourir, éduquer et évangéliser les enfants pauvres et malades. Attiré par cette forme d’apostolat, le Père Chevrier ne tarde pas à apporter son aide à la Cité de l’Enfant Jésus. Et conscient de l’importance du salut des enfants démunis, accompagnés de quantité d’autres malheureux affluant dans la communauté renaissante, le cardinal de Bonald nomme bientôt l’abbé Chevrier aumônier de la Cité de l’Enfant Jésus. Dès son arrivée, le vaillant pasteur prend en charge l’évangélisation de quelque deux cents personnes, dont une large proportion de canuts qui essaient tant bien que mal de survivre. Mais parmi toute cette population d’ouvriers misérables ou de chômeurs, ce qu’il importe en tout premier lieu de préserver c’est l’âme de tant d’enfants en grand péril moral et spirituel. Aussi, en raison de la charité intarissable qu’il déploie pour soulager toutes ces détresses et en souvenir des Capucins naguère chargés de l’aumônerie de la communauté, les enfants et l’ensemble des pauvres décident-ils de donner à l’abbé Chevrier, qui pourtant ne sera jamais un religieux, l’affectueux et émouvant titre de Père. A peine installé aumônier de la Cité, celui que l’on considère déjà comme un saint prend la décision de lancer un apostolat qui lui tient particulièrement à cœur, dans un faubourg où beaucoup n’ont jamais entendu parler de Dieu : l’Œuvre de la Première Communion.
Dans le même temps, le zélé pasteur organise des pèlerinages à Fourvière ainsi qu’au village d’Ars où il conduit les enfants à pied. Tout au long de l’année, leur aumônier enseigne à ces jeunes âmes délaissées le recours à la communion fréquente et ouvre chaque soir un catéchisme. Le Père devient tertiaire de saint François en 1859 mais voit bientôt, avec tristesse, péricliter l’Œuvre de la Première Communion. En effet, les conceptions sociales et, pourrions-nous dire, trop naturalistes de Camille Rambaud et de ses amis se concilient mal avec l’Œuvre de salut spirituel entreprise par l’aumônier des pauvres. C’est grâce à une de ses pénitentes que le Père Chevrier parvient à trouver asile sur la colline de Fourvière. Dieu, qui semble l’abandonner, ne tardera pas à indiquer au disciple de saint François le nouveau chemin qu’Il veut lui voir suivre.
La Providence du Prado

Dans la nuit de Noël 1856, alors qu’il fait oraison devant la crèche de l’église saint André, le Père Chevrier reçoit une intuition surnaturelle. C’est l’Enfant Jésus, si pauvre et si humble dans le dénuement de Bethléem, qui lui commande mystérieusement de fonder le Prado. Mais avant d’entreprendre la fondation de cette œuvre capitale, le bon Père, comme il le fera lors de chaque décision importante, consulte en toute humilité plusieurs confrères. Il se rend même au village d’Ars pour s’entretenir avec celui que d’aucuns considèrent déjà comme un saint. On ne saurait rien de cette entrevue sans le témoignage rapporté par une dame veuve venue demander conseil à l’abbé Vianney : « Il est jeune, lui confie le curé d’Ars en parlant du Père Chevrier, mais c’est mon enfant, je l’aime beaucoup, il vous mènera dans le bon chemin. Il a des projets, et vous pouvez l’aider. Dites-lui que c’est moi qui vous envoie ».
L’œuvre, qui devait faire tant de bien aux plus déshérités des Lyonnais, prendra place dans un ancien « grand bal-musette faubourien » fréquenté par une clientèle peu recommandable. En 1860, en ce faubourg de la Guillotière, qui lui rappelle son enfance laborieuse, le Père Chevrier finit par acquérir cette triste bâtisse qu’il se croit d’abord incapable, en raison d’une humilité déjà si grande, de transformer en une maison qui plaise à Dieu. Le Père veut en effet établir en ce lieu si misérable une communauté de prêtres dévoués au service des plus pauvres. Cependant, aidé par les prières et la charité agissante de nombreux laïcs et confrères, le disciple de saint François ne tarde pas à ressusciter l’Œuvre de la Première Communion, qu’il avait en vain tenté d’édifier quelques années auparavant à la Cité de l’Enfant Jésus. Au Prado, dont la création répond au désir de la Providence, les pauvres sont chez eux : on y trouve des vagabonds, des voleurs, des repris de justice et beaucoup de petits saltimbanques. « Recevez toujours bien les pauvres, jamais à contre-cœur, confiera le Père à ses coopérateurs. S’ils n’ont pas de logement, il faut leur dire : voilà ma chambre, mon lit, mon vêtement, prenez, tout est à vous. » L’Œuvre de la Première Communion, sur laquelle repose la Providence du Prado, s’adresse en priorité aux plus vulnérables des créatures, les enfants déshérités et les orphelins livrés à eux-mêmes, si nombreux parmi les canuts de la Guillotière. Pour être admis au Prado, le Père fixe trois conditions : « Ne rien avoir, ne rien savoir, ne rien valoir ». Afin de les préparer à recevoir cette Vérité dont ils ont tant besoin, l’Aumônier garde les enfants cinq mois entiers pour leur donner une solide instruction religieuse et les former à l’exercice de la vie chrétienne. Au Prado, qui est à la fois église, école, patronage et pension, on ne leur demande aucun travail, mais on leur apprend à lire et à écrire. Bientôt, quand plusieurs prêtres rejoindront le Père Chevrier, la fondation comptera de quatre à six catéchismes par jour « avec, ainsi que le notre Antoine Lestra, explication quotidienne de la messe, d’un mystère du Rosaire, sans oublier le Chemin de la Croix. Pour plus d’efficacité, les élèves sont divisés en trois groupes : ceux qui savent lire et écrire, les illettrés, les moins intelligents. Le Catéchisme prime tout dans la maison. Personne n’y doit jamais manquer. Et pour exposer la doctrine, le Père se sert de l’Evangile et de l’Histoire Sainte ». Insistant souvent, dans un louable souci pédagogique, sur les mêmes vérités, l’éducateur de la foi s’adresse d’abord à l’intelligence avant de toucher le cœur et la volonté. Et comme la Sainte Messe constitue le fondement et l’aliment indispensable de toute vie chrétienne, il enseigne à ses chers enfants à en comprendre les mystères afin de ne pas s’y ennuyer. Une fois la première communion et la confirmation reçues, les enfants^ bien armés spirituellement pourront enfin entrer dans les bons ateliers que l’on aura choisis pour eux. Il va sans dire hélas, qu’en raison de son organisation novatrice faisant cohabiter des marginaux aux mœurs souvent douteuses, l’Œuvre du Prado attirera bientôt à son fondateur les jalousies et calomnies des « bien-pensants ». Mais Dieu n’abandonne pas les fondations qui lui tiennent à cœur et ces épreuves, accueillies par le Père Chevrier dans un esprit d’humilité véritable, seront le ferment des succès à venir. Toutefois, en 1866, pour affermir et développer encore son apostolat, le Père obtiendra la permission, tout en demeurant au Prado, d’installer l’un des prêtres qu’il a formés, – car le disciple de saint François d’Assise pense à l’avenir de ses pauvres -, dans la nouvelle paroisse du Moulin à Vents où deux écoles verront bientôt le jour : l’une pour les filles et l’autre pour les garçons.
L’école cléricale
S’il a le souci d’arracher tant de pauvres et d’orphelins à l’ignorance religieuse, afin que ces derniers deviennent de bons chrétiens dans le monde, le Père Chevrier veut aussi préparer les meilleurs de ses enfants au sacerdoce. Il lui faut donc rassembler ces jeunes âmes autour de prêtres aguerris qui l’aideront à les former. Ainsi prendra corps l’Ecole cléricale. Ouverte en 1864, cette école aux desseins audacieux connaît des débuts incertains, dus à l’instabilité et à l’inexpérience des professeurs, qui n’ont pas saisi l’esprit de pauvreté régnant au Prado et que le caractère souvent difficile et imprévisible de la plupart des enfants admis à l’Ecole incite dès les premiers jours au découragement. Certains professeurs laïcs, manifestement dépourvus de la moindre qualité pédagogique et dont l’incurie morale et intellectuelle en vient même parfois jusqu’à scandaliser les enfants, seront purement et simplement qualifiés, par un témoin de ces désordres, de véritables « aventuriers ». Parfois, quelques éducateurs, que sa charité inépuisable à l’égard des pauvres dérange plus qu’elle n’édifie, adressent sans vergogne au bon Père des reproches aussi odieux qu’injustifiés, auxquels ce dernier répond avec une humilité désarmante : « Cela fait du bien d’être remis à sa place de temps en temps. On le mérite si souvent ».
Cependant, à force de prière, de patience et de sacrifice, le saint prêtre parvient enfin à s’entourer d’un corps professoral compétent. C’est ainsi qu’en 1877, muni de la bénédiction de Pie IX, le fondateur de l’Ecole cléricale emmène à Rome quatre séminaristes afin qu’ils y parachèvent leurs études théologiques. Le Père désire en effet que ses fils spirituels reçoivent le meilleur des enseignements et tient à demeurer près d’eux pour entretenir dans leur vie et dans leur âme l’esprit du Prado. Aux vœux d’anniversaire que lui adresse dans la ville éternelle un de ses fidèles auxiliaires, le disciple de saint François d’Assise répond par ces quelques mots, qui traduisent mieux qu’un long discours son admirable humilité : « Voilà cinquante et un ans que je suis au monde et je ne vois pas encore ce que j’y ai fait. Priez un peu pour moi, afin que ma vie ne soit pas inutile. Plus que jamais je comprends qu’il faut être saint pour faire quelque chose d’utile, de bon et de durable. Je voudrais être un saint et je ne puis pas y arriver ». Le 26 mai 1877 seront ordonnés prêtres à Saint Jean de Latran les quatre premiers élèves de l’Ecole cléricale.
Un nouveau saint François d’Assise

« Qu’est-ce qui manque aujourd’hui, mes frères, c’est l’exemple des grandes vertus. C’est un trésor que personne ne sait apprécier et ne veut imiter. Il faut des vertus exemplaires pour le temps où nous vivons, il faut du sacrifice ». Ces paroles prononcées avec autorité dans un de ses nombreux sermons résument à merveille toute la spiritualité du Père Chevrier, dont l’unique ambition fut toujours de se comporter comme un pauvre parmi les pauvres, pour mieux aider à devenir des saints les ouvriers et les enfants du Prado. De toutes ses forces, le Pasteur de ceux qui n’ont rien luttera contre l’écueil d’un embourgeoisement incompatible avec son apostolat. La pauvreté intérieure ne lui suffit pas, elle doit être concrète, se vivre chaque jour dans les paroles, l’attitude extérieure et le détachement de toutes choses. La chambre du Père, en ce Prado qu’il aime tant, n’est qu’un pauvre réduit se composant du strict nécessaire : deux chaises, une pauvre table, une inconfortable paillasse et quelques rayonnages en bois blanc grossièrement ajustés où sont rangés les livres nécessaires à l’étude. Car nul apôtre fidèle ne peut se passer des livres dans lesquels il puisera les forces indispensables à l’approfondissement de sa vie d’oraison et à son labeur incessant de « pêcheur d’hommes ». Ne lisant que rarement les journaux,- véritables cloaques de mensonge et d’impureté -, et bannissant fermement de sa bibliothèque tout livre profane, le Père Chevrier consacre toujours les premières heures de la matinée à des lectures spirituelles, où la primauté est réservée à la méditation de l’Evangile. Toute la vie intellectuelle du saint prêtre est faite de rigueur, de méthode et fuit soigneusement la dispersion, ennemie jurée de tout apostolat fructueux.
Le disciple de l’abbé Vianney sera toute sa vie le contraire d’un mondain. Pour subvenir aux immenses besoins du Prado, jamais il n’hésitera à mendier son pain et celui de ses pauvres, à genoux aux portes des églises. L’humilité du Père Chevrier n’a pas de limites. Il porte la soutane pauvrement mais toujours dignement, substituant à la ceinture ecclésiastique l’humble cordon des Franciscains. Il blâme les prêtres peu zélés, préférant les libéralités des riches aux exigences et aux mortifications de leur ministère. Cet amour de la pauvreté sacerdotale préfigure le jugement sans ménagement que le pape Pie XI formulera quelques décennies plus tard en ces termes : « Le plus grand scandale du XIXe siècle, c’est que l’Eglise, en fait, a perdu la classe ouvrière, à cause de la tiédeur de la foi, de l’espérance et de la charité. »
Cependant, les misères temporelles et spirituelles qu’il s’efforce de soulager au Prado ne suffisent pas à la charité insondable du Père Chevrier. Il veut encore pouvoir venir en aide aux malades et aux mourants. C’est la raison pour laquelle il fonde, en 1877, une communauté de Petites Servantes des Pauvres, qui auront pour tâche de soigner, de secourir matériellement les malades, mais aussi de les préparer à recevoir les derniers sacrements et, le cas échéant, de les ensevelir. De la toute récente paroisse Notre-Dame des Anges, où leur fondateur vient de les installer, les Petites Servantes des Pauvres essaimeront avec succès dans plusieurs églises lyonnaises.
Mais nombreux sont les serviteurs de Jésus- Christ qui eurent à se défendre contre les violentes attaques du démon. Le diable en effet redouble d’ardeur dans les banlieues ouvrières de Lyon, où la misère est trop souvent le ferment de tous les vices. Aussi, pour délivrer les âmes de leurs tourments, le Père Chevrier sera-t-il amené à pratiquer plusieurs exorcismes, avec le concours d’un prêtre et d’un religieux de son entourage. Et pour augmenter encore la charge d’une croix déjà si lourde à porter, le bon Dieu permettra, qu’à l’instar de son bien-aimé curé d’Ars, le disciple du pauvre d’Assise sôit lui-même fortement éprouvé par le diable. Afin de reprendre des forces intérieures après les rudes combats menés pour le salut de ses chers enfants du Prado et contre les assauts impitoyables du Grappin, celui que l’on se plaît déjà à saluer comme le saint de La Guillotière aime à se retirer dans l’austère Ermitage de Saint-Fons qu’il a créé pour y goûter la solitude et pour permettre à ses pauvres d’y suivre des retraites spirituelles. Sur un des murs de son étroite cellule froide et humide où il peut à peine s’allonger pour prendre quelque repos, le Père Chevrier a écrit le résumé poignant de sa vie de prêtre et de pauvre, résumé dont les termes sans concessions se passent de tout commentaire :
| LE PRÊTRE EST UN AUTRE CHRIST | |||||
| Le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous Je vous ai donné l’exemple, afin que, comme j’ai fait, vous fassiez vous aussi | |||||
| CRÈCHE Pauvreté | CALVAIRE Mort à soi-même | TABERNACLE Charité | |||
| PAUVRE dans le logement, les vêtements, la nourriture, les biens, le travail, le service. | HUMBLE d’esprit, de cœur, vis-à-vis de Dieu, des hommes, de soi-même. | MOURIR à son corps, à son esprit, à sa volonté, à sa réputation, à sa famille, au monde. | S’IMMOLER Par le silence, la prière, le travail, la pénitence, la souffrance, la mort. | DONNER son corps, son esprit, son temps, ses biens, sa santé, sa vie. | DONNER LA VIE par : sa foi, sa doctrine, ses paroles, sa prière, ses pouvoirs, ses exemples. |
| Plus on est pauvre plus on s’abaisse, plus on glorifie Dieu, et plus on est utile au prochain. Le prêtre est un homme dépouillé. | Plus on est mort plus on a la vie, plus on donne la vie. Le prêtre est un homme crucifié. | Il faut devenir du bon pain. Le prêtre est un homme mangé. | |||
Jacques Terrien
Source : Revue « Introibo » n°143 de Janvier-février-mars 2009. Bulletin de liaison et d’information des membres de l’Association Noël Pinot, 54 rue Delaâge, 49100 ANGERS. « Bien que ce bulletin soit rédigé par des prêtres et pour des prêtres, il intéressera, nous l’espérons, les laïcs qui estiment qu’il n’y a rien de plus grand sur la terre que LE SAINT SACRIFICE DE LA MESSE ». Images : Godong.









