La Tradition sous condition… et sans garantie

Basilique Saint-Pierre, Rome. Crédit : Julian Kumar / Godong

Le pèle­ri­nage Summorum Pontificum a été mar­qué par une inter­dic­tion, les pèle­rins s’étant vu refu­ser l’accès à la basi­lique Saint-​Pierre de Rome.

Le Credo a réson­né sur la place Saint-​Pierre, mais la pro­ces­sion n’est pas allée plus loin. Samedi 24 octobre 2026, les par­ti­ci­pants au quin­zième pèle­ri­nage inter­na­tio­nal Ad Petri Sedem, orga­ni­sé par le Coetus Internationalis Summorum Pontificum, ont dû s’arrêter devant l’obélisque, sans pou­voir entrer col­lec­ti­ve­ment dans la basi­lique pour prier au tom­beau de l’Apôtre. Les pèle­rins ont alors chan­té le Christus vin­cit, avant de se disperser.

La déci­sion marque un net dur­cis­se­ment puisque, en 2023 et 2024, les par­ti­ci­pants avaient pu entrer ensemble dans la basi­lique, sans tou­te­fois être auto­ri­sés à y célé­brer la messe tra­di­tion­nelle, tan­dis qu’en octobre 2025, le car­di­nal Raymond Burke y avait célé­bré une messe pon­ti­fi­cale à l’autel de la Chaire. Un an plus tard, les pèle­rins n’ont pas même obte­nu la per­mis­sion d’y prier ensemble.

Des cour­riers publiés le 28 octobre par le blog ita­lien Messa in Latino révèlent que l’abbé Claude Barthe, aumô­nier du pèle­ri­nage, avait deman­dé à la Secrétairerie d’État l’autorisation d’entrer en pro­ces­sion dans la basi­lique, d’y prier pour le pape et d’adorer le Saint-​Sacrement, la sacris­tie de Saint-​Pierre ayant indi­qué qu’un accueil à 13 heures était pos­sible. Mgr Paolo Rudelli, sub­sti­tut de la Secrétairerie d’État, avait néan­moins oppo­sé un refus le 30 sep­tembre, sans aucune justification.

Mgr Schneider : « Une cruauté pastorale »

Présent au pèle­ri­nage, Mgr Athanasius Schneider, évêque auxi­liaire d’Astana, a vive­ment dénon­cé cette inter­dic­tion. Interrogé le 24 octobre par AdVaticanum, il s’est éton­né qu’une Église qui mul­ti­plie les appels à l’inclusion, à la tolé­rance et à la syno­da­li­té puisse refu­ser une telle démarche à des catho­liques venus mani­fes­ter leur atta­che­ment au Saint-​Siège. Dans un autre entre­tien, accor­dé à Michael Matt pour The Remnant, l’évêque a par­lé d’un « scan­dale » et d’une « cruau­té pas­to­rale ». Il a notam­ment évo­qué les familles venues de loin, par­fois avec de jeunes enfants, pour prier au tom­beau de saint Pierre.

Mgr Schneider n’a cepen­dant pas vou­lu attri­buer per­son­nel­le­ment la déci­sion à Léon XIV, il estime pos­sible qu’elle ait été prise par l’administration vati­cane et sou­haite que le pape ren­contre les orga­ni­sa­teurs. Son juge­ment sur la poli­tique litur­gique romaine n’en est pas moins sévère. Pour lui, les res­tric­tions intro­duites par Traditionis cus­todes par­ti­cipent d’une entre­prise de mar­gi­na­li­sa­tion pro­gres­sive de la messe traditionnelle.

Le pèle­ri­nage avait com­men­cé le ven­dre­di 23 octobre par un col­loque inter­na­tio­nal, sui­vi des vêpres pon­ti­fi­cales pré­si­dées par Mgr Schneider au Panthéon. Le len­de­main, après l’interruption de la pro­ces­sion, l’évêque a célé­bré une messe basse selon le rite tra­di­tion­nel à Sainte-​Marie-​Majeure, devant 1 500 fidèles, selon la Fédération inter­na­tio­nale Una Voce.

Dans son homé­lie, Mgr Schneider a évo­qué saint Pie V, dont le tom­beau se trouve à Sainte-​Marie-​Majeure et qui, en 1570, avait codi­fié par la consti­tu­tion Quo pri­mum un rite déjà ancien. Il a éga­le­ment rap­pe­lé que Benoît XVI avait recon­nu, dans Summorum Pontificum, que ce mis­sel n’avait jamais été juri­di­que­ment abro­gé, avant de dénon­cer le trai­te­ment réser­vé aujourd’hui aux fidèles, sou­vent jeunes, qui découvrent cette litur­gie et se voient pour­tant consi­dé­rés comme des « catho­liques de seconde zone ».

La messe indésirable

L’interdiction a sus­ci­té d’autant plus de réac­tions qu’en sep­tembre 2025, un pèle­ri­nage de catho­liques LGBT avait pu entrer dans la basi­lique Saint-​Pierre à l’occasion du Jubilé. Mgr Schneider a lui-​même rele­vé cette dif­fé­rence de trai­te­ment, dif­fi­cile à conci­lier avec les appels répé­tés du Vatican à l’accueil de tous. Autre contraste : le 22 octobre, deux jours avant l’interdiction, le docu­ment romain Venite ad me sou­li­gnait l’intérêt de faire connaître aux fidèles les dif­fé­rentes « sen­si­bi­li­tés litur­giques » pré­sentes dans la tra­di­tion catholique.

Le cas du pèle­ri­nage Summorum Pontificum est d’autant plus révé­la­teur qu’il ras­semble notam­ment des asso­cia­tions et des fidèles issus en grande par­tie de la mou­vance Ecclesia Dei, qui cherchent à pré­ser­ver l’ancienne litur­gie dans un esprit de « paix litur­gique » avec Rome. Après les espoirs sus­ci­tés par le motu pro­prio de Benoît XVI en 2007, Traditionis cus­todes a pro­fon­dé­ment remis en cause les conces­sions accor­dées, tan­dis que la messe pon­ti­fi­cale du car­di­nal Burke, auto­ri­sée en 2025, n’aura consti­tué qu’une brève éclair­cie. Les res­tric­tions suc­ces­sives montrent ain­si les limites d’une démarche qui demeure tri­bu­taire de per­mis­sions tou­jours révocables.

La Fraternité Saint-​Pie X rap­pelle, pour sa part, que la ques­tion dépasse celle des seules per­mis­sions, car, comme le sou­li­gnait son Supérieur géné­ral, l’abbé Davide Pagliarani, en février der­nier, « un pri­vi­lège n’est pas un droit »[1] : la défense de la messe tra­di­tion­nelle est insé­pa­rable de celle de la foi catho­lique qu’elle exprime et ne sau­rait dépendre du bon vou­loir des auto­ri­tés romaines.

Mgr Schneider, qui a pris la défense de la Fraternité Saint-​Pie X autour des consé­cra­tions épis­co­pales de juillet 2026, esti­mant qu’elle rend à l’Église « un ser­vice d’une por­tée his­to­rique », par­tage cette pré­oc­cu­pa­tion doc­tri­nale. Dans un entre­tien publié le 13 octobre,[2] il dénon­çait les « défauts doc­tri­naux et litur­giques évi­dents » du Novus Ordo, allant jusqu’à décla­rer : « Nous ne pou­vons pas conti­nuer avec le Novus Ordo – c’est impos­sible. » Son appel à une véri­table paix litur­gique ne se limite pas à une simple demande de tolé­rance, mais pose éga­le­ment la ques­tion de la réforme litur­gique elle-même.

À Assise, les pèle­rins de la Fraternité Saint-​Pie X avaient dû chan­ter le Credo devant les portes de la basi­lique Saint-​François et, quelques semaines plus tard, c’est devant Saint-​Pierre que celui des pèle­rins de Summorum Pontificum a reten­ti. Pour Rome, la messe tra­di­tion­nelle demeure indé­si­rable, que la FSSPX en défende la célé­bra­tion comme un droit au nom de l’état de néces­si­té, face aux graves défi­ciences du nou­veau rite, ou que la mou­vance Ecclesia Dei, recon­nais­sant la légi­ti­mi­té de celui-​ci, demande le pri­vi­lège de conser­ver l’ancienne litur­gie au titre d’un cha­risme particulier.

L’octroi de conces­sions n’y change rien : c’est la messe tra­di­tion­nelle elle-​même qui dérange les auto­ri­tés romaines, car sa seule exis­tence rap­pelle ce que la réforme conci­liaire a vou­lu rem­pla­cer et remet en cause ses fondements.

(Sources : Coetus Internationalis Summorum Pontificum – Una Voce International – AdVaticanum – The Remnant – FSSPX.Actualités).

Notes de bas de page

  1. Abbé Davide Pagliarani, entre­tien du 2 février 2026, FSSPX.Actualités, 5 février 2026, ques­tion 17. ↩︎
  2. Mgr Athanasius Schneider, entre­tien au Catholic Herald, 13 octobre 2026. ↩︎