La dignité qui couvre tous les péchés

Emmanuel Kant. Licence Creative Commons via Wikimedia.

Au nom de la digni­té humaine, le pécheur est intouchable. 

A l’occasion du 15e anni­ver­saire de l’abolition de la peine de mort dans l’État amé­ri­cain de l’Illinois, le pape Léon XIV a repris à son compte la déci­sion de son pré­dé­ces­seur de reje­ter par prin­cipe la peine capi­tale[1].

Pour appuyer sa décla­ra­tion, il s’appuie sur « ses récents pré­dé­ces­seurs » qui ont recom­man­dé de faire jus­tice et pro­té­ger les citoyens sans aller jusqu’à cette extré­mi­té. A vrai dire il lui est dif­fi­cile de s’appuyer sur Jean-​Paul II pour reje­ter le prin­cipe de la peine de mort comme contraire à l’Évangile, puisque le Catéchisme de l’Église Catholique pro­mul­gué en 1992 affirmait :

L’enseignement tra­di­tion­nel de l’Église n’exclut pas […] le recours à la peine de mort, si celle-​ci est l’unique moyen pra­ti­cable pour pro­té­ger effi­ca­ce­ment de l’injuste agres­seur la vie d’êtres humains[2].

Catéchisme de l’Église catho­lique §2267

Le motif avan­cé par François puis Léon XIV est que « la digni­té de la per­sonne ne se perd pas, même après la com­mis­sion de crimes très graves ». C’est en ver­tu du même prin­cipe que Dignitatis huma­nae affirme que le droit à la liber­té reli­gieuse est inaliénable : 

Le droit à cette exemp­tion de toute contrainte [en matière reli­gieuse] per­siste en ceux-​là mêmes qui ne satis­font pas à l’obligation de cher­cher la véri­té et d’y adhé­rer », puisque c’est « en ver­tu de leur digni­té » que les hommes doivent cher­cher par eux-​mêmes la vérité. 

Déclaration Dignitatis Humanae §2.

Et pour­tant l’emprisonnement, les tra­vaux for­cés infli­gés aux cri­mi­nels, ne paraissent pas immo­raux, quoiqu’ils violent la liber­té à laquelle un homme peut aspi­rer en ver­tu de sa digni­té. Et n’est-ce pas Dieu lui-​même qui a lais­sé « la mort entrer dans le monde[3] » comme puni­tion du péché ? Dieu ne res­pecte donc pas la digni­té humaine ? Que s’est-il passé ?

Il se passe qu’on perd sa digni­té en com­met­tant le péché : « Par le péché l’homme s’écarte de l’ordre pres­crit par la rai­son ; c’est pour­quoi il déchoit de la digni­té humaine[4]. » En d’autres termes : « L’homme qui abuse du pou­voir qu’on lui a don­né mérite de le perdre[5]. » Ce que Léon XIII reprend : 

Si l’in­tel­li­gence adhère à des opi­nions fausses, si la volon­té choi­sit le mal et s’y attache, ni l’une ni l’autre n’at­teint sa per­fec­tion, toutes deux déchoient de leur digni­té native et se corrompent.

Léon XIII, ency­clique Immortale Dei, 1er novembre 1885.

Sans le dire, on est pas­sé de la notion antique de digni­té fon­dée sur la res­sem­blance à Dieu et sur la noblesse de vie, digni­té qu’on perd par le péché, mais qui peut être retrou­vée par la conver­sion et par la grâce, à la notion moderne, kan­tienne, qui érige l’homme en abso­lu[6]. Aujourd’hui, cette digni­té, indif­fé­rente au bien et au mal pour la puni­tion des crimes, indif­fé­rente au vrai et au faux pour la tolé­rance des faux cultes, couvre fina­le­ment tous les péchés et on ne s’étonne plus que les cou­pables soient sou­vent mieux trai­tés que les victimes.

Notes de bas de page
  1. Message vidéo du 27 avril 2026. Texte dis­po­nible via https://​www​.vati​can​.va/​c​o​n​t​e​n​t​/​l​e​o​-​x​i​v​/​e​n​/​m​e​s​s​a​g​e​s​/​p​o​n​t​-​m​e​s​s​a​g​e​s​/​2​0​2​6​/​d​o​c​u​m​e​n​t​s​/​2​0​2​6​0​4​2​4​-​v​i​d​e​o​m​e​s​s​a​g​g​i​o​-​i​l​l​i​n​o​i​s​.​h​tml[]
  2. Le pape François a fait chan­ger ce texte le 11 mai 2018.[]
  3. Rom 5, 12[]
  4. Saint Thomas d’Aquin, Somme théo­lo­gique, IIa IIae q.64 a.2 ad 3.[]
  5. Ibidem IIa IIae q.65 a.3 ad 1.[]
  6. Cf. Guilhem Golfin, « Narcisse sans visage, ou la digni­té sub­ver­tie » in Bernard Dumont, Miguel Ayuso, Danilo Castollano (dir.) La digni­té humaine, heurs et mal­heurs d’un concept mal­me­né, Paris, Pierre-​Guillaume Roux, 2020, pp.61–88.[]