Congrès du « Courrier de Rome » – Conférence de l’abbé Pagliarani [Vidéo]

Le 13 jan­vier 2024 a eu lieu le congrès du Courrier de Rome, dans la crypte de la cha­pelle Notre-​Dame de Consolation, à Paris. Le thème en était : Synodalité ou roma­ni­té ? Telle est la ques­tion !

Le congrès s’est tenu sous la pré­si­dence de l’abbé Davide Pagliarani, supé­rieur géné­ral de la Fraternité Saint-​Pie X, qui a don­né la der­nière conférence.

Dans une très forte syn­thèse, l’abbé Pagliarani a recher­ché les causes pro­fondes des dévia­tions récentes, et par­ti­cu­liè­re­ment celles qui se sont fait jour sous le pon­ti­fi­cat de François, et celles qui sont liées au mou­ve­ment syno­dal dans l’Eglise, mou­ve­ment ini­tié et diri­gé par le Pape.

Le Supérieur géné­ral a mon­tré que l’Eglise conci­liaire s’efforçait de « sacra­li­ser » le monde moderne, dans toutes ses ten­dances, même dans celles qui sont le plus éloi­gnées de la loi divine, comme cela a été mon­tré de manière écla­tante dans l’affaire de Fiducia sup­pli­cans.

Vidéo de la conférence de M. l’abbé Pagliarani

Transcription écrite : « Fiducia supplicans : l’Église synodale à l’écoute du monde, mais sourde à la parole de Dieu »

Il nous revient d’offrir une syn­thèse, et d’exprimer la posi­tion de la Fraternité face à toutes les réa­li­tés que pro­meut l’« Église synodale ».

Essayons avant tout de mettre de l’ordre dans ces dif­fé­rents élé­ments, en par­ti­cu­lier en ce qui concerne le docu­ment récent, Fiducia sup­pli­cans, qui a déjà fait cou­ler beau­coup d’encre. Il faut mettre cet évé­ne­ment à sa place. Pourquoi en est-​on arri­vé là, qu’est-ce que cela signi­fie ? Le rôle de la Fraternité ne peut pas se limi­ter à une réac­tion immé­diate, ins­tinc­tive : il nous incombe d’approfondir autant que pos­sible notre com­pré­hen­sion de l’enjeu de ce texte. Si notre ana­lyse manque de pro­fon­deur, nous ris­quons de tom­ber dans le tra­vers de cer­tains qui réduisent la ques­tion de Fiducia sup­pli­cans à une excen­tri­ci­té per­son­nelle du pape François, dont on n’arrive pas à expli­quer l’extravagance.

D’autres réac­tions à Fiducia sup­pli­cans réduisent la ques­tion des béné­dic­tions à une ques­tion d’opportunité : cette ini­tia­tive serait inop­por­tune dans cer­tains contextes cultu­rels, notam­ment en Afrique. La réa­li­té est quand même un peu plus com­plexe… Toutes ces réac­tions sont bien­ve­nues, elles sont posi­tives en tant qu’elles mani­festent encore une cer­taine capa­ci­té de réac­tion ; mais la Fraternité se doit d’aller en pro­fon­deur. Prenons donc du recul par rap­port à l’agitation médiatique.

I. Un pontificat qui correspond aux attentes du monde moderne

Fiducia sup­pli­cans n’est pas, au sens strict, un acte syno­dal, mais un acte pro­duit par le Dicastère de la doc­trine de la foi et signé par le pape lui-​même. Néanmoins, c’est un docu­ment qui répond à ce qui a été évo­qué à maintes reprises dans la pré­pa­ra­tion du synode lui-​même. Il est donc bel et bien une réponse à une attente actuelle et synodale.

Cette « Église syno­dale », que nous essayons de défi­nir, est une Église qui écoute tous les hommes : les péri­phé­ries, la base, tout le monde, dans le sens le plus ample du terme… une Église qui écoute « le monde » en tant que tel. C’est donc une Église qui affiche une sen­si­bi­li­té nou­velle et une volon­té nou­velle d’aller à la ren­contre du monde.

De fait, ce pon­ti­fi­cat répond, de plus en plus par­fai­te­ment, aux attentes et aux exi­gences du monde contem­po­rain, et plus pré­ci­sé­ment du monde « poli­tique », au sens pro­fond du terme. En effet, d’une part, ce pon­ti­fi­cat cor­res­pond à une vision poli­tique qui est aujourd’hui, com­mu­né­ment et uni­ver­sel­le­ment par­ta­gée. D’autre part, il s’adapte aus­si aux méthodes d’une poli­tique qui veut créer une nou­velle orga­ni­sa­tion sociale et qui, il faut le recon­naître, a déjà triom­phé en grande par­tie. Or, pour­quoi la pré­sence des repré­sen­tants de l’Église est-​elle si impor­tante dans cette réor­ga­ni­sa­tion du monde ?

Ce n’est pas la pre­mière fois qu’on remarque ce pro­cé­dé : quand il y a des prin­cipes nou­veaux, quand on veut construire une nou­velle socié­té et la réor­ga­ni­ser, il est néces­saire qu’une ins­ti­tu­tion reli­gieuse sacra­lise ces mêmes prin­cipes. Cela est assez clair et cor­res­pond à une néces­si­té enra­ci­née dans le cœur de l’homme. L’homme, au fond de lui-​même, gar­de­ra tou­jours un fond reli­gieux. Il a besoin de croire en quelque chose, et donc de sacra­li­ser même ce qui, au fond, n’a rien de sacré. C’est un besoin qui est très sou­vent incons­cient, mais qui se trouve enra­ci­né dans la nature de l’homme. Pourquoi ? Parce que l’homme a été créé pour Dieu. Et même la Révolution ne peut pas chan­ger la nature humaine.

Tôt ou tard, donc, le sacré doit s’imposer pour don­ner une dimen­sion trans­cen­dante à ce à quoi on croit, aux prin­cipes que l’on consi­dère comme fon­da­men­taux. Vous le voyez bien dans l’histoire, chez les Anciens, qui sacra­li­saient tout ce qui était impor­tant pour eux : ils sacra­li­saient le pou­voir, la force, le feu, la terre, la fer­ti­li­té. Beaucoup plus proche de nous, la Révolution dite « fran­çaise », la Révolution libé­rale, a fait la même chose : parce que fon­ciè­re­ment laïque, elle opé­ra un rejet total du pas­sé, une désa­cra­li­sa­tion de tout ce qui fai­sait par­tie de l’ancienne orga­ni­sa­tion, de la reli­gion… mais en même temps elle a tenu à sacra­li­ser, en quelque sorte, la rai­son humaine. Prenez aus­si la Déclaration des droits de l’homme. Des décla­ra­tions sont faites tous les jours, sur­tout à notre époque. On se sou­vient d’elles pen­dant quelques semaines, dans la meilleure des hypo­thèses, mais elles n’ont pas une por­tée éter­nelle. À la dif­fé­rence, la Déclaration des droits de l’homme a mar­qué pour tou­jours, semble-​t-​il, l’Histoire. Pourquoi ? Parce qu’elle n’est pas une simple décla­ra­tion : c’est un véri­table Credo. La Déclaration des droits de l’homme est rédi­gée avec la solen­ni­té d’un Credo. Elle répond à cette exi­gence reli­gieuse de sacra­li­ser les prin­cipes nou­veaux, les dogmes nou­veaux sur les­quels on a déci­dé de construire la socié­té contem­po­raine. On pour­rait mul­ti­plier les exemples.

Et que fait le pape ? Que fait l’Église aujourd’hui ? Ils vont dans la même direc­tion. Ils sacra­lisent ce qui est fon­da­men­tal aux yeux du monde aujourd’hui. Donnons seule­ment quelques exemples. Nous savons com­ment l’écologie est prê­chée par le pape, et ensei­gnée par lui. Cette nou­velle théo­lo­gie « éco­lo­gique » dépasse les consi­dé­ra­tions d’opportunité, pure­ment liées à un moment his­to­rique. Il s’agit d’une nou­velle morale, prê­chée à tout le monde, une morale trans­ver­sale pro­po­sée même aux athées. Pourquoi ? Parce qu’il faut res­pec­ter cette Maison com­mune – que nous appe­lons « créa­tion », qui est sor­tie des mains de Dieu, mais qui en soi, indé­pen­dam­ment de la façon dont nous la conce­vons et dont nous pou­vons l’appeler, est la Maison com­mune de tout le monde. Il s’agit d’un carac­tère reli­gieux, d’un cachet reli­gieux, impri­mé sur une pré­di­ca­tion et une demande ins­tante du monde poli­tique actuel. L’Église inter­vient en don­nant ce cachet reli­gieux qui, nous l’avons vu, répond à une néces­si­té bien réelle.

Donnons un autre exemple : l’insistance sur le fait qu’il faut déhié­rar­chi­ser, sor­tir d’une vision hié­rar­chique de la socié­té, et d’une vision hié­rar­chique de l’Église. On prône main­te­nant une socié­té où le pou­voir n’est plus hié­rar­chique : il est répar­ti, redis­tri­bué. D’où l’autorité par­ta­gée, la lutte contre le clé­ri­ca­lisme, l’émancipation de la femme – qui est un sujet à l’ordre du jour depuis déjà quelques temps : l’Église veut que, même à l’intérieur de sa struc­ture hié­rar­chique de gou­ver­ne­ment, les femmes aient leur place propre. Tout cela contre un patriar­cat tra­di­tion­nel, consi­dé­ré comme la cause sys­té­mique et ins­ti­tu­tion­na­li­sée d’une série d’abus de pou­voir au cours de l’Histoire. Et, par­mi ces valeurs modernes qui sont pro­po­sées à tout le monde, mais à l’Église en par­ti­cu­lier afin qu’elle les sacra­lise, il y a l’agenda LGBT. Il fait par­tie de ces « valeurs ». On assiste à la mise en place d’une sen­si­bi­li­té syno­dale qui doit inévi­ta­ble­ment se confor­mer à la sen­si­bi­li­té du moment, y com­pris sur ce der­nier point.

Le pape sacra­lise ce qui est fon­da­men­tal aux yeux du monde aujourd’hui.
Fiducia sup­pli­cans répond à une exi­gence politique.

En même temps, un autre aspect mérite notre atten­tion. L’Église est consciente d’avoir per­du de sa cré­di­bi­li­té, pour dif­fé­rentes rai­sons his­to­riques, et par consé­quent de son influence. Dans ce scé­na­rio, elle croit avoir besoin de prê­cher ce qui est « à la page » pour res­ter cré­dible. Et c’est inévi­table : ayant per­du de vue la dimen­sion sur­na­tu­relle de son com­bat et de sa mis­sion dans le monde, l’Église en vient à être com­plexée vis-​à-​vis du monde, auprès duquel elle a per­du pres­tige et cré­di­bi­li­té. Elle va donc cher­cher d’autres moyens pour essayer de res­ter cré­dible. Et pour être com­prise par ce monde, elle va par­ler le même lan­gage que lui. Grande illu­sion, car l’Église n’est pas faite pour cela, elle n’est pas faite pour res­ter dans cette pers­pec­tive hori­zon­tale, cela va de soi.

Nous pou­vons déjà tirer ici une pre­mière conclu­sion, qui nous per­met de bien situer Fiducia sup­pli­cans. Pourquoi cela devait-​il arri­ver ? Eh bien, para­doxa­le­ment, parce que le monde laïc a encore besoin de l’Église, de ce cachet reli­gieux que l’Église seule peut don­ner. Et d’autre part, parce que cette Église, qui a per­du de sa cré­di­bi­li­té, a para­doxa­le­ment encore besoin du monde. Ce double besoin a créé une réelle sym­biose, une syner­gie sur ce ter­rain poli­tique. Fiducia sup­pli­cans répond à une exi­gence poli­tique du moment.

II. Que signifie régler son pas sur la sensibilité politique moderne ?

Ouvrons ici une paren­thèse phi­lo­so­phique pour arri­ver au cœur du pro­blème. Cette pers­pec­tive poli­tique moderne est tri­bu­taire de la pen­sée moderne : elle est le reflet, l’image de la pen­sée moderne. Et la pen­sée moderne part d’une caté­go­rie fon­da­men­tale qui est nou­velle : il s’agit de la conscience, indi­vi­duelle ou col­lec­tive. C’est à par­tir de la conscience que l’homme moderne va recons­truire sa pen­sée d’abord, puis le monde autour de soi, ce monde auquel même l’Église devra s’adapter.

Or, mettre la conscience comme prin­cipe et fon­de­ment de tout le reste signi­fie uti­li­ser un prin­cipe dis­so­cié de la réa­li­té, d’une réa­li­té qui, en tout cas, perd sa pri­mau­té sur les intel­li­gences. Par là, on dépasse l’idée qu’il y a un ordre objec­tif à sai­sir, et auquel on doit se confor­mer. Non, cet ordre, c’est l’homme qui l’établit, c’est la conscience qui le découvre en elle-​même. Et c’est en fonc­tion de cette idée, que l’on recons­truit le monde autour de soi : c’est la poli­tique moderne, dans le sens ample du terme.

En d’autres termes, il n’y a plus une fina­li­té, une per­fec­tion qui serait dans l’ordre des choses. Le bon­heur de l’homme ou de la socié­té n’est plus dans une fina­li­té reçue, conforme à leur nature. Cet ordre externe des choses ne cor­res­pond plus à ce que la conscience va désor­mais défi­nir : celle-​ci est le nou­veau prin­cipe d’un nou­vel ordre dans le monde. Il n’y a donc plus de fina­li­té ni de per­fec­tion dans le res­pect de l’ordre objec­tif des choses.

Par consé­quent, nous allons trou­ver dans la poli­tique moderne quatre traits, indis­so­ciables, qu’on retrou­ve­ra paral­lè­le­ment dans l’Église du pape François, dans l’Église synodale.

Tout d’abord, la poli­tique moderne est idéo­lo­gique. Elle est idéo­lo­gique en tant qu’elle rem­place la réa­li­té par la repré­sen­ta­tion libre que la conscience s’est faite. C’est clair : l’idéologie accom­pagne toute expres­sion de la poli­tique moderne. Derrière chaque par­ti, il n’y a pas une sai­sie de la réa­li­té objec­tive, il y a une idéo­lo­gie subjectiviste.

Elle est – deuxième trait – auto-​déterministe. C’est la consé­quence inévi­table : elle décide elle-​même ce qu’elle doit être, ce que l’homme doit être. Elle construit un plan et un pro­jet toute seule, sans par­tir de la réa­li­té, d’une ana­lyse de la réalité.

Troisième trait, la poli­tique moderne est tota­li­taire. Derrière l’image de la « liber­té » – la « libé­ra­tion » qu’on affiche depuis des siècles, sur­tout à par­tir de la révo­lu­tion libé­rale – la poli­tique moderne est tota­li­taire, car c’est la réa­li­té qui doit se confor­mer à elle, quitte à être for­cée. On plaque sur la réa­li­té concrète une idée qu’on a conçue dans la conscience indi­vi­duelle ou col­lec­tive, et donc on force la réa­li­té. C’est de là que viennent les tota­li­ta­rismes. Nous vivons dans un monde qui est tota­li­taire : il y a des idées qui sont pla­quées sur la réa­li­té, et qui la forcent dans un sens ou dans l’autre.

Et qua­trième trait : elle est conven­tion­nelle, elle ne repose pas sur l’ordre natu­rel, mais sur un ordre conven­tion­nel : ce qui est bien, ce qu’il faut pour­suivre, est déci­dé, choi­si arbi­trai­re­ment par la conscience, et n’est pas sai­si ni accueilli à par­tir du réel.

Si ces quatre traits de la poli­tique moderne ne sont pas nou­veaux, il est tou­te­fois inté­res­sant d’observer com­ment ils s’appliquent à l’Église syno­dale en particulier.

Mais avant de voir cette appli­ca­tion, il faut bien com­prendre que devant cette moder­ni­té, l’Église ne peut pas res­ter indif­fé­rente. Il n’y a pas une troi­sième possibilité :

  • ou l’Église condamne la pri­mau­té de la conscience sur la réa­li­té, sur la Révélation, et toute la poli­tique moderne qui en découle ;
  • ou l’Église rentre dans ce système.

Ce sys­tème est par­tout. Cette pers­pec­tive, cette vision des choses est omni­pré­sente. On ne peut pas pré­tendre res­ter neutre, sans trop s’exposer, sans trop condam­ner, essayer de dis­cu­ter, essayer de gagner quelque chose. Non, non ! Qu’est-ce qu’a fait l’Église jusqu’au Concile ? Elle a condam­né ce sys­tème. Aujourd’hui, l’Église rentre dans ce sys­tème, le fait sien et le bénit. C’est cela qui est très impor­tant à saisir.

Cette Église syno­dale est, à sa manière, idéo­lo­gique. On crée des néces­si­tés pas­to­rales qui existent seule­ment dans l’esprit de celui qui les conçoit ; la doc­trine n’est plus reçue, mais pro­duite. Par exemple, pensez-​vous qu’il y ait dans le monde des mil­lions de couples LGBT qui demandent la béné­dic­tion de l’Église ? Non ! Mais c’est impor­tant pour l’Église aujourd’hui, pour les rai­sons qu’on vient de voir, de don­ner un signe, un gage. Des docu­ments comme Fiducia sup­pli­cans ont une valeur qui est poli­tique vis-​à-​vis du monde, indé­pen­dam­ment de la demande de béné­dic­tion réelle, de l’exigence pas­to­rale, et indé­pen­dam­ment du nombre de béné­dic­tions qui seront don­nées. Peu importe qu’il y ait des per­sonnes qui sont contre, des épis­co­pats entiers qui ne sont pas pour. À la rigueur, peu importe ! Ce qui est impor­tant, c’est que ces textes aient été pro­duits, publiés pour ce qu’ils signi­fient politiquement.

L’Église syno­dale est idéo­lo­gique et totalitaire.

On y trouve éga­le­ment l’aspect auto-​déterministe. Oui, car l’Église ne se conçoit plus dans une struc­ture immuable, don­née par Dieu, avec des objec­tifs immuables, avec une mis­sion immuable. Non, c’est une Église qui, selon les cir­cons­tances his­to­riques, et sur­tout selon les exi­gences du moment, est capable de se dyna­mi­ser et de se don­ner une fina­li­té nou­velle, sus­cep­tible d’évoluer toujours.

L’Église syno­dale est aus­si tota­li­taire. Pourquoi ? Parce qu’on force l’Église, en tant que corps social, à se confor­mer à des prin­cipes qui ne lui sont pas conna­tu­rels. On force avec vio­lence la réa­li­té des choses. D’où cer­taines réac­tions, par­faites ou impar­faites, com­plètes ou incom­plètes. Il a sou­vent été évo­qué une contra­dic­tion appa­rente entre l’écoute d’une Église syno­dale – qui s’ouvre à tout le monde, où tout le monde peut par­ler, par­ti­ci­per, etc. – et en même temps des actes très auto­ri­taires, de la part du pape François en par­ti­cu­lier, en tout cas sous son pon­ti­fi­cat. Cette contra­dic­tion a été évo­quée. Comment la résoudre ? La réponse est là : l’Église syno­dale est tota­li­taire. On plaque sur la réa­li­té des concepts, des idées qui ne lui cor­res­pondent pas ; et néces­sai­re­ment, quand on fait vio­lence, qu’on force les choses, on est tota­li­taire : on uti­lise son auto­ri­té pour for­cer les choses, tout en se disant à l’écoute par ailleurs.

Elle est enfin conven­tion­nelle : c’est la base syno­dale qui, théo­ri­que­ment, sug­gère les choix du gou­ver­ne­ment. Ce qui est déci­dé est tou­jours pré­sen­té comme tel : c’est l’ensemble du peuple de Dieu qui, par son sen­sus fidei, sug­gère telle voie ou tel che­min à prendre.

Voilà ce qui doit être pour nous une clé de lec­ture. Il faut voir, dans les grandes déci­sions de ce pon­ti­fi­cat, la volon­té de se confor­mer le plus pos­sible aux grands prin­cipes du monde d’aujourd’hui, et du monde poli­tique, avec tout ce que cela peut signifier.

III. Le synode, instrument révolutionnaire

Voyons main­te­nant le synode en tant que tel, dans ce contexte. Le synode a‑t-​il un rôle particulier ?

Je ne vais pas m’attarder sur l’aspect théo­lo­gique, doc­tri­nal, selon lequel le synode est l’expression de la col­lé­gia­li­té, de cette volon­té de gou­ver­ner l’Église tous ensemble à par­tir de la base.

On trouve à côté de cela une fonc­tion pra­tique, nous pou­vons dire « poli­tique » du synode. À quoi sert-​il ? Il sert à faire cir­cu­ler des idées qu’on veut faire pas­ser, qu’on veut trans­for­mer en loi, en les attri­buant à une attente, à une exi­gence, à un besoin du Peuple de Dieu. Et on ne peut pas ne pas répondre à ce que tout le monde semble deman­der à l’intérieur de l’Église – parce que l’on attri­bue tout cela au sen­sus fidei. Or, inévi­ta­ble­ment, dans tout ce que le Peuple de Dieu demande, on trouve l’écho de tout ce qui est attente du monde contem­po­rain, tout simplement.

Si vous pre­nez le docu­ment de tra­vail du synode, l’Instrumentum labo­ris[1] publié il y a plus d’un an, vous trou­vez tout ! C’est un mag­ma, une masse informe où vous trou­vez tout et le contraire de tout. Avec un tel docu­ment dans les mains, l’autorité choi­sit ce qui lui paraît le plus oppor­tun. « Cela, c’est bien, c’est le moment, c’est mûr, la situa­tion est prête, on peut y aller… »

Quelle est la consé­quence inévi­table de cette façon de faire ? À force de dire tou­jours « oui » à tout et au contraire de tout, sans par­tir d’un prin­cipe doc­tri­nal, sans par­tir de la réa­li­té, mais uni­que­ment en écou­tant les attentes de tout le monde, on finit par faire des choses qui sont en dehors de la réalité.

Je sou­ligne cet aspect de décon­nexion par rap­port à la réa­li­té, parce que cette Église syno­dale est une Église qui pré­tend être à l’écoute de tout le monde, avec les pieds enra­ci­nés dans les sen­ti­ments du peuple de Dieu : en réa­li­té, elle est uto­pique ! La béné­dic­tion pré­vue par Fiducia sup­pli­cans n’est pas sim­ple­ment une erreur, elle est une uto­pie. Elle n’a pas de sens. Derrière, il y a le rêve chi­mé­rique d’un monde nou­veau, et d’une Église com­plè­te­ment nou­velle à sa suite. Il y a là une sorte de mil­lé­na­risme. On est devant une illu­sion uto­pique et mil­lé­na­riste. En dehors de la réalité.

La réa­li­té concrète, la vraie réa­li­té que l’Église est appe­lée à connaître et à prê­cher, c’est l’Évangile, le dogme, la Révélation, c’est Notre Seigneur Jésus-​Christ, la morale chré­tienne, la lutte contre le péché. Mais tout cela devient, pour les réfor­ma­teurs, une réa­li­té abs­traite, qui n’a plus aucune influence sur la vie concrète. Ce qui compte dans la pers­pec­tive moderne, c’est la connexion avec le Peuple de Dieu : on la consi­dère comme la seule réa­li­té concrète, mal­gré toutes ses uto­pies, et on l’oppose radi­ca­le­ment à tout ce qui est la doc­trine de l’Église ; celle-​ci n’est pas niée direc­te­ment, mais mise de côté, consi­dé­rée comme véri­té abstraite.

L’Église, prise dans ce sys­tème, enchaî­née, envoû­tée, enli­sée dans ce sys­tème… l’Église néces­sai­re­ment écoute et essaye de satis­faire à toutes les attentes des gens, sans indi­quer aucune fina­li­té, aucune per­fec­tion ultime ; sans trans­cen­dance, sans bien suprême à atteindre. Qui parle aujourd’hui de la vie éternelle ?

Regardez l’état de l’Église, qui connaît actuel­le­ment ce débat mon­dial sur cer­taines « béné­dic­tions » ! C’est bien qu’il y ait eu des réac­tions. Mais vous voyez où nous en sommes… Et pen­dant que des épis­co­pats entiers débattent sur la béné­dic­tion ou pas des homo­sexuels, on ne parle plus de l’Évangile, on ne parle plus de Notre-​Seigneur, on ne parle plus de la grâce, on ne parle plus de la croix. Pourquoi ? Parce que tout cela est abstrait.

La hié­rar­chie de l’Église se trouve aujourd’hui dans une situa­tion ana­logue à celle où se trou­vaient les pères de famille après 1968. Je parle du père de famille désa­bu­sé, qui ne sait plus pour­quoi il a des enfants. Avec la crise de 1968 et toute la dété­rio­ra­tion pro­gres­sive qui a sui­vi, un père de famille ne sait pas pour­quoi il est père. Il ne sait plus à quoi il doit édu­quer, dans quel but, pour quoi… Que fait alors un père de famille moderne ?

D’abord, il faut que sa famille tienne : parce que s’il n’y a pas un but à atteindre dans l’éducation, qui jus­ti­fie plei­ne­ment le rôle du père et de la mère, la famille risque de se dis­lo­quer. Mais alors, tant qu’un père arrive à tenir sa famille, il voit son rôle réduit, par la force des choses, à devoir uni­que­ment répondre à des exi­gences concrètes ou maté­rielles. L’enfant a faim, donc il faut lui pro­cu­rer de la nour­ri­ture ; il a besoin d’instruction, donc il va être envoyé à l’école ; il a besoin de faire du sport, il a besoin du méde­cin, il a besoin d’être vêtu… et après on ne sait pas pour quoi. Au lieu d’indiquer une fina­li­té on répond à des exi­gences, bonnes ou mau­vaises, mais qui res­tent contin­gentes. C’est terrible.

L’Église syno­dale cor­res­pond à cette pater­ni­té dimi­nuée, han­di­ca­pée, du père de famille d’après 1968. Et le plus sou­vent, que demandent les enfants ? Pas néces­sai­re­ment l’instruction, mais ce qui cor­res­pond à des caprices.

IV. Fiducia supplicans : une histoire ancienne

Nous venons, avec ces consi­dé­ra­tions, de mettre à sa juste place cette pos­si­bi­li­té de bénir des couples irré­gu­liers ou de même sexe. Regardons cet évé­ne­ment récent comme appar­te­nant à une his­toire plus ancienne. C’est bien cela qui est impor­tant pour nous : le flé­chis­se­ment de l’Église devant la pres­sion du jour.

D’où vient cette pres­sion ? Pourquoi cette pres­sion est-​elle si forte ? Il faut com­prendre la por­tée de cette pres­sion sur l’Église, pour com­prendre la gra­vi­té de ce que l’Église a décidé.

Souvenons-​nous tou­jours de ce prin­cipe : la Révolution, par défi­ni­tion, détruit un ordre éta­bli. Je parle ici de la Révolution avec un R majus­cule, au sens le plus ample du terme, qui englobe toutes les révo­lu­tions pos­sibles. La Révolution détruit tout ordre, et pour y par­ve­nir, elle doit détruire toute dis­tinc­tion : parce que sans dis­tinc­tion il n’y a plus d’ordre possible.

Pourquoi y a‑t-​il un ordre dans une famille par exemple ? Dans une famille, il y a un ordre parce qu’il y a des dis­tinc­tions. Le père n’est pas la mère, n’est pas le grand-​père, n’est pas l’enfant, n’est pas le fils ou la fille : le père est père et n’est pas autre chose. La mère est mère et n’est pas autre chose. Chacun est cen­sé faire ce qui lui cor­res­pond, et dans la famille il y a un ordre natu­rel­le­ment éta­bli, ce qui per­met à la famille d’atteindre son but.

Parce que la Révolution détruit tout ordre, elle doit donc détruire toute dis­tinc­tion : pas seule­ment au niveau de la famille, mais au niveau de toute la socié­té. Mais pour­quoi cette volon­té de détruire ? Essayons de voir ces prin­cipes d’une façon théo­lo­gique. Pourquoi la Révolution a‑t-​elle besoin de détruire toute distinction ?

Parce que toutes les dis­tinc­tions, d’une manière ou d’une autre, dérivent ou mènent à la dis­tinc­tion la plus fon­da­men­tale : celle qu’il y a entre l’humain et le divin, entre Dieu et l’homme. La pre­mière révo­lu­tion com­mence avec Lucifer, qui n’accepte pas la dis­tinc­tion qu’il y a entre lui et Dieu. Tout l’effort du moder­nisme, qui mélange le sur­na­tu­rel et le natu­rel, est une mani­fes­ta­tion de cette révo­lu­tion. La conscience humaine divi­ni­sée, c’est une autre manière de sup­pri­mer cette dis­tinc­tion fon­da­men­tale : par là, l’homme devient le prin­cipe du bien et du mal, le prin­cipe du vrai et du faux.

Dans cette pers­pec­tive, toute dis­tinc­tion tra­di­tion­nelle, liée au sens com­mun, doit être sup­pri­mée, car c’est une trace de la dis­tinc­tion fon­da­men­tale qu’on a évo­quée, un écho de la dis­tinc­tion pre­mière et ultime entre l’homme et Dieu : ces dis­tinc­tions sont par­tie inté­grante d’un ordre reje­té, et qu’il faut recon­si­dé­rer de fond en comble. Très sou­vent on inter­vient alors sur le lan­gage : on inter­dit cer­taines expres­sions, cer­tains mots ne peuvent plus être uti­li­sés, on les dia­bo­lise, sur­tout lorsqu’il s’agit d’expressions qui expriment les dis­tinc­tions traditionnelles.

Prenons un exemple très concret : les dis­tinc­tions tra­di­tion­nelles entre le maître et l’élève, le patron et l’ouvrier, les parents et les enfants, les prêtres et les laïcs, les dis­tinc­tions entre les dif­fé­rents peuples, entre les dif­fé­rents cré­dos reli­gieux… Ces dis­tinc­tions sont sup­pri­mées ou recon­si­dé­rées. L’accent est mis sur ce que les hommes ont en com­mun : la terre, la Maison com­mune, la digni­té de l’homme, les droits de l’homme, etc.

Reconstruire cet ordre détruit par le péché, par la Révolution qui en est l’écho dans l’Histoire, c’est là la mis­sion de l’Église, la rai­son de l’Incarnation.

Mais concrè­te­ment, quelle est la der­nière dis­tinc­tion à détruire ? La dis­tinc­tion la plus enra­ci­née dans la nature phy­sique de l’homme et des ani­maux ? Celle qui est sor­tie direc­te­ment des mains de Dieu le jour de la créa­tion ? Quelle est cette dis­tinc­tion ? Il le créa homme et femme [2]. Dieu créa les ani­maux mâle et femelle. L’homme et la femme : cette dis­tinc­tion est la plus immé­diate, la plus évi­dente. Et à cette dis­tinc­tion sont liées des fonc­tions bien pré­cises, des rôles bien déterminés.

Si vous sup­pri­mez cette dis­tinc­tion, ou si le monde n’arrive plus à la com­prendre, essayez d’expliquer la beau­té de la pater­ni­té, éma­na­tion, appli­ca­tion ici sur terre de l’autorité de Dieu. C’est très beau, c’est un concept qui est révé­lé, c’est saint Paul qui le sou­ligne. Un père de famille qui conçoit sa mis­sion comme le pro­lon­ge­ment de celle de Dieu sur la créa­tion, c’est très noble… Mais tout cela devient incom­pré­hen­sible et doit être détruit. On veut arri­ver à une huma­ni­té où l’on ne com­prend plus qui est homme et femme, mâle et femelle. On veut arri­ver à sup­pri­mer cette dis­tinc­tion, en tout cas dans les esprits.

C’est donc un pro­ces­sus qui vient de loin, qui a une rai­son très pré­cise. Il faut le com­prendre avec tous ses tenants et ses abou­tis­sants. Il y a der­rière tout cela une volon­té qui est dia­bo­lique. Au sens théo­lo­gique et pro­fond du terme. C’est Satan qui le pre­mier refuse cette dis­tinc­tion : il veut que tout le monde, sans excep­tion, aille dans le même che­min : « Vous serez comme Dieu [3] ».

Et la sup­pres­sion de toutes ces dis­tinc­tions, en par­ti­cu­lier la der­nière, mène à l’autodestruction de l’humanité. Une huma­ni­té où il n’y a plus de père, plus de mère, parce qu’on ne sait plus ce qu’est un père, une mère, un homme ou une femme, c’est une civi­li­sa­tion qui est des­ti­née à s’éteindre. Elle ne peut pas conti­nuer. Pourquoi ? Parce que Satan est homi­cide. Dès le com­men­ce­ment, il essaye de trom­per l’homme pour le faire périr. Et il y par­vient. Tout le monde aujourd’hui doit accep­ter ces prin­cipes, et la sup­pres­sion de ces dis­tinc­tions – bien sûr avec des nuances, des tolé­rances, car il faut habi­le­ment cacher le jeu. Tout le monde aujourd’hui est obli­gé d’accepter, d’une manière ou d’une autre, la sup­pres­sion de ces dis­tinc­tions, et donc de l’ordre qu’elles supposent.

Or, pour­quoi y a‑t-​il eu l’Incarnation ? Pourquoi y a‑t-​il l’Église ? Quel est le rôle de l’Église ? Quel est le rôle du pape ? C’est jus­te­ment de com­battre cela. C’est de rap­pe­ler quelles sont les dis­tinc­tions : la pre­mière, entre l’homme et Dieu, et toutes celles qui en découlent, tout ce qui s’ensuit. Reconstruire cet ordre détruit par le péché, par la Révolution qui en est l’écho dans l’Histoire, c’est là la mis­sion de l’Église, la rai­son de l’Incarnation.

Mais que font les hommes d’Église ? Non seule­ment ils vont dans le même sens que le monde contem­po­rain, mais ils donnent aujourd’hui leur béné­dic­tion. C’est ici que l’on com­prend la por­tée de la gra­vi­té de Fiducia sup­pli­cans. Il est impor­tant que cha­cun d’entre nous fasse un effort pour com­prendre l’enjeu de ce qui se passe aujourd’hui. Cet agen­da est là. Peu importe que cette béné­dic­tion, on la donne ou on ne la donne pas ponc­tuel­le­ment, parce que ce n’est pas le moment, peut-​être plus tard, peut-​être pas en Afrique… le pro­blème est beau­coup plus grave. Les hommes d’Église ont béni cela. Comment l’expliquer ?

V. Le pape François est-​il le seul responsable ?

Il fal­lait y arri­ver. On est scan­da­li­sé, mais on n’est pas trop sur­pris. Pourquoi fallait-​il y arri­ver ? Parce que la morale est fille du dogme, fille de la foi, et non l’inverse. Je défi­nis mes règles de conduite en fonc­tion de ce que je crois être l’homme, Dieu, l’âme, le péché, la rédemp­tion. C’est en fonc­tion de ce que je crois être vrai que je vais éta­blir mes règles de comportement.

Prenons l’exemple de la liber­té reli­gieuse, la plus écla­tante expres­sion de l’erreur moderne, de la déca­dence du dogme et de la foi. La liber­té reli­gieuse est prê­chée depuis soixante ans, depuis le Concile. Que voulez-​vous ? Si on a la pos­si­bi­li­té de choi­sir son Dieu, de choi­sir sa propre idée de Dieu, ou aucune idée de Dieu, a for­tio­ri on choi­sit ses règles de com­por­te­ment, sa morale, et on choi­sit ce que l’on veut être. On choi­sit si l’on veut chan­ger et être autre, si l’on n’est pas content de ce que le bon Dieu nous a don­né ou de la façon dont il nous a faits – selon des idées bizarres sur la loi natu­relle par exemple. Pourquoi pas ? Puisque l’on peut choi­sir son propre Dieu, sa propre reli­gion – c’est l’Église qui main­te­nant l’enseigne –, a for­tio­ri on peut choi­sir tout autre chose, on peut choi­sir avec qui on va vivre, et avec qui on va fon­der une famille, ou une espèce de famille.

Si on a la pos­si­bi­li­té de choi­sir son Dieu, a for­tio­ri on choi­sit ce que l’on veut être.

L’œcuménisme est un autre exemple. Qu’est-ce que l’œcuménisme ? C’est le liber­ti­nage entre les reli­gions ! Et donc néces­sai­re­ment, si l’on est impré­gné de cet esprit, tôt ou tard le liber­ti­nage des mœurs va suivre. La morale est fille du dogme. Le dogme a été détruit depuis long­temps. Nécessairement il fal­lait en tirer les conclu­sions. Et le pape François le fait d’une façon assez logique. Mais le pro­blème ne com­mence pas avec lui.

Voilà le rôle de la Fraternité. C’est d’aller aux causes, d’aller aux prin­cipes, de reve­nir aux principes.

VI. Un signe des temps

Existe-​t-​il des élé­ments, dans cette trame, qui soient propres à la crise de l’Église que nous vivons ? De fait, il y a quelque chose de nou­veau, il faut le reconnaître.

J’en évoque seule­ment un : c’est l’aveuglement de l’esprit. On vit dans un moment où les hommes d’Église sont aveugles. Ils n’ont même plus l’inquiétude de se deman­der s’ils sont en conti­nui­té ou en dis­con­ti­nui­té avec la Tradition, pour résoudre cer­taines ques­tions… Tout cela est déjà dépas­sé. C’est l’aveuglement le plus total. C’est le pire des châ­ti­ments. L’aveuglement de l’esprit est un châ­ti­ment de Dieu. C’est la réponse de Dieu qui se retire, qui retire sa lumière. C’est la réponse de Dieu qui reste en silence.

Pourquoi ? Parce que pen­dant soixante ans on n’a pas vou­lu l’écouter. Alors Dieu se retire et il montre à tous les hommes de bonne volon­té ce qui arrive sans lui ; il montre les consé­quences de ce retrait. C’est le châ­ti­ment de celui qui est pris par le monde, qui cherche constam­ment la com­mo­di­té offerte par le monde, et sur­tout la com­mo­di­té avec le monde lui-​même. Tôt ou tard il devient aveugle. Le monde aveugle par ses sub­ti­li­tés. Le monde aveugle l’esprit et détruit la volon­té. C’est iné­luc­table : ou l’on condamne tout ce qu’il y a de mal dans le monde, ou l’on se laisse prendre, et tôt ou tard on devient aveugle.

De là s’ensuit la perte totale du sens sur­na­tu­rel, du juge­ment droit ; et pas seule­ment du juge­ment sur les réa­li­tés sur­na­tu­relles, sur la Trinité, sur la Rédemption… Non, on est ici en train de perdre le juge­ment même sur des réa­li­tés natu­relles. On n’est plus capable de com­prendre les dis­tinc­tions les plus élé­men­taires, évi­dentes, qui sont ins­crites dans la nature humaine. On n’est plus capable de les défendre pour ce qu’elles signi­fient : c’est pro­pre­ment l’aveuglement de l’esprit.

Soixante ans d’erreurs, de chaos, de men­songes. Soixante ans de flé­chis­se­ment face au monde. Voilà où l’on arrive. Voilà ce qu’on bénit.

VII. Du primat de la conscience à la primauté du Christ-Roi

Y a‑t-​il une solution ?

Oui ! La pre­mière est de croire à la grâce.

Ce sou­ci de plaire au monde, cette crainte de le contre­dire, pro­cèdent d’une vision des choses pure­ment natu­relle, pure­ment poli­tique. C’est pour cela que j’ai insis­té sur ce terme. C’est une vision qui est pure­ment humaine, une vision dans laquelle la grâce n’intéresse plus. Elle est exclue. On n’y croit plus !

Et le monde contem­po­rain conti­nue­ra néces­sai­re­ment dans la direc­tion prise, parce qu’il n’y a pas d’élément sur­na­tu­rel capable de le chan­ger. Il n’y a pas la grâce. Il n’y a pas de rédemp­tion capable de renou­ve­ler ce monde. La rédemp­tion désor­mais signi­fie­ra autre chose.

Il faut croire à la grâce.

Et l’autre solu­tion qui va avec, qui est la consé­quence de notre foi dans la grâce, c’est une solu­tion sur laquelle Mgr Lefebvre insis­tait à chaque occa­sion, à chaque ser­mon. C’est la quin­tes­sence du tré­sor qu’il nous a légué. C’est une solu­tion très simple, à condi­tion de bien la com­prendre et de s’y consa­crer totalement.

C’est le Christ-Roi.

Il faut reve­nir au Christ-Roi.

On a vu qu’il s’agissait bien d’un pro­blème poli­tique, qui touche le monde et qui touche l’Église.

Revenir au Christ-Roi.

Roi des intel­li­gences, en pre­mier lieu. Roi des esprits. Le seul capable d’éclairer sur­na­tu­rel­le­ment et natu­rel­le­ment. On a vu com­ment, si l’on perd la lumière sur­na­tu­relle, tôt ou tard on perd la lumière sur les choses natu­relles les plus évidentes.

Et roi des cœurs. Roi du vrai amour, de la vraie cha­ri­té. C’est cela qui manque. Tout le monde parle d’amour, mais si on perd la notion de cha­ri­té, si on perd la notion de rédemp­tion, si on perd la notion de Dieu, vous voyez com­ment le mot « amour », même à l’intérieur de l’Église, peut acqué­rir des signi­fi­ca­tions scan­da­leuses. On appelle amour ce qui n’est pas l’amour. On bénit l’amour, quel amour !

Le Christ-​Roi n’est pas une idée abs­traite. Ce n’est pas un rêve. Ce n’est pas une chi­mère. C’est le seul moyen don­né à l’Église pour res­tau­rer toute chose.

Roi des intel­li­gences, roi des cœurs, de la vraie cha­ri­té… et roi des peuples. Voyez l’inconsistance de tous ces faux prin­cipes bénis par l’Église, par rap­port aux consé­quences, aux résul­tats : jamais le monde n’a été dans une situa­tion aus­si catas­tro­phique. Le monde est en guerre… et il n’y a per­sonne dans l’Église qui dise que la solu­tion est dans le Christ-​Roi. Pourquoi ? Parce qu’ils ont per­du la lumière sur­na­tu­relle, et avec elle, la lumière naturelle.

La ques­tion de la paix, le pro­blème poli­tique au sens le plus noble du mot, inclut une vision de l’homme, de l’histoire, elle inclut un pro­gramme. Et dans notre situa­tion, dans la situa­tion pré­sente de l’Église, on com­prend encore mieux la pri­mau­té du Christ-​Roi ; on com­prend mieux à quoi l’abandon de cette doc­trine, de ce dogme, de ce prin­cipe… on voit à quoi tout cela a mené : à la des­truc­tion de tout ordre, dans l’Église et dans le monde.

Le Christ-​Roi n’est pas une idée abs­traite. Ce n’est pas un rêve. Ce n’est pas une chi­mère. C’est le seul moyen don­né à l’Église pour res­tau­rer toute chose. Et il est don­né seule­ment à l’Église, c’est là le para­doxe qui lui est deve­nu incom­pré­hen­sible depuis qu’elle se veut non seule­ment dans mais du monde. Le Christ-​Roi est le moyen que l’Église seule peut com­prendre et offrir aux hommes. C’est son tré­sor. C’est la quin­tes­sence de sa doc­trine sociale. C’est bien à elle que la royau­té du Christ a été confiée. Elle seule peut la prê­cher et la faire fruc­ti­fier. Par elle seule le Roi des rois peut régner sur les hommes, Lui qui est la Voie, la Vérité, la Vie [4].

Source : Courrier de Rome/​Dici – FSSPX.Actualités

Notes de bas de page

  1. Instrument de tra­vail pour la pre­mière ses­sion du synode sur la syno­da­li­té (octobre 2023), « Élargis l’espace de ta tente ».[]
  2. Gn 1, 27–28 : « Dieu créa l’homme à son image, il le créa à l’image de Dieu, il créa l’homme et la femme. Dieu les bénit, et Dieu leur dit : Soyez féconds, mul­ti­pliez, rem­plis­sez la terre, et l’assujettissez ; et domi­nez sur les pois­sons de la mer, sur les oiseaux du ciel, et sur tout ani­mal qui se meut sur la terre ». Mt 19, 4 : « Il répon­dit : N’avez-vous pas lu que le créa­teur, au com­men­ce­ment, fit l’homme et la femme ». Mc 10, 6 : « Mais au com­men­ce­ment de la créa­tion, Dieu fit l’homme et la femme ».[]
  3. Gn 3, 4–5 : « Alors le ser­pent dit à la femme : Vous ne mour­rez point ; mais Dieu sait que, le jour où vous en man­ge­rez, vos yeux s’ouvriront, et que vous serez comme des dieux, connais­sant le bien et le mal ».[]
  4. Cf. Jn 14, 6.[]

Supérieur Général FSSPX

M. l’ab­bé Davide Pagliarani est l’ac­tuel Supérieur Général de la FSSPX élu en 2018 pour un man­dat de 12 ans. Il réside à la Maison Générale de Menzingen, en Suisse.