A propos de l’année de la miséricorde du pape François : L’Eglise de la miséricorde

Dans quelques mois, le pape François fera entrer l’Église dans une année jubi­laire : le Jubilé extra­or­di­naire de la Miséricorde.[…] Et la concep­tion qu’ont les auto­ri­tés romaines, aujourd’­hui, de la misé­ri­corde, doit-​elle être reçue intégralement ?

Le pape François a publié la bulle d’in­dic­tion d’un Jubilé extra­or­di­naire de la Miséricorde qui débu­te­ra le 8 décembre pro­chain, « solen­ni­té de l’Immaculée Conception (…) qui montre com­ment Dieu agit dès le com­men­ce­ment de notre his­toire [1] ». Cette année jubi­laire s’a­chè­ve­ra « le 20 novembre 2016, en la solen­ni­té litur­gique du Christ, Roi de l’Univers [2] ». Ce texte, inti­tu­lé Le visage de la misé­ri­corde, nous révèle un élé­ment cen­tral de la pen­sée du pape actuel et per­met d’ap­pré­hen­der la réforme qu’il médite.

Le visage de la miséricorde

L’exhortation Evangelii Gaudium (EG), qui a « une signi­fi­ca­tion pro­gram­ma­tique [3] », conforte cette façon de voir. Le pape y décrit la « trans­for­ma­tion mis­sion­naire de l’Église [4] » qu’il désire voir s’ac­com­plir. Celle-​ci doit se réa­li­ser « à par­tir du cœur de l’Église [5] », et ce cœur est la misé­ri­corde qui « quant à l’a­gir exté­rieur est la plus grande de toutes les ver­tus [6] », affirme-​t-​il en citant le Docteur angé­lique saint Thomas d’Aquin. L’année jubi­laire a donc pour but de pro­mou­voir la trans­for­ma­tion que décrit l’ex­hor­ta­tion. À pre­mière lec­ture (cf. l’en­ca­dré n° 1 Misericordiæ vul­tus infra), il semble que le pape François veuille entraî­ner les fidèles vers des fins res­pec­tables et saintes. Cependant, cer­tains élé­ments doivent éveiller notre atten­tion et nous rendre davan­tage prudents.

Au n° 4, le choix de la date d’ou­ver­ture de l’Année Sainte est expli­qué : ce n’est pas seule­ment la fête de l’Immaculée Conception. Voici l’autre rai­son : « J’ai choi­si la date du 8 décembre pour la signi­fi­ca­tion qu’elle revêt dans l’his­toire récente de l’Église. Ainsi, j’ou­vri­rai la Porte Sainte pour le cin­quan­tième anni­ver­saire de la conclu­sion du concile oecu­mé­nique Vatican II [7] ». Le pape veut donc ins­crire ce Jubilé dans le sillage et le pro­lon­ge­ment du Concile : « L’Église res­sent le besoin de gar­der vivant cet évé­ne­ment. (…) Les Pères du Concile avaient per­çu vive­ment, tel un souffle de l’Esprit, qu’il fal­lait par­ler de Dieu aux hommes de leur temps de façon plus com­pré­hen­sible. Les murailles qui avaient trop long­temps enfer­mé l’Église comme dans une cita­delle ayant été abat­tues, le temps était venu d’an­non­cer l’Évangile de façon renou­ve­lée [8]. » Cela douche notre enthou­siasme : l’i­déal du Jubilé est le Concile, qui a détruit les défenses de l’Église !

Ce n° 4 se pour­suit par deux cita­tions tirées des dis­cours d’ou­ver­ture ( Jean XXIII) et de clô­ture du concile (Paul VI). Le choix de ces cita­tions ren­force le rap­port entre l’an­née Jubilaire et Vatican II. « Aujourd’hui, disait Jean XXIII, l’Épouse du Christ pré­fère recou­rir au remède de la misé­ri­corde plu­tôt que de bran­dir les armes de la sévé­ri­té [9]. » L’on sait bien ce que signi­fie, au fond, cette misé­ri­corde, et tous les aban­dons qu’elle contient. La véri­té, c’est que condam­ner l’er­reur est pré­ci­sé­ment une grande misé­ri­corde, puisque l’er­reur menace le trou­peau. Quant à Paul VI, il affir­mait : « La vieille his­toire du bon Samaritain a été le modèle et la règle de la spi­ri­tua­li­té du Concile. (…) Un cou­rant d’af­fec­tion et d’ad­mi­ra­tion a débor­dé du Concile sur le monde humain moderne [10]. » Mais une véri­table misé­ri­corde ne consisterait-​elle pas à se pen­cher, comme le vrai bon Samaritain, sur les plaies sup­pu­rantes de l’i­gno­rance et du refus de Dieu et à y ver­ser le baume de la véri­té révé­lée ? Le texte ajoute en évo­quant Vatican II : « Des erreurs ont été dénon­cées. » De quelles erreurs parle-​t-​il ? Le Concile n’en a pas beau­coup dénon­cé ! En tout cas, le pape François ne risque pas de faire réfé­rence à l’er­reur du com­mu­nisme, puisque, pen­dant le Concile, les 450 signa­tures de Pères deman­dant la condam­na­tion du com­mu­nisme ont été mys­té­rieu­se­ment éga­rées dans un tiroir du Vatican par Mgr Palémon Glorieux…

Continuant une lec­ture atten­tive du texte, nous y décou­vrons l’o­mis­sion d’élé­ments fon­da­men­taux.

Concernant le Christ, il est fré­quem­ment rap­pe­lé que Jésus est le signe de l’a­mour et de la misé­ri­corde du Père, empli de misé­ri­corde et de com­pas­sion envers les pauvres, les malades, les âmes affli­gées ; que sa per­sonne, enfin, « n’est rien d’autre qu’a­mour, un amour qui se donne gra­tui­te­ment [11] ». Mais Jésus-​Christ n’ap­pa­raît jamais dans sa sta­ture de Vérité et de Lumière du monde. Et pour­tant, c’est bien ain­si que la pre­mière misé­ri­corde que Notre-​Seigneur apporte dans sa créa­tion, est la misé­ri­corde de la véri­té : la véri­té sur Dieu, sur l’homme, sur la grâce qui nous unit si inti­me­ment à notre Créateur, et sur les prin­cipes de la morale qui nous guident afin de nous sépa­rer du péché.

Le pape affirme encore que « Dieu se donne tout entier, pour tou­jours, gra­tui­te­ment, et sans rien deman­der en retour ». C’est oublier que Dieu com­mande, en échange de son amour, de nous don­ner tout entier à lui et pour tou­jours, selon le mot de saint Augustin : « Dieu, qui t’a créé sans toi, ne te sau­ve­ra pas sans toi [12]. » Enfin, la pau­vre­té est dési­gnée quasi-​exclusivement sous son aspect maté­riel : ce qui explique que les seuls péchés dénon­cés solen­nel­le­ment soient l’ap­par­te­nance à une orga­ni­sa­tion cri­mi­nelle et la cor­rup­tion finan­cière [13]. Sans contes­ter la gra­vi­té de ces fautes, l’in­fi­dé­li­té (l’a­po­sta­sie par exemple) ou l’a­vor­te­ment ne devaient-​ils pas être réprou­vés avec au moins autant de force ? Nous décou­vrons ain­si une misé­ri­corde davan­tage tour­née vers les maux ter­restres que vers les plaies de l’ordre surnaturel.

Le christianisme secondaire

Romano Amerio a pro­po­sé le nom de chris­tia­nisme secon­daire pour dési­gner cette atti­tude (cf. l’en­ca­dré n° 2 infra). Nous trou­vons dans Evangelium Gaudii un déve­lop­pe­ment détaillé de cette pen­sée, qui est appa­rue dans la théo­lo­gie du milieu du XXe siècle (notam­ment chez les théo­lo­giens Henri de Lubac et Karl Rahner), a été enté­ri­née par le Concile et expli­ci­tée par les papes, de Jean XXIII à François. L’exposé, par Romano Amerio, de ce qu’il appelle le chris­tia­nisme secon­daire va nous aider à cer­ner la misé­ri­corde pro­po­sée par la bulle Misericordiæ Vultus.

Le chris­tia­nisme secon­daire consiste prin­ci­pa­le­ment dans le fait sui­vant : l’Église a déci­dé d’in­té­grer en elle-​même, dans son sein, une fina­li­té autre que celle que Notre-​Seigneur lui avait don­née. Le chris­tia­nisme secon­daire, dont l’es­prit a souf­flé sur Vatican II, demande d’a­bord qu’on com­prenne la pré­sup­po­sée « signi­fi­ca­tion authen­tique et inté­grale de la mis­sion évan­gé­li­sa­trice [14]. (…) Tous les chré­tiens, et aus­si les pas­teurs, sont appe­lés à se pré­oc­cu­per de la construc­tion d’un monde meilleur [15]. » Il s’a­git donc de s’in­té­res­ser d’a­bord à la vie ter­restre et non à la vie éter­nelle. Cette « construc­tion d’un monde meilleur » s’ap­pa­rente du reste au mon­dia­lisme : « Il y a besoin, en cette phase his­to­rique, d’une façon d’in­ter­ve­nir plus effi­cace, qui, res­tant sauve la sou­ve­rai­ne­té des nations, assure le bien-​être éco­no­mique de tous les pays et non seule­ment de quelques-​uns [16]. »

Pour atteindre cette fin, le chris­tia­nisme secon­daire demande que l’on tra­vaille à la pro­mo­tion de tous les hommes : « À par­tir du cœur de l’Évangile, nous recon­nais­sons la connexion intime entre évan­gé­li­sa­tion et pro­mo­tion humaine, qui doit néces­sai­re­ment s’ex­pri­mer et se déve­lop­per dans toute l’ac­tion évan­gé­li­sa­trice [17]. » Ce que le pape pré­cise plus loin : « Les pas­teurs (…) ont le droit d’é­mettre des opi­nions sur tout ce qui concerne la vie des per­sonnes, du moment que la tâche de l’é­van­gé­li­sa­tion implique et exige une pro­mo­tion inté­grale de chaque être humain [18]

Cette libé­ra­tion vise sur­tout les pauvres : « Chaque chré­tien et chaque com­mu­nau­té sont appe­lés à être ins­tru­ments de Dieu pour la libé­ra­tion et la pro­mo­tion des pauvres, de manière à ce qu’ils puissent s’in­té­grer plei­ne­ment dans la socié­té [19]. » L’Église acquiert ain­si une recon­nais­sance publique et inter­na­tio­nale : « L’Église catho­lique est une ins­ti­tu­tion cré­dible devant l’o­pi­nion publique, fiable en tout ce qui concerne le domaine de la soli­da­ri­té et de la pré­oc­cu­pa­tion pour les plus néces­si­teux, (…) la paix, la concorde, l’en­vi­ron­ne­ment, la défense de la vie, les droits humains et civils, etc [20]

Il faut pour cela don­ner un idéal à la socié­té : « « la paix se fonde non seule­ment sur le res­pect des droits de l’homme mais aus­si sur celui des droits des peuples [21] » [22] ». Ces droits découlent de la jus­tice. Car « la dis­pa­ri­té sociale est la racine des maux de la socié­té [23] ». Et le pape de conclure : « Personne ne peut exi­ger que nous relé­guions la reli­gion dans la secrète inti­mi­té des per­sonnes, sans aucune influence sur la vie sociale et natio­nale, sans se pré­oc­cu­per de la san­té des ins­ti­tu­tions de la socié­té civile, sans s’ex­pri­mer sur les évé­ne­ments qui inté­ressent les citoyens. (…) « L’Église ne peut ni ne doit res­ter à l’é­cart dans la lutte pour la jus­tice [24]. » [25] » Il en découle que la conver­sion chré­tienne exige de recon­si­dé­rer « « spé­cia­le­ment tout ce qui concerne l’ordre social et la réa­li­sa­tion du bien com­mun [26]. » [27] »

Cette mis­sion s’ap­puie enfin sur un œcu­mé­nisme de l’hu­ma­ni­ta­risme : « En même temps, [l’Église] unit « ses efforts à ceux que réa­lisent dans le domaine social les autres Églises et Communautés ecclé­siales, tant au niveau de la réflexion doc­tri­nale qu’au niveau pra­tique [28]. » [29] » Ceci nous ramène à la bulle d’in­dic­tion dont le n° 23 affirme que « la valeur de la misé­ri­corde dépasse les fron­tières de l’Église. Elle est le lien avec le judaïsme et l’is­lam qui la consi­dèrent comme un des attri­buts les plus signi­fi­ca­tifs de Dieu. » Mais au contraire, en véri­té, une vraie misé­ri­corde consis­te­rait à avoir grande pitié de ces âmes gisant « dans l’ombre de la mort », en dan­ger pour leur salut, et à leur prê­cher la véri­té incar­née, Jésus- Christ. Mais, hélas, la misé­ri­corde de François vise à autre chose : « Que cette année jubi­laire, vécue dans la misé­ri­corde, favo­rise la ren­contre avec ces reli­gions et les autres nobles tra­di­tions reli­gieuses. Qu’elle nous rende plus ouverts au dia­logue pour mieux nous connaître et nous comprendre. »

L’Église de la miséricorde

Deux voix car­di­na­lices auto­ri­sées vont nous per­mettre d’ap­pro­fon­dir la signi­fi­ca­tion de la misé­ri­corde de François. Écoutons d’a­bord le car­di­nal Rodriguez Maradiaga [30]. Il a don­né une confé­rence le 20 jan­vier der­nier, inti­tu­lée L’Église de la misé­ri­corde avec le pape François. Il explique : « Comme Église, nous che­mi­nons vers une réno­va­tion pro­fonde et glo­bale (…) qui doit embras­ser toutes les dimen­sions his­to­riques de l’Église. » Car le concile Vatican II a pro­vo­qué des chan­ge­ments dans toute la vie de l’Église, et « il n’y a pas de vraie réno­va­tion ecclé­sias­tique sans trans­for­ma­tion des ins­ti­tu­tions ». En par­ti­cu­lier, la pers­pec­tive mis­sion­naire est deve­nue « dia­logue évan­gé­li­sa­teur », et l’ac­tion sociale « n’est plus seule­ment la cha­ri­té et le déve­lop­pe­ment de ser­vices, mais aus­si le com­bat pour la jus­tice, les droits humains et la libé­ra­tion… » Mais pour­quoi ces changements ?

Parce que « de nou­velles fonc­tions requièrent de nou­velles ins­ti­tu­tions appro­priées », commence-​t-​il avant de conti­nuer : « Le Concile a pous­sé à des réno­va­tions ins­ti­tu­tion­nelles qui embrassent tous les niveaux de l’or­ga­ni­sa­tion ecclé­sias­tique. (…) Tout change dans l’Église sui­vant le modèle pas­to­ral renou­ve­lé. » Vatican II ayant chan­gé le modèle pas­to­ral, tout doit se réali­gner. Cependant cette trans­for­ma­tion ins­ti­tu­tion­nelle est insuf­fi­sante. « Peut-​être cer­tains pensent que la réno­va­tion de l’Église se can­ton­nait à cela. Mais les chan­ge­ments ins­ti­tu­tion­nels et fonc­tion­nels – à eux seuls – se montrent insuf­fi­sants. (…) Tout chan­ge­ment dans l’Église requiert en fin de compte de consi­dé­rer une réno­va­tion des moti­va­tions que les nou­velles options ins­pirent. » Il faut donc chan­ger d’in­ten­tion, renou­ve­ler notre âme, lui don­ner un inté­rêt bien plus grand aux choses de ce monde, insuf­fler un esprit à la réforme, « une mys­tique et une spiritualité ».

D’après le car­di­nal, l’une des causes de l’é­chec de l’ap­pli­ca­tion du Concile est pré­ci­sé­ment l’ab­sence de chan­ge­ment de spi­ri­tua­li­té cor­res­pon­dant aux chan­ge­ments inau­gu­rés par le concile. « Il n’y eut pas de réno­va­tion mys­tique et elle res­ta « tra­di­tion­nelle », en accord avec une autre vision de la foi et de la mis­sion, incom­pa­tible avec les nou­velles expé­riences ecclé­siales. La spi­ri­tua­li­té alors (…) finit par être aban­don­née, car une mys­tique qui ne nour­rit pas l’ex­pé­rience humaine n’a plus de signi­fi­ca­tion ; une spi­ri­tua­li­té qui est étran­gère au modèle ecclé­sial qui est vécu, mène à la crise de « schi­zo­phré­nie » chré­tienne. De nom­breux aban­dons de la vie ecclé­sias­tique, et même de la foi, y trouvent leur racine. La seule réponse n’est pas d’a­ban­don­ner toute mys­tique ou de ren­ver­ser la réno­va­tion des ins­ti­tu­tions, mais une pro­fonde réno­va­tion de la foi et de la spi­ri­tua­li­té. » Et en quoi consiste cette nou­velle spiritualité ?

C’est pré­ci­sé­ment le thème de la confé­rence. « La réno­va­tion ins­ti­tu­tion­nelle et fonc­tion­nelle de l’Église requiert une réno­va­tion de sa dimen­sion mys­tique. Et la misé­ri­corde est aux racines de la mys­tique. » La cita­tion qui suit est très claire : « Le vent qui pousse les voiles de l’Église vers la haute mer de sa réno­va­tion pro­fonde et totale est la misé­ri­corde. » Voilà qui explique le titre : l’Église de la misé­ri­corde. Le car­di­nal exprime ain­si ce qu’il entend – ain­si que le pape – par le mot de misé­ri­corde, car l’i­dée de misé­ri­corde est cen­trale dans l’ac­tion de François. Le car­di­nal Rodriguez dit en effet : « Le pape veut ame­ner la réno­va­tion de l’Église à un point où elle devien­dra irréversible. »

Le car­di­nal prend comme appli­ca­tion concrète le synode sur la famille. « La réa­li­té des familles dis­soutes et recons­truites n’est pas un empê­che­ment pour vivre et par­ti­ci­per de la vie abon­dante de l’Église ; la « com­mu­nion sacra­men­telle » n’est pas le seul che­min pour par­ti­ci­per vita­le­ment à la dyna­mique pas­to­rale de la com­mu­nau­té parois­siale ; tout chré­tien rema­rié peut être un chré­tien à plein-​temps, a le droit d’être heu­reux, et sa mai­son peut aus­si deve­nir une place où l’a­mour de Dieu porte témoignage. »

Une autre source pour com­prendre la misé­ri­corde pro­po­sée par le pape est le car­di­nal Kasper (cf. enca­dré n° 3 infra). Dans un entre­tien paru le 7 mai 2014, il revient sur la ques­tion de la com­mu­nion aux divor­cés rema­riés qui com­plète ce qu’il dit dans l’Évangile de la famille. L’on y découvre les prin­cipes sur les­quels il s’ap­puie. « Je ne peux pas ima­gi­ner une situa­tion dans laquelle un être humain serait tom­bé dans un fos­sé et où il n’y aurait pas moyen de l’en sor­tir. (…) La misé­ri­corde signi­fie que Dieu donne à cha­cun de se conver­tir et d’a­voir une nou­velle chance. (…) Dieu ne jus­ti­fie pas le péché, mais il jus­ti­fie le pécheur. Beaucoup de mes détrac­teurs ne com­prennent pas cette distinction. »

Faisant l’ap­pli­ca­tion aux divor­cés rema­riés, il admet d’a­bord que « l’on admi­re­ra et on sou­tien­dra l’hé­roïsme des par­te­naires qui ont été aban­don­nés, qui demeurent seuls et qui vivent péni­ble­ment. Mais, ajoute-​t-​il, beau­coup de par­te­naires, en rai­son des enfants, ont besoin de vivre avec un nou­veau par­te­naire et de contrac­ter un mariage civil qu’ils ne peuvent rompre à nou­veau sans une nou­velle faute. Souvent, après des expé­riences amères, ces nou­veaux liens per­mettent à beau­coup de goû­ter à nou­veau au bon­heur et d’y voir un véri­table don du Ciel [31]. » Il s’in­ter­roge donc : « Dieu est misé­ri­cor­dieux et fidèle. Et la ques­tion se pose de savoir com­ment l’Église peut être le signe de ce lien indis­so­luble entre la fidé­li­té et la misé­ri­corde dans son action pas­to­rale auprès des divor­cés civi­le­ment rema­riés [32]. »

Il pour­suit : « Nous nous trou­vons dans une situa­tion ana­logue à celle du der­nier concile lors­qu’il s’est agi de la ques­tion de l’œ­cu­mé­nisme ou de la liber­té reli­gieuse. À cette époque, il exis­tait des ency­cliques et des déci­sions du Saint-​Office qui sem­blaient bar­rer tout che­min de dia­logue. Mais sans por­ter atteinte à la tra­di­tion dog­ma­tique nor­ma­tive de l’Église, le Concile a ouvert des portes. Aussi pouvons- nous poser aujourd’­hui la ques­tion : concer­nant le pro­blème qui nous occupe, un déve­lop­pe­ment est-​il pos­sible qui, tout en n’a­bo­lis­sant pas la tra­di­tion dog­ma­tique nor­ma­tive, por­te­rait plus loin la ques­tion et appro­fon­di­rait des tra­di­tions plus récentes [33] ? » Il déroule alors une nom­breuse série d’ar­gu­ments plus sophis­tiques les uns que les autres.

Vers le masdu ?

Nous sommes main­te­nant en mesure de faire une syn­thèse des don­nées recueillies. Nous sommes invi­tés par l’Église de la misé­ri­corde, « sacre­ment de l’u­ni­té du genre humain », à « construire un monde meilleur » à tra­vers la nou­velle évan­gé­li­sa­tion et sa dimen­sion sociale obli­ga­toire, au moyen de « l’es­prit mis­sion­naire » et de la « misé­ri­corde ». Cette misé­ri­corde est enten­due comme une sorte d’hu­ma­ni­ta­risme uni­ver­sel ; ce qui va unir les hommes, ce sont les droits de l’homme et des peuples, et l’hu­ma­ni­ta­risme se concré­tise dans un mon­dia­lisme mul­ti­cul­tu­ra­liste et œcu­mé­niste. Sans tour­ner fran­che­ment le dos à la fina­li­té que lui a don­née Jésus-​Christ (mis­sion propre de sanc­ti­fi­ca­tion), l’Église conci­liaire s’est assi­mi­lée la fina­li­té propre à l’État, et de ce fait en est deve­nu une par­tie qu’elle entend comme une âme : elle engendre un monstre, d’au­tant plus mons­trueux que le corps est la démo­cra­tie moderne. Tout cela rap­pelle l’in­tui­tion de l’ab­bé Georges de Nantes, qui voyait dans l’Église conci­liaire une sorte de monstre qu’il appe­lait le « Masdu » (voir enca­dré n° 4 infra).

La racine la plus pro­fonde de ces défor­ma­tions paraît bien être l’a­ban­don de la doc­trine de la royau­té du Christ sur les socié­tés, qui conçoit la rela­tion entre l’Église et l’État sur la base de deux prin­cipes (doc­trine des deux glaives). D’une part l’Église est seule com­pé­tente pour le pou­voir sur­na­tu­rel et divin, qui vise le bien com­mun extrin­sèque de la socié­té, Dieu, car seule elle pos­sède la puis­sance de nous y diri­ger. Mais l’État est com­pé­tent pour le bien com­mun intrin­sèque de la socié­té civile. Le rap­port entre les deux socié­tés, divine et humaine, s’ex­prime par le pou­voir indi­rect de l’Église dans les choses humaines, qui sont du res­sort de l’État. Pour Vatican II cette royau­té n’a plus lieu d’être et un laï­cisme – certes modé­ré – la rem­place. Mais cela crée un vide, car l’u­ni­ver­sa­li­té du catho­li­cisme est enta­mée, et ce vide demande à être com­blé : la nou­velle doc­trine est là pour cela.

Enfin, la nou­velle doc­trine sur la misé­ri­corde per­met d’une part, de ten­ter d’u­ni­fier la nou­veau­té de l’Église conci­liaire, en lui don­nant un esprit, une mys­tique, qui lui cor­res­ponde ; et d’autre part de la dis­po­ser à « ani­mer » la socié­té civile pour la por­ter à cet accom­plis­se­ment de l’u­ni­té du genre humain, dont l’Église est le sacre­ment, dans une apo­théose de l’oe­cu­mé­nisme d’une part, du mon­dia­lisme et des droits de l’homme d’autre part.

Abbé Arnaud Sélégny, prêtre de la FSSPX, Article extrait de Fideliter n° 226 de juillet-​août 2015

Encadrés

Encadré n° 1 – La bulle Misericordiæ vul­tus

Cette bulle consi­dère d’a­bord la misé­ri­corde d’a­bord en Dieu lui-​même. Le pape François envi­sage ensuite la misé­ri­corde dans l’Église et passe à une appli­ca­tion à l’Année Jubilaire. Il insiste sur les oeuvres exté­rieures et reprend l’un de ses leit­mo­tivs : « ouvrir son coeur à ceux qui vivent dans les péri­phé­ries exis­ten­tielles ». Il demande aus­si de manière pres­sante l’ac­com­plis­se­ment des oeuvres de misé­ri­corde cor­po­relles et spi­ri­tuelles. Il révèle encore qu’il enver­ra dans toute l’Église, durant le carême 2016, des « Missionnaires de la Miséricorde », c’est-​à-​dire des confes­seurs munis de tous les pou­voirs, en par­ti­cu­lier pour absoudre les péchés réser­vés au Saint-​Siège. Enfin, après avoir trai­té du rap­port entre jus­tice et misé­ri­corde, et de l’in­dul­gence, le docu­ment aborde la misé­ri­corde qui « dépasse les fron­tières de l’Église » avant de conclure avec la très sainte Vierge, Mère de misé­ri­corde. Quant à la doc­trine sur la misé­ri­corde, elle tourne autour de trois pivots :
- Le pape insiste d’a­bord sur l’a­mour de Dieu le Père pour sa créa­ture déchue par le péché, mani­fes­té par le Fils incar­né. Elle est le mot­clé pour indi­quer l’a­gir de Dieu envers nous, et qui révèle le mys­tère de la sainte Trinité. La misé­ri­corde, propre à Dieu et expres­sion de sa toute-​puissance, se réa­lise par la plé­ni­tude du par­don. Notre-​Seigneur accom­plit éga­le­ment cette misé­ri­corde par le sou­la­ge­ment appor­té aux souf­frances durant son séjour par­mi nous.
- L’Église reçoit mis­sion de prê­cher la misé­ri­corde, pilier de toute la vie de l’Église, et d’en être un témoin véri­dique, en la pro­fes­sant et en la vivant comme le centre de la Révélation. Ce n’est qu’à ce prix qu’elle pos­sé­de­ra une vie authen­tique et cré­dible. Cette misé­ri­corde se mani­feste d’a­bord par le par­don des péchés dans le sacre­ment de péni­tence, mais aus­si par l’at­ten­tion misé­ri­cor­dieuse aux maux de notre époque, exi­gence déve­lop­pée dans le cha­pitre 4 de l’ex­hor­ta­tion Evangelii Gaudium.
- Les chré­tiens doivent se péné­trer de misé­ri­corde en la contem­plant et en la rece­vant par le par­don des péchés. Ils devien­dront ain­si capables de la trans­mettre, en cher­chant à être misé­ri­cor­dieux comme le Père l’est avec eux : par la conver­sion, le par­don des offenses, la pra­tique des oeuvres de misé­ri­corde. La nou­velle évan­gé­li­sa­tion sera ain­si dotée d’un esprit mis­sion­naire qui s’é­ten­dra à toute l’Église, car tout le peuple de Dieu annonce l’Évangile selon …van­ge­lii Gaudium.

Notes :
(1) – MV, n° 15. Par « péri­phé­ries exis­ten­tielles » il faut com­prendre essen­tiel­le­ment les plus pauvres, les exclus, les malades aban­don­nés, etc.
(2) - MV, n° 18.
(3) – MV, n° 23.

Encadré n° 2 – Le chris­tia­nisme secondaire

L’expression de « chris­tia­nisme secon­daire » est une créa­tion de Romano Amerio (1) : « C’est une erreur du XIXe siècle (…) qui a consi­dé­ré le chris­tia­nisme comme le sys­tème suprême des valeurs humaines, assi­mi­lé à l’i­déal de per­fec­tion de l’homme (2). » Cet esprit se retrouve sous une nou­velle forme dans l’Église post­con­ci­liaire, poursuit- il : celle-​ci pré­tend que « le catho­li­cisme ne s’i­den­ti­fie à aucune civi­li­sa­tion mais les sou­lève toutes. Or la reli­gion a cer­tai­ne­ment pour effet la civi­li­sa­tion et l’his­toire de l’Église en témoigne, mais elle n’a ni pour but ni pour effet pre­mier la civi­li­sa­tion au sens de per­fec­tion­ne­ment ter­restre. (…) [Aujourd’hui] elle offre au monde ses ser­vices et cherche à prendre la tête du pro­grès humain (3) (…), et elle aspire à faire fer­men­ter toutes les civi­li­sa­tions par­ti­cu­lières en les pous­sant vers une civi­li­sa­tion mon­diale (…) qui doit enfan­ter un monde plus juste et plus humain (4). » Mais, comme l’af­firme encore Romano Amerio, « l’Église ne peut sans se déna­tu­rer prendre ce perfectionnement-​là comme fin pri­maire ou égale à sa fin pri­maire. (…) Certes elle a fait mûrir la civi­li­sa­tion euro­péenne par un effet natu­rel mais secon­daire de la reli­gion. Elle a déve­lop­pé les vir­tua­li­tés civi­li­sa­trices du monde pro­fane. Elle s’est char­gée à Vatican II de prendre part direc­te­ment au per­fec­tion­ne­ment tem­po­rel, ten­tant ain­si de faire ren­trer le pro­grès des peuples dans la fina­li­té de l’Évangile (5). » Et l’au­teur de pour­suivre : « Le fait d’a­voir inté­gré dans l’Évangile la civi­li­sa­tion ter­restre pro­duit un obs­cur­cis­se­ment des fins supra­ter­restres de la reli­gion (6). » L’Église s’en­gage dans un idéal huma­ni­taire oecu­mé­nique par lequel elle s’as­so­cie à tous « les hommes de bonne volon­té ». Jean-​Paul II dit ain­si : « L’Esprit-​Saint exerce son action même en dehors de l’Église en ins­pi­rant aux hommes le désir d’une plus grande uni­té de toutes les nations (7). » Il conclut enfin : « L’Église peut sans aucun doute concou­rir au pro­grès du monde, mais non dans la direc­tion que ce pro­grès a prise en fait. (…) Elle ne peut se mettre à la tête de ce pro­grès, issu en réa­li­té d’une autre nature que la sienne (8).»

Notes :
(1) – Iota Unum, Etude des varia­tions de l’Eglise catho­lique au XXe siècle, Nouvelles Éditions Latines, Paris, 1987.
(2) – Iota Unum, n° 220.
(3)- Ibid.
(4) – Ibid., n° 222.
(5) – Ibid., n° 328.
(6) – Ibid., n° 329.
(7) – Homélie de la Pentecôte, 1983.
(8) – Iota Unum, n° 329.

Encadré n° 3 – L’Evangile de la famille du car­di­nal Kasper

En ouver­ture au consis­toire extra­or­di­naire sur la famille des 20 et 21 février 2014, le car­di­nal Kasper a expo­sé ce qu’il a lui-​même inti­tu­lé L’Evangile de la famille (publié aux édi­tions du Cerf en langue fran­çaise). De cette intro­duc­tion le pape François disait : « Je vou­drais remer­cier le car­di­nal Kasper parce que j’ai trou­vé une théo­lo­gie pro­fonde, mais éga­le­ment une pen­sée sereine dans la théo­lo­gie. (…) Cela s’ap­pelle « faire de la théo­lo­gie à genoux ». Merci (1). » Déjà, lors de son pre­mier Angélus, le 17 mars 2013, le pape avait fait l’é­loge du car­di­nal : « Ces jours-​ci, j’ai pu livre un livre d’un car­di­nal – le car­di­nal Kasper, un théo­lo­gien très bien, un bon théo­lo­gien – sur la misé­ri­corde. Ce livre m’a fait tant de bien, tant de bien… Le car­di­nal Kasper disait que faire l’ex­pé­rience de la misé­ri­corde change tout. C’est la plus belle parole que nous puis­sions entendre : elle change le monde. Un peu de misé­ri­corde rend le monde moins froid et plus juste. Il nous faut bien com­prendre cette misé­ri­corde de Dieu. » Et le texte de la bulle est visi­ble­ment ins­pi­ré, à plu­sieurs titres, par le livre du car­di­nal Kasper. Ce livre méri­te­rait une étude par­ti­cu­lière ; notons seule­ment qu’il est au fon­de­ment de la bulle Misericordiæ Vultus. Même si l’on ne peut affir­mer que le car­di­nal soit le seul ins­pi­ra­teur du pape, l’on peut tout de même consta­ter que ce der­nier lui doit beau­coup dans la ques­tion qui nous occupe.

Note :
(1) – Osservatore Romano, 21.02.2014.

Encadré n° 4 – Le MASDU

Ce sigle appa­raît sous la plume de l’ab­bé de Nantes en 1965 (1), et lui sert à dési­gner le Mouvement d’Animation Spirituelle de la Démocratie Universelle. Il le défi­nit comme « le pro­jet d’une nou­velle et uni­ver­selle reli­gio­si­té dont l’Église se ferait l’or­gane, au ser­vice de la Cité humaine à bâtir. » L’idée lui a été ins­pi­rée par une cita­tion de Paul VI (Le Chrétien et les affaires publiques, Allocution aux Comités civiques ita­liens, 30 jan­vier 1965, Documentation Catholique, n° 1442, pp. 294 & 296.) : « L’Église ne peut se dés­in­té­res­ser de l’a­ni­ma­tion idéo­lo­gique, morale et spi­ri­tuelle de la vie publique. (…) Elle invite à tra­vailler avec confiance, oui, avec confiance dans l’ordre qui consti­tue la norme et l’his­toire de notre socié­té, et qui est aujourd’­hui celui de la démo­cra­tie. » (2) Certes, ce qui est au fond de cette idée est ancien et Thomas Molnar le rat­ta­che­ra au gnos­ti­cisme ; mais le Masdu est très actuel. Il réa­lise le vieux rêve des catho­liques libé­raux : unir l’Église et la révo­lu­tion, mais dans un sens encore plus éten­du et plus pro­fond qu’ils ne le pen­saient eux-mêmes.

Notes :
(1) – À mes amis, n° 199, 19 mars 1965, p. 1.
(2) – « L’abbé de Nantes et le Masdu », Ecrits de Paris, décembre 1967.

Notes de bas de page

  1. Misericordiæ Vultus (MV), n° 3.[]
  2. MV, n° 5. Dans le nou­veau mis­sel, la fête du Christ Roi a été dépla­cée au der­nier dimanche après la Pentecôte, pour sou­li­gner son aspect « escha­to­lo­gique » i. e. qui se rap­porte à la fin des temps. C’est une manière de la reje­ter dans le monde futur.[]
  3. EG, n° 25.[]
  4. EG, cha­pitre 1.[]
  5. EG, ch. 1, 3.[]
  6. EG, n° 37.[]
  7. MV, n° 4.[]
  8. Ibid.[]
  9. Discours d’ou­ver­ture du concile œcu­mé­nique Vatican II, Gaudet Mater Ecclesia, 11 octobre 1962.[]
  10. Discours de clô­ture du concile œcu­mé­nique Vatican II, 7 décembre 1965.[]
  11. MV, n° 8.[]
  12. Lettre 169, 13.[]
  13. MV, n° 19.[]
  14. EG, n° 176.[]
  15. Ibid., n° 183.[]
  16. Ibid., n° 206.[]
  17. Ibid., n° 178.[]
  18. Ibid., n° 187.[]
  19. Ibid., n° 190.[]
  20. Ibid., n° 65.[]
  21. Conseil pon­ti­fi­cal « Justice et Paix », Compendium pour la Doctrine sociale de l’Église, n° 157.[]
  22. EG, n° 190.[]
  23. Ibid., n° 202.[]
  24. Benoît XVI, Lettre ency­clique Deus cari­tas est (25 décembre 2005), n° 28.[]
  25. EG, n° 183.[]
  26. Jean-​Paul II, Exhortation post-​synodale Ecclesia in America (22 jan­vier 1999), n° 27.[]
  27. EG, n° 182.[]
  28. Conseil pon­ti­fi­cal « Justice et Paix », op. cit., n° 12.[]
  29. EG, n° 183.[]
  30. Archevêque de Tegucigalpa, capi­tale du Honduras, depuis 1993, et car­di­nal depuis 2001. Il est coor­di­na­teur du C9, le groupe de neuf car­di­naux char­gé de pré­pa­rer la réforme de la curie romaine.[]
  31. Cardinal Walter Kasper, L’Évangile de la famille, Cerf, Paris, 2014, p. 53–54.[]
  32. Ibid., p. 55.[]
  33. Ibid., p. 56.[]