Entretien avec Mgr Schneider – « Le tabernacle est plus que le Buisson ardent »


Mgr Athanasius Schneider, Corpus Christi, la com­mu­nion dans la
main au coeur de la crise de l’Eglise
, éd. Contretemps, 13 euros. 

Note de la rédac­tion de La Porte Latine :
il est bien enten­du que les com­men­taires repris dans la presse exté­rieure à la FSSPX
ne sont en aucun cas une quel­conque adhé­sion à ce qui y est écrit par ailleurs.

MGR SCHNEIDER est né dans une famille ori­gi­naire d’Alsace dont les ancêtres, vivant à Odessa, ont été dépor­tés par Staline dans les mon­tagnes de l’Oural. Ses parents ont ensuite vécu au Kisghistan, où il est né, puis ont pu ensuite émi­grer en Allemagne de l’Ouest. Il est entré dans l’ordre des cha­noines régu­liers de la Sainte- Croix, en Autriche, puis a été ordon­né prêtre par Mgr Manoel Pestana, évêque bré­si­lien, défen­seur de la foi catho­lique tra­di­tion­nelle. Docteur en théo­lo­gie, pro­fes­seur de sémi­naire au Kazakhstan, il y a été nom­mé évêque auxi­liaire, en 2006, par Benoît XVI. Il explique à Présent les rai­sons de son com­bat en faveur du réta­blis­se­ment de l’u­sage de la com­mu­nion sur la langue, signe de res­pect néces­saire, selon lui, au renou­veau de l’Eglise.

– Monseigneur, on entend sou­vent, pour jus­ti­fier la com­mu­nion dans la main, l’ar­gu­ment du retour aux sources. Cet argu­ment estil fon­dé ?

– Cet argu­ment est un mythe, ou peu­têtre une trom­pe­rie inten­tion­nelle, parce que la réa­li­té est assez dif­fé­rente. En véri­té, le rite de la com­mu­nion dans la main pra­ti­qué de nos jours nous vient des com­mu­nau­tés cal­vi­nistes et n’a rien à voir avec la cou­tume des pre­miers siècles. Les docu­ments lit­té­raires et ico­no­gra­phiques nous révèlent que, pen­dant les pre­miers siècles, dans cer­tains endroits, la sainte com­mu­nion était dépo­sée dans la paume de la main droite, et non dans la main gauche comme on le fait aujourd’­hui. Ensuite, le fidèle incli­nait pro­fon­dé­ment la tête jus­qu’à la paume de la main et pre­nait la sainte hos­tie direc­te­ment avec ses lèvres puis, éven­tuel­le­ment, avec la langue, les par­celles eucha­ris­tiques qui avaient pu res­ter dans la paume. Les hommes se lavaient les mains avant la communion.

La paume des femmes devait être recou­verte d’un linge blanc et ce linge était puri­fié après la com­mu­nion. Il y a une autre dif­fé­rence de poids, c’est qu’à par­tir du IVe siècle, aus­si bien en Orient qu’en Occident, les fidèles ont com­mu­nié géné­ra­le­ment une ou deux fois par an. Une cer­taine loi psy­cho­lo­gique fait que l’on accom­plit une action rare et sacrée avec plus de soin et d’at­ten­tion que les actions fré­quentes ou quo­ti­diennes. Si donc l’on réa­lise sou­vent une action sacrée, les gestes doivent être d’au­tant plus atten­tifs et révé­ren­cieux, afin d’é­vi­ter la routine.

Enfin, reste cet impor­tant aspect théo­lo­gique qui dit : la litur­gie connaît par nature une crois­sance orga­nique ten­dant à la pro­fon­deur et à une plus grande per­fec­tion, paral­lèle à la crois­sance de la foi. Le retour aux expres­sions de la litur­gie ou de la foi dans leur état embryon­naire est une erreur théo­lo­gique, c’é­tait d’ailleurs une pré­ten­tion typique des héré­tiques. Dans son ency­clique clas­sique sur la litur­gie Mediator Dei, le pape Pie XII a condam­né une telle atti­tude, l’ap­pe­lant « archéo­lo­gisme liturgique ». 

– Vous mon­trez que c’est aux temps de per­sé­cu­tion que la conscience du res­pect dû au saint sacre­ment est la plus grande. L’absence de per­sé­cu­tion dans nos pays occi­den­taux explique t‑elle à elle seule un cer­tain manque de respect ? 

– L’absence de per­sé­cu­tion n’ex­plique pas en elle-​même le manque de res­pect. Avant le concile Vatican II, il y eut en Europe une longue période sans aucune per­sé­cu­tion, néan­moins le res­pect envers le Très Saint Sacrement était très pro­fond et géné­ral. La cause médiate, à mon avis, réside dans la réforme litur­gique en géné­ral, qui a réduit les gestes et les paroles claires de la sacra­li­té à un mini­mum, et en par­ti­cu­ler dans le style de la litur­gie de la messe, deve­nu impré­cis, lais­sant place à la créa­ti­vi­té ou à la sub­jec­ti­vi­té du célé­brant et des autres par­ti­ci­pants. La cause immé­diate du manque de res­pect est sans aucun doute le rite moderne de la com­mu­nion dans la main lui-​même, un rite du point de vue objec­tif et phé­no­mé­no­lo­gique assez banal et de carac­tère pro­fane, inven­té par les cal­vi­nistes pour les­quels l’Eucharistie est un pur symbole.

Comme cause géné­ral du manque de res­pect, on peut indi­quer une caté­chèse et une pré­di­ca­tion doc­tri­na­le­ment très défec­tueuses, et même quel­que­fois pure­ment pro­tes­tantes. Il faut effec­tuer des gestes litur­giques comme on croit sinon, tôt ou tard, on finit par croire selon les gestes que l’on a accomplis.

– Comment, d’un point de vue caté­ché­tique, pourrait-​on mieux for­mer les enfants au res­pect dû au saint sacre­ment ?

– Il faut dis­pen­ser une doc­trine eucha­ris­tique simple et très claire, avec des exemples émou­vants de la vie des saints ou de celle d’en­fants aimant l’Eucharistie. Très utiles seraient aus­si des his­toires sur les miracles eucha­ris­tiques ou sur les conver­sions grâce à l’ef­fet du mys­tère eucharistique.

Mais l’exemple des adultes est lui aus­si péda­go­gi­que­ment indis­pen­sable : l’en­fant devrait voir com­ment le prêtre, com­ment son père, sa mère, son ou sa caté­chiste font une génu­flexion res­pec­tueuse devant le Très Saint Sacrement ou s’a­ge­nouillent en rece­vant la sainte com­mu­nion, avec un grand recueille­ment, ou res­tent age­nouillés et absor­bés dans l’ac­tion de grâce après la sainte com­mu­nion. Exempla tra­hunt !

– Que pensez-​vous du fait de dif­fu­ser des ouvrages sur les miracles eucharistiques ? 

– La dif­fu­sion d’ou­vrages sur les miracles eucha­ris­tiques a une force apo­lo­gé­tique très par­ti­cu­lière. Ces miracles sont un témoi­gnage élo­quent de la véri­té de la pré­sence réelle et de la trans­sub­stan­tia­tion. Mais accep­ter un tel témoi­gnage et se lais­ser convaincre demande une grande hon­nê­te­té intel­lec­tuelle et une recherche sin­cère de la véri­té, sans pré­ju­gés. Notre-​Seigneur Jésus-​Christ révé­le­ra dans sa misé­ri­corde sa pré­sence eucha­ris­tique à de telles âmes.

– A quelle place dans l’é­glise qui l’a­brite pensez-​vous que l’on doit mettre le saint sacrement ? 

– Le taber­nacle contient la pré­sence réelle du corps et du sang de notre Dieu incar­né, avec son âme humaine et avec la plé­ni­tude de sa divi­ni­té. Nulle part ailleurs, dans tout l’u­ni­vers visible, notre Dieu n’est aus­si réel et proche de nous, avec son infi­ni feu d’a­mour rédemp­teur, que dans le taber­nacle. Le taber­nacle est plus que le Buisson ardent, est plus que le temple de Salomon. Le taber­nacle est déjà une pré­sence mys­té­rieuse de la Jérusalem céleste, avec l’Agneau immo­lé pla­cé au centre de la ville céleste elle-​même. Donc ce qui est logique, et même impé­ra­ti­ve­ment néces­saire du point de vue de la foi catho­lique, est de pla­cer le Christ eucha­ris­tique, c’est à dire notre Agneau immo­lé et vivant dans le taber­nacle, au centre de nos églises.

– Vous assu­rez que reve­nir à la com­mu­nion à genoux et dans la bouche vau­dra un grand nombre de grâces à l’Eglise mili­tante. Mais que préconisez-​vous pour géné­ra­li­ser ce retour : la sup­pres­sion de l’in­dult, déjà ancien (1969), auto­ri­sant la com­mu­nion dans la main ? Qu’entendez-​vous par « norme litur­gique à ins­tau­rer abou­tis­sant à la dis­pa­ri­tion de la com­mu­nion dans la main » ?

– Il faut, bien sûr, pro­cé­der par étapes. Parmi les fidèles qui reçoivent la sainte com­mu­nion dans la main, la plu­part le font avec une totale bonne foi. Les uns agissent par doci­li­té, par obéis­sance, parce que le curé ou même l’é­vêque l’ont conseillé ou impo­sé. Il existe cepen­dant pro­ba­ble­ment aus­si des per­sonnes qui com­mu­nient ain­si parce qu’elles ne croient pas en la pré­sence réelle. Notons enfin que cer­taines per­sonnes com­mu­nient dans la main avec une foi et une dévo­tion pro­fondes et sont moti­vées par des pré­fé­rences sub­jec­tives, oubliant mal­heu­reu­se­ment les consé­quences objec­tives nocives de cette pra­tique liturgique.

Il fau­drait tout d’a­bord, fré­quem­ment, don­ner aux enfants et aux adultes une caté­chèse et une pré­di­ca­tion inté­grales et pré­cises sur l’Eucharistie, et spé­cia­le­ment sur la gran­deur et la subli­mi­té de la sainte com­mu­nion. Ensuite, il fau­drait expli­quer concrè­te­ment les dan­gers réels et fré­quents de la perte et du vol des par­celles eucha­ris­tiques, met­tant en évi­dence sur­tout le fait hor­rible que Notre-​Seigneur pré­sent dans la sainte Eucharistie, en d’in­nom­brables églises, est pié­ti­né par les fidèles. Puis il faut infor­mer les fidèles que la com­mu­nion dans la main est une excep­tion à la loi litur­gique, dite indult, insis­tant en même temps sur le fait que la com­mu­nion sur la langue et à genoux est la règle. Ceci exige logi­que­ment de mettre un prie-​Dieu, un banc de com­mu­nion ou, mieux encore, une balus­trade à dis­po­si­tion des fidèles, afin de ne pas dis­cri­mi­ner ceux qui ont le droit de rece­voir la sainte com­mu­nion sur la langue et à genoux.

Une autre mesure utile serait que l’é­vêque dio­cé­sain publie une lettre pas­to­rale spé­ci­fique sur l’Eucharistie et la sainte com­mu­nion, invi­tant ins­tam­ment et de manière argu­men­tée les fidèles à rece­voir le Seigneur Eucharistique sur la langue et à genoux. Le Saint-​Siège devrait faire la même chose vis-​àvis de tous les évêques et de tous les dio­cèses du monde. Le der­nier pas dans un tel pro­ces­sus serait la pro­hi­bi­tion for­melle de la pra­tique de la com­mu­nion dans la main. 

– Vous rap­pe­lez des véri­tés fort oubliées par beau­coup. Sentez-​vous des oppo­si­tions à vos ana­lyses, à vos conclu­sions, au sein même de l’Eglise ? Recevez-​vous des soutiens ? 

– De nos jours, on pense sou­vent que l’Eglise, c’est le cler­gé, et plus concrè­te­ment l’é­pis­co­pat, et encore plus concrè­te­ment le pape. Certainement, jamais le pape ne pour­ra dire : « L’Eglise, c’est moi. » Une telle atti­tude révé­le­rait une vision très uni­la­té­rale du mys­tère et de la réa­li­té de l’Eglise. C’est le concile Vatican II qui a élar­gi la com­pré­hen­sion du mys­tère de l’Eglise selon l’en­sei­gne­ment des Pères de l’Eglise (en par­ti­cu­lier saint Cyprien, saint Augustin, saint Jean Damascène) en pré­ci­sant : « L’Eglise uni­ver­selle appa­raît comme un peuple qui tire son uni­té de l’u­ni­té du Père et du Fils et de l’Esprit Saint » (Lumen gen­tium, 4). Le bap­tême, la véri­table foi et la com­mu­nion visible avec le suc­ces­seur de l’a­pôtre Pierre sont des élé­ments indis­pen­sables pour être un vrai membre de l’Eglise.

Il semble que, de nos jours, la véri­table foi est vécue plus pure­ment et défen­due plus cou­ra­geu­se­ment, non tant par les membres du cler­gé et de l’é­pis­co­pat, mais plu­tôt par les simples fidèles, par­fois même par des enfants et des jeunes gens, par l’eccle­sia doc­ta. En effet, le concile Vatican II a ensei­gné : « La col­lec­ti­vi­té des fidèles, ayant l’onc­tion qui vient du Saint (cf. 1 Jn 2, 20. 27), ne peut se trom­per dans la foi. Ce don par­ti­cu­lier qu’elle pos­sède, elle le mani­feste moyen­nant le sens sur­na­tu­rel de foi qui est celui du peuple tout entier, « des évêques jus­qu’aux der­niers des fidèles laïcs » [Saint Augustin, De Praed. Sanct. 14, 27]. Il s’at­tache indé­fec­ti­ble­ment à la foi trans­mise aux saints une fois pour toutes (cf. Jude 3), il y pénètre plus pro­fon­dé­ment par un juge­ment droit et la met plus par­fai­te­ment en oeuvre dans sa vie » (Lumen gen­tium, 12).

Or, dans mes efforts pour pro­mou­voir la véri­té sur l’Eucharistie et le res­pect sin­gu­lier dû à cet inef­fable mys­tère, je reçois plus de sou­tien de la part des simples fidèles que de la part des évêques. 

Récemment, j’ai ren­con­tré une famille catho­lique exem­plaire en Allemagne. Le petit gar­çon, Johannes (neuf ans), a une foi pure et un amour intense pour Jésus Eucharistique, irra­diant une can­dide inno­cence. Chaque fois qu’il est confron­té à la com­mu­nion dans la main, il sent une tris­tesse et un malaise dans son âme et s’a­pi­toie sur le pauvre Jésus pré­sent dans la sainte Eucharistie. Un jour, il a dit à sa mère : « Maman, si un jour je deviens pape, j’in­ter­di­rai la com­mu­nion dans la main. »

Ces paroles ont tou­ché pro­fon­dé­ment mon âme et m’ont rap­pe­lé spon­ta­né­ment ce qu’a dit Notre-​Seigneur des pha­ri­siens et des scribes : « Je te loue, Père, Seigneur du ciel et de la terre, de ce que tu as caché ces choses aux sages et aux intel­li­gents, et de ce que tu les as révé­lées aux enfants (Matt 11,25).»

Parfois, j’ai l’im­pres­sion que la vraie mesure de l’in­croyable misère dans laquelle se trouve de nos jours Notre-​Seigneur pen­dant la dis­tri­bu­tion de la sainte com­mu­nion est para­doxa­le­ment caché à un grand nombre d’é­vêques et de prêtres, et révé­lée aux petits dans l’Eglise.

Propos recueillis par Anne Le Pape anne-le-pape@present.fr

Source : du same­di 10 jan­vier 2015