Faut-​il chanter à l’église ?

Notre homme moderne aime tout com­prendre et tout maî­tri­ser. Arrivant à la messe chan­tée du dimanche, il se sent per­du parce qu’il ne peut plus suivre les prières du prêtre, il ne com­prend plus rien. Au contraire l’Église a tou­jours atta­ché une grande impor­tance au chant. Dès les pre­miers siècles dans les cata­combes ou les mai­sons par­ti­cu­lières, les psaumes étaient chan­tés pen­dant les réunions noc­turnes, appe­lées Vigiles. L’apôtre saint Paul invite les fidèles au chant : « Exhortez-​vous les uns les autres par des psaumes, des hymnes et des can­tiques spi­ri­tuels, chan­tant à Dieu dans vos cœurs, sous l’action de la grâce. » L’offertoire fut d’abord une pro­ces­sion accom­pa­gnée par le chant des psaumes avant de s’enrichir tar­di­ve­ment, au 9e siècle, des prières Gallicanes que nous connais­sons aujourd’hui.

En 1903, juste après son élec­tion au pon­ti­fi­cat, saint Pie X nous donne le code juri­dique de la musique sacrée : le Motu Proprio Tra le Sollecitudini. Il ins­crit dans les lois cette tra­di­tion musi­cale de l’Église. Il répond à deux ques­tions que nous nous posons tous : pour­quoi la musique à l’église ? Et quelle musique à l’église ?

Le but de la musique liturgique

Saint Thomas d’Aquin, trai­tant de la louange divine, pose la ques­tion : le chant doit-​il être uti­li­sé pour la louange divine ? Les objec­tants pré­sentent que ce chant doit être avant tout inté­rieur, mais saint Thomas apporte l’autorité de saint Ambroise qui ins­ti­tua le chant dans l’Église de Milan. Il donne ensuite la rai­son pro­fonde de l’usage du chant : afin que nos âmes faibles soient plus por­tées à la dévo­tion par les sen­ti­ments expri­més et sus­ci­tés par les mélo­dies sacrées. Ainsi saint Augustin confesse : « Je suis ame­né à approu­ver la cou­tume de chan­ter à l’église pour que les sons agréables à entendre réveillent dans les âmes faibles les sen­ti­ments de piété. »

Il faut ajou­ter les argu­ments que saint Thomas donne pour la prière vocale : 1° l’homme étant corps et âme, le corps doit par­ti­ci­per à la louange divine offerte par l’âme ; 2° comme la connais­sance nous vient des choses sen­sibles, la prière inté­rieure est por­tée par la prière exté­rieure, les mots et les gestes entraînent les pas­sions et les sen­ti­ments inté­rieurs vers Dieu ; 3° il y a une redon­dance de l’âme sur le corps, quand la louange inté­rieure est forte qu’elle doit se tra­duire dans des chants. De plus, il faut consi­dé­rer que l’homme est social, sa prière chan­tée aide­ra donc aus­si la dévo­tion des autres.

Saint Pie X, quant à lui, après avoir rap­pe­lé que le but de la litur­gie est d’abord la gloire de Dieu et ensuite l’édification des fidèles, pré­cise la rai­son d’être de la musique litur­gique : « pour ajou­ter une effi­ca­ci­té plus grande au texte lui-​même, et par ce moyen, exci­ter plus faci­le­ment les fidèles à la dévo­tion et les mieux dis­po­ser à recueillir les fruits de grâce que pro­cure la célé­bra­tion des Saints Mystères. »

Pie XII, dans son ency­clique Mediator Dei, demande « que les fidèles fassent alter­ner, selon les règles pres­crites, leurs voix avec la voix du prêtre et de la Schola. » Tous doivent donc par­ti­ci­per à cette “louange du Christ total” comme le dit aus­si Pie XII.

Les caractéristiques de la musique liturgique

S’il faut chan­ter à l’église, il ne s’ensuit pas que toute musique soit conve­nable à l’église. Saint Augustin l’évoque dans ses confes­sions : « Quand il m’arrive d’être ému plus par le chant que par ce qu’on chante, je me recon­nais cou­pable et pécheur, et j’aimerais mieux alors ne pas entendre celui qui chante. »

Pour évi­ter cet excès, saint Pie X déve­loppe, dans son Motu Proprio, trois carac­té­ris­tiques de la musique litur­gique[1] : « La musique sacrée doit donc pos­sé­der au plus haut point les qua­li­tés propres à la litur­gie : la sain­te­té, l’excel­lence des formes d’où naît spon­ta­né­ment son autre carac­tère : l’uni­ver­sa­li­té. »

La sainteté

Saint Pie X oppose cette carac­té­ris­tique indis­pen­sable avec son contraire : la musique pro­fane (du latin pro-​fanum : devant le temple). En effet, saint se dit α‑γιος en grec, ce qui signi­fie non-​terrestre. La musique sainte est la musique de Dieu, la musique pro­fane est la musique de la terre, il y a oppo­si­tion radi­cale. Nous uti­li­sons une langue sacrée, dif­fé­rente de la langue com­mune et vul­gaire pour les textes sacrés, de la même manière il faut uti­li­ser une autre musique pour la liturgie.

Les papes n’ont ces­sé de tem­pê­ter contre ces arti­fices mon­dains enva­his­sant l’église sous pré­texte d’art. Au XIVe siècle, le pape Jean XXII part en guerre contre l’Ars nova ; en 1565 le Concile de Milan parle dans le même sens. Saint Pie X attaque l’opéra à l’église, ce que l’on trouve dans l’œuvre de Verdi. Il va cher­cher à la Renaissance un com­po­si­teur, modèle de cette sain­te­té requise : Palestrina, mort juste avant la révo­lu­tion baroque. Sa musique est empreinte de gra­vi­té. On com­prend que la Messe du Pape Marcel ait empor­té l’adhésion des Pères du Concile de Trente et sau­vé la poly­pho­nie sacrée.

Aujourd’hui les musiques pro­fanes pul­lulent : la chan­son, la varié­té, le rock, etc. Il est évident qu’elles n’ont pas la sain­te­té néces­saire. Pourtant cer­tains vou­draient faire du rock chré­tien, c’est le cas du groupe Glorious. Les faits montrent bien que cette musique ne rem­plit pas le but de la litur­gie : le curé qui les accueillait a pré­ten­du se marier « en pleine conti­nui­té avec son œuvre sacer­do­tale ». La com­mu­nau­té de l’Emmanuel pro­duit aus­si de nom­breux can­tiques très modernes et pro­fanes dans leur allure[2].

Saint Pie X pré­cise que la com­po­si­tion et l’exécution doivent avoir cette sain­te­té. Une musique sainte inter­pré­tée de façon pro­fane (ce pour­rait être le cas d’une inter­pré­ta­tion gré­go­rienne “de concert”) ou une musique pro­fane exé­cu­tée de façon sainte (un chant cha­ris­ma­tique exé­cu­té digne­ment), sont tout aus­si pro­hi­bées à l’église.

L’excellence des formes

Saint Pie X veut pour le culte de la musique de qua­li­té. On n’offre pas à Dieu quelque chose de médiocre. Il le donne aus­si comme condi­tion de son effi­ca­ci­té sur la pié­té des fidèles. C’est pour­quoi il s’attache ensuite à la for­ma­tion de tous les acteurs de la musique sacrée. On ne peut s’improviser musi­cien d’Église. Même Mozart pla­çait l’intégralité de son œuvre sous le réper­toire grégorien.

Ceci peut paraître évident mais la pro­duc­tion musi­cale de qua­li­té médiocre est abon­dante aujourd’hui : c’est tout ce qu’on appelle la musique de varié­té. N’importe quel appren­ti musi­cien peut com­po­ser une chan­son sur quelques notes qui pour­ra deve­nir un tube, pour­vu que les déci­bels soient suf­fi­sants. Malheureusement cela enva­hit aus­si la musique d’Église. Les musi­ciens s’en plaignent très sou­vent dans les céré­mo­nies conci­liaires, depuis Duruflé qui ne mâche pas ses mots sur le sujet.

On trouve de ces exemples de musiques sur trois notes dans les chants de l’Emmanuel : un mas­sacre de la magni­fique prière de saint Bernard : Regarde l’étoile. Cela n’est pas liturgique !

L’universalité

Ce der­nier carac­tère résulte des pré­cé­dents, selon saint Pie X. On ne s’adapte pas à tous en pre­nant le plus petit déno­mi­na­teur com­mun à la manière œcu­mé­nique, mais en pre­nant ce qu’il y a de plus noble dans la nature humaine et tous seront atti­rés à cette per­fec­tion. Les papes le rat­tachent ain­si à la note de catholicité.

Voici ce que dit saint Pie X : « Mais elle doit aus­si être uni­ver­selle, en ce sens que s’il est per­mis à chaque nation d’adopter dans les com­po­si­tions ecclé­sias­tiques les formes par­ti­cu­lières qui consti­tuent d’une cer­taine façon le carac­tère propre de sa musique, ces formes seront néan­moins subor­don­nées aux carac­tères géné­raux de la musique sacrée, de manière à ce que per­sonne d’une autre nation ne puisse, à leur audi­tion, éprou­ver une impres­sion fâcheuse. »

On admi­re­ra la pon­dé­ra­tion : les tra­di­tions locales ne sont pas illé­gi­times (Angelus bre­ton, chants pro­ven­çaux, etc), mais elles ne doivent pas cho­quer les autres. Ainsi quand nous voya­geons, nous retrou­vons le latin de la messe, le chant gré­go­rien et cer­tains can­tiques et poly­pho­nies universels.

Conclusion

Aimons donc, comme le grand saint Augustin, à chan­ter à la messe. « Chanter, c’est prier deux fois, disait-​il. » Mais choi­sis­sons soi­gneu­se­ment les musiques qui conviennent au culte divin. Le Centre Grégorien Saint-​Pie‑X fait ce tra­vail par des articles sur le site https://www.centre-gregorien-saint-pie‑x.fr

Vous y trou­ve­rez à la fois des articles géné­raux, comme celui sur la nou­velle Messe et la musique ou bien celui d’un Père Capucin sur le Magistère, des ana­lyses de can­tiques, comme le « Quel Anima Christi chan­ter ? », des ana­lyses de com­po­si­teurs ou de manuels de chants, et même des articles pour les orga­nistes.


Notes de bas de page

  1. Voir la vidéo du CGSPX sur le Motu Proprio https://www.youtube.com/watch?v=yR2JhehFntw[]
  2. Voir l’article sur le site du CGSPX « Couronnée d’étoiles, un can­tique sacré ? » et « Pourquoi nous ne chan­tons pas le Je Vous Salue Marie des JMJ ? », ain­si que la vidéo sur la chaîne YouTube https://www.youtube.com/watch?v=owQDrLk7SsM[]