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Lettre du Supérieur général à l’occasion des 50 ans de la Fraternité

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Un jubilé d’or ne se rencontre pas toujours dans une vie humaine, mais il est fréquent de l’atteindre dans la vie d’un institut religieux. La Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X rend grâce à Dieu pour ces 50 années d’existence.

A l’occasion de de ce jubilé, le supérieur général de la Fraternité Saint-Pie X, M. l’abbé Davide Pagliarani, a adressé une lettre « aux membres et fidèles de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X, à l’occasion du 50e anniversaire de sa fondation ».

Vous pourrez en télécharger le fichier PDF ou la lire ci-dessous :

Le but, la raison d’être ultime de tous nos combats, c’est la vie d’union à Notre-Seigneur, Roi

Chers membres et fidèles de la FSSPX,

C’est pour moi une joie bien réelle de pouvoir m’adresser à vous, à ce moment tout particulier de l’histoire de notre Fraternité qu’est la célébration de son jubilé d’or.

Ce 50e anniversaire de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X est avant tout l’occasion d’une réelle et profonde action de grâces. Envers Dieu d’abord, qui ne cesse de nous soutenir et de nous combler malgré les épreuves, et qui nous fortifie dans ces épreuves elles-mêmes : si la croix n’a jamais fait défaut dans ce demi-siècle d’histoire, il faut y voir la preuve d’une bienveillance toute particulière de la Providence, qui ne permet les maux que pour l’édification de son règne et la sanctification de ses fidèles serviteurs. Envers notre fondateur aussi, qui a su nous transmettre les trésors les plus précieux de l’Église avec la flamme ardente d’une charité intrépide, éclairée par une foi profonde et soutenue par une espérance indéfectible dans la charité de Dieu lui-même : « credidimus caritati ».

Ce 50e anniversaire nous invite également à faire le point sur notre situation aujourd’hui : cette flamme reçue de notre fondateur est-elle toujours bien vive ? Exposé à tous les vents d’une crise qui se prolonge indéfiniment, dans l’Église comme dans la société tout entière, ce précieux flambeau ne risque-t-il pas de vaciller et de faiblir ?

D’une part, les combats de toute sorte, qui durent et dont on ne voit pas le bout, risquent de lasser : faut-il vraiment encore lutter ? D’autre part, après un demi-siècle de luttes, la Fraternité Saint-Pie X peut trouver qu’elle est assez confortablement installée, et qu’elle jouit d’une relative tranquillité. Une telle installation, une telle tranquillité ne sont-elles pas des dangers ? Cette flamme, qu’à notre tour nous avons à transmettre à ceux qui nous suivent, est-il besoin de la raviver ?

Il n’est pas superflu de vérifier que nous avons toujours bien à l’esprit la raison d’être de notre Fraternité, que nous poursuivons son véritable but, en faisant un bon usage des moyens qui sont à notre disposition pour l’atteindre. Cela est même indispensable, si nous voulons pouvoir continuer sur la lancée de ces 50 premières années.

1. La Fraternité doit-elle être militante ?

Les circonstances providentielles dans lesquelles Dieu a voulu susciter la FSSPX, qui sont celles de la crise terrible où se trouve plongée l’Église depuis 60 ans, nous ont obligés à tenir une place toute particulière dans ce qui a pris la forme d’un véritable combat. On peut dire que c’est un peu une caractéristique de la Fraternité d’être militante : depuis le départ, elle doit lutter avec foi, avec courage, avec persévérance, contre les ennemis de l’Église. Mais il ne faut pas nous tromper sur la nature profonde de ce combat qui, si l’on y réfléchit bien, n’a rien d’exceptionnel ou d’original. Car il est bien dans la nature de l’Église elle-même, ici-bas, d’être militante. La Fraternité est d’Église, elle est donc nécessairement militante.

Quel est notre combat ? Ce fut dès le départ, et c’est certainement encore aujourd’hui le combat pour la préservation du sacerdoce. Et avec celui-ci le combat pour la messe, le combat pour la sauvegarde de la liturgie. C’est aussi incontestablement le combat de la foi, le combat pour la défense de la doctrine, tragiquement menacée jusqu’à Rome même par l’apostasie galopante de notre siècle. C’est enfin, et comme pour résumer tout cela, le combat pour le Christ-Roi, pour le règne de Notre-Seigneur dans les âmes et sur les nations.

Il ne faut pas nous tromper sur la nature de notre combat.

Mais il faut bien comprendre ce que cela veut dire… et ne pas nous arrêter en cours de route. La vraie portée de ces luttes que nous avons énumérées, quelle est-elle ? Quelle est la raison d’être du combat pour la messe et pour le sacerdoce, celle du combat pour la foi, celle du combat pour le Christ-Roi ? C’est cette réalité qui est le but même de toute l’Église, et la raison d’être ultime de tous les combats qu’elle a dû mener tout au long de son histoire : c’est la vie spirituelle, la vie d’union intime à Notre-Seigneur, Roi.

La Fraternité doit avoir cela bien présent à l’esprit : le développement de la vie spirituelle dans nos âmes est la véritable raison de son existence providentielle. Elle ne fait ainsi que s’inscrire dans un combat qui est plus grand qu’elle, qui la dépasse, et qui est en vérité celui de Jésus-Christ et de son Église depuis toujours : « Je suis venu pour qu’ils aient la vie, et qu’ils l’aient en abondance. » (Jn 10, 10) Si dans ce grand combat nous existons, et si à notre place nous luttons, c’est ultimement pour nous unir à Notre-Seigneur. C’est cela son règne ! Et ce n’est pas une idée abstraite : c’est une union concrète, effective et intime. C’est une vie !

Mgr Lefebvre insistait magnifiquement sur cette idée : « Toute notre Fraternité est au service de ce Roi : elle n’en connaît pas d’autre, elle n’a de pensée, d’amour, d’activité que pour Lui, pour son règne, sa gloire et l’achèvement de son œuvre rédemptrice sur la terre [1]. Nous n’avons pas d’autre but, d’autre raison d’être prêtres, que de faire régner Notre Seigneur Jésus-Christ : en faisant cela, nous apportons la vie spirituelle aux âmes [2]. »

À l’inverse, si par habitude ou par lassitude, nous nous affaiblissons dans ce combat pour la vie d’union à Jésus-Christ, non seulement nous sommes alors moins disponibles pour le combat essentiel, mais en outre, nous perdons de vue la raison d’être des luttes que nous souhaitons courageusement mener pour la messe et le sacerdoce, pour la doctrine, pour le Christ-Roi.

2. Qu’est-ce que la vie spirituelle ?

La vie spirituelle n’est pas autre chose que la vie de notre âme, pour laquelle Dieu nous a créés, et qui fera notre bonheur pour l’éternité : c’est la vie éternelle, commençant déjà ici-bas. Or, quelle définition Notre-Seigneur nous donne-t-il de cette vie ? « La vie éternelle, c’est qu’ils vous connaissent, vous, le seul vrai Dieu, et celui que vous avez envoyé, Jésus-Christ. » (Jn 17, 3) La vie spirituelle consiste donc à connaître Dieu, à connaître Jésus-Christ : sa personne, sa divinité, ses vertus et le salut qu’il nous apporte. À le connaître pour l’imiter, et ainsi accéder au salut.

Il ne s’agit pas de la connaissance purement spéculative du scientifique ou de l’expert en théologie de la Bible. Il s’agit d’une connaissance surnaturelle, par la foi et par la grâce, de celui qui est « la Voie, la Vérité et la Vie » (Jn 14, 6). Une connaissance qui va être au fondement de cette vie pour s’épanouir, dans une intimité profonde avec Notre-Seigneur, en charité ardente : « Croire n’est pas seulement donner son esprit à la vérité, c’est livrer toute son âme et tout son être à celui qui la parle… et qui est cette vérité. Croire c’est vivre… et cette vie est la Vie même : “Croyez en moi, dit Jésus. Celui qui croit en moi a la vie éternelle.” [3] »

De la sorte, l’âme est toujours davantage ravie par l’amour de celui qui est devenu tout pour elle : plus elle le connaît, plus elle l’aime ; et plus elle l’aime, plus elle progresse dans la connaissance qu’elle en a. Foi et charité s’alimentent mutuellement, et l’âme est ainsi transformée pour devenir toujours plus semblable à son divin modèle.
L’âme se libère alors des chaînes qui entravent sa marche vers le salut. Depuis le péché originel, l’homme déchu tend à tout rapporter à lui-même : il ne connaît plus que lui, ne s’intéresse qu’à lui, vit comme replié sur lui-même… au point d’oublier Dieu. Mais lorsque Dieu, par le baptême, inaugure en cet homme son œuvre de salut, lui donne cette connaissance de foi, et travaille par sa grâce à le rendre semblable à lui, l’homme commence à tout ramener au Christ : bientôt il ne connaît plus que lui, vit en lui, centré sur lui… au point de s’oublier lui-même. C’est l’idéal chrétien en tant que tel. Il permet de franchir tous les obstacles, jusqu’à ce que Notre-Seigneur soit véritablement la vie d’une âme toute remplie par lui. C’est la liberté vraie et définitive réalisée par celui qui est la Vérité éternelle.

Notre Seigneur veut se communiquer à tous, et c’est bien pour recevoir ce don que, tous, nous avons été créés.

S’il est vrai qu’au Ciel, dans la vie éternelle, Notre-Seigneur remplira complètement notre âme, et qu’alors, pour le nombre incalculable de tous les anges et de tous les saints, il sera vraiment tout ; et s’il est vrai que cette vie éternelle commence ici-bas avec la vie spirituelle, alors il n’est pas étonnant que dans celle-ci, notre Sauveur veuille déjà progressivement prendre toute la place.

Bien sûr, nous ne voyons pas encore Dieu sur la terre, tandis qu’au ciel nous le verrons face-à-face : notre foi n’est pas une connaissance absolument parfaite de Dieu… Mais la charité par laquelle nous serons éternellement unis à lui n’est pas différente de celle par laquelle nous l’aimons déjà sur la terre. Et il devient déjà tout pour nous lorsque nous l’aimons véritablement de tout notre cœur, de toute notre âme, de toutes nos forces et de tout notre esprit. Cela, jusqu’au don total de nous-même.

Il serait erroné de croire que cette vie merveilleuse n’est accessible qu’à une élite spirituelle. Notre-Seigneur veut se communiquer à tous. Cette connaissance toujours plus aimante du Verbe incarné n’est que le développement du don d’intelligence reçu par tous ceux qui sont baptisés et confirmés. Et c’est bien pour la recevoir et en vivre que, tous, nous avons été créés.

3. Les moyens nécessaires à cette vie spirituelle

Or, comment cette connaissance de la foi nous est-elle communiquée ? Par quels moyens s’épanouit-elle ensuite en vie de charité, pour nous rendre semblables au Christ ? Par les sacrements. Par la messe. Par ces canaux de la grâce, qui permettent à Notre Seigneur Jésus-Christ de nous incorporer à lui.

Permettre à Notre-Seigneur Jésus-Christ d’être le tout de notre vie spirituelle, d’être le principe de toutes nos pensées, de toutes nos paroles, de tous nos actes.

Par la grâce, Notre-Seigneur vit en nous et nous fait vivre en lui. Et plus cette grâce croît, plus notre vie d’intimité avec Jésus-Christ occupe toute la place, de sorte que plus rien ne peut nous séparer de lui. C’est la spiritualité de l’Évangile. Et cet idéal unifie parfaitement la vie du chrétien : parce qu’il est uni à la personne de Notre-Seigneur, parce que le Fils de Dieu est l’axe de sa vie, autour duquel tournent toutes ses préoccupations et tous ses actes, le chrétien est unifié. C’est bien Notre-Seigneur qui est le principe de son unité intérieure.

Voilà donc notre combat : permettre à Notre Seigneur Jésus-Christ d’être le tout de notre vie spirituelle, d’être le principe de toutes nos pensées, de toutes nos paroles, de tous nos actes. Et voilà pourquoi nous menons le combat pour la messe : afin que nos âmes puissent être sanctifiées par la grâce. Voilà pourquoi nous menons le combat pour la foi : afin que les âmes puissent connaître leur Sauveur pour mieux l’aimer et mieux le servir. Voilà pourquoi nous combattons pour le règne du Christ : afin que les âmes puissent le servir, et être parfaitement unies à leur Roi.

C’est vraiment là l’esprit de la croisade que lançait en 1979 notre fondateur, à l’occasion de ses 50 ans de sacerdoce, en s’appuyant sur sa longue expérience missionnaire : « Étudions un peu le motif profond de cette transformation [des païens en chrétiens] : c’est le sacrifice. […] Nous devons faire une croisade, appuyée sur le saint sacrifice de la messe, sur le sang de Notre Seigneur Jésus-Christ, appuyée sur ce roc invincible et sur cette source inépuisable de grâces qu’est le saint sacrifice de la messe, afin de recréer la chrétienté. Et vous verrez la civilisation chrétienne refleurir, civilisation qui n’est pas pour ce monde, mais qui mène à la cité catholique du ciel [4]. » Cette croisade est bien la nôtre : militer spirituellement, appuyés sur la messe, pour que la vie de Jésus-Christ soit communiquée aux âmes et à la société tout entière.

Que se passe-t-il en revanche, lorsque cesse ce combat pour la vie spirituelle ?

4. L’homme moderne abandonné à lui-même et sans repères

Pour répondre à cette question, il suffit de porter notre regard sur l’homme moderne. Nous sommes frappés par le manque d’unité qui caractérise sa vie : cet homme ne sait plus qui il est, d’où il vient, ni où il va ; il n’a plus de repères, il est désaxé, écartelé, divisé en lui-même. Si la foi n’est pas totalement évacuée de sa vie, elle n’en est qu’une partie ; elle n’est plus sa vie. L’homme moderne veut absolument bénéficier d’une sphère libre, indépendante. Il veut pouvoir jouir d’un espace dans lequel il n’ait de comptes à rendre à personne, pas même à Dieu.

Ainsi, par exemple, voit-on la science moderne prétendre pouvoir s’affirmer sans que la foi ne la juge, poussant l’audace jusqu’à juger elle-même la foi. Ainsi voit-on l’éducation et la morale modernes s’affranchir de tout principe, rechercher librement la fin qu’elles veulent, et aboutir finalement à la dysharmonie la plus chaotique. Ainsi voit-on encore la politique laïciste bannir absolument de toute vie sociale la foi et le surnaturel.

Notre-Seigneur est peut-être encore une partie de la vie de l’homme moderne… il n’est plus sa vie.

Ces germes d’apostasie, par lesquels Notre-Seigneur se trouve concrètement évacué de la vie des hommes, cette absence de principe menant à la déconstruction et au chaos, inévitablement, rendent absolument impossible toute vie spirituelle unifiée, simple, centrée sur Jésus-Christ. C’est l’affranchissement insolent et provocateur de la royauté du Sauveur. C’est le refus méprisant de ses exigences royales sur les individus et sur les sociétés. Notre-Seigneur est peut-être encore une partie de la vie de l’homme moderne… Il n’est plus sa vie, il n’a plus d’influence totale sur cet homme, il n’est plus le principe de toute son activité… L’union pleine de cet homme avec Jésus-Christ devient donc impossible.

5. Le cœur de la crise dans l’Eglise : l’ouverture au monde et à son esprit

Or, ce qui rend dramatique aujourd’hui la crise dans laquelle nous nous trouvons, c’est que l’Église, depuis 60 ans, a choisi d’accueillir cet idéal moderne, et de rentrer dans cette conception d’un univers où Notre-Seigneur n’a plus qu’une place relative. Sa royauté totale n’est plus reconnue, depuis que l’Église s’est faite le chantre de la liberté religieuse : en reconnaissant à la personne humaine une sphère autonome, un droit de vivre selon sa conscience individuelle, sans contrainte, la hiérarchie ecclésiastique en est venue à nier pratiquement les droits de Jésus-Christ sur la personne humaine.

Il est devenu quasiment impossible, dans l’Église aujourd’hui, de connaître pleinement et véritablement Notre-Seigneur, et de vivre de la vie spirituelle qui en découle.

De fait, non seulement sa royauté, mais sa divinité même est remise en question, depuis que l’Église a décidé de reconnaître à l’homme, au nom de sa prétendue dignité, la liberté de choisir ou de refuser Notre-Seigneur. De cette manière, les hommes d’Église font taire le Sauveur lui-même qui dit : « Je suis la Voie, la Vérité et la Vie. » (Jn 14, 6) Ils font même mentir saint Pierre qui proclame : « Il n’y a de salut en aucun autre ; car il n’y a sous le ciel aucun autre nom qui ait été donné parmi les hommes, par lequel nous devions être sauvés. » (Ac 4,12)

Par conséquent, sans préjuger des grâces personnelles que Dieu reste libre de donner à quiconque, il est devenu quasiment impossible, dans l’Église d’aujourd’hui, de connaître pleinement et véritablement Notre-Seigneur, sa divinité, sa royauté et tous ses droits, le salut qu’il nous apporte. Il est donc devenu pratiquement très difficile de vivre de la vie spirituelle qui en découle. C’est dire la gravité de la crise dans laquelle nous nous trouvons plongés ! Ce n’est pas seulement la messe, les sacrements, la foi, qui sont en péril : c’est, à travers tout cela, la vie d’union à Notre-Seigneur que tous ces moyens sont destinés à nous procurer. C’est la fin même de l’Église, le but ultime de la vie chrétienne qui se trouve tragiquement compromis.

Notre fondateur le constatait avec désolation : « Ils ne transmettent plus Notre Seigneur Jésus-Christ mais une religiosité sentimentale, superficielle, charismatique. […] Cette nouvelle religion n’est pas la religion catholique ; elle est stérile, incapable de sanctifier la société et la famille [5]. »

6. Le glaive de l’Evangile émoussé

Comment l’Église a-t-elle pu arriver à cette situation catastrophique ? Comment est-il possible qu’un tel renversement se soit produit, que de telles idées aient pu être conçues dans l’Église, à l’encontre de la doctrine et de la foi de toujours ?

C’est – hélas ! – pour une raison très simple : cette vie spirituelle dont nous avons parlé est l’objet d’un combat ; ce combat, qui est celui de chaque âme en particulier pour étendre le règne du Christ en elle, est aussi et d’abord celui de l’Église tout entière. C’est un conflit général où s’affrontent l’Église et le monde, et dont l’enjeu, précisément, est cette union des âmes au Christ. Or, ce combat est difficile, ardu, permanent : il a commencé dès le début, à la Pentecôte, et durera aussi longtemps que ce monde. Il y a donc, outre les difficultés inhérentes à cette lutte, une difficulté spéciale qui est celle de sa longueur : eh bien ! tout simplement, on s’est lassé. Peu à peu, cet idéal de vie spirituelle, avec toutes ses exigences, s’est estompé. Les chrétiens, de plus en plus, ont trouvé trop dur de se battre ; ils ont hésité à se livrer totalement à la grâce de Jésus-Christ afin qu’elle les transforme et les sauve ; ils n’ont plus voulu de son règne et des contraintes de son amour pour eux ; ils en ont eu assez de devoir toujours résister aux séductions du monde, qui conspire jour et nuit contre l’établissement de ce règne du Christ en nos âmes ; ils ont fait taire saint Paul qui leur disait : « Ne vous conformez pas au siècle présent. » (Rm 12, 2) Et finalement ils se sont découragés. Face aux agressions continuelles du monde, les chrétiens ont malheureusement opposé une coupable faiblesse. Leur catholicisme est devenu timoré, conciliant et conciliaire, libéral et terre à terre. Leur façon de vivre est devenue mondaine. Le sacrifice, cette caractéristique profonde de toute vie chrétienne authentique, en a été banni.

Pour n’avoir plus d’ennemis on a préféré repousser Jésus-Christ et travailler sans lui à une paix sans fondement.

Les justifications doctrinales sont alors venues conforter cette mollesse et cette lassitude : « Jamais plus la guerre ! » Et on s’est mis à croire à une paix mondaine, à l’harmonie universelle entre tous les croyants, à cette chimère d’un catholicisme réconcilié avec le monde. « Je vous laisse la paix, c’est ma paix que je vous donne, avait dit Jésus-Christ ; je ne vous la donne point comme le monde la donne » (Jn 14, 27) ; mais pour n’avoir plus d’ennemis on a préféré repousser son offre et travailler sans lui à une paix sans fondement. Peu importe si cela lui déplaît : il est plus facile, moins exigeant et plus confortable de plaire au monde.

Parce que l’idéal chrétien de l’union au Christ est ainsi de moins en moins possible à vivre, dans une Église défigurée qui l’abandonne et l’ignore de plus en plus, il est capital de comprendre que c’est à cette hauteur-là que la Fraternité, aujourd’hui comme hier, a le devoir de combattre, coûte que coûte.

Or, ce danger d’abandonner Notre-Seigneur pour se conformer au monde a toujours existé : depuis le Jardin des Oliviers, les plus fidèles amis du Sauveur se sont toujours trouvés confrontés à cette épreuve. C’est une mission de tous les jours que ce combat de la fidélité. Peut-on dire que la Fraternité y est fidèle ?

7. La Fraternité est-elle totalement immunisée ?

C’est un vrai danger pour nous, après 50 ans de croissance, de croire que, puisque la Fraternité est aujourd’hui bien établie, la Tradition peut être plus aisément gardée, plus confortablement conservée. Et que la vie chrétienne est aujourd’hui plus facile, moins exigeante. Rien n’est plus faux : l’exigence d’une vie spirituelle, d’une vie intérieure, d’une vie d’union au Christ réclame un combat de tous les jours, un combat généreux contre la tentation séduisante de nous compromettre avec le monde.

« La notion du sacrifice est une notion profondément chrétienne et profondément catholique », rappelait Mgr Lefebvre dans son sermon de 1979. « Notre vie ne peut pas se passer du sacrifice, dès lors que Notre Seigneur Jésus-Christ, Dieu lui-même, a voulu prendre un corps comme le nôtre et nous dire : “Suivez-moi, prenez votre croix et suivez-moi si vous voulez être sauvés.” »

C’est aussi un danger, après 50 ans de combats, de se laisser gagner par cette lassitude et ce découragement qui ont amené les âmes à perdre peu à peu le sens de la vie chrétienne, et à ne plus voir les raisons profondes qui motivaient leurs efforts toujours nécessaires.

Il est donc fondamental que cette vie véritablement chrétienne demeure notre objectif constant, et que nous fassions chaque jour tout ce qui est en notre pouvoir, avec l’aide de la grâce, pour rendre possible cette vie de charité avec Notre-Seigneur, pour permettre à notre Sauveur de conquérir notre âme, pour écarter tous les obstacles qui empêchent l’établissement de son règne en nous. Le combat spirituel, quotidien, soutenu par l’espérance chrétienne, est indispensable si nous voulons véritablement demeurer fidèles au Christ. Alors il vivra véritablement en nous, et nous serons pour lui comme une humanité de surcroît en laquelle il pourra librement rendre à son Père l’honneur et la gloire qui lui sont dus.

Tant que cet idéal de la vie spirituelle demeurera profondément le nôtre, notre fidélité aux combats de la Tradition sera assurée.

Faute de donner à notre combat cette dimension profonde, nous risquons de mener une lutte purement abstraite : nos batailles doctrinales ne seront que des joutes cérébrales, spéculatives, désincarnées. Les idées affronteront les idées, sans que notre vie morale soit illuminée par la clarté de notre foi. Notre combat pour la messe deviendra esthétique : nous défendrons la liturgie traditionnelle pour la simple raison qu’elle est plus belle, plus priante. Cela est vrai ! Mais ce n’est pas pour cela que nous la défendons : c’est, plus profondément, parce qu’elle est le moyen par excellence de faire connaître aux hommes l’amour de Notre-Seigneur à l’autel ; le moyen par excellence d’entrer pleinement dans le même amour et dans le même sacrifice, par l’adoration et le don de soi : voilà l’ultime raison du combat pour la messe ; voilà la signification véritable du mot « Tradition » !

Tant que cet idéal de la vie spirituelle demeurera profondément le nôtre, et que de jour en jour, nous permettrons à la grâce du Sauveur de nous transformer à la ressemblance de Jésus-Christ, notre fidélité aux combats de la Tradition sera assurée et vivifiée. C’est cet idéal, s’incarnant dans une vie véritablement animée de cet esprit, qui garantira aux membres et aux fidèles de la Fraternité la force et la vitalité nécessaires à leur constance au service du Christ-Roi.

8. Comment préparer la victoire ultime ?

Combien de temps durera cette crise dans l’Église ? Et surtout, pourquoi Dieu permet-il qu’elle dure encore ? Qu’attend-il de nous ? Nous avons tout dit sur la nocivité de la nouvelle messe ; nous avons tout dit sur les erreurs de la liberté religieuse, de l’œcuménisme etc. ; que reste-t-il à dire ? Que manque-t-il pour que la Tradition soit à nouveau à l’honneur dans l’Église ?

Il ne reste pas quelque chose de nouveau à dire, spéculativement. Même s’il est évident qu’il faut continuer à ne pas nous taire dans la prédication de la vérité et la dénonciation des erreurs du concile Vatican II. En revanche, il reste quelque chose à donner, concrètement : voilà la bataille fondamentale. Cette situation, avec ses difficultés, exige de chacun d’entre nous un effort pour offrir à Notre-Seigneur quelque chose de plus ultime, de plus radical, que ce que nous avons déjà pu lui donner : il s’agit du don inconditionné de nous-mêmes.

C’est précisément cela que nous demande Notre-Seigneur, et c’est pour l’obtenir qu’il permet que cette crise se prolonge encore : dans sa bonté, il nous accorde encore du temps. Non pour nous lasser ! Non pour nous embourgeoiser ! Mais afin que nous nous donnions plus généreusement. Le bon Dieu utilise ce temps pour que nous puissions nous abandonner davantage à sa Providence et à son amour : après tout, puisque cette bataille est la sienne, c’est à lui qu’appartient l’heure de la victoire ! Pour nous, soyons fidèles tant qu’il lui plaira de nous éprouver. La crise est nécessaire pour provoquer chez les amis de Notre-Seigneur une réaction plus vertueuse et plus héroïque aux attaques de ses ennemis, pour susciter des âmes que l’épreuve rendra plus généreuses, plus offertes, plus dociles aux conquêtes de sa grâce. En un mot : plus saintes.

Alors se dressera, bien vive, la flamme que nous voulons transmettre, à notre tour, à ceux qui poursuivrons demain ce combat qui est le sien !

Cette situation exige un effort pour offrir à Notre-Seigneur quelque chose de plus ultime, de plus radical, que ce que nous avons déjà pu lui donner.

C’est à cette générosité que je vous encourage. Par la messe, la réception fervente des sacrements, surtout celui de l’Eucharistie, par l’esprit de sacrifice, par la prière, que croissent dans nos âmes la connaissance et l’amour du Verbe incarné ; que la grâce de Notre Seigneur Jésus-Christ nous soutienne dans notre combat spirituel et nous transforme à son image ; que nos âmes ne fassent plus qu’un avec lui et que, toutes choses ayant été ramenées à lui, nous puissions dire comme saint Paul : « J’ai renoncé à toutes choses, les regardant comme des ordures, afin de gagner le Christ, et d’être trouvé en lui avec la justice qui vient de la foi au Christ Jésus ; afin de le connaître, lui et la vertu de sa résurrection, et la participation à ses souffrances, en devenant conforme à sa mort. » (Cf. Ph 3, 8-10)

Ces quelques paroles de saint Paul résument bien tout ce que Mgr Lefebvre nous a légué de plus précieux : « l’esprit profond et immuable du sacerdoce catholique et de l’esprit chrétien, lié essentiellement à la grande prière de Notre-Seigneur, qu’exprime éternellement son sacrifice de la Croix [6]. »

C’est tout ce que je vous souhaite, car rien d’autre n’a véritablement d’importance.
Dieu vous bénisse !

Menzingen, Toussaint 2020

Don Davide Pagliarani, Supérieur général

Notes de bas de page

  1. Cor Unum, « Lettre aux membres de la Fraternité », Noël 1977[]
  2. Conférence spirituelle, Écône, 29 février 1980[]
  3. Dom Guillerand, Au seuil de l’abîme de Dieu, Parole et Silence, p. 60[]
  4. cf. Homélie, Porte de Versailles, 23 septembre 1979[]
  5. Itinéraire spirituel, Iris, 2010, p. 14[]
  6. Itinéraire spirituel, Iris, 2010, pp. 7-8[]

Don Davide Pagliarani

FSSPX Supérieur Général

M. l'abbé Davide Pagliarani est l'actuel Supérieur Général de la FSSPX élu en 2018 pour un mandat de 12 ans. Il reside à la Maison Générale de Menzingen, en Suisse.

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