Annonce du Concile par le pape Jean XXIII – 25 janvier 1959

Vénérables frères et chers fils,

Ce retour de la fête de la Conversion de saint Paul qui nous ras­semble ici autour de la tombe de l’Apôtre, près de son insigne basi­lique, Nous a ins­pi­ré de vous ouvrir Notre coeur, confiant dans votre bon­té et votre com­pré­hen­sion, au sujet de cer­tains points par­ti­cu­liè­re­ment impor­tants d’ac­ti­vi­tés apos­to­lique que ces pre­miers mois de pré­sence et de contact avec le milieu ecclé­sias­tique de Rome Nous ont suggérés.

Nous n’a­vons en vue que le bonum ani­ma­rum (le bien des âmes) et une cor­res­pon­dance bien nette et défi­nie du nou­veau Pontificat avec les exi­gences spi­ri­tuelles de l’heure présente.

Nous savons que de nom­breux côtés, avec ami­tié et fer­veur, et d’autres côtés, avec mal­veillance et incer­ti­tude, on regarde le nou­veau Pape, dans l’at­tente de ce qu’on est en droit d’es­pé­rer de lui de plus caractéristique.

Il est bien natu­rel que sur la trame de l’ac­ti­vi­té quo­ti­dienne qui embrasse les mani­fes­ta­tions ordi­naires et de plus en plus accrues du devoir pas­to­ral, un point plus par­ti­cu­lier soit fixé comme pour mar­quer la note, sinon la prin­ci­pale et la seule, du moins une des plus expres­sives, de la phy­sio­no­mie d’un Pontificat qui vient prendre sa place plus ou moins heu­reu­se­ment dans l’histoire.Eh bien ! véné­rables frères et chers fils, en repen­sant au double devoir confié à un suc­ces­seur de saint Pierre, appa­raît sou­dain la double res­pon­sa­bi­li­té d’é­vêque de Rome et de pas­teur de l’Église uni­ver­selle. Deux expres­sions d’une seule inves­ti­ture sur­hu­maine : deux attri­bu­tions qu’on ne doit pas sépa­rer, qu’on doit même har­mo­ni­ser entre elles, pour l’en­cou­ra­ge­ment et l’é­di­fi­ca­tion du cler­gé et de tout le peuple chrétien.

Voici d’a­bord Rome : en qua­rante ans, elle s’est com­plè­te­ment trans­for­mée en une ville tout autre que celle que Nous avions connue dans Notre jeu­nesse. Ca et là, on aper­çoit les lignes archi­tec­to­niques fon­da­men­tales les plus anciennes, qu’on a quel­que­fois de la peine à retra­cer, sur­tout à la péri­phé­rie enve­lop­pée désor­mais dans un agglo­mé­rat de mai­sons et de mai­sons, de familles et de familles qui se ras­semblent ici de tous points du conti­nent ita­lien, des îles envi­ron­nantes, et, peut-​on dire, de toute la terre. Une vraie ruche humaine d’où monte un bruis­se­ment inin­ter­rom­pu de voix confuses, à la recherche d’un accord, qui faci­le­ment se croisent et se séparent, ren­dant pénible et lent l’ef­fort d’u­ni­fi­ca­tion des esprits et des éner­gies construc­tives pour un ordre qui cor­res­ponde aux exi­gences de la vie reli­gieuse, civile et sociale de la Ville sainte.

Monsieur le car­di­nal vicaire Nous a mis au cou­rant, avec une grande dili­gence, de la situa­tion spi­ri­tuelle de Rome au point de vue de la pra­tique reli­gieuse, de l’im­plan­ta­tion des diverses ins­ti­tu­tions de carac­tère parois­sial, cultuel, ins­ti­tu­tions d’as­sis­tance, d’ins­truc­tion chré­tienne ; et il Nous plaît de sai­sir cette occa­sion pour rendre hom­mage au réel et louable effort, le sien et celui de ses col­la­bo­ra­teurs, zélé et inces­sant de vigi­lance et d’a­pos­to­lat, exer­cé du som­met à la péri­phé­rie par le cler­gé sécu­lier et régu­lier, jus­qu’aux col­la­bo­ra­teurs des ins­ti­tu­tions catho­liques, cha­cun avec ses inten­tions droites et claires, avec une acti­vi­té constante et sincère.

Mais il faut, d’autre part, consta­ter que l’é­pi­sode évan­gé­lique des foules appe­lées à suivre le sei­gneur et à s’ap­pro­cher de lui, mais impuis­santes et inca­pables de se pro­cu­rer le pain nour­ris­sant de la grâce, se renou­velle et émeut le coeur du pas­teur. peu de pain, peu de pois­son : quid sunt inter tan­tos ? (qu’est-​ce que cela pour un tel nombre ?). Tout est dit par là de ce qui a trait à un accrois­se­ment d’éner­gies, de coor­di­na­tion des efforts indi­vi­duels et col­lec­tifs aptes à pro­duire, avec l’aide du Seigneur, un tra­vail spi­ri­tuel plus intense pour une mois­son plus abon­dante et heu­reuse de fruits béné­fiques et saints dans le sens de l’adve­niat regnum tuum, dans une fer­veur de vie parois­siale et dio­cé­saine plus féconde.

Et si l’é­vêque de Rome étend son regard au monde tout entier, dont il est deve­nu res­pon­sable du gou­ver­ne­ment spi­ri­tuel par la mis­sion que lui confère son acces­sion au suprême apos­to­lat, oh quel spec­tacle joyeux, d’une part, là où la grâce du Christ conti­nue à mul­ti­plier des fruits et des pro­diges d’é­lé­va­tion spi­ri­tuelle, de salut et de sain­te­té dans tout l’u­ni­vers ; et triste, d’autre part, devant l’a­bus et les com­pro­mis­sions de la liber­té de l’homme, qui, igno­rant les cieux ouverts et se refu­sant à la foi dans le Christ, Fils de Dieu, rédemp­teur du monde et fon­da­teur de la sainte Église, se tourne entiè­re­ment vers la recherche des pré­ten­dus biens de la terre, et, sous l’ins­pi­ra­tion de celui que l’Évangile appelle le prince des ténèbres, prince de ce monde – comme le qua­li­fie Jésus lui-​même dans son der­nier dis­cours après la Cène, – orga­nise la contra­dic­tion et la lutte contre la véri­té et contre le bien, posi­tion néfaste qui accen­tue la divi­sion entre ce que le génie de saint Augustin appelle les deux cités, en main­te­nant tou­jours actif l’ef­fort de confu­sion pour trom­per, si pos­sible, même les élus, et les entraî­ner dans la ruine.

Pour comble de mal­heur s’a­joute pour la pha­lange des fils de Dieu et de la sainte Église, la ten­ta­tion et l’at­trait des avan­tages d’ordre maté­riel que le pro­grès de la tech­nique moderne – indif­fé­rente en soi – accroît et exalte.

Tout cela – ce pro­grès, disons-​Nous, – s’il détourne de la recherche des biens supé­rieurs, affai­blit les éner­gies de l’âme, conduit au relâ­che­ment de l’en­semble de la dis­ci­pline et du bon ordre ancien, au grave pré­ju­dice de ce qui consti­tue la force de résis­tance de l’Église et de ses fils aux erreurs qui, en réa­li­té, dans le cours de l’his­toire du chris­tia­nisme, por­tèrent tou­jours à des divi­sions fatales et funestes, à la déca­dence spi­ri­tuelle et morale, à la ruine des nations.

Cette consta­ta­tion sus­cite dans le coeur de l’humble prêtre que l’in­di­ca­tion mani­feste de la divine Providence a éle­vé, mal­gré son indi­gni­té, à ce sou­ve­rain Pontificat, elle sus­cite – disons-​Nous – une réso­lu­tion déci­dée de reve­nir à cer­taines formes antiques d’af­fir­ma­tion doc­tri­nale et de sages ordon­nan­ce­ments de la dis­ci­pline ecclé­sias­tique, qui, dans l’his­toire de l’Église, dans une époque de réno­va­tion, don­nèrent des fruits d’ex­tra­or­di­naire effi­ca­ci­té, pour cla­ri­fier la pen­sée, res­ser­rer l’u­ni­té reli­gieuse, ravi­ver la fer­veur chré­tienne que nous conti­nuons à recon­naître, même par rap­port au bien être de la vie d’ici-​bas, comme une richesse abon­dante de rore coe­li et de pin­gue­dine ter­rae (de la rosée du ciel et des gras ter­roirs) (Gen., XXVII, 28).

Vénérables frères et chers fils, c’est avec un peu de trem­ble­ment d’é­mo­tion, mais en même temps avec une humble réso­lu­tion dans Notre déter­mi­na­tion, que Nous pro­non­çons devant vous le nom d’une double célé­bra­tion que Nous pro­po­sons : un synode dio­cé­sain pour Rome et un concile oecu­mé­nique pour l’Église universelle.

Pour vous, véné­rables frères et chers fils, il n’est pas néces­saire de nom­breuses expli­ca­tions tou­chant la signi­fi­ca­tion his­to­rique et juri­dique de ces deux pro­po­si­tions. Elles conduisent heu­reu­se­ment à la mise à jour atten­due et sou­hai­tée du qui devrait accom­pa­gner et cou­ron­ner ces deux exemples d’ap­pli­ca­tion pra­tique de dis­ci­pline ecclé­sias­tique que l’Esprit du Seigneur vien­dra nous sug­gé­rer le long du che­min. la pro­chaine pro­mul­ga­tion du Code de droit orien­tal consti­tue une annonce anti­ci­pée de ces événements.

Pour aujourd’­hui, il suf­fit de cette com­mu­ni­ca­tion faite à tout l’en­semble du Sacré-​Collège ici ras­sem­blé, Nous réser­vant de la trans­mettre à mes­sieurs les autres car­di­naux reve­nus aux divers sièges épis­co­paux qui leur sont confiés dans le monde entier.

Nous dési­rons, de la part de cha­cun de ceux qui sont pré­sents et de ceux qui sont au loin, uen parole cor­diale et confiante qui Nous assure des dis­po­si­tions de cha­cun et Nous offre aima­ble­ment toutes les sug­ges­tions tou­chant la réa­li­sa­tion de ce triple dessein.

La connais­sance qui Nous était déjà assez fami­lière et que ces trois mois de Notre intro­duc­tion au ser­vice ser­vo­rum Dei (des ser­vi­teurs de Dieu) a confir­mée et ampli­fiée, Nous encou­rage à faire confiance à la grâce céleste, et sur­tout à l’in­ter­ces­sion de la Mère imma­cu­lée de Jésus qui est aus­si Notre Mère, à la pro­tec­tion de saint Pierre et de saint Paul apos­to­lo­rum prin­ci­pum (princes des apôtres), ain­si que de saint Jean Baptiste et de saint Jean l’é­van­gé­liste, nos patrons par­ti­cu­liers, et de tous les saints de la cour céleste. De tous, Nous implo­rons un bon début, une bonne conti­nua­tion et un heu­reux suc­cès de ces pro­po­si­tions de tra­vail cou­ra­geux, une lumière, pour l’é­di­fi­ca­tion et la joie de tout le peuple chré­tien, une invi­ta­tion renou­ve­lée aux fidèles des com­mu­nau­tés sépa­rées à Nous suivre, elles aus­si, aima­ble­ment, dans cette recherche d’u­ni­té et de grâce, à laquelle tant d’âmes aspirent de tous les points de la terre.

Vénérables frères et chers fils,comme nous appa­raissent douces et encou­ra­geantes les paroles de saint Léon le Grand, que la litur­gie sacrée nous invite main­te­nant à réci­ter plus sou­vent. Aujourd’hui même résonne avec plus de viva­ci­té le salut de saint Paul, le conver­ti de Damas, qui Nous a accueillis ici près de ses sou­ve­nirs les plus sacrés : Corona mea… et gau­dium vos estis, si fides ves­tra, quae ab ini­tio Evangelii in uni­ver­so mun­do prae­di­ca­ta est, in dilec­tione et sanc­ti­tate per­man­se­rit (Vous êtes ma cou­ronne… et ma joie si votre foi, célèbre dans le monde entier depuis le début de l’Évangile, demeure dans l’a­mour et la sain­te­té) (Saint Léon, Sermo 2).

Oh ! quel salut que celui-​ci : bien digne de notre famille spi­ri­tuelle. Dilectio et sanc­ti­tas : un salut et un sou­hait. Benedictio Dei omni­po­ten­tis Patri et Filii et Spiritus Sancti. 

Amen.

Jean XXIII