Être « dans le jugement »

Il revient à Dieu de por­ter des juge­ments sur les inten­tions, parce que lui seul connaît le cœur des hommes.

« J’ai l’impression d’être jugé » ; cette per­sonne est « dans le juge­ment ». Expressions néga­tives, sèches, qu’il nous arrive peut-​être d’entendre – ou d’utiliser – à pro­pos de cer­taines per­sonnes. Le pro­blème que nous sou­hai­tons sou­le­ver ici est celui de l’estimation juste que nous pou­vons nous faire du pro­chain, et le risque de mépris – ou de méprise – à son encontre en rai­son de juge­ments trop peu fon­dés ou à l’emporte-pièce.

Avant de par­ler du juge­ment témé­raire en par­ti­cu­lier – c’est bien de cela dont il s’agit – il convient de mon­trer qu’il est bon de juger, puisque humain, qu’il faut savoir uti­li­ser bien, à bon escient, pour qu’il soit rai­son­nable et vertueux.

De quoi parle-​t-​on quand on parle de jugement ?

Jugement, vient du latin judi­cium, lui-​même déri­vé de jus dicere : dire ce qui est droit, ce qui est vrai. Le mot juge­ment peut s’entendre de trois manières.

  • Juger = énon­cer une vérité

Le juge­ment est d’abord un acte de la rai­son, qui dit ou défi­nit quelque chose. Cet acte est radi­ca­le­ment humain, et ne pas exer­cer de juge­ment, c’est refu­ser de faire œuvre humaine, aus­si per­sonne ne peut-​il se pas­ser de ce genre de juge­ment. Lorsque nous disons : cette mai­son est construite par Pierre, ou Pierre est un homme, ou voler est un péché, nous por­tons des juge­ments. Dans le cas qui nous occupe, on pour­rait dire qu’il s’agit de simples consta­ta­tions : il porte des chaus­sures blanches, elle n’a pas de cha­peau. Sans plus. Ce juge­ment de véri­té aura une conno­ta­tion morale dans les deux cas de figure suivants.

  • Juger = discerner

C’est ensuite un acte de la pru­dence qui pro­fère ce juge­ment. On dit de quelqu’un qu’il est de bon juge­ment quand il a une juste appré­cia­tion d’une situa­tion : c’est le bon sens moral, plus ou moins natu­rel, plus ou moins acquis par l’expérience. Si nous pos­sé­dons ce juge­ment, on pour­rait dire ce dis­cer­ne­ment, per­sonne ne s’en plaindra.

  • Juger = esti­mer juste

C’est enfin un acte de la jus­tice : le juge­ment consiste à rendre à cha­cun l’estime qui lui est due. Ici aus­si, juger est un acte bon : il est natu­rel d’avoir de cha­cun une idée nette. Il est bon quand le juge­ment est posé avec les cir­cons­tances dues et la connais­sance suf­fi­sante des élé­ments pour conclure. C’est ce juge­ment qui pour­rait poser pro­blème, s’il conduit à reti­rer indu­bi­ta­ble­ment à autrui cette estime à laquelle il pour­rait pré­tendre, de manière gra­tuite ou presque sans fon­de­ment. C’est le juge­ment téméraire.

Le jugement téméraire

Il consiste à pen­ser du mal du pro­chain sans rai­son suf­fi­sante, à l’affirmer sans hési­ter, avec cer­ti­tude. Mais n’ayant pas suf­fi­sam­ment d’éléments, on juge des inten­tions, qui sont le domaine réser­vé de Dieu, qui seul connaît les replis de la conscience.

Lorsque je n’ai pas suf­fi­sam­ment d’éléments, je risque de fon­der mon juge­ment sur des soup­çons. Par exemple :

  • Georges ne m’a pas salué aujourd’hui, donc il a quelque chose à se repro­cher (alors peut-​être qu’il ne m’a pas aper­çu, qu’il est fati­gué, qu’il m’a salué mais que je ne m’en suis pas ren­du compte…)
  • Il n’a pas de chaus­sures du dimanche, donc c’est un mau­vais chrétien ;
  • Comme je n’ai pas de chaus­sures du dimanche et qu’il m’a regar­dé, il pense cer­tai­ne­ment que je suis mau­vais chré­tien, donc il est dans le jugement.

Notons qu’on parle de soup­çon – et non de juge­ment – lorsque on com­mence sim­ple­ment à dou­ter de la bon­té d’une per­sonne sur de faibles indices, sans tenir pour cer­taine la malice d’autrui. Ces soup­çons sont dus à la fra­gi­li­té humaine. Tenir pour cer­taine la malice d’autrui sur ces indices peu consis­tants, c’est un juge­ment, et si c’est à pro­pos de quelque chose de grave, le péché sera mor­tel, parce que tou­jours avec un grand mépris pour le pro­chain. C’est pour­quoi saint Paul dit : 

Ne jugez pas avant le temps (I Cor, IV, 5), et ce pas­sage est ain­si com­men­té : Si donc nous ne pou­vons pas évi­ter les soup­çons, parce que nous sommes hommes, tou­te­fois les juge­ments, c’est-à-dire les sen­tences défi­ni­tives et arrê­tées, nous devons les contenir.

Trois causes du soupçon

Qu’est-ce qui nous rend soup­çon­neux, c’est-à-dire enclin à l’opinion du mal ? Trois rai­sons prin­ci­pales semblent émerger.

Lorsque quelqu’un est méchant en lui-​même, il va tout faire pas­ser par le filtre de sa méchan­ce­té : aucune rai­son que les autres soient meilleurs que lui. On pense ensuite aisé­ment qu’une per­sonne avec laquelle on s’est dis­pu­té, ou contre laquelle on nour­rit une haine coriace, ou à laquelle on porte envie, est cou­pable, et ce sur des signes légers : cha­cun croit faci­le­ment ce qu “il désire, affirme saint Thomas d’Aquin. Conclusions hâtives qui sont dues à la pré­ci­pi­ta­tion d’un esprit léger, qui ne prend pas le temps de réflé­chir ; beau­coup d’imagination, peu de bon sens (le manque de dis­cer­ne­ment men­tion­né plus haut) : on se contente de l’extérieur, la phy­sio­no­mie, une atti­tude, un lan­gage ou quelques tra­vers d’esprit. Trop sou­vent ces juge­ments sont sans appel, défi­ni­tifs, péremp­toires, et il est dif­fi­cile d’en revenir.

Enfin, la confron­ta­tion durable avec les défauts d’autrui a pu don­ner aux anciens – ou aux bles­sés de la vie – une longue expé­rience de la vie, et les rendre soup­çon­neux. Remarquons que le fait d’avoir atteint un âge cer­tain n’empêche pas qu’on ait pu contrac­ter une mau­vaise habi­tude. Ce ne serait donc pas for­cé­ment l’expérience, mais plu­tôt le vice qui gou­verne, si les deux pre­mières causes n’ont pas été combattues.

Que penser de cette phrase : « Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés » (Luc 6, 37) ?

Selon saint Augustin, c’est le juge­ment témé­raire qui est inter­dit par cette sen­tence, celui qui porte sur les inten­tions du cœur, ou les choses incer­taines. Saint Hilaire ajoute que nous devons croire les choses divines bien au-​dessus de nous, sans les juger. Ou encore, d’après saint Jean Chrysostome, Notre-​Seigneur nous défend le juge­ment qui pro­cé­de­rait non de la bien­veillance, mais de l’amertume du cœur. Ainsi, la défense de l’Évangile ne porte pas sur toute sorte de juge­ment, de façon abso­lue, mais seule­ment sur les défauts évo­qués ci-dessus.

Conclusion pour celui qui juge (ou qui soupçonne)

Qui es-​tu, toi qui juges le ser­vi­teur d’autrui ?

(Rom XIV, 4) 

Il revient à Dieu de por­ter des juge­ments sur les inten­tions, parce que lui seul connaît le cœur des hommes. Ceux qu’on aurait ten­dance à consi­dé­rer comme infé­rieurs sont peut-​être plus favo­ri­sés de Dieu que nous. Ils ont par­fois plus d’épreuves inté­rieures à por­ter, sans qu’on n’en sache rien. Celui qui juge de tout évi­te­ra dif­fi­ci­le­ment le juge­ment témé­raire : il faut res­ter sobre en juge­ments sur le pro­chain, et pré­fé­rer se trom­per plu­sieurs fois en pen­sant du bien qu’une seule fois en pen­sant du mal. Pour évi­ter que juger ne soit syno­nyme de condam­ner, atten­tion aus­si aux regards, aux allu­sions bien sen­ties, qui font qu’on ne dit rien mais qu’on n’en pense pas moins.

Conclusion pour celui qui pense être jugé

Tout d’abord, quand bien même cer­tains nous jugeraient-​ils, il n’y a pas lieu d’en tenir compte, si le bon Dieu ne nous repro­che­rait pas ce que les autres trouvent en nous de condam­nable. Ensuite, il ne faut par­fois pas grand-​chose pour pen­ser être jugé : un regard non com­pris, une froi­deur pas natu­relle, un rien, mais ce rien peut être inter­pré­té en mau­vaise part. Et alors, on risque de tom­ber dans le tra­vers qu’on dénonce : cette ten­dance à se croire jugé, cette appré­hen­sion d’un juge­ment à notre encontre, c’est un juge­ment. Et si nous appré­hen­dons le regard des autres, ne serait-​ce pas parce que nous nous jugeons nous-​mêmes ? Aussi bien peut-​il se faire qu’il y ait quelque chose à cor­ri­ger chez nous.

Dans les deux cas

Retire d’abord la poutre de ton œil, alors tu ver­ras à reti­rer la paille de l’œil de ton frère.

(Luc 6, 42)

Puisque tous, nous sommes confron­tés aux mêmes ten­ta­tions, aux mêmes obs­tacles, aux mêmes vicis­si­tudes, l’attitude chré­tienne est de nous entrai­der pour n’être pas cause de scan­dale, pour encou­ra­ger les pécheurs à se rele­ver, et pro­gres­ser ensemble sur la voie de la sain­te­té jusqu’à Notre-​Seigneur Jésus-​Christ qui est assis à la droite de Dieu le Père tout-​puissant, d’où il vien­dra pour juger les vivants et les morts.

Apostol N°203 – Janvier 2026