Bienheureux les doux, pas les mous !

Nous voyons bien que la dou­ceur n’est pas innée. Elle s’apprend par une triple for­ma­tion. Formation du cœur, for­ma­tion de l’es­prit et for­ma­tion du jugement.

Quentin, trois ans, joue aux voi­tures dans le salon de son arrière-​grand-​père avec des brui­tages si sonores et fati­gants que l’aïeul demande aux parents de l’emmener jouer ailleurs.

« Je ne sais pas si Quentin va l’accepter… Quentin, voudrais-​tu bien aller dans la chambre ? » Les brui­tages conti­nuent de plus belle. « Ah, je suis déso­lé, il ne m’écoute pas, il va se bra­quer et crier si j’insiste… » Cela conti­nue jusqu’à ce qu’un oncle prenne Quentin par la main, lui explique que le salon n’est pas une salle de jeu, le motive et fasse diver­sion en allant jouer avec lui quelques ins­tants dans la chambre. Qui a exer­cé la vraie ver­tu de douceur ?

Douceur et fermeté

Saint Jean-​Baptiste de la Salle (1651–1719), grand édu­ca­teur, donne à la dou­ceur la plus grande place par­mi les 12 ver­tus qu’il exige d’un bon maître[1]. Pour autant, la dou­ceur n’est ni la mol­lesse ni la tolé­rance. La dou­ceur doit être ferme, en vue du bien qu’on cherche à obte­nir : la pra­tique des ver­tus, la sanc­ti­fi­ca­tion, le bien par­ti­cu­lier d’une per­sonne ou le bien com­mun. Dans l’éducation, elle devra être asso­ciée à la force de s’opposer au désordre, au cou­rage d’établir et de conser­ver des règles de vie équi­li­brées, à la per­sé­vé­rance face aux obs­tacles et aux échecs.

Les défauts oppo­sés à la fer­me­té sont faci­le­ment détec­tés par nos interlocuteurs :

  • Une tolé­rance exces­sive, la fai­blesse de ne pas sanctionner.
  • Une incons­tance dans l’action : com­man­der ou mena­cer sans agir.
  • Une fami­lia­ri­té exces­sive ou un excès de paroles, qui génèrent mépris et indocilité.
  • Une timi­di­té exces­sive, un air trou­blé ou emprunté.

Quelle est la vraie douceur ?

Saint Jean-​Baptiste de la Salle cite quatre sortes de dou­ceurs. Celle de l’esprit qui juge sans aigreur, sans pas­sion ni pré­oc­cu­pa­tion de soi. Celle du cœur qui veut obte­nir les choses sans entê­te­ment et de manière juste. Celle des mœurs : il s’agit de se conduire par de bons prin­cipes, sans vou­loir réfor­mer les per­sonnes sur qui on n’a aucun droit, ou les choses qui ne nous concernent pas. Enfin, la dou­ceur de la conduite : c’est agir avec sim­pli­ci­té, droi­ture, sans contre­dire les autres, et avec une modé­ra­tion raisonnable.

Voilà un vaste pro­gramme ! Pour nous aider sur cette voie d’imitation de Jésus-​Christ, le saint nous met en garde contre les défauts suivants :

  • La sus­cep­ti­bi­li­té : com­ment réagissons-​nous aux paroles mal­adroites qui nous concernent ?
  • La viva­ci­té et les réac­tions impé­tueuses. Attention les sanguins !
  • L’humeur noire, bizarre, bour­rue et un air sombre. Attention les mélancoliques !
  • Les manières dures ou mépri­santes, le visage trop fier.
  • Les paroles aigres, insul­tantes ou sim­ple­ment chagrines.

L’agitation vio­lente, les sanc­tions pré­ci­pi­tées ou redoublées.

Ces défauts oppo­sés à la dou­ceur menacent évi­dem­ment l’équilibre de notre vie de ménage, l’éducation des enfants et même notre réus­site professionnelle.

A contra­rio, la vraie dou­ceur va mon­trer des manières enga­geantes ou per­sua­sives, une bien­veillance, une sen­si­bi­li­té et une atten­tion par­fois affec­tueuse aux autres. Elle va ôter au com­man­de­ment sa part de dure­té et d’austérité. L’insinuation, la per­sua­sion et la dou­ceur obtien­dront des résul­tats plus durables que la contrainte sèche ou la vio­lence car elles tou­che­ront plus pro­fon­dé­ment le des­ti­na­taire dans son intel­li­gence, sa volon­té et son cœur.

Comment pratiquer la douceur ?

Saint Jean-​Baptiste de la Salle recom­mande quelques actions pour l’éducation des enfants :

  • Se cor­ri­ger soi-​même de ses manières rudes ou gros­sières, oppo­sées à la douceur.
  • Définir des règles et des ordres équi­li­brés, tenant compte des capa­ci­tés, des cir­cons­tances, des carac­tères et tem­pé­ra­ments, du moment adé­quat, sans perdre de vue le but recherché.
  • Être simple, exact et patient : la règle doit être com­prise et sui­vie avec assi­dui­té quoique sans excès de zèle. Éviter un excès de paroles et les ser­mons prolongés.
  • Garder une atten­tion douce et vigi­lante, avec une égale bon­té entre tous.
  • Lorsqu’on doit reprendre un enfant, ne pas le faire sous le coup de la colère ! N’être ni amer ni insul­tant et ne pas l’humilier. L’objectif doit être que l’enfant, une fois cal­mé, com­prenne sa faute et accepte la sanction.
  • Donner la liber­té à l’enfant d’exprimer ses dif­fi­cul­tés, par exemple pour le tra­vail, en l’écoutant vrai­ment, car cela peut don­ner des clés pour l’action.
  • Savoir féli­ci­ter et récom­pen­ser, ce qui encou­rage à bien faire.
  • Chaque jour, avoir un mot édi­fiant, par­ler d’une ver­tu… Le temps fera son effet.
  • Apprendre la poli­tesse ! Elle est néces­saire pour bien vivre en société.

Nous voyons bien que la dou­ceur n’est pas innée. Elle s’apprend par une triple for­ma­tion. Formation du cœur pour incli­ner aux ver­tus, prendre de bonnes habi­tudes, éloi­gner les pas­sions et les vices. Formation de l’esprit : aimer notre reli­gion et ses dogmes, par­ler juste et avec bon sens, agir en sachant dis­cer­ner le but louable à atteindre et en sachant expli­quer ses choix. Formation du juge­ment : juger du rap­port des choses entre elles, dis­tin­guer le bien et le mal dans notre conduite.

Finalement, la dou­ceur, c’est la ver­tu des forts, de ceux qui s’engagent sur la voie du Royaume de Dieu et qui savent que sur le métier, il faut remettre cent fois son ouvrage !

Hervé Lepère

Source : Foyers ardents, n°55 /​Janvier-​Février 2026

Notes de bas de page
  1. Les douze ver­tus d’un bon maître - Saint J.-B. de la Salle et frère Agathon. Manuel pra­tique de 90 pages.[]