Pie XII

260ᵉ pape ; de 1939 à 1958

22 septembre 1958

Allocution au XVIIe congrès international d’apiculture

Table des matières

Recevant en audience les membres du dix-​septième Congrès interna­tional des Apiculteurs, qui s’é­tait tenu en sep­tembre à Bologne et à Rome, le Souverain Pontife pro­non­ça l’al­lo­cu­tion sui­vante, en français :

Comme tant d’autres, vous avez vou­lu, chers fils, venir à Rome pour y tenir votre Congrès inter­na­tio­nal. Vous avez expri­mé le désir de Nous mettre en quelque sorte au cou­rant de vos acti­vi­tés et d’en­tendre de Nous quelques mots pater­nels. Nous vous accueillons avec plai­sir et vous féli­ci­tons de vos tra­vaux. Nous avons admi­ré la varié­té des infor­ma­tions de carac­tère théo­rique et des indi­ca­tions pra­tiques que vous don­nez aux api­cul­teurs, et dont ceux-​ci reti­re­ront sans aucun doute grand profit.

Le monde étonnant des abeilles.

Le monde des abeilles, en effet, est l’un des plus éton­nants qui soient pour l’es­prit humain, comme l’at­teste l’in­té­rêt qu’on lui porte depuis les époques les plus recu­lées. Le centre de ce monde, c’est la ruche, et les abeilles sont les pro­ta­go­nistes de la vie extra­or­di­naire qui fré­mit en elle. Il s’a­git d’une des espèces ani­males les plus riches, les mieux orga­ni­sées et qu’on trouve dans toutes les régions, sous tous les cli­mats. Elles pos­sèdent une grande faci­li­té d’a­dap­ta­tion, de sûrs moyens de défense, des organes des sens très fins, et sont éton­nam­ment pro­li­fiques. La vie des abeilles se déroule sous forme de socié­té per­ma­nente ; les indi­vi­dus sont grou­pés en caté­go­ries, et cha­cun pos­sède une forme adap­tée à la tâche par­ti­cu­lière qui lui incombe au pro­fit de la com­mu­nau­té. L’attention des savants et des pro­fanes se porte d’emblée vers la reine. Plus grande que les autres et vivant plus long­temps, elle a comme fonc­tion de pondre les œufs, de quinze cents à trois mille par jour, pen­dant cent qua­rante jours envi­ron. Comme elle est dépour­vue de moyens de défense, ce sont les autres qui la pro­tègent, et quand elle craint que d’autres reines ne deviennent ses rivales, elle fuit avec un essaim d’ou­vrières et devient fon­da­trice d’une nou­velle ruche.

Autour de la reine, on trouve les faux bour­dons, physique­ment plus dému­nis, qui ont une part active dans la fécon­da­tion et sont néces­saires pour la conti­nua­tion de la vie dans la ruche. Mais les ouvrières, tou­jours très nom­breuses, se montrent les plus labo­rieuses et les plus utiles. Elles se répar­tissent les charges, afin que tout le tra­vail se fasse bien et en temps oppor­tun. Nées depuis peu, elles rem­plissent déjà l’of­fice de nour­rices ; à peine commencent-​elles à sécré­ter la cire qu’elles se font construc­trices ; fina­le­ment, au moment de leurs pre­miers vols de fleur en fleur, elles deviennent suceuses. Toutes cepen­dant se pré­oc­cupent de leur défense indi­vi­duelle et de celle de la colo­nie entière, sans qu’au­cun poste demeure inoc­cu­pé, grâce à la relève inces­sante de toutes les ouvrières.

Il n’est pas pos­sible, et de toute manière, pour vous, il n’est pas néces­saire de racon­ter les mer­veilles du monde des abeilles, monde extra­or­di­naire, dont le mys­tère reste encore incomplè­tement dévoi­lé ; monde sym­pa­thique, dirions-​Nous même, à cause des ser­vices variés, qu’il rend aux hommes.

Qu’il suf­fise, pour rap­pe­ler l’une des rai­sons de notre éton­nement, d’é­vo­quer la manière dont les abeilles se compren­nent, se consultent, s’in­ter­rogent. Certes, on savait depuis long­temps qu’elles par­laient en quelque sorte au moyen de diffé­rentes danses ; mais récem­ment on a appris qu’elles communi­quaient entre elles par un organe minus­cule, la glande Nasonof, qui leur ser­vi­rait à émettre des effluves de nature vraisembla­blement cor­pus­cu­laire et par­fu­mée, rayon­nante et ondu­la­toire ; ces effluves ne seraient cap­tés que par les abeilles de la colo­nie, A laquelle appar­tient l’é­met­trice. Plus récem­ment encore, on aurait décou­vert que les abeilles cor­res­pondent aus­si au moyen des ultra­sons ; on peut en effet obser­ver cer­tains mou­vements rapides et pério­diques des ailes, sans qu’on per­çoive pour autant aucun son. Les ultra­sons aide­raient les ouvrières dis­per­sées à rejoindre l’es­saim, et atti­re­raient d’autres indi­vi­dus à tra­vailler sur une fleur. Certains pensent que le sens extra­ordinaire de l’o­rien­ta­tion, que pos­sèdent les abeilles, pour­rait être uti­li­sé même pour por­ter des messages.

Les abeilles au service de l’homme.

Et cela Nous amène à Nous arrê­ter sur un autre aspect du monde des abeilles : les avan­tages que l’homme retire de leur acti­vi­té. Leur cire — la prin­ci­pale cire ani­male — est l’œuvre de ces ouvrières infa­ti­gables. Si l’on songe que les cierges des­tinés à l’u­sage litur­gique doivent être faits, en tout ou en majeure par­tie, avec cette cire[1], l’on admet­tra aisé­ment que les abeilles aident en quelque sorte les hommes à accom­plir leur devoir suprême, celui de la religion.

Mais leur pro­duit le plus carac­té­ris­tique c’est le miel, ob­tenu par trans­for­ma­tion du nec­tar des fleurs dans le jabot, grâce à la sécré­tion d’une sub­stance spé­ciale. Personne n’i­gnore les pré­cieuses qua­li­tés nutri­tives du miel, mais il n’en reste pas moins qu’elles devraient être mieux connues et mises da­vantage à pro­fit, grâce à la mul­ti­pli­ca­tion et à la ratio­na­li­sa­tion des centres d’a­pi­cul­ture. Les sucres conte­nus dans le miel sem­blent excep­tion­nel­le­ment impor­tants, si l’on pense que le dex­trose, absor­bé par l’or­ga­nisme sans lui impo­ser aucun tra­vail de trans­for­ma­tion, est d’un apport essen­tiel pour le cœur et va direc­te­ment aux muscles, tan­dis que le lévu­lose, trans­por­té au foie, y consti­tue une réserve indis­pen­sable à la san­té. Ajoutons encore que le miel est riche en vita­mines et en hor­mones, et que même le venin des abeilles pour­ra peut-​être un jour ser­vir en médecine.

Plus encore que leur pro­duc­tion de cire et de miel, leur acti­vi­té de pol­li­ni­sa­tion leur mérite une place de pre­mier plan dans l’é­co­no­mie agri­cole. Les tra­vaux de votre Congrès ont sou­li­gné en effet la pos­si­bi­li­té d’aug­men­ter dans de notables pro­por­tions le ren­de­ment des cultures four­ra­gères et de cer­taines cultures indus­trielles, grâce à la mul­ti­pli­ca­tion des colo­nies d’a­beilles. La négli­gence de cer­tains pro­duc­teurs de semen­ces et de fruits envers ce fac­teur capi­tal de pol­li­ni­sa­tion leur vaut des récoltes qui s’é­lèvent à peine au tiers ou au quart de ce qu’ils pour­raient obte­nir en recou­rant au ser­vice des abeilles.

Tels sont, briè­ve­ment esquis­sés, les avan­tages prin­ci­paux que pro­curent à l’homme ces pré­cieux hyménoptères.

Nous espé­rons avec vous qu’une meilleure orga­ni­sa­tion de la for­ma­tion tech­nique agri­cole don­ne­ra désor­mais aux jeunes gens les connais­sances néces­saires et le goût requis pour s’adon­ner avec bon­heur à ce pas­sion­nant et fruc­tueux éle­vage. Bien loin de faire éva­nouir la poé­sie vir­gi­lienne de l’a­pi­cul­ture, la science moderne en révèle au contraire chaque jour davan­tage et les mer­veilleux mys­tères et les res­sources nou­velles. Con­naître les mala­dies des abeilles et leurs enne­mis consti­tue une pre­mière condi­tion trop sou­vent igno­rée d’une entre­prise api­cole. Mais la pros­pé­ri­té de ce petit monde dépend encore de nom­breux fac­teurs posi­tifs, sus­cep­tibles de trans­for­mer la pro­duction du miel en indus­trie saine et sûre. L’étude théo­rique et pra­tique de ces fac­teurs exté­rieurs à la ruche ou propres à la race des abeilles, à la vita­li­té de la reine, à la consti­tu­tion de l’es­saim, apporte à l’a­pi­cul­teur le moyen tant dési­ré d’é­le­ver la pro­duc­tion et de la rendre suf­fi­sam­ment constante.

Du travail instinctif de l’abeille à l’intelligence créatrice de Dieu.

En vous remer­ciant de Nous avoir don­né l’oc­ca­sion d’en par­ler, Nous vou­drions vous dire, avant de vous congé­dier, quelques mots de pater­nelle exhor­ta­tion, cer­tain que vous en ferez l’ob­jet de vos médi­ta­tions. Les réflexions, dont Nous vous fai­sons part, Nous sont sug­gé­rées par la ruche, cité des abeil­les, et par le miel, fruit de leur indus­trieux labeur.

La ruche se pré­sente comme l’ha­bi­tat de mil­liers d’in­sectes actifs et pleins de vie, comme une cité indus­trielle au tra­vail assi­du et ordon­né ; l’on dirait même un Etat monar­chique, ou la reine tou­te­fois appa­raît non comme une sou­ve­raine et une direc­trice, mais comme la mère féconde de toute la colo­nie. Si l’on s’en­quiert sur l’o­ri­gine, la fonc­tion et le but de la ruche, le natu­ra­liste répond que les cel­lules faites de cire sont cons­truites pour conte­nir le miel des­ti­né à la nour­ri­ture des larves. Le mathé­ma­ti­cien ajoute aus­si­tôt que l’a­beille construit la cel­lule en forme hexa­go­nale, de sorte que les prismes aient la plus grande conte­nance pour une sur­face mini­mum des parois ; il note éga­le­ment que les trois plans, qui en forment les arêtes, se ren­contrent sous l’angle juste. Donc, en conclurait-​il, l’abeil­le a réso­lu, et depuis long­temps, un pro­blème de mathé­ma­tique trans­cen­dan­tale très ancien et très dif­fi­cile, qui res­ta jus­qu’à une époque récente l’ob­jet d’é­tude de beau­coup de savants.

Les obser­va­tions du natu­ra­liste et les déduc­tions du mathé­maticien four­nissent un point de départ aux réflexions du phi­losophe, qui voit en cela l’œuvre d’une intel­li­gence capable de pré­voir un but et de fixer avec pré­ci­sion les moyens requis pour l’at­teindre. Quelle sera cette intel­li­gence ? Le phi­lo­sophe exclut sans hési­ter qu’on puisse l’at­tri­buer aux abeilles. Celles- ci agissent, et très bien, mais elles ne com­prennent rien ; in­capables de pro­gres­ser, elles obéissent depuis des mil­lé­naires à l’ins­tinct, qui déter­mine rigou­reu­se­ment leur com­por­te­ment indi­vi­duel, même s’il per­met à l’es­pèce cer­taines adaptations.

Qu’en conclure sinon que l’in­tel­li­gence qui dirige l’organisa­tion de la ruche et la vie des abeilles est celle de Dieu, qui a créé la terre et les cieux, qui a fait ger­mer les herbes et les fleurs, qui a doté d’ins­tinct les ani­maux. Nous vous invi­tons, chers fils, à voir le Seigneur à l’œuvre dans la ruche, devant la­quelle vous demeu­rez émer­veillés. Adorez-​le donc et louez-​le pour ce reflet de sa divine sagesse ; louez-​le pour la cire qui se consume sur les autels, sym­bole des âmes qui veulent brû­ler et se consu­mer pour lui ; louez-​le pour le miel, qui est doux, mais moins que ses paroles, dont le Psalmiste chante qu’elles sont « plus douces que le miel » ! (Ps. cxviii, 103).

Les délicatesses de Dieu.

Les paroles du Seigneur, qui expriment ses juge­ments et ses volon­tés, « rem­plissent de dou­ceur plus que tout rayon de miel », dit-​il encore (Ps. xviii, 11). Sera-​ce bien vrai ? Ou plu­tôt le Seigneur ne donne-​t-​il pas seule­ment dou­leur et tris­tesse ? « Ce qui nous ren­drait joyeux, Dieu nous le refuse », entend-​on dire par­fois d’un ton triste et désa­bu­sé. En fait, qui regarde de loin et s’ar­rête aux appa­rences, est ten­té de croire que les interven­tions de Dieu dans le monde apportent la tris­tesse, parce qu’el­les enlèvent de la vie toute la poé­sie et lui ôtent, pour ain­si dire, toute chaleur.

Il n’en est pas ain­si, chers fils. Demandez-​le à ceux qui ne se sont jamais éloi­gnés de Dieu, ou à ceux qui se sont rappro­chés de lui avec une foi vive et un cœur humble. Demandez-​leur s’il n’est pas vrai qu’a­près les dif­fi­cul­tés du début, après l’incer­titude des pre­miers pas, le che­min devient tou­jours plus aisé. Demandez s’il n’est pas vrai que sou­vent la Croix — la Croix qui éduque, qui sauve, qui trans­forme — réus­sit à enivrer les âmes. L’auteur du Stabat ne chantait-​il pas : Fac me Cruce inebria­ri ?

Mais pour­quoi dire : « Demandez » ? Faites-​en plu­tôt l’es­sai, chers fils, et « voyez com­bien le Seigneur est doux ». (Ps. xxxiii, 9). Sachez, au début, sup­por­ter sans révolte, sans impré­ca­tions, l’a­mer­tume des rébel­lions ins­tinc­tives, de l’in­dif­fé­rence, de l’in­compréhension, de même celle des calom­nies et de la persécu­tion. Vous ver­rez ensuite quelle séré­ni­té, quelle paix et quelle joie vous rem­pli­ront ! Puissent les hommes, quand ils ont connu Dieu ou qu’ils l’ont recon­nu, faire de sa volon­té le cri­tère de leur propre vie ! Personne ne dira que l’on arrive sur terre à goû­ter la joie du ciel. La goû­ter, non, sans doute ; mais en avoir un avant-​goût, certes !

Une terre était pro­mise aux hommes après un long voyage de fatigues et d’ef­forts : ter­ram fluen­tem lacte et melle (Ex. xiii, 5), et sur leur che­min, chaque jour des­cen­dait un don de Dieu : la manne blanche, à la saveur de fleur de farine et de miel (Ex. xvi, 31). Chers fils, qui étu­diez le monde mysté­rieux et mer­veilleux des abeilles, goû­tez et voyez, autant qu’il est pos­sible ici-​bas, la dou­ceur de Dieu. Un jour, vous goû­te­rez et vous ver­rez au ciel que l’o­céan de sa lumière et de son éter­nel amour est encore infi­ni­ment plus doux que le miel.

En gage des faveurs divines que Nous implo­rons ardem­ment sur vous, Nous vous accor­dons à vous-​mêmes et à tous ceux qui vous sont chers, Notre Bénédiction apostolique.

Source : Document Pontificaux de S. S. Pie XII, Edition Saint-​Maurice Saint-​Augustin. – D’après le texte fran­çais de l’Osservatore Romano, éd. quot, du 24 sep­tembre 1958.

Notes de bas de page

  1. Cf. Decreta authen­ti­ca Congregationis Sacrorum Rituum, n. 4147, 14 décembre 1904.[]