Pie XII

260ᵉ pape ; de 1939 à 1958

8 mars 1952

Allocution aux curés de Rome et aux prédicateurs des stations de carême

Vie chrétienne et sanctification des fidèles

Télécharger en PDF
Table des matières

Recevant en audience, le same­di matin 8 mars, les curés de Rome et les pré­di­ca­teurs des sta­tions de Carême, le Souverain Pontife leur a adres­sé une allo­cu­tion dont nous don­nons ici le texte :

Avec une joie tou­jours renou­ve­lée, Nous voyons dans le temps du Carême venir à Nous Nos chers fils, les curés et les pré­di­ca­teurs de Carême de Rome, conduits par Notre Vénérable Frère, le très cher Cardinal Vicaire, dési­reux qu’ils sont de rece­voir de Nous, avec quelques conseils pater­nels, une béné­dic­tion toute spé­ciale pour leurs tra­vaux apos­to­liques. Cette année, dans Notre exhor­ta­tion du 10 février aux fidèles de Rome[1], Nous avons déjà mani­fes­té Nos dési­rs les plus ardents, Nous avons lan­cé un cri de réveil pour la res­tau­ra­tion de la vie chré­tienne, et Nous savons que Nos paroles ont trou­vé l’ac­cueil le plus large, le plus empres­sé et le plus fervent dans le cœur du peuple romain. Combien d’âmes géné­reuses n’atten­daient que d’être appe­lées à une œuvre aus­si sainte, ne dési­raient rien d’autre que de se voir dési­gner leur champ de tra­vail ! Il vous appar­tient, chers fils, de pro­pa­ger et de pro­lon­ger l’é­cho de Notre voix dans vos paroisses. Nous n’i­gno­rons pas que vous le faites avec beau­coup de zèle et Nous vous en remer­cions cor­dia­le­ment. Aussi Nous bornerons-​Nous ce matin à vous entre­te­nir briè­ve­ment au sujet de deux ques­tions spé­ciales que Nous avons par­ti­cu­liè­re­ment à cœur pour le bien de ce diocèse.

L’une concerne son déve­lop­pe­ment exté­rieur, l’autre sa vita­li­té inté­rieure ; toutes deux sont d’une impor­tance capi­tale pour rendre tou­jours plus saine et flo­ris­sante la vie reli­gieuse et ecclé­sias­tique de Rome.

I. Les moyens extérieurs pour favoriser la vie chrétienne.

Son déve­lop­pe­ment exté­rieur. Avons-​Nous donc besoin de vous en expo­ser lon­gue­ment la néces­si­té et l’ur­gence – si gran­des comme l’a expli­qué avec tant de clar­té, voi­ci quatre jours seule­ment, le très zélé Cardinal Vicaire – à vous qui ne con­naissez que trop, par votre propre expé­rience quo­ti­dienne, les dif­fi­cul­tés et les sou­cis du minis­tère pas­to­ral à notre époque ?

Nous voi­ci à la moi­tié du XXe siècle. Si Nous remon­tons par la pen­sée à son début, à Notre esprit se pré­sente l’œuvre salu­taire orga­ni­sée par Notre Prédécesseur, le Bienheureux Pie X : la nou­velle et plus oppor­tune répar­ti­tion des anciennes paroisses romaines, la fon­da­tion de nou­velles paroisses et l’édi­fication de nou­velles églises. Nous fûmes, Nous-​même, témoin de ces efforts et des résul­tats obte­nus ; l’œuvre entre­prise par ce saint Pontife a été conti­nuée avec réso­lu­tion par ses succes­seurs et elle est encore pour­sui­vie aujourd’­hui avec une exten­sion de plus en plus vaste et un emploi sans cesse plus grand de moyens.

La situation du diocèse de Rome.

Toutefois, il suf­fit de jeter un coup d’œil sur l’é­tat concret du minis­tère des âmes pour être obli­gé de recon­naître qu’il ne cor­res­pond pas encore entiè­re­ment aux néces­si­tés pré­sentes. En effet, que trouvons-​nous ? Au début du siècle, le dio­cèse de Rome était divi­sé en 58 paroisses ; 16 de celles-​ci furent sup­pri­mées dans la nou­velle cir­cons­crip­tion et 5 furent trans­férées dans d’autres églises. Aujourd’hui, le dio­cèse de Rome compte 127 paroisses et 3 des­sertes qui dépendent du Vicariat et aux­quelles on peut ajou­ter 5 autres qui doivent être pro­chainement inau­gu­rées et 4 qui seront prêtes dans le cou­rant de l’année.

Que Dieu en soit remer­cié ! Et, après Lui, Notre reconnais­sance va à tous ceux, Prélats, prêtres et laïcs, encore en vie ou déjà en pos­ses­sion de la récom­pense éter­nelle, qui ont col­la­bo­ré à une œuvre si gran­diose. Les chiffres que Nous venons de citer sont un témoi­gnage de l’im­po­sante somme de pré­voyance et d’éner­gie, de sagesse dans la concep­tion et de per­sé­vé­rance dans l’exé­cu­tion, de cal­cul médi­té et de zèle ardent pour la gloire de Dieu et le bien des âmes, que ces tra­vaux de fon­da­tion et de construc­tion ont réclamée.

Il reste beaucoup à faire.

Ce qui a été accom­pli est, sans doute aucun, magni­fique. Néanmoins avec toute la satis­fac­tion et toute la gra­ti­tude pour tout ce qui a été fait, Nous avons le devoir de pen­ser à ce qui reste à faire. Beaucoup de temps s’est écou­lé et la Ville de Rome s’est accrue, comme ter­ri­toire et comme nombre d’habi­tants, avec une telle rapi­di­té que l’or­ga­ni­sa­tion ecclé­sias­tique n’a pu pro­gres­ser d’un pas égal. On consi­dère, non sans rai­son, comme déjà sur­char­gées les paroisses avec 10 ou 12 mille âmes : que devra-​t-​on donc dire de celles qui en ont 30 mille et même davan­tage ? Dans de telles condi­tions, l’ac­ti­vi­té de la paroisse demeure comme sub­mer­gée dans la mer d’une mul­ti­tude innombrable.

Si, au moins, le nombre de prêtres cor­res­pon­dait mieux, dans de telles paroisses géantes, à celui des fidèles ! En revan­che, à ce point de vue, la dis­pro­por­tion entre les uns et les autres appa­raît encore plus impres­sion­nante. Quand, par exemple, cinq ou six prêtres du cler­gé parois­sial doivent sup­porter la charge de 30 à 40 mille fidèles, com­ment pourraient-​ils suf­fire à une telle masse de travail ?

Il faut multiplier les paroisses à Rome.

Un pareil état de chose Nous pousse à accé­lé­rer et aug­menter dans la plus grande mesure pos­sible, la fon­da­tion de nou­velles paroisses et l’é­rec­tion de nou­velles églises. Entre temps, il serait dési­rable d’ins­ti­tuer, dans le cadre des paroisses les plus vastes et les plus peu­plées, des postes pro­vi­soires, où des prêtres de Rome, sécu­liers ou régu­liers, n’ap­par­te­nant pas au cler­gé parois­sial, pour­raient, même s’ils sont affec­tés à d’au­tres charges, consa­crer une par­tie de leur temps, spé­cia­le­ment les dimanches et les jours de fêtes, à une coopé­ra­tion plus effi­cace dans le tra­vail pas­to­ral, au moins tant que dure­ra l’ex­trême besoin actuel. Nous sommes heu­reux d’a­jou­ter que déjà de nom­breux offi­ciers de la Curie Romaine se sont décla­rés prêts à une col­la­bo­ra­tion si méritante.

On devra découvrir des vocations.

Cette extrême néces­si­té concerne direc­te­ment le cler­gé de Rome. Nous vou­drions cepen­dant espé­rer que d’autres dio­cèses plus favo­ri­sés pour­ront venir en aide, par exemple sous une forme qui a déjà don­né ailleurs de bonnes preuves, c’est-​à-​dire d’une sorte de par­rai­nage, dans le sens que des dio­cèses déter­minés adoptent telle ou telle paroisse de Rome de manière à lui pro­cu­rer le nombre de prêtres dont elle a besoin.

Mais, chers fils, Nous avons sur­tout confiance que le spec­tacle de votre dévoue­ment et de votre esprit de sacri­fice – qui chez les curés des bour­gades arrive bien sou­vent à l’hé­roïsme – l’exemple de votre vie sain­te­ment sacer­do­tale sus­citent un plus grand nombre de voca­tions dans le dio­cèse même de Rome. Nous ne pour­rons jamais assez louer le zèle de tous ceux qui se donnent avec amour à cette Œuvre des œuvres. Mais le rôle prin­ci­pal ne revient-​il donc pas aux curés, par droit et par devoir ? Il est par consé­quent juste que, du moment où leur a été confiée une paroisse, ils exa­minent devant Dieu, au fond de leur conscience, s’ils ont fait et font tout leur pos­sible, s’ils ne pour­raient peut-​être même faire encore davan­tage, pour décou­vrir chez les enfants le germe de la voca­tion, pour en pré­pa­rer et soi­gner le déve­lop­pe­ment, pour convaincre les familles de leur devoir en ce domaine, pour obte­nir de leurs parois­siens tous les meilleurs concours y com­pris les aides éco­no­miques nécessaires.

II. La sanctification des fidèles.

Le renou­vel­le­ment du dio­cèse par la mul­ti­pli­ca­tion des pa­roisses, la construc­tion d’é­glises, la for­ma­tion du cler­gé, était la pre­mière ques­tion que Nous dési­rions trai­ter devant vous. Mais à quoi ser­vi­rait d’a­voir un nombre suf­fi­sant de paroisses, d’é­glises, de prêtres, si la vie chré­tienne des parois­siens n’en rece­vait pas un accrois­se­ment pro­por­tion­né en plé­ni­tude et en vigueur ? C’est elle qui est le but ; le reste est un moyen indis­pensable et puis­sant, mais qui devien­drait vain, s’il n’é­tait pas ordon­né au but lui-​même, à la sanc­ti­fi­ca­tion des fidèles.

Sans doute, spé­cia­le­ment depuis cin­quante ans, un grand tra­vail a été accom­pli dans le domaine spi­ri­tuel. Mais, si de grands résul­tats ont été obte­nus pour répondre dans le pas­sé aux néces­si­tés du moment, ces der­nières n’ont pas ces­sé de croître avec une rapi­di­té tou­jours plus grande. Il fau­drait que les fidèles, et par­ti­cu­liè­re­ment les jeunes, trouvent par­tout dans la paroisse, dans les asso­cia­tions, dans les orga­ni­sa­tions catho­liques exis­tantes, la satis­fac­tion de leurs légi­times aspira­tions ; autre­ment, ils iront la cher­cher ailleurs, là où leur vie chré­tienne, le salut même de leur âme, seraient expo­sés aux plus graves dan­gers. Ainsi, pour citer un exemple, Nous avons approu­vé que soit don­née, même à la jeu­nesse fémi­nine, dans ses propres orga­ni­sa­tions, la pos­si­bi­li­té d’une saine acti­vi­té spor­tive. Sinon, qui sait où seraient peut-​être ten­tées d’al­ler cer­taines jeunes filles ? On n’ose pas le dire, mais on ne le com­prend que trop.

Pas plus que la paroisse et l’é­glise, l’as­so­cia­tion, quelque nom qu’elle porte, n’est une fin en soi ; son but est le bien spi­rituel des membres qui la com­posent. C’est clair, dira peut-​être quel­qu’un ; mais quand les fidèles sont en contact à tout bout de champ avec des opi­nions et des usages oppo­sés aux prin­cipes chré­tiens les plus élé­men­taires, il est oppor­tun de leur rap­pe­ler ceux-​ci et d’ob­ser­ver si leurs fils demeurent fermes devant ces habi­tudes de vie répré­hen­sibles, ou si au contraire, il y a mal­heureusement des défec­tions. C’est l’a­ver­tis­se­ment que l’Apôtre Paul adres­sait aux com­mu­nau­tés chré­tiennes nais­santes de Rome : « Ne vous mode­lez pas sur le siècle pré­sent, mais trans­formez-​vous par le renou­vel­le­ment de votre esprit »[2], c’est-​à-​dire selon la volon­té de Dieu et à l’i­mage du Christ.

Le Saint-​Père pose quelques questions :

En venant alors à consi­dé­rer quelques notes essen­tielles de la vie chré­tienne, Nous deman­dons : nos fidèles prient-​ils suffi­samment ? Leur assi­dui­té à la prière et aux sacre­ments est-​elle suf­fi­sante pour les main­te­nir constam­ment en état de grâce, au milieu du tour­billon de la vie dans les grandes villes modernes ? Leur véné­ra­tion envers l’au­guste Sacrifice de l’au­tel est-​elle si grande qu’ils sont prêts à s’im­po­ser quelques pri­va­tions pour y assis­ter régu­liè­re­ment ? D’une façon spé­ciale, profitent-​ils de toutes les occa­sions qui leur sont offertes pour assis­ter à la Messe avant de se lan­cer en foule dans les sor­ties de ski et de sport ? Leur morale conju­gale est-​elle vrai­ment irrépréhen­sible et leur vie de famille exem­plai­re­ment chré­tienne ? Admet­tent-​ils sans dis­tinc­tion dans leurs demeures des per­sonnes qui vivent dans une situa­tion mora­le­ment irré­gu­lière, favo­ri­sant par-​là, sur­tout dans les jeunes géné­ra­tions, une dan­ge­reuse insensi­bilité et indif­fé­rence dans la dis­tinc­tion entre le bien et le mal ? La pure­té de la jeu­nesse est-​elle si solide qu’elle les empêche de glis­ser vers l’a­bîme ? Les enfants, de même que les adultes, fréquentent-​ils l’en­sei­gne­ment reli­gieux[3] ? Il y a près de cinq ans (Discours du 7 sep­tembre 1947), Nous exhor­tions les Hommes d’Action Catholique ita­lienne à oppo­ser un front solide à la cor­rup­tion enva­his­sante dans la vie éco­no­mique et sociale. Comment ce front fait-​il sen­tir, à Rome, sa fer­me­té et sa force ? Qu’est-​ce qu’il a fait pour atté­nuer l’in­to­lé­rable contraste entre un luxe immo­dé­ré et une pau­vre­té, par­fois hon­teuse, et tou­jours navrante ?

Aller de l’avant de toutes ses forces.

Nous pour­rions conti­nuer lon­gue­ment sur ce sujet. Mais vous savez, chers fils, com­bien est dif­fi­cile le minis­tère pas­to­ral, alors qu’il s’a­git de réagir contre la déca­dence de la vie reli­gieuse et de lui faire remon­ter une pente abrupte. Sans aucun doute, on ne peut réus­sir d’un jour à l’autre. Mais, il faut se mettre tout de suite au tra­vail et aller de l’a­vant avec toutes ses forces.

Ce dont l’Eglise a un besoin urgent, c’est de fidèles et de groupes de fidèles de toutes condi­tions, qui, libres de l’es­cla­vage du res­pect humain, conforment toute leur vie et leurs activi­tés aux com­man­de­ments de Dieu et à la loi du Christ. Or, cette confor­mi­té n’est ordi­nai­re­ment pos­sible qu’à ceux qui dès leur jeune âge se sont habi­tués, par amour pour Lui, à l’ab­né­ga­tion et au sacrifice.

Nous avons rap­pe­lé plus haut l’a­ver­tis­se­ment de saint Paul. A tra­vers toutes ses lettres se mani­festent la lutte contre le péché, un effort constant pour affran­chir ses chré­tiens de l’es­cla­vage des pré­ju­gés et des usages cor­rom­pus du monde qui les entoure. En les lisant, nous sen­tons com­bien dure était une lutte de ce genre. Parcourez en esprit l’his­toire de l’Eglise des pre­miers siècles : ce n’est que le déve­lop­pe­ment de ce pré­lude. Elle bri­sa la puis­sance du paga­nisme qui oppri­mait les âmes, non point par des triomphes ful­gu­rants, mais bien dans les larmes et le sang, dans les sup­pli­ca­tions implo­rant la force et la grâce divines, avec la patience sous les coups des enne­mis, dans un effort pénible, mais tenace et confiant.

L’Eglise, ferment de l’humanité.

Or, l’his­toire conti­nue ; il vous revient d’en écrire les pro­chaines pages. Aujourd’hui, comme dans le pas­sé, l’Eglise est le ferment de l’hu­ma­ni­té. Son œuvre ne per­met ni com­modes condes­cen­dances, ni repos, ni trêve, mais exige une impul­sion tou­jours puis­sante pour cor­res­pondre aux volon­tés du Christ et à leur réa­li­sa­tion dans la vie des fidèles. Que le Seigneur daigne vous sou­te­nir dans vos dif­fi­cul­tés, vous accor­dant une foi vigou­reuse, un cou­rage inébran­lable, un sens abso­lu de l’im­mo­la­tion. Pour Notre part, en son nom et dans l’ef­fu­sion de Notre cœur, Nous don­nons à vous tous, à vos col­la­bo­ra­teurs, à vos parois­siens et audi­teurs, Notre pater­nelle Bénédiction apostolique.

Source : Document Pontificaux de S. S. Pie XII, Editions Saint-​Augustin Saint Maurice – D’après le texte ita­lien des A. A. S., XXXXIV ; 1952, p. 221.

Notes de bas de page

  1. Cf. p. 43. ↩︎
  2. Rom., xii, 2. ↩︎
  3. Cf. can., 1329–1332, et Décr. S. C. C. « Provido sane », 12 jan­vier 1935. ↩︎