Saint Pie X

257ᵉ pape ; de 1903 à 1914

11 avril 1909

Lettre apostolique Virginis in omne ævum nobilis

La Vénérable Jeanne d’Arc, Vierge, dite la Pucelle d’Orléans, est déclarée Bienheureuse

Objet déjà d’une immor­telle renom­mée, le nom de la Pucelle d’Orléans, cette vierge à jamais glo­rieuse qui va être ins­crite au cata­logue des Bienheureux, rend témoi­gnage à cette divine puis­sance qui, « pour confondre les forts, choi­sit ce que le monde tient pour rien » (1 Co 1, 27).

En effet, en l’an de grâce 1428, les troubles civils et les dis­cordes intes­tines, aggra­vant les désastres d’une guerre longue et achar­née avec les Anglais, avaient ame­né la France aux der­nières extré­mi­tés de la détresse : il ne res­tait aux vain­cus ni refuse ni espoir de salut. Alors Dieu, qui tou­jours entou­ra d’un amour par­ti­cu­lier cette nation noble entre toutes, sus­ci­ta une femme « pour déli­vrer son peuple et s’acquérir une gloire éter­nelle » (1 M 6, 44).

Tout entière, la vie de la magna­nime et très pieuse Jeanne d’Arc, Pucelle d’Orléans, fut un pro­dige. Née au vil­lage de Domremy, dans le dio­cèse de Toul, auprès d’un bois épais, asile autre­fois des supersti­tions drui­diques, Jeanne gar­dait les bre­bis de son père. Mais là, dans le vaste hori­zon de la vali­dé se déployant sous ses yeux, l’ignorante et pauvre vil­la­geoise, qui n’avait pas encore atteint sa quin­zième année, éle­vait son âme vers Celui de qui les mon­tagnes et les forêts, les champs et les bois ont reçu une beau­té qui dépasse de beau­coup les splen­deurs les plus magni­fiques et le faste de la pourpre royale.

Ignorante du monde, l’enfant n’avait d’autre sou­ci que de char­ger de bou­quets un autel rus­tique de la Vierge ; c’est à peine si le bruit d’une si grande guerre avait frap­pé ses oreilles.

Cependant, le siège était mis devant Orléans : c’était la menace d’une ruine immi­nente pour la ville elle-​même et pour la for­tune du roi Charles VII ; déjà, en effet, les plus belles pro­vinces de France étaient tom­bées au pou­voir de l’Anglais enva­his­seur. C’est dans ces angois­santes conjonc­tures que Jeanne, occu­pée à ses tra­vaux habi­tuels dans le ver­ger de son père, enten­dit la voix de Michel, prince de la milice céleste, telle qu’elle se fit entendre jadis à Judas Machabée : « Prends cette épée sainte, c’est un don de Dieu : avec elle, tu bri­se­ras tes enne­mis » (2 M 15, 16). C’était pour cette fille de la paix une invi­ta­tion à.la guerre. Surprise d’abord et effrayée, la jeune fille, émue par de nou­veaux aver­tis­se­ments du ciel et pous­sée par un souffle divin, n’hésita pas à lais­ser la que­nouille pour l’épée et les cha­lu­meaux rus­tiques pour les trom­pettes guer­rières. Ni sa pié­té filiale ni les dan­gers d’un long voyage ne purent la détour­ner de sa mis­sion divine. Elle se pré­sente devant les puis­sants et leur parle un simple, mais sublime lan­gage. Elle se fait ame­ner au roi, elle triomphe des retards, des rebuts, des hési­ta­tions ; elle mani­feste au roi Charles l’ordre qu’elle croit avoir reçu de Dieu ; appuyée sur des signes célestes, elle pro­met de faire lever le siège d’Orléans. Alors Dieu, « qui donne de la force à celui qui est fati­gué et redouble la vigueur de celui qui est défaillant » (Is 40, 29), dota cette pauvre vil­la­geoise, qui ne savait même pas lire, d’une sagesse, d’une science, d’une habi­le­té mili­taire et même d’une connais­sance des mys­tères divins telles que plus per­sonne ne dou­tait que le salut du peuple ne fût en elle. De toutes parts, les foules se groupent autour d’elle sans dis­tinc­tion de rang : sol­dats habi­tués à la guerre, nobles, capi­taines, tous rem­plis d’un nou­vel espoir, se mettent joyeux et enthou­siastes à la suite de la jeune

A che­val, son corps vir­gi­nal cou­vert d’une armure guer­rière, une épée au côté et por­tant un éten­dard blanc bro­dé de lys d’or, Jeanne se pré­ci­pite sans crainte sur les Anglais enor­gueillis par leurs vic­toires répé­tées. Dans une lutte glo­rieuse, secon­dée par la puis­sance divine, elle répand la ter­reur dans les troupes enne­mies qui sont repous­sées, et, le 7 mai 1429, sa vic­toire s’achève par la levée du siège. Mais, avant de don­ner l’assaut aux bas­tilles anglaises, Jeanne exhor­tait ses sol­dats à l’espoir en Dieu, à l’amour de la patrie, à l’observation des lois de la sainte Église. Innocente comme lorsqu’elle gar­dait ses trou­peaux, mais cou­ra­geuse cepen­dant comme une héroïne, elle était redou­table pour les enne­mis, mais c’est à peine si elle pou­vait rete­nir, ses larmes à la vue des mou­rants ; elle était la pre­mière au com­bat, mais elle ne frap­pait per­sonne de l’épée. Jamais ne l’éclaboussa aucune tache de sang ver­sé par elle ; sa pure­té ne subit aucune atteinte : et elle vivait au milieu du car­nage et de la licence des camps.

Alors appa­rut vrai­ment la puis­sance de la foi : le peuple reprend aus­si­tôt un nou­veau cou­rage ; l’amour de la patrie et le renou­veau de vie chré­tienne redoublent les forces et pré­parent les plus brillants suc­cès. Au-​dessus de toutes les défaillances, la jeune fille har­cèle les Anglais par d’incessants enga­ge­ments ; enfin, dans un com­bat célèbre auprès de Patay, elle dis­perse et repousse leur armée.

Dans une marche triom­phale, elle conduit à Reims son roi Charles VII, pour y rece­voir solen­nel­le­ment l’onction royale, dans ce temple où Clovis, le pre­mier roi des Francs, puri­fié par saint Rémy dans les eaux du bap­tême, avait posé les fon­de­ments de la nation fran­çaise. Ainsi le ciel com­bat­tit contre les enne­mis du nom fran­çais, ain­si fut miraculeu­sement sau­vée la patrie : la mis­sion de Jeanne était ache­vée ; Humble, de cœur, elle n’avait d’autre désir que de retour­ner à son trou­peau et à sa pauvre mai­son ; mais ce vœu ne pou­vait se réa­li­ser : elle était mûre pour le ciel.

Peu de temps après, en effet, elle est, dans un com­bat, faite prison­nière par l’ennemi furieux d’avoir été vain­cu par une jeune fille. Jetée dans les fers, elle subit d’abord de nom­breuses per­sé­cu­tions et une dure cap­ti­vi­té dans les for­te­resses enne­mies ; enfin, après six mois de déten­tion à Rouen, elle y est condam­née au sup­plice du feu, vic­time expia­toire pour la ran­çon de la France. Admirablement forte et pieuse jusque dans l’épreuve suprême, elle pria Dieu pour le par­don de ses bour­reaux et pour le salut de la patrie et du roi. Sur le bûcher, au milieu des flammes dévo­rantes, elle demeu­ra les yeux fixés au ciel ; les der­nières paroles de la jeune fille mou­rante furent les noms véné­rables et doux de Jésus et de Marie. Ainsi la vierge illustre conquit la palme immor­telle. Mais la renom­mée de sa sain­te­té et le sou­ve­nir de ses exploits sont demeu­rés dans la mémoire des hommes, sur­tout dans la ville d’Orléans, jusqu’aux fêtes sécu­laires récem­ment célé­brées en son hon­neur ; elles y vivront désor­mais revê­tues d’un éclat nou­veau. Il semble, en effet, qu’à Jeanne s’applique, à très juste titre, la parole pro­non­cée à la gloire de Judith : « Parmi tous les peuples qui enten­dront ton nom, le Dieu d’Israël sera glo­ri­fié à cause de toi » (Jdt 13, 31).

Mais ce n’est que dans les temps pré­sents que fut agi­tée devant la S. Cong. des Rites la cause de béa­ti­fi­ca­tion de Jeanne d’Arc. Ce retard était pro­vi­den­tiel. Aujourd’hui, en effet, où l’univers catho­lique voit avec tris­tesse des mal­heurs si grands et si nom­breux, où tant d’ennemis du nom chré­tien se font, sur les ruines des ins­ti­tu­tions civiles et reli­gieuses, les hérauts d’un men­son­ger amour de la patrie, il Nous plaît de célé­brer les glo­rieux exemples de l’héroïque vierge, afin qu’ils se sou­viennent, nos enne­mis, « qu’agir et souf­frir géné­reu­se­ment est le propre du chré­tien ». Nous avons l’espoir, la cer­ti­tude presque, que la véné­rable ser­vante de Dieu qui va prendre rang par­mi les bien­heu­reux obtien­dra pour sa patrie, dont elle a si bien méri­té, la vigueur de sa foi antique, et, à l’Eglise catho­lique, dont elle eut tou­jours le culte pro­fond, la conso­la­tion de voir reve­nir tant de fils égarés.

Aussi, un an après le décret du 6 jan­vier 1904, toutes preuves juri­diquement recueillies et régu­liè­re­ment exa­mi­nées, Nous avons, par un décret solen­nel, décla­ré l’héroïcité des ver­tus de la véné­rable ser­vante de Dieu Jeanne d’Arc, vierge, sur­nom­mée la Pucelle d’Orléans.

Ensuite fut enga­gé le pro­cès rela­tif aux miracles attri­bués à son inter­ces­sion. Toutes les for­ma­li­tés de droit ayant été rem­plies, Nous avons, par un décret pro­mul­gué le 13 décembre 1908, décla­ré, en ver­tu de Notre auto­ri­té apos­to­lique, que trois miracles étaient certains.

Après ce double juge­ment sur les ver­tus et les trois miracles, il res­tait à exa­mi­ner si la véné­rable ser­vante de Dieu pou­vait de tuto être ins­crite au nombre des bien­heu­reux. Notre cher Fils le car­di­nal Domi­nique Ferrata, rap­por­teur de la cause, posa la ques­tion dans la Congrégation géné­rale tenue devant Nous au Vatican, le 12 jan­vier de l’année cou­rante ; tous, et les car­di­naux de la S. Cong. des Rites, et les consul­teurs pré­sents, répon­dirent à l’unanimité par l’affirmative. Pour Nous, dans une cir­cons­tance aus­si grave, Nous Nous abs­tînmes de faire connaître Notre sen­ti­ment et Nous remîmes à un autre jour Notre juge­ment suprême, afin de deman­der aupa­ra­vant par de fer­ventes prières les lumières divines. Enfin, après l’avoir fait avec ins­tance, le 24 jan­vier de cette année, en l’heureuse solen­ni­té de la Sainte Famille de Jésus, Marie, Joseph, ayant offert le Saint Sacrifice, en pré­sence du car­di­nal Séraphin Creloni, d’illustre mémoire, pré­fet de la S. Cong. des Rites, de Notre cher Fils le car­di­nal Dominique Ferrata, rap­por­teur de la cause, de notre véné­rable Frère Diomède Panici, arche­vêque titu­laire de Laodicée, secré­taire de la même Congrégation des Rites, et du R. P. Alexandre Verde, pro­mo­teur de la S. Foi, Nous avons solen­nel­le­ment décla­ré qu’on pou­vait pro­cé­der de tuto à la béa­ti­fi­ca­tion de la véné­rable ser­vante de Dieu Jeanne d’Arc.

Dès lors, tou­ché des prières et des vœux des évêques de la France entière et d’autres pays, par les pré­sentes, en ver­tu de Notre auto­ri­té apos­to­lique, Nous per­met­tons de don­ner désor­mais le titre de bien­heu­reuse à la véné­rable Jeanne d’Arc, Pucelle d’Orléans, et d’orner de rayons ses images. En ver­tu de la même auto­ri­té, Nous per­met­tons, en son hon­neur, la réci­ta­tion de l’office et la célé­bra­tion de la messe chaque année, selon le com­mun des vierges, avec les orai­sons propres approu­vées par Nous.

Nous accor­dons la célé­bra­tion de cette messe et la réci­ta­tion de cet office, mais seule­ment pour le dio­cèse d’Orléans, à tous les fidèles sécu­liers ou régu­liers tenus à la réci­ta­tion des heures cano­niales. Pour ce qui est de la messe, elle peut être réci­tée par tous les prêtres qui célé­bre­ront dans les églises où l’on fera la fête, confor­mé­ment au décret de la S. Cong. des Rites [1] du 9 décembre 1895.

Nous accor­dons enfin que les solen­ni­tés de la béa­ti­fi­ca­tion de la véné­rable ser­vante de Dieu Jeanne d’Arc soient célé­brées dans le dio­cèse et les églises sus­dites selon le décret ou ins­truc­tion de la S. Cong. des Rites en date du 16 décembre 1902, rela­tif au tri­duum qui doit être célé­bré solen­nel­le­ment dans l’année de la béa­ti­fi­ca­tion. Nous ordon­nons que ce tri­duum ait lieu aux jours que fixe­ront dans le cou­rant de l’année les Ordinaires, une fois ces solen­ni­tés ache­vées dans la basi­lique patriar­cale du Vatican.

Nonobstant les consti­tu­tions et ordon­nances apos­to­liques, ain­si que les décrets de non culte et, en géné­ral, toutes choses contraires, quelles qu’elles soient, et Nous vou­lons que, dans toutes les consta­ta­tions, même judi­ciaires, il soit accor­dé aux exem­plaires même impri­més des pré­sentes lettres, pour­vu qu’ils portent la signa­ture du secré­taire de la S. Cong. des Rites et qu’ils soient munis du sceau du pré­fet, la même foi qui serait due à l’expression de Notre volon­té par pré­sen­ta­tion des présentes.

Donné le 11 avril 1909.

La véné­rable ser­vante de Dieu Jeanne d’Arc, vierge, sur­nom­mée la Pucelle d’Orléans, est décla­rée bienheureuse.

Par man­dat spé­cial de Sa Sainteté.

R. card. Merry del Val.

Source : Actes de S. S. Pie X, Editions de la Documentation Catholique, tome 5.

Notes de bas de page

  1. 3862 Urbis et Orbis[]
13 décembre 1908
Prononcé après la lecture des décrets de béatification des Vénérables Jeanne d'Arc, Jean Eudes, François de Capillas, Théophane Vénard et ses compagnons.
  • Saint Pie X
11 avril 1909
Béatification du Vénérable Jean Eudes, mission­naire apostolique, fondateur de la Congrégation de Jésus et Marie et de l’Ordre de la B. V. M. de la Charité.
  • Saint Pie X