Léon XIII

Lettre encyclique Æterni Patris

4 août 1879

Sur la philosophie chrétienne

Donné à Rome, près Saint-​Pierre, le 4 août 1879
À tous Nos Vénérables Frères les Patriarches, Primats, Archevêques et Évêques du monde catho­lique, en grâce et com­mu­nion avec le Siège Apostolique.
LÉON XIII, PAPE
Vénérables Frères Salut et Bénédiction Apostolique.

Le Fils unique du Père éter­nel, après avoir appa­ru sur la terre pour appor­ter au genre humain le salut ain­si que la lumière de la divine sagesse, pro­cu­ra au monde un immense et admi­rable bien­fait quand, sur le point de remon­ter aux cieux, il enjoi­gnit aux Apôtres d’al­ler et d’en­sei­gner toutes les nations [1], et lais­sa, pour com­mune et suprême maî­tresse de tous les peuples, l’Église qu’il avait fon­dée. Car les hommes que la véri­té avait déli­vrés, la véri­té devait les gar­der : et les fruits des célestes doc­trines, qui ont été pour l’hu­ma­ni­té des fruits de salut, n’eussent point été durables, si le Christ Notre Seigneur n’a­vait consti­tué, pour ins­truire les esprits dans la foi, un magis­tère per­pé­tuel. Soutenue par les pro­messes, imi­tant la cha­ri­té de son divin Auteur, l’Église a fidè­le­ment accom­pli l’ordre reçu, ne per­dant jamais de vue, pour­sui­vant de toute son éner­gie ce des­sein : ensei­gner la reli­gion, com­battre sans relâche l’er­reur. C’est là que tendent les labeurs et les veilles de l’Épiscopat tout entier ; c’est à ce but qu’a­bou­tissent les lois et les décrets des conciles, et c’est beau­coup plus encore l’ob­jet de la sol­li­ci­tude quo­ti­dienne des Pontifes romains, les­quels, suc­ces­seurs de la pri­mau­té du bien­heu­reux Pierre, le prince des Apôtres, ont le droit et le devoir d’en­sei­gner leurs frères et de les confir­mer dans la foi.

Or, ain­si que l’Apôtre nous en aver­tit, c’est par la phi­lo­so­phie et les vaines sub­ti­li­tés [2] que l’es­prit des fidèles du Christ se laisse le plus sou­vent trom­per, et que la pure­té de la foi se cor­rompt par­mi les hommes. Voilà pour­quoi les Pasteurs suprêmes de l’Église ont tou­jours cru que leur charge les obli­geait aus­si à contri­buer de toutes leurs forces au pro­grès de la véri­table science et à pour­voir en même temps, avec une sin­gu­lière vigi­lance, à ce que l’en­sei­gne­ment de toutes les sciences humaines fût don­né par­tout selon les règles de la foi catho­lique, mais sur­tout celui de la phi­lo­so­phie, car c’est d’elle que dépend en grande par­tie la sage direc­tion des sciences. Nous-​même avions déjà tou­ché ce point, entre plu­sieurs autres, Vénérables Frères, dans la pre­mière Lettre ency­clique que Nous Vous adres­sâmes ; mais, aujourd’­hui, l’im­por­tance du sujet et les cir­cons­tances Nous engagent à trai­ter de nou­veau avec Vous de la nature d’un ensei­gne­ment phi­lo­so­phique, qui res­pecte en même temps et les règles de la foi, et la digni­té des sciences humaines.

Si l’on fait atten­tion à la malice du temps où nous vivons, si l’on embrasse, par la pen­sée, l’é­tat des choses tant publiques que pri­vées, on le décou­vri­ra sans peine : la cause des maux qui nous accablent, comme de ceux qui nous menacent, consiste en ce que des opi­nions erro­nées sur les choses divines et humaines se sont peu à peu insi­nuées des écoles des phi­lo­sophes, d’où jadis elles sor­tirent, dans tous les rangs de la socié­té, et sont arri­vées à se faire accep­ter d’un très grand nombre d’es­prits. Comme, en effet, il est natu­rel à l’homme de prendre pour guide de ses actes sa propre rai­son, il arrive que les défaillances de l’es­prit entraînent faci­le­ment celles de la volon­té ; et c’est ain­si que la faus­se­té des opi­nions, qui ont leur siège dans l’in­tel­li­gence, influe sur les actions humaines et les vicie. Au contraire, si l’in­tel­li­gence est saine et fer­me­ment appuyée sur des prin­cipes vrais et solides, elle sera, pour la socié­té comme pour les par­ti­cu­liers, la source de grands avan­tages, d’in­nom­brables bienfaits.

Sans doute, nous n’ac­cor­dons pas à la phi­lo­so­phie humaine assez de force et d’au­to­ri­té pour la juger capable, par elle seule, de repous­ser ou de détruire abso­lu­ment toutes les erreurs. De même, en effet, que lors du pre­mier éta­blis­se­ment de la reli­gion chré­tienne, ce fut l’ad­mi­rable lumière de la foi, répan­due non par les paroles per­sua­sives de l’hu­maine sagesse, mais par la mani­fes­ta­tion de l’es­prit et de la force [3], qui recons­ti­tua le monde dans sa digni­té pre­mière ; de même, dans les temps pré­sents, c’est, avant tout, de la ver­tu toute puis­sante et du secours de Dieu que nous devons attendre le retour des esprits, arra­chés enfin aux ténèbres de l’er­reur. Mais nous ne devons ni mépri­ser, ni négli­ger les secours natu­rels mis à la por­tée des hommes par un bien­fait de la divine sagesse, laquelle dis­pose tout avec force et sua­vi­té ; et, de tous ces secours, le plus puis­sant, sans contre­dit, est l’u­sage bien réglé de la phi­lo­so­phie. Ce n’est pas vai­ne­ment que Dieu a fait luire dans l’es­prit humain la lumière de la rai­son ; et tant s’en faut que la lumière sur­ajou­tée de la foi éteigne ou amor­tisse la vigueur de l’in­tel­li­gence ; au contraire, elle la per­fec­tionne, et, en aug­men­tant ses forces, la rend propre à de plus hautes spéculations.

Il est donc tout à fait dans l’ordre de la divine Providence que, pour rap­pe­ler les peuples à la foi et au salut, on recherche aus­si le concours de la science humaine : pro­cé­dé sage et louable, dont les pères de l’Église les plus illustres ont fait un usage fré­quent, ain­si que l’at­testent les monu­ments de l’an­ti­qui­té. Ces mêmes Pères, en effet, assi­gnèrent com­mu­né­ment à la rai­son un rôle non moins actif qu’im­por­tant, et saint Augustin le résume tout entier en quatre mots, lors­qu’il attri­bue à la science humaine ce par quoi la foi salu­taire est engen­drée, nour­rie, défen­due, for­ti­fiée [4].

Et tout d’a­bord, la phi­lo­so­phie, enten­due dans le vrai sens où l’ont prise les sages, a la ver­tu de frayer et d’a­pla­nir en quelque sorte le che­min qui mène à la foi véri­table, en dis­po­sant conve­na­ble­ment l’es­prit de ses dis­ciples à accep­ter la révé­la­tion : c’est pour­quoi les anciens l’ap­pe­lèrent sage­ment, tan­tôt une ins­ti­tu­tion pré­pa­ra­toire à la foi chré­tienne [5], tan­tôt le pré­lude et l’auxi­liaire du chris­tia­nisme [6], tan­tôt le pré­pa­ra­teur à la doc­trine de l’Évangile [7].

Et, en effet, dans son extrême bon­té, Dieu, dans l’ordre des choses divines, nous a mani­fes­té par la lumière de la foi, non seule­ment ces véri­tés que l’in­tel­li­gence humaine ne peut atteindre par elle-​même, mais encore beau­coup d’autres qui ne sont pas abso­lu­ment inac­ces­sibles à la rai­son, afin que, confir­mées par l’au­to­ri­té divine, elles puissent, sans aucun mélange d’er­reur, être connues de tous.

De là vient que cer­taines véri­tés, pro­po­sées d’ailleurs à notre croyance par l’en­sei­gne­ment divin, ou qui se rat­tachent par des liens étroits à la doc­trine de la foi, ont été recon­nues, conve­na­ble­ment démon­trées et défen­dues par les phi­lo­sophes païens eux-​mêmes, uni­que­ment éclai­rés de la rai­son natu­relle : « Car les choses invi­sibles de Dieu, comme dit l’Apôtre, depuis la créa­tion du monde, com­prises par le moyen des choses créées, se per­çoivent, et même son éter­nelle puis­sance et sa divi­ni­té [8] et les nations qui n’ont pas la loi… montrent néan­moins l’œuvre de la loi écrite dans leurs cœurs » [9]. Ces véri­tés, recon­nues même par les phi­lo­sophes païens, il est de toute oppor­tu­ni­té de les faire tour­ner à l’a­van­tage et à l’u­ti­li­té de la doc­trine révé­lée, afin de faire voir avec évi­dence com­ment l’hu­maine sagesse, elle aus­si, com­ment le témoi­gnage même de nos adver­saires déposent en faveur de la foi chrétienne.

Cette tac­tique n’est cer­tai­ne­ment point d’in­tro­duc­tion récente, mais elle est fort ancienne et d’un fré­quent usage chez les Pères de l’Église. Bien plus, ces véné­rables témoins et gar­diens des tra­di­tions reli­gieuses ont recon­nu comme un modèle, presque comme une figure de ce pro­cé­dé, dans ce fait des Hébreux, qui, près de sor­tir de l’Égypte, reçurent l’ordre d’emporter avec eux les vases d’or et d’argent et les riches vête­ments des Égyptiens, afin que ces dépouilles, qui avaient ser­vi jusque-​là à des rites igno­mi­nieux et à de vaines super­sti­tions, fussent, par un chan­ge­ment immé­diat, consa­crées à la reli­gion du vrai Dieu. Saint Grégoire de Néocésarée fait un titre de gloire à Origène [10] de ce que, s’emparant d’i­dées ingé­nieu­se­ment choi­sies par­mi celles des païens, comme des traits arra­chés à l’en­ne­mi, il les avait retour­nées avec une sin­gu­lière adresse à la défense de la sagesse chré­tienne et à la ruine de la super­sti­tion. Grégoire de Nazianze [11] et Grégoire de Nysse [12] louent et approuvent cette méthode de dis­cus­sion dans saint Basile le Grand ; saint Jérôme la loue gran­de­ment dans Quadratus, dis­ciple des Apôtres, dans Aristide, dans Justin, dans Irénée et dans un grand nombre d’autres [13]. « Ne voyons-​nous pas, dit saint Augustin, avec quelle charge d’or, d’argent et de vête­ments pré­cieux sor­tit de l’Égypte Cyprien, doc­teur très suave, et bien­heu­reux mar­tyr ? et Lactance, et Victorin, et Optat, et Hilaire ? et pour taire les vivants, ces Grecs innom­brables ? » [14] Or, si, avant d’être fécon­dée par la ver­tu du Christ, la rai­son natu­relle a pu pro­duire une si riche mois­son, elle en pro­dui­ra certes une bien plus abon­dante, à pré­sent que la grâce du Sauveur a res­tau­ré et aug­men­té les facul­tés natives de l’es­prit humain. – Et qui ne voit le che­min com­mode et facile que cette méthode phi­lo­so­phique ouvre vers la foi ?

Toutefois, l’u­ti­li­té de ce même pro­cé­dé phi­lo­so­phique ne s’ar­rête pas à ces limites. Et, de fait, les oracles de la divine sagesse adressent de graves reproches à la folie de ces hommes qui, par les biens visibles n’ont pu com­prendre Celui qui est, et, à la vue des œuvres, n’ont pu recon­naître l’ou­vrier [15]. Ainsi, un pre­mier fruit de la rai­son humaine, fruit grand et pré­cieux entre tous, c’est la démons­tra­tion qu’elle nous donne de l’exis­tence de Dieu : car, par la magni­fi­cence et la beau­té de la créa­ture, le Créateur de ces choses pour­ra être vu d’une manière intel­li­gible [16].- La rai­son nous montre ensuite l’ex­cel­lence sin­gu­lière de ce Dieu qui réunit toutes les per­fec­tions, prin­ci­pa­le­ment une sagesse infi­nie, à laquelle rien ne peut échap­per, et une sou­ve­raine jus­tice contre laquelle aucune dis­po­si­tion vicieuse ne peut pré­va­loir ; elle nous fait com­prendre ain­si que, non seule­ment Dieu est véri­dique, mais qu’il est la véri­té même, ne pou­vant ni se trom­per ni trom­per. D’où il res­sort en toute évi­dence que la rai­son humaine pro­cure à la parole de Dieu la foi la plus entière et la plus grande auto­ri­té. – Semblablement, la rai­son nous déclare que, dès son ori­gine, la doc­trine évan­gé­lique a brillé de signes mer­veilleux, argu­ments cer­tains d’une véri­té cer­taine ; c’est pour­quoi ceux qui ajoutent foi à l’Évangile, ne le font point témé­rai­re­ment, comme s’ils s’at­ta­chaient à des fables spé­cieuses [17], mais ils sou­mettent leur intel­li­gence et leur juge­ment à l’au­to­ri­té divine par une obéis­sance entiè­re­ment conforme à la rai­son. Enfin, ce qui n’est pas moins pré­cieux, la rai­son met en évi­dence com­ment l’Église, ins­ti­tuée par Jésus-​Christ, nous offre (ain­si que l’é­ta­blit le Concile du Vatican) « dans son admi­rable pro­pa­ga­tion, dans son émi­nente sain­te­té et la fécon­di­té inta­ris­sable qu’elle révèle en tous lieux, dans l’u­ni­té catho­lique, dans son inébran­lable sta­bi­li­té, un grand et per­pé­tuel motif de cré­di­bi­li­té et un témoi­gnage irré­fra­gable de la divi­ni­té de sa mis­sion » [18].

Ces fon­de­ments étant ain­si très soli­de­ment posés, on peut reti­rer encore de la phi­lo­so­phie des avan­tages sans nombre : c’est d’elle que la théo­lo­gie sacrée doit rece­voir et revê­tir la nature, la forme et le carac­tère d’une vraie science. Il est, en effet, de toute néces­si­té que, dans cette der­nière science, la plus noble de toutes, les par­ties nom­breuses et variées des célestes doc­trines soient ras­sem­blées comme en un seul corps, de manière que, dis­po­sées avec ordre, cha­cune en son lieu, et déduites des prin­cipes qui leur sont propres, elles se trouvent for­te­ment reliées entre elles ; il faut enfin que toutes ces par­ties, dans l’en­semble et dans le détail, soient confir­mées par des preuves appro­priées et inébran­lables. – On ne peut non plus taire ni dédai­gner cette connais­sance plus exacte et plus riche des matières de nos croyances, et cette intel­li­gence un peu plus nette, autant qu’il se peut faire, des mys­tères eux-​mêmes de la foi. Saint Augustin et les autres Pères en ont fait le sujet de leurs éloges et l’ob­jet de leur appli­ca­tion, et le Concile du Vatican [19], à son tour, l’a décla­rée très avan­ta­geuse. Cette connais­sance et cette intel­li­gence, ceux-​là sans aucun doute les acquièrent plus abon­dam­ment et plus faci­le­ment, qui, à l’in­té­gri­té des mœurs et au zèle de la foi, joignent un esprit culti­vé par les sciences phi­lo­so­phiques ; et c’est, en effet, la pen­sée de ce même Concile du Vatican, lors­qu’il enseigne que cette intel­li­gence des dogmes sacrés doit se pui­ser, « tant dans l’a­na­lo­gie des choses qui sont connues natu­rel­le­ment, que dans le nœud qui relie les mys­tères entre eux et avec la fin der­nière de l’homme » [20].

Il appar­tient enfin aux sciences phi­lo­so­phiques de pro­té­ger reli­gieu­se­ment les véri­tés divi­ne­ment révé­lées, et de résis­ter à l’au­dace de ceux qui les attaquent. C’est là, certes, un beau titre d’hon­neur pour la phi­lo­so­phie, d’être appe­lée le bou­le­vard de la foi, et comme le ferme rem­part de la reli­gion. « Il est vrai », comme témoigne Clément d’Alexandrie, « que la doc­trine du Sauveur est par­faite par elle-​même et n’a besoin du secours de per­sonne, puis­qu’il est la force et la sagesse de Dieu. La phi­lo­so­phie grecque, par son concours, n’a­joute rien à la puis­sance de la véri­té ; mais comme elle brise les argu­ments oppo­sés à cette véri­té par les sophistes, et qu’elle dis­sipe les embûches qui lui sont ten­dues, elle a été appe­lée la haie et la palis­sade dont la vigne est munie » [21]. En effet, tan­dis que les enne­mis du nom catho­lique, dans leurs luttes contre la reli­gion, pré­tendent emprun­ter à la méthode phi­lo­so­phique la plu­part des armes dont ils se servent, c’est éga­le­ment dans l’ar­se­nal de la phi­lo­so­phie que les défen­seurs des sciences divines demandent la plu­part des moyens de défendre les dogmes révé­lés. Et il ne faut pas esti­mer que c’est un médiocre triomphe pour la foi chré­tienne, que les armes emprun­tées contre elle par ses adver­saires aux arti­fices de la rai­son humaine, cette même rai­son humaine les repousse avec autant de force que de facilité.

Cette sorte de joute reli­gieuse fut employée par l’Apôtre des nations lui-​même, ain­si que le rap­pelle saint Jérôme dans son épître à Magnus. Ce genre de com­bat fut fami­lier à l’Apôtre des nations : Le guide de l’ar­mée chré­tienne, Paul, l’o­ra­teur invin­cible, défen­dant la cause du Christ, retourne avec art en faveur de la foi une ins­crip­tion ren­con­trée par hasard : car il avait appris du vrai David à arra­cher le glaive aux mains de l’en­ne­mi, et à se ser­vir du propre fer du très orgueilleux Goliath pour lui tran­cher la tête [22].

L’Église elle-​même, non seule­ment conseille, mais ordonne aux Docteurs chré­tiens d’ap­pe­ler à leur aide la philosophie.

Le cin­quième Concile de Latran, après avoir éta­bli que toute « asser­tion contraire à la véri­té de la foi sur­na­tu­relle est abso­lu­ment fausse, atten­du que le vrai ne peut être contra­dic­toire au vrai » [23], enjoint aux maîtres en phi­lo­so­phie de s’ap­pli­quer avec soin à la réfu­ta­tion des argu­ments cap­tieux ; « car, au témoi­gnage de saint Augustin, toute rai­son appor­tée contre l’au­to­ri­té des divines Écritures ne peut, si spé­cieuse soit-​elle, que trom­per par l’ap­pa­rence du vrai ; car, pour vraie, elle ne peut l’être » [24].

Mais, pour que la phi­lo­so­phie se trouve en état de por­ter les fruits pré­cieux que nous venons de rap­pe­ler, il faut, à tout prix, que jamais elle ne s’é­carte du sen­tier sui­vi dans l’an­ti­qui­té par le véné­rable cor­tège des saints Pères, et que naguère le concile du Vatican approu­vait solen­nel­le­ment de son auto­ri­té. C’est-​à-​dire que, puisque le plus grand nombre des véri­tés de l’ordre sur­na­tu­rel, objet de notre foi, sur­passent de beau­coup les forces de toute intel­li­gence, la rai­son humaine, connais­sant son infir­mi­té, doit se gar­der de pré­tendre plus haut qu’elle ne peut, ou de nier ces mêmes véri­tés, ou de les mesu­rer à ses propres forces, ou de les inter­pré­ter selon son caprice ; elle doit plu­tôt les rece­voir d’une foi humble et entière, et se tenir sou­ve­rai­ne­ment hono­rée d’être admise à rem­plir auprès des célestes sciences les fonc­tions de ser­vante, et, par un bien­fait de Dieu, de pou­voir les appro­cher en quelque façon. – Au contraire, s’il s’a­git de ces points de doc­trine que l’in­tel­li­gence humaine peut sai­sir par ses forces natu­relles, il est juste, sur ces matières, de lais­ser à la phi­lo­so­phie sa méthode, ses prin­cipes et ses argu­ments, pour­vu tou­te­fois, qu’elle n’ait jamais l’au­dace de se sous­traire à l’au­to­ri­té divine. Bien plus, ce que la révé­la­tion nous enseigne étant cer­tai­ne­ment vrai, et ce qui est contraire à la foi étant éga­le­ment contraire à la rai­son, le phi­lo­sophe catho­lique doit savoir qu’il vio­le­rait les droits de la rai­son, aus­si bien que ceux de la foi, s’il admet­tait une conclu­sion qu’il sût être contraire à la doc­trine révélée.

Il en est, nous le savons, qui, exal­tant outre mesure les puis­sances de la nature humaine, pré­tendent que, par sou­mis­sion à la divine auto­ri­té, l’in­tel­li­gence de l’homme déchoit de sa digni­té native, et, cour­bée sous le joug d’une sorte d’es­cla­vage, se trouve nota­ble­ment retar­dée et embar­ras­sée dans sa marche vers le faîte de la véri­té et de sa propre excel­lence. – Mais ces asser­tions sédui­santes sont pleines d’er­reurs ; elles ont pour der­nier résul­tat de por­ter les hommes au comble de la folie, et de les rendre cou­pables d’in­gra­ti­tude, en leur fai­sant reje­ter des véri­tés plus sublimes, et repous­ser spon­ta­né­ment le divin bien­fait de la foi qui fut la source de tous les biens pour la socié­té civile elle-​même. En effet, l’es­prit humain, cir­cons­crit dans des limites déter­mi­nées et même assez étroites, est expo­sé à de nom­breuses erreurs et à igno­rer bien des choses. Au contraire, la foi chré­tienne, appuyée qu’elle est sur l’au­to­ri­té de Dieu, est une maî­tresse très sûre de véri­té : qui la suit, ne se laisse pas enla­cer dans les filets de l’er­reur ni bal­lot­ter par les flots d’o­pi­nions incer­taines. Unir donc l’é­tude de la phi­lo­so­phie avec la sou­mis­sion à la foi chré­tienne, c’est se mon­trer excellent phi­lo­sophe ; car la splen­deur des véri­tés divines, en péné­trant l’âme, vient en aide à l’in­tel­li­gence elle-​même, et, loin de lui rien ôter de sa digni­té, accroît consi­dé­ra­ble­ment sa noblesse, sa péné­tra­tion, sa solidité.

En appli­quant la saga­ci­té de l’es­prit à réfu­ter les opi­nions contraires à la foi et à prou­ver celles qui s’y rat­tachent, on exerce sa rai­son avec autant de digni­té que de pro­fit ; pour les pre­mières, on découvre les causes de l’er­reur, et l’on dis­cerne le défaut des argu­ments sur les­quels elles s’ap­puient ; pour les autres, on pos­sède les rai­sons qui les démontrent soli­de­ment et sont, pour tout homme sage, des motifs effi­caces de per­sua­sion. Cette appli­ca­tion, cet art, cet exer­cice, aug­mentent les res­sources de l’es­prit et en déve­loppent les facul­tés : qui le nie­rait, pré­ten­drait, ce qui est absurde, que dis­cer­ner le vrai du faux ne sert de rien pour le pro­grès de l’in­tel­li­gence. C’est donc avec rai­son que le Concile du Vatican célèbre en ces termes les pré­cieux avan­tages pro­cu­rés à la rai­son par la foi : « La foi délivre de l’er­reur la rai­son et la pré­mu­nit contre elle et la dote de connais­sances variées » [25]. Par consé­quent, l’homme, s’il est sage, ne doit pas accu­ser la foi d’être l’en­ne­mie de la rai­son et des véri­tés natu­relles ; mais il doit plu­tôt rendre à Dieu de dignes actions de grâces, et se féli­ci­ter gran­de­ment de ce que, par­mi tant de causes d’i­gno­rance et au milieu de cet océan d’er­reurs, la très sainte lumière de la foi brille à ses yeux, et, comme un astre bien­fai­sant, lui montre, à l’a­bri de tout péril d’er­reur, le port de la vérité.

Si main­te­nant, Vénérables Frères, Vous par­cou­rez l’his­toire de la phi­lo­so­phie, Vous y trou­ve­rez la démons­tra­tion de tout ce que Nous venons de dire. En effet, par­mi les phi­lo­sophes anciens, qui n’eurent pas le bien­fait de la foi, ceux mêmes qui pas­saient pour les plus sages tom­bèrent, en bien des points, dans de mons­trueuses erreurs. Vous n’i­gno­rez pas com­bien, à tra­vers quelques véri­tés, ils enseignent de choses fausses et absurdes, com­bien plus d’in­cer­taines et de dou­teuses, tou­chant la nature de la divi­ni­té, l’o­ri­gine pre­mière des choses, le gou­ver­ne­ment du monde, la connais­sance que Dieu a de l’a­ve­nir, la cause et le prin­cipe des maux, la fin der­nière de l’homme et l’é­ter­nelle féli­ci­té, les ver­tus et les vices, et d’autres points de doc­trine, dont la connais­sance vraie et cer­taine est d’une néces­si­té abso­lue au genre humain.

Au contraire, les pre­miers Pères et Docteurs de l’Église, com­pre­nant très bien que, dans les des­seins de la volon­té divine, le Christ est le res­tau­ra­teur de la science, puis­qu’il est la force et la sagesse de Dieu [26] et qu’en lui sont cachés tous les tré­sors de sagesse et de science [27], entre­prirent de fouiller les livres des anciens phi­lo­sophes, et de com­pa­rer leurs sen­ti­ments avec les doc­trines révé­lées ; par un choix intel­li­gent, ils ado­ptèrent ce qui leur parut chez eux conforme à la véri­té et à la sagesse, et, quant au reste, ils reje­tèrent ce qu’ils ne pou­vaient cor­ri­ger. Car, de même que Dieu, dans son admi­rable Providence, sus­ci­ta pour la défense de l’Église, contre la cruau­té des tyrans, des mar­tyrs héroïques et noble­ment pro­digues de leur vie, ain­si, aux sophistes et aux héré­tiques, il oppo­sa des hommes d’une pro­fonde sagesse qui eussent soin de défendre, même par le secours de la rai­son humaine, le tré­sor des véri­tés révé­lées. Dès le ber­ceau de l’Église, la doc­trine catho­lique ren­con­tra des adver­saires très achar­nés, qui, tour­nant en déri­sion les dogmes et les prin­cipes des chré­tiens, affir­maient qu’il y avait plu­sieurs dieux, que le monde maté­riel n’a ni com­men­ce­ment ni cause, que le cours des choses n’est pas régi par le conseil de la divine Providence, mais qu’il est mû par on ne sait quelle force aveugle et par une fatale néces­si­té. Contre ces fau­teurs de doc­trines insen­sées s’é­le­vèrent à pro­pos des hommes savants, connus sous le nom d’apo­lo­gistes, les­quels, gui­dés par la foi, prou­vèrent, au moyen d’ar­gu­ments emprun­tés au besoin à la sagesse humaine, qu’on ne doit ado­rer qu’un Dieu, doué, au plus haut point, de tous les genres de per­fec­tion, que toutes choses sont sor­ties du néant par sa toute-​puissance, qu’elles sub­sistent par sa sagesse et par elle sont mues et diri­gées cha­cune vers sa fin propre.

Au pre­mier rang de ces apo­lo­gistes, nous ren­con­trons le mar­tyr saint Justin. Après avoir par­cou­ru, comme pour les éprou­ver, les plus célèbres d’entre les écoles grecques, après s’être convain­cu qu’on ne pou­vait pui­ser la véri­té tout entière que dans les doc­trines révé­lées, Justin s’at­ta­cha à ces der­nières de toute l’ar­deur de son âme, les jus­ti­fia des calom­nies dont on les char­geait, les défen­dit auprès des empe­reurs romains avec autant de vigueur que d’a­bon­dance, et mon­tra l’ac­cord qui sou­vent exis­tait entre elles et les idées des phi­lo­sophes païens.

À la même époque, Quadratus et Aristide, Hermias et Athénagore sui­virent avec suc­cès la même voie.- Cette cause sus­ci­ta un défen­seur non moins illustre dans la per­sonne de l’in­vin­cible mar­tyr Irénée, pon­tife de l’Église de Lyon ; en réfu­tant vaillam­ment les opi­nions per­verses appor­tées de l’Orient par les gnos­tiques et dis­sé­mi­nées sur toute l’é­ten­due de l’empire, il expli­qua, par la même occa­sion, comme le dit saint Jérôme, les ori­gines de toutes les héré­sies, et décou­vrit dans les écrits des phi­lo­sophes les sources d’où elles émanaient.

Tout le monde connaît les contro­verses sou­te­nues par Clément d’Alexandrie, au sujet des­quelles saint Jérôme s’é­crie avec admi­ra­tion : Que peut-​on y trou­ver de faible ? Qu’y a‑t-​il qui ne sorte du cœur même de la phi­lo­so­phie ? [28] Clément écri­vit sur une incroyable varié­té de sujets, des choses très utiles, soit pour l’his­toire de la phi­lo­so­phie, soit pour l’art et l’exer­cice de la dia­lec­tique, soit pour éta­blir la concorde entre la foi et la rai­son.- Après lui vient Origène. Cet illustre maître de l’École d’Alexandrie, très ins­truit dans les doc­trines des Grecs et des Orientaux, publia des livres, aus­si nom­breux que savants, d’une mer­veilleuse uti­li­té pour l’in­ter­pré­ta­tion des divines Écritures et l’ex­pli­ca­tion des dogmes sacrés ; bien que ces ouvrages, tels du moins qu’ils nous sont res­tés, ne soient point tout à fait exempts d’er­reurs, ils ren­ferment néan­moins un grand nombre de pen­sées qui ajoutent au tré­sor et aug­mentent la force des véri­tés natu­relles. Aux héré­tiques, Tertullien oppose l’au­to­ri­té des Saintes Lettres ; avec les phi­lo­sophes, il change d’ar­mure, et leur oppose la phi­lo­so­phie ; ces der­niers, il les réfute avec tant d’ha­bi­le­té et d’é­ru­di­tion, qu’il ne craint point de leur jeter à la face ce défi : En fait de science comme en fait de dis­ci­pline, quoi que vous en pen­siez, vous n’êtes pas mes pairs [29].

Arnobe, dans ses livres contre les Gentils, et Lactance, prin­ci­pa­le­ment dans ses Institutions divines, emploient l’un et l’autre au ser­vice de leur zèle une égale élo­quence et une vigueur égale, pour incul­quer aux hommes les dogmes et les pré­ceptes de la sagesse catho­lique ; tou­te­fois, loin de bou­le­ver­ser la phi­lo­so­phie, comme le font les aca­dé­mi­ciens [30], ils se servent pour convaincre, tan­tôt des armes qui leur sont propres, tan­tôt de celles que leur livrent les que­relles intes­tines des phi­lo­sophes [31]. Les écrits que le grand Athanase, et Chrysostome, le prince des ora­teurs, nous ont lais­sés sur l’âme humaine, les divins attri­buts et d’autres ques­tions de sou­ve­raine impor­tance, sont, au juge­ment de tous, d’une telle per­fec­tion qu’il semble impos­sible de rien dési­rer de plus riche et de plus pro­fond. Sans vou­loir pro­lon­ger outre mesure cette série de noms, nous ajou­te­rons cepen­dant aux grands hommes que nous avons nom­més Basile le Grand ain­si que les deux Grégoire. Ils sor­taient d’Athènes, ce domi­cile de tous les arts, où ils s’é­taient pour­vus abon­dam­ment de toutes les res­sources de la phi­lo­so­phie ; et ces tré­sors de science, que cha­cun d’eux avait conquis avec une ardeur si vive, ils les firent ser­vir à la réfu­ta­tion des héré­tiques et à l’en­sei­gne­ment des chrétiens.

Mais la palme semble appar­te­nir entre tous à saint Augustin, ce puis­sant génie qui, péné­tré à fond de toutes les sciences divines et humaines, armé d’une foi sou­ve­raine, d’une doc­trine non moins grande, com­bat­tit sans défaillance toutes les erreurs de son temps. Quel point de la phi­lo­so­phie n’a-​t-​il pas tou­ché, n’a-​t-​il pas appro­fon­di, soit qu’il décou­vrit aux fidèles les plus hauts mys­tères de la foi, tout en les défen­dant contre les assauts furieux de ses adver­saires ; soit que, rédui­sant à néant les fic­tions des Académiciens et des Manichéens, il assit et assu­rât les fon­de­ments de la science humaine, ou recher­chât la rai­son, l’o­ri­gine et la cause des maux sous le poids des­quels l’hu­ma­ni­té gémit ? Avec quelle élé­va­tion, quelle pro­fon­deur, n’a-​t-​il pas trai­té des anges, de l’âme, de l’es­prit humain, de la volon­té et du libre arbitre, de la reli­gion et de la vie bien­heu­reuse, du temps et de l’é­ter­ni­té, et jusque de la nature des corps, sujets aux chan­ge­ments ! Plus tard, en Orient, Jean Damascène, sur les traces de Grégoire de Nazianze, en Occident, Boëce et Anselme, sui­vant les doc­trines d’Augustin, enri­chissent à leur tour le patri­moine de la philosophie.

Ensuite, les Docteurs du moyen âge, connus sous le nom de sco­las­tiques, viennent entre­prendre une œuvre colos­sale : ils recueillent avec soin les riches et abon­dantes mois­sons de doc­trine, répan­dues çà et là dans les œuvres innom­brables des Pères, et en font comme un seul tré­sor, pour l’u­sage et la com­mo­di­té des géné­ra­tions futures.

Et ici, Vénérables Frères, Nous aimons à emprun­ter les paroles par les­quelles Sixte V, Notre pré­dé­ces­seur, homme de pro­fonde sagesse, déve­loppe l’o­ri­gine, le carac­tère et l’ex­cel­lence de la doc­trine sco­las­tique : « Par la divine magni­fi­cence de Celui qui, seul, donne l’es­prit de sagesse et qui, dans le cours des âges et selon les besoins, ne cesse d’en­ri­chir son Église de nou­veaux bien­faits et de la munir de défenses nou­velles, nos ancêtres, hommes de science pro­fonde, inven­tèrent la théo­lo­gie sco­las­tique. Mais ce sont sur­tout deux glo­rieux doc­teurs, l’an­gé­lique saint Thomas et le séra­phique saint Bonaventure, tous deux pro­fes­seurs illustres en cette facul­té… qui, par leur talent incom­pa­rable, leur zèle assi­du, leurs grands tra­vaux et leurs veilles, culti­vèrent cette science, l’en­ri­chirent et la léguèrent à l’a­ve­nir, dis­po­sée dans un ordre par­fait, lar­ge­ment et admi­ra­ble­ment déve­lop­pée. Et certes, la connais­sance et l’ha­bi­tude d’une science aus­si salu­taire, qui découle de la source très féconde des Saintes Écritures, des Souverains Pontifes, des saints Pères et des Conciles, a pu, en tous temps, être d’un très grand secours à l’Église, soit pour la saine intel­li­gence et la véri­table inter­pré­ta­tion des Écritures, soit pour lire et expli­quer les Pères plus sûre­ment et plus uti­le­ment, soit pour démas­quer et réfu­ter les diverses erreurs et les héré­sies ; mais, en ces der­niers jours, qui nous ont ame­né ces temps cri­tiques pré­dits par l’Apôtre et dans les­quels des hommes blas­phé­ma­teurs, orgueilleux, séduc­teurs, pro­gressent dans le mal, errant eux-​mêmes et indui­sant en erreur les autres à coup sûr, pour confir­mer les dogmes de la foi catho­lique et réfu­ter les héré­sies, la science dont nous par­lons est plus que jamais néces­saire. » [32]

Cet éloge, bien qu’il ne paraisse com­prendre que la théo­lo­gie sco­las­tique, s’ap­plique cepen­dant, comme on le voit, à la phi­lo­so­phie elle-​même. En effet, les qua­li­tés émi­nentes qui rendent la théo­lo­gie sco­las­tique si for­mi­dable aux enne­mis de la véri­té, à savoir, ain­si que l’a­joute le même Pontife, « cette cohé­sion étroite et par­faite des effets et des causes, cette symé­trie et cet ordre sem­blables à ceux d’une armée en bataille, ces défi­ni­tions et dis­tinc­tions lumi­neuses, cette soli­di­té d’ar­gu­men­ta­tion et cette sub­ti­li­té de contro­verse, par les­quelles la lumière est sépa­rée des ténèbres, le vrai dis­tin­gué du faux, et les men­songes de l’hé­ré­sie, dépouillées du pres­tige et des fic­tions qui les enve­loppent, sont décou­vertes et mises à nu » [33] ; toutes ces brillantes et admi­rable qua­li­tés, disons-​nous, sont dues uni­que­ment au bon usage de la phi­lo­so­phie, que les doc­teurs sco­las­tiques avaient pris géné­ra­le­ment le soin et la sage cou­tume d’a­dop­ter, même dans les contro­verses théo­lo­giques. En outre, comme le carac­tère propre et dis­tinc­tif des théo­lo­gies sco­las­tiques est d’u­nir entre elles, par le nœud le plus étroit, la science divine et la science humaine, la théo­lo­gie, dans laquelle ils excel­lèrent, n’au­rait cer­tai­ne­ment pu acqué­rir autant d’hon­neur et d’es­time dans l’o­pi­nion des hommes, si ses doc­teurs n’eussent employé qu’une phi­lo­so­phie incom­plète, tron­quée ou superficielle.

Mais entre tous les doc­teurs sco­las­tiques, brille, d’un éclat sans pareil leur prince et maître à tous, Thomas d’Aquin, lequel, ain­si que le remarque Cajetan, pour avoir pro­fon­dé­ment véné­ré les Saints Docteurs qui l’ont pré­cé­dé, a héri­té en quelque sorte de l’in­tel­li­gence de tous [34]. Thomas recueillit leurs doc­trines, comme les membres dis­per­sés d’un même corps ; il les réunit, les clas­sa dans un ordre admi­rable, et les enri­chit tel­le­ment, qu’on le consi­dère lui-​même, à juste titre, comme le défen­seur spé­cial et l’hon­neur de l’Église. – D’un esprit ouvert et péné­trant, d’une mémoire facile et sûre, d’une inté­gri­té par­faite de mœurs, n’ayant d’autre amour que celui de la véri­té, très riche de science tant divine qu’­hu­maine, jus­te­ment com­pa­ré au soleil, il réchauf­fa la terre par le rayon­ne­ment de ses ver­tus, et la rem­plit de la splen­deur de sa doc­trine. Il n’est aucune par­tie de la phi­lo­so­phie qu’il n’ait trai­tée avec autant de péné­tra­tion que de soli­di­té : les lois du rai­son­ne­ment, Dieu et les sub­stances incor­po­relles, l’homme et les autres créa­tures sen­sibles, les actes humains et leurs prin­cipes, font tour à tour l’ob­jet des thèses qu’il sou­tient, dans les­quelles rien ne manque, ni l’a­bon­dante mois­son des recherches, ni l’har­mo­nieuse ordon­nance des par­ties, ni une excel­lente manière de pro­cé­der, ni la soli­di­té des prin­cipes ou la force des argu­ments, ni la clar­té du style ou la pro­prié­té de l’ex­pres­sion, ni la pro­fon­deur et la sou­plesse avec les­quelles il résout les points les plus obscurs.

Ajoutons à cela que l’an­gé­lique doc­teur a consi­dé­ré les conclu­sions phi­lo­so­phiques dans les rai­sons et les prin­cipes mêmes des choses : or, l’é­ten­due de ces pré­misses, et les véri­tés innom­brables qu’elles contiennent en germe, four­nissent aux maîtres des âges pos­té­rieurs une ample matière à des déve­lop­pe­ments utiles, qui se pro­dui­ront en temps oppor­tun. En employant, comme il le fait, ce même pro­cé­dé dans la réfu­ta­tion des erreurs, le grand doc­teur est arri­vé à ce double résul­tat, de repous­ser à lui seul toutes les erreurs des temps anté­rieurs, et de four­nir des armes invin­cibles pour dis­si­per celles qui ne man­que­ront pas de sur­gir dans l’a­ve­nir.- De plus, en même temps qu’il dis­tingue par­fai­te­ment, ain­si qu’il convient, la rai­son d’a­vec la foi, il les unit toutes deux par les liens d’une mutuelle ami­tié : il conserve ain­si à cha­cune ses droits, il sau­ve­garde sa digni­té, de telle sorte que la rai­son, por­tée sur les ailes de saint Thomas, jus­qu’au faîte de l’in­tel­li­gence humaine, ne peut guère mon­ter plus haut, et que la foi peut à peine espé­rer de la rai­son des secours plus nom­breux ou plus puis­sants que ceux que saint Thomas lui a fournis.

C’est pour­quoi, sur­tout dans les siècles pré­cé­dents, des hommes du plus grand renom en théo­lo­gie comme en phi­lo­so­phie, après avoir recher­ché avec une incroyable avi­di­té les œuvres immor­telles du grand doc­teur, se sont livrés tout entier, Nous ne dirons pas à culti­ver son angé­lique sagesse, mais à s’en péné­trer et à s’en nourrir.

On sait que presque tous les fon­da­teurs et légis­la­teurs des Ordres reli­gieux ont ordon­né à leurs frères d’é­tu­dier la doc­trine de saint Thomas et de s’y atta­cher reli­gieu­se­ment, et qu’ils ont pour­vu d’a­vance à ce qu’il ne fût per­mis à aucun d’eux de s’é­car­ter impu­né­ment, pas même sur le moindre point, des ves­tiges d’un si grand homme : sans par­ler de la famille domi­ni­caine, qui reven­dique cet illustre maître comme une gloire lui appar­te­nant, les Bénédictins, les Carmes, les Augustins, la Société de Jésus et plu­sieurs autres Ordres reli­gieux sont sou­mis à cette loi, ain­si qu’en témoignent leurs sta­tuts respectifs.

Et, ici, c’est avec un extrême plai­sir que l’es­prit se reporte à ces écoles et ces aca­dé­mies célèbres et jadis si flo­ris­santes de Paris, de Salamanque, d’Alsace, de Douai, de Toulouse, de Louvain, de Padoue, de Bologne, de Naples, de Coïmbre, et d’autres en grand nombre. Personne ne l’i­gnore : la gloire de ces aca­dé­mies crût, en quelque sorte, avec le temps, et les consul­ta­tions qu’on leur deman­dait, dans les affaires les plus impor­tantes, jouirent par­tout d’une grande auto­ri­té. Or, on sait aus­si que, dans ces nobles asiles de la sagesse humaine, saint Thomas régnait en prince, comme dans son propre empire, et que tous les esprits, tant des maîtres que des audi­teurs, se repo­saient uni­que­ment, et dans une admi­rable concorde, sur l’en­sei­gne­ment et l’au­to­ri­té du doc­teur angélique.

Il y a plus encore : les Pontifes romains, nos pré­dé­ces­seurs, ont hono­ré la sagesse de Thomas d’Aquin de remar­quables éloges et des plus glo­rieux suffrages.

Clément VI, Nicolas V, Benoît XIII, d’autres encore témoignent de l’é­clat que son admi­rable doc­trine donne à l’Église uni­ver­selle. Saint Pie V recon­naît que cette même doc­trine confond, ter­rasse et dis­sipe les héré­sies, et que chaque jour elle délivre le monde entier de funestes erreurs ; d’autres, avec Clément XII, affirment que des biens abon­dants ont décou­lé de ses écrits sur l’Église uni­ver­selle, et qu’on lui doit à lui-​même les hon­neurs et le culte que l’Église rend à ses plus grands doc­teurs, Grégoire, Ambroise, Augustin et Jérôme ; d’autres enfin ne crurent pas trop faire en pro­po­sant saint Thomas aux aca­dé­mies et aux grandes écoles, comme un modèle et un maître qu’elles pou­vaient suivre sans crainte d’er­reur. Et, à ce pro­pos, les paroles du bien­heu­reux Urbain V à l’a­ca­dé­mie de Toulouse méritent d’être rap­pe­lées ici : « Nous vou­lons et, par la teneur des pré­sentes, Nous vous enjoi­gnons de suivre la doc­trine du bien­heu­reux Thomas, comme étant véri­dique et catho­lique, et de vous appli­quer de toutes vos forces à la déve­lop­per [35]. » À l’exemple d’Urbain V, Innocent XII impose les mêmes pres­crip­tions à l’u­ni­ver­si­té de Louvain, et Benoît XIV au col­lège dio­ny­sien de Grenade. Pour cou­ron­ner ces juge­ments por­tés par les Pontifes suprêmes sur saint Thomas d’Aquin, Nous ajou­tons ce témoi­gnage d’Innocent VI : « La doc­trine de saint Thomas a, plus que toutes les autres, le droit canon excep­té, l’a­van­tage de la pro­prié­té des termes, de la mesure dans l’ex­pres­sion, de la véri­té des pro­po­si­tions, de telle sorte que ceux qui la pos­sèdent ne sont jamais sur­pris hors du sen­tier de la véri­té, et que qui­conque l’a com­bat­tue a tou­jours été sus­pect d’er­reur » [36].

À leur tour, les conciles œcu­mé­niques dans les­quels brille la fleur de la sagesse cueillie de toute la terre, se sont appli­qués en tout temps à rendre à Thomas d’Aquin un hom­mage par­ti­cu­lier. Dans les conciles de Lyon, de Vienne, de Florence, du Vatican, on eût cru voir saint Thomas prendre part, pré­si­der même, en quelque sorte, aux décrets des Pères, et com­battre, avec une vigueur indomp­table et avec le plus heu­reux suc­cès, les erreurs des Grecs, des héré­tiques et des ratio­na­listes. Mais le plus grand hon­neur ren­du à saint Thomas, réser­vé à lui seul, et qu’il ne par­ta­gea avec aucun des doc­teurs catho­liques, lui vint des Pères du concile de Trente : ils vou­lurent qu’au milieu de la sainte assem­blée, avec le livre des divines Écritures et des décrets des Pontifes suprêmes, sur l’au­tel même, la Somme de Thomas d’Aquin fût dépo­sée ouverte, pour qu’on pût y pui­ser des conseils, des rai­sons, des oracles.

Enfin, une der­nière palme semble avoir été réser­vée à cet homme incom­pa­rable : il a su arra­cher aux enne­mis eux-​mêmes du nom catho­lique le tri­but de leurs hom­mages, de leurs éloges, de leur admi­ra­tion. On le sait, en effet : par les chefs des par­tis héré­tiques, on en a vu décla­rer hau­te­ment, qu’une fois la doc­trine de saint Thomas d’Aquin sup­pri­mée, ils se fai­saient forts d’en­ga­ger une lutte vic­to­rieuse avec tous les doc­teurs catho­liques, et d’a­néan­tir l’Église [37].- Vaine espé­rance, sans doute, mais le témoi­gnage n’est point vain.

Pour ces faits et ces motifs, Vénérables Frères, toutes les fois que Nous consi­dé­rons la bon­té, la force et les remar­quables avan­tages de cet ensei­gne­ment phi­lo­so­phique, tant aimé de Nos Pères, Nous jugeons que ç’a été une témé­ri­té de n’a­voir conti­nué, ni en tous temps, ni en tous lieux, à lui rendre l’hon­neur qu’il mérite : d’au­tant plus que la phi­lo­so­phie sco­las­tique a en sa faveur et un long usage, et l’ap­pro­ba­tion d’hommes émi­nents, et, ce qui est capi­tal, le suf­frage de l’Église. À la place de la doc­trine ancienne, un nou­veau genre de la phi­lo­so­phie s’est intro­duit çà et là, et n’a point por­té les fruits dési­rables et salu­taires que l’Église et la socié­té civile elle-​même eussent sou­hai­tés. Sous l’im­pul­sion des nova­teurs du XVIe siècle, on se prit à phi­lo­so­pher sans aucun égard pour la foi et l’on s’ac­cor­da mutuel­le­ment pleine licence de lais­ser aller sa pen­sée selon son caprice et son génie. Il en résul­ta tout natu­rel­le­ment que les sys­tèmes de phi­lo­so­phie se mul­ti­plièrent outre mesure, et que des opi­nions diverses, contra­dic­toires, se firent jour, même sur les objets les plus impor­tants des connais­sances humaines. De la mul­ti­tude des opi­nions on arri­va faci­le­ment aux hési­ta­tions et au doute : or, du doute à l’er­reur, qui ne le voit ? la chute est facile.

Les hommes se lais­sant volon­tiers entraî­ner par l’exemple, cette pas­sion de la nou­veau­té parut avoir enva­hi, en cer­tains pays, l’es­prit des phi­lo­sophes. Dédaignant le patri­moine de la sagesse antique, ils aimèrent mieux édi­fier à neuf qu’ac­croître et per­fec­tion­ner le vieil édi­fice, pro­jet certes peu pru­dent, et qui ne s’exé­cu­ta qu’au grand détri­ment des sciences. En effet, ces sys­tèmes mul­tiples, appuyés uni­que­ment sur l’au­to­ri­té et le juge­ment de chaque maître par­ti­cu­lier, n’ont qu’une base mobile, et, par consé­quent, au lieu d’une science sûre, stable et robuste, comme était l’an­cienne, ne peuvent pro­duire qu’une phi­lo­so­phie bran­lante et sans consis­tance. Si donc il arrive par­fois à cette phi­lo­so­phie de se trou­ver à peine en force pour résis­ter aux assauts de l’en­ne­mi, elle ne doit s’im­pu­ter qu’à elle-​même la cause et la faute de sa faiblesse.

En disant cela, Nous n’en­ten­dons certes pas improu­ver ces savants ingé­nieux qui emploient à la culture de la phi­lo­so­phie leur talent, leur éru­di­tion, ain­si que les richesses des inven­tions nou­velles. Nous le com­pre­nons par­fai­te­ment : tous ces élé­ments concourent au pro­grès de la science. Mais il faut se gar­der, avec le plus grand soin, de faire de ce talent et de cette éru­di­tion le seul ou même le prin­ci­pal objet de son appli­ca­tion. On doit en juger de même pour la théo­lo­gie : il est bon de lui appor­ter le secours et la lumière d’une éru­di­tion variée ; mais est-​il abso­lu­ment néces­saire de la trai­ter à la manière grave des sco­las­tiques, afin que, grâce aux forces réunies de la révé­la­tion et de la rai­son, elle ne cesse d’être le bou­le­vard inex­pug­nable de la foi [38] ?

C’est donc par une heu­reuse ins­pi­ra­tion que des amis, en cer­tain nombre, des sciences phi­lo­so­phiques, dési­rant, dans ces der­nières années, en entre­prendre la res­tau­ra­tion d’une manière effi­cace, se sont appli­qués et s’ap­pliquent encore à remettre en vigueur l’ad­mi­rable doc­trine de saint Thomas d’Aquin, et à rendre à cet ensei­gne­ment son ancien lustre. Animés d’un même esprit, plu­sieurs membres de Votre Ordre, Vénérables Frères, sont entrés avec ardeur dans la même voie. Cela a cau­sé à Notre âme la plus grande joie. Nous les en louons vive­ment et Nous les exhor­tons à per­sé­vé­rer dans cette noble entre­prise ; quant aux autres, Nous les aver­tis­sons tous que rien ne Nous est plus à cœur, et que Nous ne sou­hai­tons rien tant que les voir four­nir lar­ge­ment et copieu­se­ment à la jeu­nesse stu­dieuse les eaux très pures de la sagesse, telles que le doc­teur angé­lique les répand en flots pres­sés et intarissables.

Plusieurs motifs pro­voquent en Nous cet ardent désir : En pre­mier lieu, comme à notre époque la foi chré­tienne est jour­nel­le­ment en butte aux manœuvres et aux ruses d’une cer­taine fausse sagesse, il faut que tous les jeunes gens, ceux par­ti­cu­liè­re­ment dont l’é­du­ca­tion est l’es­poir de l’Église, soient nour­ris d’une doc­trine sub­stan­tielle et forte, afin que, pleins de vigueur et revê­tus d’une armure com­plète, ils s’ha­bi­tuent de bonne heure à défendre la reli­gion avec vaillance et sagesse, prêts, selon l’a­ver­tis­se­ment de l’Apôtre, à rendre rai­son à qui­conque le demande, de l’es­pé­rance qui est en nous [39] ; ain­si qu’à exhor­ter, dans une doc­trine saine, et à convaincre ceux qui y contre­disent [40]. Ensuite, un grand nombre de ceux qui, éloi­gnés de la foi, haïssent les prin­cipes catho­liques, pré­tendent ne connaître d’autre maître et d’autre guide que la raison.

Pour les gué­rir et les rame­ner à la grâce en même temps qu’à la foi catho­lique, après le secours sur­na­tu­rel de Dieu, Nous ne voyons rien de plus oppor­tun que la forte doc­trine des Pères et des sco­las­tiques, les­quels, ain­si que Nous l’a­vons dit, mettent sous les yeux les fon­de­ments inébran­lables de la foi, sa divine ori­gine, sa véri­té cer­taine, ses motifs de per­sua­sion, les bien­faits qu’elle pro­cure au genre humain, son par­fait accord avec la rai­son, et tout cela, avec plus de force et d’é­vi­dence qu’il n’en faut pour flé­chir les esprits les plus rebelles et les plus obstinés.

L’immense péril dans lequel la conta­gion des fausses opi­nions a jeté la famille et la socié­té civile est pour nous tous évident. Certes, l’une et l’autre joui­raient d’une paix plus par­faite et d’une sécu­ri­té plus grande si, dans les aca­dé­mies et les écoles, on don­nait une doc­trine plus saine et plus conforme à l’en­sei­gne­ment de l’Église, une doc­trine telle qu’on la trouve dans les œuvres de Thomas d’Aquin. Ce que saint Thomas nous enseigne sur la vraie nature de la liber­té, qui de nos temps, dégé­nère en licence, sur la divine ori­gine de toute auto­ri­té, sur les lois et leur puis­sance, sur le gou­ver­ne­ment pater­nel et juste des sou­ve­rains, sur l’o­béis­sance due aux puis­sances plus éle­vées, sur la cha­ri­té mutuelle qui doit régner entre tous les hommes ; ce qu’il nous dit sur ces sujets et autres du même genre, a une force immense, invin­cible, pour ren­ver­ser tous ces prin­cipes du droit nou­veau, pleins de dan­gers, on le sait, pour le bon ordre et le salut public. Enfin, toutes les sciences humaines ont droit à espé­rer un pro­grès réel et doivent se pro­mettre un secours effi­cace de la res­tau­ra­tion, que Nous venons de pro­po­ser, des sciences phi­lo­so­phiques. En effet, les beaux-​arts demandent à la phi­lo­so­phie, comme à la science modé­ra­trice, leurs règles et leur méthode, et puisent chez elle, comme à une source com­mune de vie, l’es­prit qui les anime. Les faits et l’ex­pé­rience constante nous le font voir : les arts libé­raux ont été sur­tout flo­ris­sants lorsque la phi­lo­so­phie conser­vait sa gloire et sa sagesse ; au contraire, ils ont lan­gui, négli­gés et presque oubliés, quand la phi­lo­so­phie a bais­sé et s’est embar­ras­sée d’er­reurs ou d’inepties.

Aussi, les sciences phy­siques elles-​mêmes, si appré­ciées à cette heure, et qui, illus­trées de tant de décou­vertes, pro­voquent de toute part une admi­ra­tion sans bornes, ces sciences, loin d’y perdre, gagne­raient sin­gu­liè­re­ment à une res­tau­ra­tion de l’an­cienne phi­lo­so­phie. Ce n’est point assez pour fécon­der leur étude et assu­rer leur avan­ce­ment, que de se bor­ner à l’ob­ser­va­tion des faits et à la contem­pla­tion de la nature ; mais les faits consta­tés, il faut s’é­le­ver plus haut, et s’ap­pli­quer avec soin à recon­naître la nature des choses cor­po­relles et à recher­cher les lois aux­quelles elles obéissent, ain­si que les prin­cipes d’où elles découlent et l’ordre qu’elles ont entre elles, et l’u­ni­té dans leur varié­té, et leur mutuelle affi­ni­té dans la diver­si­té. On ne peut s’i­ma­gi­ner com­bien la phi­lo­so­phie sco­las­tique, sage­ment ensei­gnée, appor­te­rait à ces recherches de force, de lumière et de secours.

À ce pro­pos, il importe de pré­mu­nir les esprits contre la sou­ve­raine injus­tice que l’on fait à cette phi­lo­so­phie, en l’ac­cu­sant de mettre obs­tacle au pro­grès et au déve­lop­pe­ment des sciences natu­relles. Comme les sco­las­tiques, sui­vant en cela les sen­ti­ments des saints Pères, enseignent à chaque pas, dans l’an­thro­po­lo­gie, que l’in­tel­li­gence ne peut s’é­le­ver que par les choses sen­sibles à la connais­sance des êtres incor­po­rels et imma­té­riels, ils ont com­pris d’eux-​mêmes l’u­ti­li­té pour le phi­lo­sophe de son­der atten­ti­ve­ment les secrets de la nature, et d’employer un long temps à l’é­tude assi­due des choses phy­siques. C’est, en effet, ce qu’ils firent.

Saint Thomas, le bien­heu­reux Albert le Grand, et d’autres princes de la sco­las­tique, ne s’ab­sor­bèrent pas tel­le­ment dans la contem­pla­tion de la phi­lo­so­phie, qu’ils n’aient aus­si appor­té un grand soin à la connais­sance des choses natu­relles ; bien plus, dans cet ordre de connais­sances, il est plus d’une de leurs affir­ma­tions, plus d’un de leurs prin­cipes, que les maîtres actuels approuvent, et dont ils recon­naissent la jus­tesse. En outre, à notre époque même, plu­sieurs illustres maîtres des sciences phy­siques attestent publi­que­ment et ouver­te­ment que, entre les conclu­sions admises et cer­taines de la phy­sique moderne et les prin­cipes phi­lo­so­phiques de l’é­cole, il n’existe en réa­li­té aucune contradiction.

Nous donc, tout en pro­cla­mant qu’il faut rece­voir de bonne grâce et avec recon­nais­sance toute pen­sée sage, toute inven­tion heu­reuse, toute décou­verte utile, de quelque part qu’elles viennent, Nous Vous exhor­tons, Vénérables Frères, de la manière la plus pres­sante, et cela pour la défense et l’hon­neur de la foi catho­lique, pour le bien de la socié­té, pour l’a­van­ce­ment de toutes les sciences, à remettre en vigueur et à pro­pa­ger le plus pos­sible la pré­cieuse doc­trine de saint Thomas. Nous disons la doc­trine de saint Thomas, car s’il se ren­contre dans les doc­teurs sco­las­tiques quelque ques­tion trop sub­tile, quelque affir­ma­tion incon­si­dé­rée, ou quelque chose qui ne s’ac­corde pas avec les doc­trines éprou­vées des âges pos­té­rieurs, qui soit dénué, en un mot, de toute valeur, Nous n’en­ten­dons nul­le­ment le pro­po­ser à l’i­mi­ta­tion de notre siècle. Du reste, que des maîtres, dési­gnés par Votre choix éclai­ré, s’ap­pliquent à faire péné­trer dans l’es­prit de leurs dis­ciples la doc­trine de saint Thomas d’Aquin, et qu’ils aient soin de faire res­sor­tir com­bien celle-​ci l’emporte sur toutes les autres en soli­di­té et en excel­lence. Que les aca­dé­mies, que Vous avez ins­ti­tuées ou que Vous ins­ti­tue­rez par la suite, expliquent cette doc­trine, la défendent et l’emploient pour la réfu­ta­tion des erreurs domi­nantes. Mais, pour évi­ter qu’on ne boive une eau sup­po­sée pour la véri­table, une eau bour­beuse pour celle qui est pure, veillez à ce que la sagesse de saint Thomas soit pui­sée à ses propres sources, ou du moins à ces ruis­seaux qui, sor­tis de la source même, coulent encore purs et lim­pides, au témoi­gnage assu­ré et una­nime des doc­teurs : de ceux, au contraire, qu’on pré­tend déri­vés de la source, mais qui, en réa­li­té, se sont gon­flés d’eaux étran­gères et insa­lubres, écartez-​en avec soin l’es­prit des adolescents.

Mais, Nous le savons, tous Nos efforts seront vains, si Notre com­mune entre­prise, Vénérables Frères, n’est secon­dée par Celui qui s’ap­pelle le Dieu des sciences dans les divines Écritures [41], les­quelles Nous aver­tissent éga­le­ment que « tout bien excellent et tout don par­fait vient d’en haut, des­cen­dant du Père des lumières » [42]. Et encore : « Si quel­qu’un a besoin de la sagesse, qu’il la demande à Dieu, lequel donne à tous avec abon­dance et ne reproche pas ses dons, et elle lui sera don­née » [43]. En cela aus­si, sui­vons l’exemple du doc­teur angé­lique, qui ne s’a­don­nait jamais à l’é­tude ou à la com­po­si­tion avant de s’être, par la prière, ren­du Dieu pro­pice, et qui avouait avec can­deur que tout ce qu’il savait, il le devait moins à son étude et à son propre tra­vail qu’à l’illu­mi­na­tion divine.

Adressons donc au Seigneur d’humbles et una­nimes prières, afin qu’il répande sur les fils de son Église l’es­prit de science et d’in­tel­li­gence, et qu’il ouvre leur rai­son à la lumière de la sagesse. Et, pour obte­nir en plus grande abon­dance les fruits de la divine bon­té, faites inter­ve­nir auprès de Dieu le très puis­sant secours de la Bienheureuse Vierge Marie, qui est appe­lée le Siège de la sagesse ; recou­rez en même temps à l’in­ter­ces­sion de saint Joseph, le très pur époux de la Vierge, ain­si qu’à celle des grands apôtres Pierre et Paul, qui renou­ve­lèrent par la véri­té la terre infec­tée de la conta­gion de l’er­reur, et la rem­plirent des splen­deurs de la céleste sagesse.

Enfin, sou­te­nu par l’es­poir du secours divin et confiant en Votre zèle pas­to­ral, Nous Vous don­nons à tous, Vénérables Frères, du fond de Notre cœur, ain­si qu’à Votre cler­gé et au peuple com­mis à la sol­li­ci­tude de cha­cun de Vous, la béné­dic­tion apos­to­lique, comme un gage des dons célestes et en témoi­gnage de Notre par­ti­cu­lière bienveillance.

Donné à Rome, près Saint-​Pierre, le 4e jour d’août de l’an 1879, de Notre Pontificat l’an II.

LÉON XIII, Pape.

Notes de bas de page

  1. Matth. XXVIII, 19.[]
  2. Coloss., II, 8.[]
  3. I Cor. II, 4.[]
  4. De Trinit. lib. XIV. c. 1.[]
  5. Clem. Alexandr., Strom. lib. I. c. 16 ; lib. VIII. c. 3.[]
  6. Orig. ad Gregor. Thaum.[]
  7. Clem. Alex., Strom. lib. I. c. 5.[]
  8. Rom. I, 20. []
  9. Ibid. II, 14–15. []
  10. Orat. Paneg. []
  11. Vit. Moys. []
  12. Carm. I. lamb. 3. []
  13. Epist. ad Magn. []
  14. De doc­tr. Christ. lib. II, c. 40. []
  15. Sap. XIII, I. []
  16. Ibid. 5. []
  17. II. Petr. I, 16. []
  18. Const. dogm. de Fide cath., cap. 3. []
  19. Constit. cit., cap. 4. []
  20. Ibid. []
  21. Strom. lib. I, c. 20. []
  22. Epist. ad Magn. []
  23. Bulla Apostolici regi­mi­nis. []
  24. Epist. CXLIII al. 7 ad Marcellin, n. 7. []
  25. Constit. dogm. de Fide cath. cap. 4. []
  26. I. Cor. I, 24. []
  27. Coloss. II, 3. []
  28. Epist. ad Magn. []
  29. Loc. cit. []
  30. Apologet. § 46. []
  31. De Opif. Dei, cap. 21. []
  32. Bulla Triumphantis, an. 1558. []
  33. In 2am 2ae q. 148, a, 4, in finem. []
  34. In 2am 2ae q. 148, a, 4, in finem. []
  35. Cons. V. ad can­cell. Univ. Tolos., 1368. []
  36. Sermo de S. Thoma. []
  37. Beza-​Bucerus. []
  38. Sixtus, V, Bulla. cit. []
  39. I, Pet. III, 15. []
  40. Tit. l, 9. []
  41. Reg., 1, n, 3. []
  42. Jac., 1, 17.[]
  43. Ibid., I, 5.[]
fraternité sainte pie X
4 août 1880
Proclamant Saint Thomas d'Aquin patron des écoles catholiques
  • Léon XIII