Pie XII

260ᵉ pape ; de 1939 à 1958

24 décembre 1955

Message de Noël 1955

Questions sociales et nécessaire intégration et stabilité de toute vie dans le Christ

Table des matières

La joie intime de Noël.

Tout prêt à accueillir la ten­dresse et la joie que la nais­sance du Rédempteur répan­dra encore une fois dans les cœurs des croyants. Nous dési­rons vous expri­mer, chers fils et filles de la chré­tien­té, ain­si qu’à tous les hommes indis­tinc­te­ment, Nos vœux pater­nels, pui­sant le sujet de Notre dis­cours comme les années pas­sées, dans l’i­né­pui­sable mys­tère de lumière et de grâce qui durant la sainte Nuit de Bethléem fit res­plen­dir autour de la crèche du divin Enfant une lumière dont l’é­clat ne s’étein­dra jamais, tant que réson­ne­ront sur la terre, les pas dou­lou­reux de ceux qui cherchent par­mi les épines, le sen­tier de la vraie vie.

Combien Nous vou­drions que tous les hommes, dis­per­sés sur les conti­nents, dans les villes, les bourgs, les val­lées, les déserts, les steppes, les éten­dues gla­cées, sur les mers, sur le globe tout entier, écoutent de nou­veau, comme adres­sée à cha­cun d’eux en par­ti­cu­lier, la voix de l’Ange annon­çant le mys­tère de la gran­deur divine et de l’a­mour infi­ni, qui mit le terme à un pas­sé de ténèbres et de condam­na­tion pour inau­gu­rer le règne de la véri­té et du salut ! « Ne crai­gnez pas, car voi­ci que je vous annonce une grande joie, qui sera celle de tout le peuple : aujourd’­hui, dans la cité de David, un Sauveur vous est né, qui est le Christ Seigneur » (Luc, II, 10–11).

Nous vou­drions que, à l’é­gal des simples ber­gers qui accueil­lirent, les pre­miers, dans une ado­ra­tion silen­cieuse, le mes­sage de salut, les hommes d’au­jourd’­hui fussent sub­ju­gués et sai­sis du même éton­ne­ment qui étouffe toute parole humaine et incline l’es­prit à la même ado­ra­tion quand une majes­té sublime se révèle à leurs yeux : celle de Dieu incarné.

I. Attitude de l’homme moderne en face de Noël

a) Les admirateurs de la puissance humaine extérieure.

On peut cepen­dant se deman­der avec inquié­tude si l’homme moderne est encore dis­po­sé à se lais­ser impres­sion­ner par une telle gran­deur sur­na­tu­relle et péné­trer par la joie intime qui s’en dégage : cet homme, comme convain­cu que sa puis­sance s’est accrue, enclin à mesu­rer sa propre sta­ture d’a­près la force de ses ins­tru­ments, de ses orga­ni­sa­tions, de ses armes, de la pré­ci­sion de ses cal­culs, du nombre de ses pro­duits, de la dis­tance à laquelle peuvent atteindre sa parole, son regard, son influence ; cet homme qui parle désor­mais avec orgueil d’un âge de bien-​être facile, comme si cela était à por­tée de sa main ; qui ose tout, comme s’il était sûr de soi et de son ave­nir, pous­sé qu’il est par une har­diesse incoer­cible à arra­cher à la nature son der­nier secret, à en plier les forces à sa volon­té, dési­reux de péné­trer par sa pré­sence phy­sique elle-​même jusque dans les espaces interplanétaires.

En véri­té, l’homme moderne, pré­ci­sé­ment parce qu’il est en pos­ses­sion de tout ce que l’es­prit et le tra­vail humain ont pro­duit dans le cours des temps, devrait recon­naître encore mieux la dis­tance infi­nie qui sépare son œuvre immé­diate de celle du Dieu sans limites.

Mais la réa­li­té est bien dif­fé­rente, car les fausses ou étroites visions du monde et de la vie accep­tées par les hommes mo­dernes non seule­ment les empêchent de tirer des œuvres de Dieu, et en par­ti­cu­lier de l’Incarnation du Verbe, un sen­ti­ment d’ad­mi­ra­tion et de joie, mais elles leur enlèvent encore la facul­té d’en recon­naître l’in­dis­pen­sable fon­de­ment, celui qui donne consis­tance et har­mo­nie aux œuvres humaines. Beaucoup en effet se laissent en quelque sorte éblouir par la splen­deur limi­tée qui se dégage de celles-​ci, sourds à l’ap­pel secret qui invite à en cher­cher la source et le cou­ron­ne­ment en dehors et au-​dessus du monde de la science et de la technique.

A la res­sem­blance des construc­teurs de la tour de Babel, ils rêvent d’une incon­sis­tante « divi­ni­sa­tion de l’homme », bon­ne et suf­fi­sante pour toute exi­gence de la vie phy­sique et spi­rituelle. L’Incarnation de Dieu et son « habi­ta­tion par­mi nous » (Jean, I, 14,) ne sus­citent en eux aucun inté­rêt pro­fond, aucune féconde émotion.

Noël n’a pour eux d’autre conte­nu et d’autre lan­gage que ceux qu’un ber­ceau peut expri­mer : sen­ti­ments plus ou moins vifs, mais seule­ment humains, quand du moins ils ne sont pas domi­nés par des cou­tumes mon­daines et tapa­geuses qui pro­fanent même la simple valeur esthé­tique et fami­liale que Noël fait rayon­ner comme un reflet loin­tain de la gran­deur de son mystère.

b) Les chercheurs d’une fausse vie intérieure.

D’autres au contraire arrivent, par des voies oppo­sées, à la més­es­time des œuvres de Dieu, se fer­mant ain­si l’ac­cès aux joies secrètes de Noël. Instruits par la dure expé­rience des deux der­nières dizaines d’an­nées, qui ont, comme ils disent, mani­festé sous des appa­rences humaines la bru­ta­li­té de la socié­té ac­tuelle, ils dénoncent âpre­ment le lustre exté­rieur de sa façade, refusent tout cré­dit à l’homme et à ses œuvres, et ne cachent pas le pro­fond dégoût que leur cause son exal­ta­tion sans limite. C’est pour­quoi ils sou­haitent que l’homme renonce à son fébrile dyna­misme exté­rieur, sur­tout tech­nique, qu’il se ren­ferme en soi-​même, où il trou­ve­ra la richesse d’une vie inté­rieure toute sienne, exclu­si­ve­ment humaine, capable de satis­faire toute exi­gence possible.

Cette inté­rio­ri­té tout humaine est cepen­dant inca­pable de tenir la pro­messe qu’on lui attri­bue, à savoir de cor­res­pondre à l’exi­gence totale de l’homme. Elle est plu­tôt une soli­tude dédai­gneuse, comme déses­pé­rée, sug­gé­rée par la crainte et par l’in­ca­pa­ci­té de se don­ner un ordre exté­rieur, et n’a rien de com­mun avec la véri­table inté­rio­ri­té com­plète, dyna­mique et féconde.

En celle-​ci, en effet, l’homme n’est pas seul, mais vit avec le Christ, en par­tage les pen­sées et l’ac­tion, se tenant près de Lui en ami, en dis­ciple et pour ain­si dire en col­la­bo­ra­teur ; il est pous­sé par Lui et sou­te­nu dans l’af­fron­te­ment du monde exté­rieur selon les normes divines, car c’est Lui « le pas­teur et le gar­dien de nos âmes » (I, Pierre, II, 25).

c) Les indifférents et les insensibles.

Entre ces deux groupes que leur concep­tion erro­née de l’homme et de la vie sous­trait à l’in­fluence déter­mi­nante et sa­lutaire du Dieu incar­né, se trouve la foule de ceux qui n’éprou­vent pas d’or­gueil à la vue de la splen­deur exté­rieure de l’hu­manité actuelle et qui n’en­tendent pas non plus se reti­rer en eux-​mêmes pour vivre seule­ment de ce que peut four­nir l’es­prit. Ce sont ceux qui se disent satis­faits s’ils réus­sissent à vivre dans l’ins­tant, ne voyant et ne dési­rant rien d’autre que l’as­su­rance de la plus grande dis­po­ni­bi­li­té pos­sible des biens exté­rieurs et de n’a­voir à redou­ter, dans l’ins­tant sui­vant, aucune dimi­nu­tion de leur niveau de vie. Ni la gran­deur de Dieu, ni la digni­té de l’homme, mer­veilleu­se­ment et visi­ble­ment exal­tées toutes deux dans le mys­tère de Noël, n’im­pres­sionnent ces esprits misé­rables, deve­nus insen­sibles et inca­pables de don­ner un sens à leur vie.

Ignorant ou ayant reje­té de la sorte la pré­sence de Dieu incar­né, l’homme moderne a construit un monde dans lequel les mer­veilles se confondent avec les misères, plein d’incohé­rences, comme une voie sans issue, ou comme une mai­son pour­vue de tout, mais qui, faute de toit, ne peut don­ner la sécu­ri­té dési­rée à ses habi­tants. Dans cer­taines nations en effet, mal­gré l’é­norme déve­lop­pe­ment du pro­grès exté­rieur, et bien que l’entre­tien maté­riel soit assu­ré à toutes les classes sociales, cir­cule et s’é­tend un sen­ti­ment d’in­dé­fi­nis­sable malaise, une attente anxieuse de quelque chose qui doit arri­ver. Ici revient à l’es­prit l’at­tente des simples ber­gers des cam­pagnes de Bethléem, dont la sen­si­bi­li­té et la promp­ti­tude peuvent ensei­gner aux hommes orgueilleux du ving­tième siècle où il faut cher­cher ce qui manque : « Allons à Bethléem, disent-​ils, et voyons ce qui est arri­vé et que le Seigneur nous a fait connaître » (Luc, II, 15). L’événement acquis à l’his­toire depuis déjà deux mille ans, mais dont la véri­té et l’in­fluence doivent reprendre leur place dans les consciences, c’est la venue de Dieu dans sa mai­son et sa pro­prié­té (Jean, I, 11). Désormais l’hu­ma­ni­té ne peut impuné­ment repous­ser et oublier la venue et l’ha­bi­ta­tion de Dieu sur la terre, parce que, dans l’é­co­no­mie de la Providence, celle-​ci est essen­tielle à l’é­ta­blis­se­ment de l’ordre et de l’har­mo­nie entre l’homme et ses biens, entre ceux-​ci et Dieu. L’Apôtre saint Paul décri­vit la tota­li­té de cet ordre en une syn­thèse admi­rable : « Tout est à vous, et vous, vous êtes au Christ, et le Christ est à Dieu » (I Cor., III, 23). Qui vou­drait lais­ser tom­ber de cette ordon­nance indes­truc­tible Dieu et le Christ, et ne rete­nir des paroles de l’Apôtre que le droit de l’homme sur les choses, pro­vo­que­rait une bri­sure essen­tielle dans le des­sein du Créateur.

Saint Paul lui-​même insis­te­rait et dirait : « Que per­sonne ne se glo­ri­fie dans les hommes » (I Cor., III, 21). Qui ne voit com­bien cet aver­tis­se­ment est actuel pour les hommes de notre temps, si orgueilleux de leurs inven­teurs et décou­vreurs, les­quels ne souffrent plus comme autre­fois l’é­preuve de l’i­so­le­ment, mais occupent au contraire l’i­ma­gi­na­tion des foules et même l’atten­tion vigi­lante des hommes d’Etat ? Autre chose cepen­dant est de leur accor­der l’hon­neur qui leur est dû, autre chose d’at­tendre d’eux et de leurs décou­vertes la solu­tion du pro­blème fonda­mental de la vie. En consé­quence, la richesse et les oeuvres, les pro­jets et les inven­tions, fier­té et tour­ment de l’âge moderne, doivent être consi­dé­rés par rap­port à l’homme, image de Dieu.

Si donc ce que l’on appelle pro­grès n’est pas conci­liable avec les lois divines pré­si­dant à l’ordre du monde, ce n’est certaine­ment pas un bien, ni un pro­grès, mais un che­min qui conduit à la ruine. Ni l’art per­fec­tion­né de l’or­ga­ni­sa­tion, ni les méthodes les plus pous­sées du cal­cul ne pré­ser­ve­raient de la conclu­sion iné­luc­table, car ils ne sont pas capables de créer en l’homme une assu­rance intime, et encore moins d’en tenir lieu.

II. Le Christ dans la vie historique et sociale de l’humanité

Seul Jésus-​Christ donne à l’homme cette assu­rance intime : « Quand vint la plé­ni­tude des temps » (Gal. IV, 4), le Verbe de Dieu des­cen­dit dans cette vie ter­restre, pre­nant une vraie nature humaine, et entra de la sorte dans la vie his­to­rique et sociale de l’hu­ma­ni­té, en cela aus­si « deve­nu sem­blable aux hommes » (Phil., II, 7), bien qu’é­tant Dieu depuis l’é­ter­ni­té. Sa venue indique donc que le Christ vou­lut s’é­ta­blir guide des hommes et leur sou­tien dans l’his­toire et dans la socié­té. Le fait que l’homme a acquis dans l’ère tech­nique et indus­trielle que nous vivons un pou­voir admi­rable sur les élé­ments orga­niques et inor­ga­niques du monde ne consti­tue pas un titre qui l’affran­chisse du devoir de se sou­mettre au Christ, Roi de l’his­toire, et ne dimi­nue pas la néces­si­té qui s’im­pose à l’homme d’être sou­te­nu par Lui. En fait, la recherche anxieuse de la sécu­ri­té est deve­nue tou­jours plus forte.

L’expérience actuelle démontre pré­ci­sé­ment que l’ou­bli ou la mécon­nais­sance de la pré­sence du Christ dans le monde a pro­voqué le sen­ti­ment d’é­ga­re­ment et le manque de sécu­ri­té et de sta­bi­li­té propres à l’ère tech­nique. L’oubli du Christ a conduit à mécon­naître même la réa­li­té de la nature humaine, éta­blie par Dieu comme fon­de­ment de la vie en com­mun dans l’es­pace et dans le temps.

Les principes de la vraie nature humaine, fondement de la sécurité de l’homme.

En quelle direc­tion faut-​il alors cher­cher la sécu­ri­té et l’assu­rance intime d’une vie en com­mun, sinon dans un retour des esprits vers la conser­va­tion et le rap­pel des prin­cipes de la vraie nature humaine vou­lue par Dieu ? A savoir, qu’il y a un ordre natu­rel, même si ses formes changent avec les déve­lop­pe­ments his­to­riques et sociaux ; mais les lignes essen­tielles ont tou­jours été et demeurent les mêmes : la famille et la pro­prié­té, comme fac­teurs com­plé­men­taires de sécu­ri­té, les ins­ti­tu­tions locales et les unions pro­fes­sion­nelles, et fina­le­ment l’Etat.

Jusqu’ici les hommes sou­te­nus par le chris­tia­nisme s’inspi­raient de ces prin­cipes et de ces règles dans la théo­rie et dans la pra­tique, pour réa­li­ser autant qu’ils le pou­vaient l’ordre qui garan­tit la sécu­ri­té. Mais, à la dif­fé­rence des modernes, nos aînés savaient — même par les erreurs dont leurs appli­ca­tions concrètes ne furent pas exemptes — que les forces humaines, quand il s’a­git d’é­ta­blir la sécu­ri­té, sont intrin­sè­que­ment limi­tées, et ils recou­raient en consé­quence à la prière pour obte­nir qu’un pou­voir bien plus éle­vé sup­pléât à leur insuf­fi­sance. Au con­traire, l’a­ban­don de la prière dans ce qu’on appelle l’ère indus­trielle est le symp­tôme le plus mar­quant de la pré­ten­due auto­suffisance dont se glo­ri­fie l’homme moderne. Trop nom­breux sont ceux qui aujourd’­hui ne prient plus pour la sécu­ri­té, esti­mant dépas­sée par la tech­nique la demande que le Seigneur met sur les lèvres des hommes : « Donnez-​nous aujourd’­hui notre pain quo­ti­dien » (Matth., VI, 11), ou bien ils la répètent du bout des lèvres, sans être inti­me­ment per­sua­dés de sa perpé­tuelle nécessité.

Fausses applications à la sécurité des conquêtes scientifiques et techniques modernes.

Mais peut-​on vrai­ment affir­mer que l’homme ait conquis ou soit sur le point de conqué­rir la pleine auto­suf­fi­sance ? Les conquêtes modernes, cer­tai­ne­ment admi­rables, du développe­ment scien­ti­fique et tech­nique pour­ront sans doute don­ner à l’homme une domi­na­tion éten­due sur les forces de la nature, sur les mala­dies et jusque sur le début et la fin de la vie humaine ; mais il est éga­le­ment cer­tain qu’une telle maî­trise ne pour­ra pas trans­for­mer la terre en un para­dis de jouis­sance assu­rée. Comment pourra-​t-​on donc rai­son­na­ble­ment attendre tout des forces de l’homme, si déjà le fait de nou­veaux dévelop­pements erro­nés, ain­si que de nou­velles infir­mi­tés démontrent le carac­tère uni­la­té­ral d’une pen­sée qui vou­drait domi­ner la vie exclu­si­ve­ment sur la base de l’a­na­lyse et de la syn­thèse quanti­tatives ? Non seule­ment son appli­ca­tion à la vie sociale est fausse mais elle est aus­si une sim­pli­fi­ca­tion pra­ti­que­ment dange­reuse de pro­ces­sus très com­pli­qués. Dans de telles condi­tions même l’homme moderne a besoin de prier et, s’il est sen­sé, il est prêt aus­si à prier pour la sécurité.

Cela ne signi­fie pas tou­te­fois que l’homme doive renon­cer à des for­mules nou­velles, c’est-​à-​dire à adap­ter aux condi­tions pré­sentes, pour sa sécu­ri­té, l’ordre indi­qué plus haut qui reflète la vraie nature humaine. Rien n’in­ter­dit que la sécu­ri­té s’éta­blisse en uti­li­sant éga­le­ment les résul­tats de la tech­nique et de l’in­dus­trie ; il faut cepen­dant résis­ter à la ten­ta­tion de faire repo­ser l’ordre et la sécu­ri­té sur la méthode pure­ment quanti­tative signa­lée plus haut, qui ne tient aucun compte de l’ordre de la nature, comme le vou­draient ceux qui confient tout le des­tin de l’homme à l’im­mense pou­voir indus­triel de l’é­poque pré­sente. Ils croient baser toute sécu­ri­té sur la pro­duc­ti­vi­té tou­jours crois­sante et sur le cours inin­ter­rom­pu de la pro­duc­tion tou­jours plus grande et plus féconde de l’é­co­no­mie natio­nale. Celle-​ci, disent-​ils, grâce à un sys­tème auto­ma­tique inté­gral et tou­jours plus par­fait de pro­duc­tion et appuyé sur les meilleures méthodes d’or­ga­ni­sa­tion et de cal­cul, assu­re­ra à tous les tra­vailleurs un ren­de­ment de tra­vail conti­nu et pro­gres­sif. Dans une phase ulté­rieure, celui-​ci devien­dra si grand que, grâce aux pres­ta­tions de la com­mu­nau­té, il pour­ra assu­rer la sécu­ri­té de ceux qui ne sont pas encore ou qui ne sont plus aptes au tra­vail, enfants, vieillards, malades. Pour éta­blir la sécu­ri­té, con­cluent-​ils, il ne sera donc plus néces­saire de recou­rir à la pro­priété, pri­vée ou col­lec­tive, en nature ou en capitaux.

Eh bien ! cette manière d’or­ga­ni­ser la sécu­ri­té n’est pas une des formes d’a­dap­ta­tion des prin­cipes natu­rels aux développe­ments nou­veaux, mais comme un atten­tat à l’es­sence des rap­ports natu­rels de l’homme avec ses sem­blables, avec le tra­vail, avec la socié­té. Dans ce sys­tème trop arti­fi­ciel la sécu­ri­té de vie de l’in­di­vi­du est dan­ge­reu­se­ment sépa­rée des dis­po­si­tions et des éner­gies des­ti­nées à l’or­ga­ni­sa­tion de la com­mu­nau­té, qui sont inhé­rentes à la nature humaine véri­table, et qui seules rendent pos­sible une union soli­daire des hommes. En une cer­taine manière, bien qu’a­vec l’a­dap­ta­tion néces­saire au temps, la famille et la pro­prié­té doivent res­ter par­mi les fon­de­ments du libre éta­blis­se­ment per­son­nel. D’une cer­taine manière, les com­mu­nau­tés mineures et l’Etat doivent pou­voir inter­ve­nir comme fac­teurs com­plé­men­taires de sécurité.

En consé­quence, il est vrai une fois de plus qu’une méthode quan­ti­ta­tive, si per­fec­tion­née soit-​elle, ne peut ni ne doit domi­ner la réa­li­té sociale et his­to­rique de la vie humaine. Le niveau de vie tou­jours plus éle­vé, la pro­duc­ti­vi­té tech­nique sans cesse mul­ti­pliée ne sont pas des cri­tères qui auto­risent par eux-​mêmes à affir­mer qu’il y a une véri­table amé­lio­ra­tion de la vie écono­mique d’un peuple. Seule une vue uni­la­té­rale du pré­sent, et peut-​être même du futur le plus proche, peut se conten­ter d’un tel cri­tère, mais sans plus. De là dérivent, par­fois pour long­temps, une consom­ma­tion irré­flé­chie des réserves et des tré­sors de la nature, et mal­heu­reu­se­ment même de l’éner­gie humaine dispo­nible pour le tra­vail et aus­si, peu à peu, une dis­pro­por­tion tou­jours plus grande entre la néces­si­té de main­te­nir la colo­ni­sa­tion du sol natio­nal avec une adap­ta­tion rai­son­nable à toutes ses pos­si­bi­li­tés pro­duc­tives et une concen­tra­tion exces­sive des tra­vailleurs. Qu’on y ajoute la décom­po­si­tion de la socié­té, et spé­cialement de la famille, en tra­vailleurs et consom­ma­teurs sé­parés, le dan­ger crois­sant de baser l’as­su­rance de la vie sur le reve­nu de la pro­prié­té sous toutes ses formes, si expo­sée à toute déva­lua­tion de la mon­naie, et le risque qu’il y a à faire repo­ser cette sécu­ri­té uni­que­ment sur le reve­nu cou­rant du travail.

Quiconque, à cette époque indus­trielle, accuse à bon droit le com­mu­nisme d’a­voir pri­vé de la liber­té les peuples qu’il domine, ne devrait pas omettre de noter que même dans l’autre par­tie du monde la liber­té sera une pos­ses­sion bien dou­teuse, si la sécu­ri­té de l’homme ne dérive plus de struc­tures qui correspon­dent à sa vraie nature.

La croyance erro­née qui fait repo­ser le salut dans un pro­grès tou­jours crois­sant de la pro­duc­tion sociale est une super­sti­tion, peut-​être l’u­nique de notre temps indus­triel ratio­na­liste, mais c’est aus­si la plus dan­ge­reuse, car elle semble esti­mer impos­sibles les crises éco­no­miques, qui com­portent tou­jours le risque d’un retour à la dictature.

En outre, cette super­sti­tion n’est pas non plus capable de dres­ser un rem­part solide contre le com­mu­nisme, car elle est par­ta­gée par la par­tie com­mu­niste et même par un bon nombre des non-​communistes. Les deux par­ties se ren­contrent dans cette croyance erro­née, et éta­blissent de la sorte un accord tacite qui peut induire les pré­ten­dus réa­listes de l’Ouest à rêver de la pos­si­bi­li­té d’une véri­table coexistence.

La pensée de l’Eglise sur le communisme.

Dans le radio­mes­sage de Noël de l’an pas­sé, Nous avons expo­sé la pen­sée de l’Eglise sur ce sujet, et Nous vou­lons la confir­mer encore une fois. Nous reje­tons le com­mu­nisme comme sys­tème social en ver­tu de la doc­trine chré­tienne, et Nous de­vons affir­mer en par­ti­cu­lier les fon­de­ments du droit natu­rel. Pour la même rai­son, Nous reje­tons aus­si l’o­pi­nion selon laquelle le chré­tien devrait aujourd’­hui consi­dé­rer le com­mu­nisme comme un phé­no­mène ou une étape dans le cours de l’his­toire, comme un « moment » néces­saire de son évo­lu­tion, et par consé­quent l’ac­cep­ter comme décré­té par la Providence divine.

Avertissement aux chrétiens de l’âge industriel actuel.

Mais en même temps Nous aver­tis­sons à nou­veau les chré­tiens de l’âge indus­triel actuel — dans le même esprit que ceux qui Nous pré­cé­dèrent immé­dia­te­ment dans Notre charge pasto­rale et le magis­tère suprême — de ne pas se conten­ter d’un anti­com­mu­nisme fon­dé sur le prin­cipe et sur la défense d’une liber­té vide de conte­nu ; Nous les exhor­tons bien plu­tôt à édi­fier une socié­té dans laquelle la sécu­ri­té de l’homme repose sur cet ordre moral dont Nous avons déjà plu­sieurs fois expo­sé la néces­si­té et les consé­quences, et qui reflète la vraie nature humaine.

Or les chré­tiens, aux­quels Nous Nous adres­sons plus particu­lièrement ici, devraient savoir mieux que les autres que le Fils de Dieu fait homme est l’u­nique solide sou­tien de l’hu­ma­ni­té, même dans la vie sociale et his­to­rique, et qu’en assu­mant la nature humaine, Il en a confir­mé la digni­té comme fon­de­ment et règle de cet ordre moral. C’est donc leur devoir prin­ci­pal de faire en sorte que la socié­té moderne retourne dans ses struc­tures aux sources consa­crées par le Verbe de Dieu fait chair. Si jamais les chré­tiens négli­geaient ce devoir qui leur incombe, lais­sant inerte, en tant qu’il dépend d’eux, la force qu’est la foi pour ordon­ner la vie publique, ils com­met­traient une tra­hi­son envers l’Homme-​Dieu appa­ru visi­ble­ment par­mi nous dans le ber­ceau de Bethléem. Et que cela serve à témoi­gner du sérieux et de la rai­son pro­fonde de l’ac­tion chré­tienne dans le monde, et en même temps à écar­ter tout soup­çon de soi-​disant pré­ten­tions à la puis­sance ter­restre de la part de l’Eglise.

Si donc les chré­tiens s’u­nissent dans un tel but en diverses ins­ti­tu­tions et orga­ni­sa­tions, ils ne se pro­posent pas d’autre fin que le ser­vice vou­lu par Dieu à l’a­van­tage du monde. C’est pour ce motif, et non par fai­blesse, que les chré­tiens s’u­nissent. Mais ils demeurent — eux sur­tout — ouverts à toute saine entre­prise et à tout véri­table pro­grès, et ne se retirent pas dans un cercle fer­mé comme pour se pré­ser­ver du monde. Appliqués à pro­mouvoir le bien com­mun, ils ne méprisent pas les autres, les­quels, du reste, s’ils sont dociles à la lumière de la rai­son, pour­raient et devraient accep­ter de la doc­trine chré­tienne au moins ce qui est fon­dé sur le droit naturel.

Gardez-​vous de ceux qui méprisent ce ser­vice ren­du par les chré­tiens au monde et lui opposent un soi-​disant chris­tia­nisme « pur » et « spi­ri­tuel ». Ils n’ont pas com­pris cette ins­ti­tu­tion divine, à com­men­cer par son fon­de­ment : le Christ, vrai Dieu, mais aus­si vrai homme. L’Apôtre Paul nous fait connaître la volon­té pleine et inté­grale de l’Homme-​Dieu, qui vise à ordon­ner ce monde ter­restre aus­si, en Lui attri­buant, pour l’ho­no­rer, deux titres élo­quents, celui de « média­teur », et celui d”« homme » (I Tim., II, 5). Oui, homme, comme cha­cun de ceux qu’Il a rachetés.

III. Nécessaire intégration et stabilité de toute vie dans le Christ

Jésus-​Christ n’est pas seule­ment le solide sou­tien de l’huma­nité dans la vie sociale et his­to­rique. Il l’est aus­si dans celle de chaque chré­tien, et de même que « toutes choses furent faites par Lui et rien sans Lui » (Jean, I, 3), ain­si per­sonne ne pour­ra jamais accom­plir sans Lui d’œuvres dignes de la sagesse et de la gloire divines. L’idée de la néces­saire inté­gra­tion et sta­bi­li­té de toute vie dans le Christ fut incul­quée aux fidèles dès les pre­miers temps de l’Eglise : par l’a­pôtre Pierre alors que sous le por­tique du temple de Jérusalem, il pro­cla­ma le Christ « ἀρχηγὸν τῆς ζωῆς » (Actes III, 15), c’est-​à-​dire « l’au­teur de la vie », et par l’Apôtre des Nations, qui indi­quait sou­vent quel devait être le fon­de­ment de la nou­velle vie reçue au bap­tême ; il écri­vait : Vous fon­dez votre exis­tence non sur la chair, mais sur l’es­prit, si vrai­ment l’Esprit de Dieu habite en vous. Qui n’a pas l’es­prit du Christ, n’ap­par­tient pas à Dieu (Rom. VIII, 9). C’est pour­quoi, comme tout homme rache­té « renaît » dans le Christ, ain­si se trouve-​t-​il par Lui « en assu­rance dans la foi » (Jean III, 3 ; I Pierre, I, 5).

Limites du pouvoir humain.

Comment du reste serait-​il pos­sible à l’in­di­vi­du, même non chré­tien, lors­qu’il est aban­don­né à lui-​même, de se croire raison­nablement auto­nome, com­plet et solide, quand la réa­li­té lui pré­sente de tous côtés les limites dans les­quelles la nature le contraint, et qui pour­ront sans doute être élar­gies, mais non pas com­plè­te­ment sup­pri­mées ? La loi de la limi­ta­tion est le propre de la vie sur la terre, et Jésus-​Christ lui-​même ne s’est pas sous­trait à son empire : en tant qu’­homme, son action avait des limites fixées par les des­seins ins­cru­tables de Dieu et selon la mys­té­rieuse coopé­ra­tion de la grâce divine et de la liber­té humaine. Toutefois, tan­dis que le Christ-​Homme, limi­té dans sa demeure ter­restre, nous récon­forte et nous ras­sure dans notre limi­ta­tion, le Christ-​Dieu nous infuse une har­diesse supé­rieure, car II a la plé­ni­tude de la sagesse et de la puissance.

Sur le fon­de­ment de cette réa­li­té, le chré­tien qui s’ap­prête cou­ra­geu­se­ment et avec tous les moyens natu­rels et sur­na­tu­rels à édi­fier un monde selon l’ordre natu­rel et sur­na­tu­rel vou­lu par Dieu élè­ve­ra constam­ment le regard vers le Christ et contien­dra son action dans les limites fixées par Dieu. Méconnaître ceci serait vou­loir un monde contre la dis­po­si­tion divine, et par con­séquent per­ni­cieux pour la vie sociale elle-même.

Nous venons d’in­di­quer les consé­quences dom­ma­geables qui dérivent de la sur­es­ti­ma­tion erro­née du pou­voir humain et de la dépré­cia­tion de la réa­li­té objec­tive qui, par un ensemble de prin­cipes et de normes — reli­gieuses, morales, éco­no­miques, so­ciales — éta­blit les limites et montre la juste direc­tion des actions humaines. Or les mêmes erreurs se répètent avec des consé­quences sem­blables dans le domaine du tra­vail humain, et plus pré­ci­sé­ment dans celui du tra­vail et de la pro­duc­tion économiques.

En face du déve­lop­pe­ment éton­nant de la tech­nique, et plus sou­vent à cause de sug­ges­tions reçues, le tra­vailleur se sent abso­lu­ment patron et maître de son exis­tence, sim­ple­ment capa­ble de pour­suivre tous les buts, de réa­li­ser tous ses rêves. Limi­tant à la nature tan­gible toute la réa­li­té, il voit dans la vita­li­té de la pro­duc­tion le moyen de deve­nir un homme tou­jours plus par­fait. La socié­té pro­duc­trice qui se pré­sente de façon durable au tra­vailleur comme l’u­nique réa­li­té vivante et comme la puis­sance qui sou­tient tous les hommes, donne la mesure à toute sa vie ; elle est par suite son seul appui solide pour le pré­sent et pour l’a­ve­nir. C’est en elle qu’il vit, en elle qu’il se meut et qu’il existe ; elle devient à la fin pour lui un suc­cé­da­né de la reli­gion. Ainsi, pense-​t-​on, sur­gi­ra un nou­veau type d’homme, celui qui entoure le tra­vail de l’au­réole de la plus haute valeur morale et qui vénère la socié­té du tra­vail avec une espèce de fer­veur religieuse.

La haute valeur morale du travail.

Qu’on se demande main­te­nant si la force créa­trice du tra­vail consti­tue vrai­ment le solide sou­tien de l’homme indépendam­ment d’autres valeurs non pure­ment tech­niques, et si par suite elle mérite d’être comme divi­ni­sée par les hommes modernes. Non, cer­tai­ne­ment ; pas plus d’ailleurs qu’au­cun autre pou­voir ou acti­vi­té de nature éco­no­mique. Même à l’é­poque de la techni­que, la per­sonne humaine créée par Dieu et rache­tée par le Christ reste éle­vée dans son être et dans sa digni­té, et par consé­quent sa force créa­trice et son tra­vail ont une soli­di­té bien supé­rieure. Ainsi conso­li­dé, le tra­vail humain lui aus­si consti­tue une haute valeur morale, et l’hu­ma­ni­té au tra­vail une socié­té qui non seule­ment pro­duit des objets, mais glo­ri­fie Dieu. L’hom­me peut consi­dé­rer son tra­vail comme un véri­table ins­tru­ment de sa propre sanc­ti­fi­ca­tion, car en tra­vaillant il per­fec­tionne en soi l’i­mage de Dieu, satis­fait au devoir et au droit de se pro­cu­rer à soi-​même et aux siens la sub­sis­tance néces­saire, et se rend utile à la socié­té. La réa­li­sa­tion de cet ordre lui pro­cu­re­ra la sécu­ri­té, en même temps que la « paix sur la terre » annon­cée par les anges.

La question de la paix.

Et pour­tant c’est pré­ci­sé­ment à lui, homme reli­gieux, chré­tien, que cer­tains reprochent d’être un obs­tacle à la paix, de contra­rier la vie com­mune paci­fique des hommes, des peuples, des divers sys­tèmes, parce qu’il ne garde pas silen­cieu­se­ment dans l’in­time de sa conscience ses convic­tions reli­gieuses, mais les met en valeur même dans des orga­ni­sa­tions tra­di­tion­nelles et puis­santes, dans toutes les acti­vi­tés de sa vie pri­vée et pu­blique. On affirme qu’un tel chris­tia­nisme rend l’homme arro­gant, par­tial, trop sûr et content de soi ; qu’il le conduit à défendre des posi­tions qui n’ont plus aucun sens, au lieu d’être ouvert à tout et à tous et d’a­voir confiance que dans une coexis­tence géné­rale la vie intime de foi en tant qu”« esprit et amour », au moins dans la croix et dans le sacri­fice, appor­te­rait à la cause com­mune une contri­bu­tion déci­sive. Dans cette con­ception erro­née de la reli­gion et du chris­tia­nisme, n’avons-​nous pas de nou­veau en face de nous ce faux culte du sujet humain et de sa vita­li­té concrète, trans­por­té dans la vie sur­na­tu­relle ? L’homme devant des opi­nions et des sys­tèmes oppo­sés à la vraie reli­gion reste tou­jours tenu par les limites éta­blies par Dieu dans l’ordre natu­rel et sur­na­tu­rel. Conformément à ce prin­cipe Notre pro­gramme de paix ne peut approu­ver une coexis­tence incon­ditionnée avec tous et à tout prix — cer­tai­ne­ment pas au prix de la véri­té et de la jus­tice. Ces limites inamo­vibles exigent en effet d’être plei­ne­ment obser­vées. Là où elles le sont, même aujourd’­hui, la reli­gion est pro­té­gée de manière sûre contre les abus de nature poli­tique dans la ques­tion de la paix, tan­dis que là où elle est res­treinte à la vie pure­ment inté­rieure, la reli­gion elle-​même est plus expo­sée à ce péril.

Les armes nucléaires et le contrôle des armements.

Cette pen­sée Nous amène spon­ta­né­ment à la ques­tion tou­jours brû­lante de la paix, qui consti­tue l’an­goisse inces­sante de Notre cœur, et dont un pro­blème par­tiel requiert actuel­le­ment une consi­dé­ra­tion spé­ciale. Nous vou­lons par­ler d’une proposi­tion récente qui vise à sus­pendre par le moyen d’une entente inter­na­tio­nale l’ex­pé­ri­men­ta­tion des armes nucléaires. On a par­lé aus­si d’ar­ri­ver par des étapes ulté­rieures à des conven­tions en ver­tu des­quelles on renon­ce­rait à l’u­sage de ces armes et on sou­met­trait tous les Etats à un contrôle effec­tif des arme­ments. Il s’a­gi­rait donc de trois mesures : renon­cia­tion aux expé­riences avec des armes nucléaires, renon­cia­tion à l’emploi de telles armes, contrôle géné­ral des armements.

La très grande impor­tance de ces pro­po­si­tions appa­raît dans une lumière tra­gique si l’on consi­dère ce que la science croit pou­voir dire sur des évé­ne­ments aus­si graves, et que Nous esti­mons utile de résu­mer ici brièvement.

Au sujet des expé­riences d’ex­plo­sions ato­miques, l’o­pi­nion de ceux qui appré­hendent les consé­quences pos­sibles de leur mul­ti­pli­ca­tion semble admise chaque jour davan­tage. A la longue en effet cette mul­ti­pli­ca­tion pour­rait pro­vo­quer dans l’atmo­sphère une den­si­té de pro­duits radio­ac­tifs dont la dis­tri­bu­tion dépend de causes qui échappent au pou­voir de l’homme, et engen­drer ain­si des condi­tions très dan­ge­reuses pour la vie d’un grand nombre d’êtres.

Au sujet de l’usage, une explo­sion nucléaire libère en un temps extrê­me­ment bref une énorme quan­ti­té d’éner­gie, égale à plu­sieurs mil­liards de kilowatts-​heures ; elle est consti­tuée de radia­tions de nature élec­tro­ma­gné­tique de den­si­té très éle­vée, dis­tri­buées sur une large échelle de lon­gueurs d’onde, jus­qu’à des rayons les plus péné­trants et des cor­pus­cules lan­cés à des vitesses voi­sines de celle de la lumière, pro­ve­nant des pro­ces­sus de dés­in­té­gra­tion nucléaire. Cette éner­gie se trans­met à l’atmo­sphère et dans l’es­pace de quelques mil­lièmes de seconde, élève de cen­taines de degrés la tem­pé­ra­ture des masses d’air environ­nantes, pro­vo­quant en elles un dépla­ce­ment violent qui se pro­page avec la vitesse du son. On constate à la sur­face de la terre, sur une éten­due de nom­breux kilo­mètres car­rés, des phé­no­mènes d’une vio­lence inima­gi­nable : vola­ti­li­sa­tion de maté­riaux et des­truc­tions totales dues au rayon­ne­ment direct, à la tempé­rature, à l’ac­tion méca­nique, tan­dis qu’une énorme quan­ti­té de maté­riaux radio­ac­tifs de vie moyenne variable com­plètent et conti­nuent la ruine par leur activité.

Voici donc le spec­tacle qui s’of­fri­rait au regard atter­ré com­me consé­quence d’un tel usage : des cités entières, même par­mi les plus grandes et les plus riches en his­toire et en art, anéan­ties ; un noir tapis de mort sur les maté­riaux pul­vé­ri­sés qui couvrent d’in­nom­brables vic­times aux membres brû­lés, tor­dus, dis­per­sés, tan­dis que d’autres gémissent dans les spasmes de l’a­go­nie. Et en même temps le spectre de la nuée radio­ac­tive empêche tout secours cha­ri­table aux sur­vi­vants et s’a­vance inexo­ra­ble­ment pour sup­pri­mer les vies qui res­tent. Il n’y aura aucun cri de vic­toire, mais seule­ment la dou­leur incon­so­lable de l’hu­ma­ni­té, qui contem­ple­ra déso­lée la catas­trophe due à sa propre folie.

En ce qui concerne le contrôle, cer­tains ont sug­gé­ré les ins­pections avec des avions conve­na­ble­ment équi­pés en vue de sur­veiller de grands ter­ri­toires par rap­port aux explo­sions atomi­ques. D’autres pour­raient peut-​être pen­ser à la pos­si­bi­li­té d’un réseau mon­dial de centres d’ob­ser­va­tion, tenus cha­cun par des savants de nations dif­fé­rentes et garan­tis par de solen­nels enga­ge­ments inter­na­tio­naux. De tels centres devraient être pour­vus d’ins­tru­ments déli­cats et pré­cis d’ob­ser­va­tion météo­ro­lo­gique, sis­mique, d’a­na­lyses chi­miques, de spec­tro­gra­phie de masse et autres du même genre, et ren­draient pos­sible le contrôle réel sur un bon nombre, sinon mal­heu­reu­se­ment sur toutes les acti­vi­tés qui auraient été pré­cé­dem­ment inter­dites dans le do­maine des expé­riences conduites à l’aide d’ex­plo­sions atomiques.

Nous n’hé­si­te­rons pas à affir­mer, tou­jours dans le sens de Nos allo­cu­tions anté­rieures, que l’en­semble de ces trois mesures, comme objet d’une entente inter­na­tio­nale, est un devoir de conscience des peuples et de leurs gou­ver­nants. Nous avons dit : l’en­semble de ces mesures, parce que le motif de son obli­ga­tion morale est aus­si l’é­ta­blis­se­ment d’une égale sécu­ri­té pour tous les peuples. Si au contraire le seul pre­mier point était ame­né à exé­cu­tion, on aurait un état de choses qui ne réa­li­se­rait pas ces condi­tions, d’au­tant plus qu’il y aurait une rai­son suf­fi­sante pour dou­ter qu’on veuille réel­le­ment abou­tir à la conclu­sion des deux autres conven­tions. Nous par­lons aus­si ouver­te­ment parce que le dan­ger de pro­po­si­tions insuf­fi­santes dans la ques­tion de la paix dépend en grande par­tie des sus­pi­cions réci­proques qui troublent sou­vent les rap­ports des puis­sances inté­res­sées, qui s’ac­cusent réci­pro­que­ment, bien qu’à des degrés divers, de pure tac­tique, et même de manque de loyau­té dans une cause fonda­mentale pour le sort de tout le genre humain.

La pacification préventive.

Du reste, les efforts pour la paix doivent consis­ter non seule­ment en mesures visant à res­treindre la pos­si­bi­li­té de conduire une guerre, mais encore davan­tage à pré­ve­nir, éli­mi­ner ou mi­tiger à temps les oppo­si­tions entre les peuples, qui pour­raient la provoquer.

Il est néces­saire que les hommes d’Etat se consacrent avec une vigi­lance évi­dente à cette espèce de paci­fi­ca­tion pré­ven­tive, et qu’ils se pénètrent d’un esprit de jus­tice impar­tiale et même de géné­ro­si­té, tout en res­tant dans les limites d’un sain réa­lisme. Dans le mes­sage de Noël de l’an der­nier Nous avons déjà fait allu­sion aux foyers d’op­po­si­tions qui se remarquent dans les rap­ports entre les peuples euro­péens et ceux qui hors d’Europe aspirent à la pleine indé­pen­dance poli­tique. Pourrait-​on lais­ser les conflits suivre, pour ain­si dire, leur cours, ce qui amè­ne­rait faci­le­ment à en aug­men­ter la gra­vi­té, à creu­ser dans les esprits des sillons de haine et à créer ce qu’on appelle des ini­mi­tiés tra­di­tion­nelles ? Est-​ce qu’un tiers n’en tire­rait peut-​être pas avan­tage, un tiers que les deux autres groupes au fond ne veu­lent pas et ne peuvent pas vou­loir ? De toute façon, qu’une liber­té poli­tique juste et pro­gres­sive ne soit pas refu­sée à ces peuples, et qu’on n’y mette pas d’obs­tacles. Ceux-​ci tou­te­fois recon­naî­tront à l’Europe le mérite de leur avan­ce­ment ; sans l’in­fluence de l’Europe, éten­due à tous les domaines, ils pour­raient être entraî­nés par un natio­na­lisme aveugle à se jeter dans le chaos ou dans l’esclavage.

D’autre part, les peuples de l’Occident, spé­cia­le­ment de l’Europe, ne devraient pas, sur l’en­semble des ques­tions dont il s’a­git, demeu­rer pas­sifs dans un regret sté­rile du pas­sé ou s’a­dres­ser des reproches mutuels de colo­nia­lisme. Ils devraient au contraire se mettre à l’œuvre de façon construc­tive, pour étendre, là où cela n’au­rait pas encore été fait, les vraies valeurs de l’Europe et de l’Occident, qui ont por­té tant de bons fruits dans d’autres conti­nents. Plus ils ten­dront à cela seule­ment, plus ils aide­ront les liber­tés des peuples jeunes, et plus ils demeure­ront eux-​mêmes pré­ser­vés des séduc­tions du faux natio­na­lisme. Celui-​ci est en réa­li­té leur véri­table enne­mi, qui les exci­te­rait un jour les uns contre les autres, au pro­fit d’un tiers. Cette pré­vi­sion, qui n’est pas sans fon­de­ment, ne devrait pas être négli­gée ni oubliée de ceux qui traitent le pro­blème de la paix dans des congrès où mal­heu­reu­se­ment brille la splen­deur d’une uni­té exté­rieure et sur­tout néga­tive. De telles consi­dé­ra­tions et une telle manière de pro­cé­der Nous semblent conte­nir une pré­cieuse assu­rance de la paix, sous cer­tains aspects encore plus impor­tante qu’un empê­che­ment immé­diat de la guerre.

Conclusion.

Chers fils et filles ! Si aujourd’­hui encore la nais­sance du Christ fait rayon­ner dans le monde des splen­deurs de joie et sus­cite dans les cœurs de pro­fondes émo­tions, c’est parce que dans l’humble ber­ceau du Fils de Dieu incar­né sont enfer­mées les immenses espé­rances des géné­ra­tions humaines. En Lui, avec Lui et par Lui se trouvent le salut, la sécu­ri­té, le des­tin tem­po­rel et éter­nel de l’hu­ma­ni­té. La voie est ouverte à tous et à cha­cun pour accé­der à ce ber­ceau, pour pui­ser dans les ensei­gne­ments, dans les exemples, dans la libé­ra­li­té de l’Homme-​Dieu leur part de grâces et de biens néces­saires à la vie pré­sente et future. Si par indo­lence per­son­nelle ou par la faute d’au­trui cette dé­marche était négli­gée, il serait vain de la cher­cher ailleurs, parce que par­tout s’ap­pe­san­tit la nuit de l’er­reur et de l’é­goïsme, du vide et de la faute, de la dés­illu­sion et de l’in­cer­ti­tude. Les expé­riences mal­heu­reuses des peuples, des sys­tèmes, des indi­vidus qui n’ont pas vou­lu deman­der au Christ la voie, la véri­té et la vie devraient être sérieu­se­ment consi­dé­rées et médi­tées par tous ceux qui croient pou­voir tout faire par eux-​mêmes. L’humanité d’au­jourd’­hui, culti­vée, puis­sante, dyna­mique, a peut-​être un plus grand titre au bon­heur ter­restre dans la sécu­ri­té et dans la paix, mais elle ne réus­si­ra pas à le trans­for­mer en réa­li­té tant que dans ses cal­culs, ses des­seins et ses dis­cus­sions elle n’in­tro­dui­ra pas le fac­teur le plus éle­vé et le plus effi­cace : Dieu et son Christ. Que l’Homme-​Dieu retourne par­mi les hommes, Roi recon­nu et obéi, comme II retourne spi­ri­tuel­le­ment, chaque Noël, s’é­tendre dans le ber­ceau pour s’of­frir à tous. Voici le sou­hait que Nous expri­mons aujourd’­hui à la grande famille humaine, cer­tain de lui indi­quer le che­min de son salut et de son bonheur.

Que le Divin Enfant daigne accueillir Notre fer­vente prière, afin que sa pré­sence soit pour ain­si dire per­cep­tible aux sens dans le monde d’au­jourd’­hui, comme elle le fut aux jours de sa pré­sence ter­restre. Que vivant par­mi les hommes II éclaire les esprits et for­ti­fie les volon­tés de ceux qui dirigent les peuples, qu’Il assure à ceux-​ci la jus­tice et la paix, qu’Il encou­rage les apôtres volon­taires de son mes­sage éter­nel, qu’Il sou­tienne les bons, qu’Il attire à Lui les four­voyés, qu’Il récon­forte ceux qui souffrent per­sé­cu­tion pour son Nom et pour son Eglise, qu’Il secoure les pauvres et les oppri­més, qu’Il adou­cisse les peines des malades, des pri­son­niers, qu’Il donne à tous une étin­celle de son amour divin, afin que triomphe en tout lieu sur la terre son règne pacifique.

Ainsi soit-​il.

Source : Documents Pontificaux de S. S. Pie XII, année 1955, Édition Saint-​Augustin Saint-​Maurice. – D’après le texte fran­çais de l’Osservatore Romano du 30 décembre 1955.