Saint Pie V, réformateur de l’Eglise

Bartolomeo Passarotti, Saint Pie V. Walters Art Museum, Public Domain via Wikimedia Commons.

Dominicain, Pape (1504–1572). Fête le 5 mai. 

Le Pape saint Pie V est un exemple frap­pant de la véri­fi­ca­tion de ce pas­sage des psaumes : De ster­core eri­gens pau­pe­rem ou de ce mot du can­tique de la Sainte Vierge : Exaltavit humîles, c’est-à-dire que, quand il le veut, le bon Dieu se sert des plus pauvres, des plus humbles, par la nais­sance et par le cœur, pour leur faire jouer sur la terre un rôle de pre­mier plan.

Michel Ghislieri — Sa vocation

Deux reli­gieux Dominicains che­mi­naient un jour à tra­vers le Piémont, dis­tri­buant aux popu­la­tions qu’ils ren­con­traient le pain de la pré­di­ca­tion évan­gé­lique. S’étant arrê­tés dans un vil­lage appe­lé Bosco, non loin d’Alexandrie, ils ren­con­trèrent un jeune pâtre, don la phy­sio­no­mie ouverte et intel­li­gente les frap­pa : il se nom­mait Michel Ghislieri, était né à Bosco le 15 jan­vier 1504, et des­cen­dait d’une antique famille que les guerres du XVe siècle avaient réduite à la pauvreté.

Michel s’approcha des mis­sion­naires, qui, sur­pris de son atti­tude édi­fiante, de la matu­ri­té pré­coce de son juge­ment, crurent avoi trou­vé une « voca­tion » pos­sible et lui pro­po­sèrent de les suivre Aucune offre ne pou­vait être plus agréable au cœur de l’enfant : il va rejoindre ses parents, obtient d’eux sur-​le-​champ le consen­te­ment dési­ré et leur béné­dic­tion, et le voi­là par­ti, tenant un pan de la robe de l’un des religieux.

Premières années de vie religieuse

L’enfant n’avait que qua­torze ans et se dis­tin­guait entre tous ses com­pa­gnons par son intel­li­gence, sa pié­té et une tendre dévo­tion envers la Mère de Dieu.

A Voghera, il fut bien­tôt appré­cié des reli­gieux qui l’avaient accueilli ; son affec­tion pour les pra­tiques de la vie monas­tique et la doci­li­té avec laquelle il rece­vait les ensei­gne­ments de ses maîtres le ren­dirent en peu de temps cher à la com­mu­nau­té. On lui don­na l’ha­bit avec le nom de Fr. Michel-​Alexandrin ; même une fois car­di­nal, il sera long­temps connu sous l’u­nique nom d’Alexandrin, en sou­ve­nir de la ville d’Alexandrie. Du novi­ciat, il pas­sa à Vigevano, célèbre sco­las­ti­cat, où il pro­non­ça ses vœux solen­nels en 1519. Enfin, il fut envoyé à Bologne, qui était alors la pépi­nière la plus flo­ris­sante de l’Ordre, Ses pro­grès furent si rapides, qu’en peu de temps il devint capable d’enseigner à son tour.

Mais les études, si saintes qu’elles soient, des­sèchent bien­tôt l’esprit qui n’y cherche qu’une satis­fac­tion plus ou moins mon­daine. Le jeune pro­fes­seur le savait : aus­si répétait-​il sou­vent à ses élèves que, s’ils vou­laient pro­fi­ter uti­le­ment de leur science, ils devaient l’assaisonner du sel de la pié­té. Il leur en don­nait lui-​même l’exemple, ne se dis­pen­sant, jamais, quelles que fussent ses occu­pa­tions, de l’assistance au chœur et des autres exer­cices de sa communauté.

Quand il arri­va au terme de sa vingt-​quatrième année, ses supé­rieurs l’appelèrent à la prê­trise. Le Fr. Michel-​Alexandrin fit son pos­sible pour écar­ter un far­deau qu’il se jugeait indigne de por­ter ; mais il dut céder à la voix de l’obéissance.

Il célé­bra sa pre­mière messe à Bosco, ce ber­ceau de son enfance, qu’il ne revit pas sans une cer­taine tris­tesse, car les armées de François Ier mar­chant sur Pavie avaient lais­sé après elles une pro­fonde déso­la­tion. Le jeune reli­gieux conso­la ses com­pa­triotes et rani­ma leur courage.

Charges diverses dans l’Ordre

Il remon­ta dans sa chaire de théo­lo­gie, et l’occupa avec le même éclat, jusqu’au jour où il fut appe­lé à exer­cer la charge de prieur, suc­ces­si­ve­ment à Vigevano, Soncino et Alba.

Rarement supé­rieur mon­tra autant d’affection à ses infé­rieurs, et en même temps exi­gea d’eux une obéis­sance plus com­plète. Sévère pour lui-​même, il savait condes­cendre à tous leurs besoins, mais jamais il ne tolé­ra les moindres abus.

Inquisiteur de Lombardie

La Lombardie, alors rava­gée par les armées fran­çaises, était expo­sée à un dan­ger encore plus sérieux. Les pro­tes­tants de Suisse ne négli­geaient aucune occa­sion d’y intro­duire des livres héré­tiques, et les popu­la­tions peu éclai­rées se lais­saient faci­le­ment séduire par ces nou­veau­tés impies.

Aussi les car­di­naux du Saint-​Office, après mûres déli­bé­ra­tions, tombèrent-​ils d’accord que le P. Alexandrin Ghislieri était plus capable que tout autre d’opposer une digue aux débor­de­ments de l’hérésie. Il fut donc, à cet effet, nom­mé inqui­si­teur et envoyé à Côme.

Autant son humi­li­té avait eu de peine à accep­ter la charge de supé­rieur quand elle lui avait été impo­sée, autant son empres­se­ment fut grand quand il s’agit d’embrasser une mis­sion qui répon­dait si bien à l’ardeur dont son âme brû­lait pour la défense de la vérité.

A Còme, son pre­mier soin fut de par­cou­rir tout le ter­ri­toire de sa juri­dic­tion. Il voya­geait ordi­nai­re­ment à pied, sanc­ti­fiant la route par la médi­ta­tion ou la réci­ta­tion de prières vocales, met­tant autant de soin à recher­cher les incom­mo­di­tés et les pri­va­tions, qu’un autre en aurait mis à recher­cher ses aises.

Un négo­ciant de Côme avait conve­nu avec les pro­tes­tants de Genève de l’envoi d’une grande quan­ti­té de livres cal­vi­nistes, qu’il se pro­po­sait de vendre un bon prix. Le siège épis­co­pal était alors vacant. Ce misé­rable fut assez habile pour se ména­ger des intel­li­gences jusque dans le Chapitre.

Ghislieri n’hésita pas à décla­rer excom­mu­niés tous ceux qui avaient prê­té leur concours à des actes si abo­mi­nables. Les cha­noines en furent vive­ment irri­tés, et ils exci­taient le peuple contre lui.

Le prêtre le plus com­pro­mis dans cette affaire por­ta plainte près de Ferdinand de Gonzague, alors gou­ver­neur de Milan. Il lui repré­sen­ta que le zèle intem­pes­tif de Ghislieri avait été la seule cause de troubles qui s’étaient pro­duits, et que le remède à y oppo­ser serait de lui reti­rer une charge dont il s’acquittait avec si peu de pru­dence. Le gou­ver­neur fit venir l’in­qui­si­teur et le reçut d’une manière outrageante.

Cependant si Ghislieri, en cette cir­cons­tance, fai­sait bon mar­ché de sa répu­ta­tion, il ne pou­vait consen­tir à voir l’autorité de l’Eglise ain­si mépri­sée. Il se ren­dit donc à Rome pour rendre compte de sa conduite et de tout ce qui s’était pas­sé. Il y arri­va le 24 décembre 1550.

La récep­tion qu’on lui fit fut assez sin­gu­lière. Comme il allait deman­der l’hospitalité à Sainte-​Sabine, couvent de son Ordre, le prieur, qui ne le connais­sait point, le prit, à son exté­rieur négli­gé, pour un ambi­tieux qui venait men­dier les faveurs de la cour pon­ti­fi­cale. Il lui dit même d’un ton railleur :

– Que venez-​vous cher­cher ici , mon Père ? Venez-​vous voir si le col­lège des car­di­naux est dis­po­sé à vous faire Pape ?

– Je viens à Rome, répon­dit Ghislieri, parce que les inté­rêts de l’Eglise m’y appellent ; j’en sor­ti­rai aus­si­tôt que ma tâche sera rem­plie. Jusque-​là, je ne vous demande qu’une courte hos­pi­ta­li­té et un peu de foin pour ma mule.

Moins de quinze ans après, ce voya­geur d’aspect pous­sié­reux mon­te­rait sur le siège de saint Pierre…

La conduite de l’inquisiteur fut plei­ne­ment approu­vée à Rome, et les récla­ma­tions des cha­noines de Côme ne firent que tour­ner à leur confusion.

Evêque et cardinal

Pendant que Ghislieri était à Rome, il se lia d’amitié avec le car­di­nal Caraffa, pré­fet de la Congrégation du Saint-​Office. Celui-​ci, plus clair­voyant que le prieur de Sainte-​Sabine, com­prit qu’une âme aux sen­ti­ments si éle­vés et si géné­reux était appe­lée par Dieu à une mis­sion de lutte ardente contre l’hé­ré­sie, dont les pro­grès deve­naient de jour en jour plus alar­mants. Il le fit donc nom­mer, en 1551, com­mis­saire géné­ral du Saint-​Office. Et quand, en 1555, le car­di­nal Caraffa fut appe­lé, sous le nom de Paul IV, à suc­cé­der au Pape Marcel II, il s’empressa de man­der auprès de lui l’in­qui­si­teur dont il avait si bien jugé le mérite.

Non content, de le main­te­nir dans sa digni­té de com­mis­saire géné­ral du Saint-​Office, il vou­lut le créer évêque des deux dio­cèses unis de Nepi et Sutri. Ghisleri, vive­ment, alar­mé de cette nou­velle, alla se jeter aux genoux du Pape, le sup­pliant de ne point lui impo­ser un far­deau si redou­table et de le lais­ser mou­rir sous l’habit monas­tique. Mais Paul IV ne répon­dit à ces ins­tances qu’en lui enjoi­gnant de se sou­mettre à ses dispositions.

Dès lors, on vit briller dans le nou­vel évêque toutes les ver­tus qui font l’apôtre ; sa vie était une dépense inces­sante de lui-​même pour les besoins de son trou­peau. Il essaya encore d’obtenir de Paul IV la per­mis­sion de se reti­rer. Le Pape lui répondit :

– Je vous atta­che­rai au pied une chaîne si forte qu’après ma mort même vous ne pour­rez plus son­ger au cloître.

Il s’agissait du car­di­na­lat, auquel Michel-​Alexandrin Ghisleri fut pro­mu le 15 mars 1557. L’émotion qui avait gagné son cœur l’empêcha d’adresser au Pape la moindre expres­sion de remer­cie­ment, de sorte que les autres car­di­naux prirent la parole pour rendre grâces au Saint-​Père d’avoir asso­cié à leur Collège un sujet si digne d’en rehaus­ser l’éclat.

Quelques jours après sa pro­mo­tion, le nou­veau car­di­nal fut nom­mé inqui­si­teur sou­ve­rain de la chré­tien­té et inves­ti de cette charge en plein Consistoire ; il fut le der­nier qui por­ta ce titre glorieux.

Les exi­gences de la digni­té car­di­na­lice répu­gnaient natu­rel­le­ment à l’aus­tère ver­tu de ce fils de saint Dominique, mais il sut, sans man­quer à la bien­séance, n’en accep­ter que ce qui était abso­lu­ment indis­pen­sable. Son palais res­sem­blait à un couvent. Il n’admettait à son ser­vice que des domes­tiques dis­po­sés à entrer dans cette voie de recueille­ment ; mais, ces condi­tions une fois admises, il les trai­tait avec une déli­ca­tesse et des égards inouïs à cette époque, n’interrompait jamais leurs repas ou leur som­meil pour les appe­ler, pré­si­dait leur prière du matin et du soir, et si l’un d’entre eux venait à tom­ber malade, non seule­ment il le fai­sait soi­gner dans une des plus belles salles du palais, mais encore il venait plu­sieurs fois par jour le visiter.

Évêque de Mondovi — Son retour à Rome

Le Pape Pie IV n’avait pas les mêmes idées de gou­ver­ne­ment que son pré­dé­ces­seur Paul IV ; il éloi­gna de Rome le car­di­nal grand inqui­si­teur en le nom­mant évêque de Mondovi, mais il com­prit bien­tôt, grâce sur­tout peut-​être aux conseils de son jeune neveu le saint car­di­nal Charles Borromée, que les fonc­tions d’inquisiteur exi­geaient la pré­sence du titu­laire à Rome ; d’ailleurs, les erreurs pro­tes­tantes et le gal­li­ca­nisme qui se mani­fes­taient à cette époque exi­geaient le retour rapide du pré­lat au centre de la chré­tien­té. Pour défendre la foi catho­lique et les inté­rêts de l’Eglise, même contre l’entourage et la paren­té du Pape, le car­di­nal Alexandrin savait par­ler avec une liber­té tout apos­to­lique. Sa fran­chise ne plai­sait pas à tous ; elle lui valut même l’ordre de quit­ter de nou­veau Rome pour Mondovi. L’inquisiteur se pré­pa­ra aus­si­tôt à obéir ; or, ses bagages, par­tis en avant, furent pris par des cor­saires ; lui-​même, à cette époque, tom­bait gra­ve­ment malade, et au moment où il reve­nait à la san­té, Pie IV des­cen­dait au tom­beau (9 décembre 1565).

Pape sous le nom de Pie V

Les car­di­naux, réunis en Conclave au Vatican, son­geaient à suivre le conseil de saint Charles Borromée, et à por­ter leurs voix sur l’un ou sur l’autre de deux des leurs que leur science et la mis­sion impor­tante qu’ils avaient rem­plie au Concile de Trente sem­blaient dési­gner tout natu­rel­le­ment à leurs suf­frages, les car­di­naux Morone et Sirlet. Ni l’un ni l’autre n’obtint le nombre de suf­frages vou­lu. Alors le car­di­nal Borromée, oubliant qu’il était le neveu du Pape défunt, et sou­cieux uni­que­ment de l’intérêt des âmes, pro­po­sa, le 7 jan­vier 1566, le nom du grand inqui­si­teur ; il entraî­na les élec­teurs vers la chambre du car­di­nal Ghislieri, que l’on trou­va en prière.

Quels ne furent pas l’é­ton­ne­ment et la confu­sion de celui-​ci quand il vit les car­di­naux entrer dans sa cel­lule pour lui annon­cer son élec­tion. Il fal­lut presque l’arracher de force de sa cel­lule pour l’entraîner jusqu’à la cha­pelle où se pra­tique la pre­mière céré­mo­nie dite de 1’« ado­ra­tion ». La volon­té de Dieu se mani­fes­tait d’une manière trop visible pour qu’il per­sis­tât à repous­ser le far­deau qu’elle venait de lui impo­ser ; il accep­ta donc, non sans larmes, et tou­jours sur le conseil de saint Charles et pour mon­trer qu’il oubliait le pas­sé, prit le nom de Pie V.

Ceux qui avaient été dans l’intimité du nou­veau Pape connais­saient sa bon­té et les qua­li­tés de son cœur géné­reux ; mais le peuple, qui ne l’avait connu que par les actes d’autorité de sa charge d’inquisiteur, redou­tait sa sévé­ri­té. Comme on lui expri­mait ces appré­hen­sions des Romains à son égard :

— J’espère, se contenta-​t-​il de répondre, qu’ils seront aus­si affli­gés de ma mort qu’ils l’ont été de mon avènement.

Bartolomeo Passarotti, Saint Pie V. Walters Art Museum, Public Domain via Wikimedia Commons. 

Le nou­veau Pape, sou­cieux des devoirs de sa charge, mit une telle ardeur à faire ces­ser à Rome et dans ses Etats les abus de toutes sortes, et spé­cia­le­ment l’i­vro­gne­rie et l’immoralité, que sa juste sévé­ri­té lui valut, du moins de son vivant, d’être plus craint qu’aimé.

Cependant il ne négli­geait pas les inté­rêts maté­riels de ses sujets ; on le voit ali­men­ter Rome en eau potable, favo­ri­ser l’industrie et même main­te­nir les courses de che­vaux, enfin faire sor­tir du Vatican, pour les offrir au peuple romain, un cer­tain nombre de pré­cieuses œuvres d’art dont la col­lec­tion for­me­ra le Musée du Capitole. Chaque jour, il rece­vait les doléances des pauvres gens.

Pour lui-​même il conti­nua, au milieu des hon­neurs de sa charge, la même vie de dés­in­té­res­se­ment et de péni­tence qu’il avait menée depuis son entrée en religion.

Sollicitude pour les intérêts de l’Eglise

Dès le début, il s’empressa d’i­nau­gu­rer les salu­taires réformes décré­tées par le Concile de Trente.

Les pro­tes­tants avaient accu­sé l’Eglise d’avoir lais­sé perdre la sève divine qui avait pro­duit de brillants reje­tons dans les pre­miers siècles de son ins­ti­tu­tion : le pon­ti­fi­cat de saint Pie V allait don­ner un écla­tant démen­ti aux invec­tives des sec­taires impies.

Le nom de saint Pie V est res­té atta­ché à la réforme du Bréviaire deman­dée par le Concile de Trente. Une Bulle, du 9 juillet 1568 ren­dait obli­ga­toire le nou­veau Bréviaire romain dans toutes les Eglises du monde catholique.

Au com­men­ce­ment de son pon­ti­fi­cat, il don­na des ordres sévères pour abo­lir le luxe des tombes dans les églises, où ces monu­ments funé­raires fai­saient oublier le Dieu vivant, et par leur faste relé­guaient l’autel au second rang. Il favo­ri­sa le pieux usage des médailles auquel il atta­cha des indul­gences. Le 29 mars 1567, il don­na une bulle, très impor­tante, contre­si­gnée par 39 car­di­naux, défen­dant d’aliéner, sous quelque pré­texte que ce fût, des pos­ses­sions du patri­moine de Saint-​Pierre ; tous les nou­veaux membres du Sacré Collège devaient, s’engager par ser­ment à obser­ver cette bulle : il en sera ain­si au moins jusqu’à la fin du XIXe siècle. Le Pape lut­tait contre l’er­reur sous toutes ses formes ; le 6 juin 1566, il envoyait à Marie Stuart 20 000 écus d’or (plus de 200 000 francs-​or) pour l’aider dans sa lutte contre la reine Elisabeth ; il s’opposait éner­gi­que­ment aux luthé­riens en déve­lop­pant le rôle de l’Inquisition ; il eut aus­si à com­battre les erreurs de Michel Baïus ou du Bay, pro­fes­seur à Louvain, et le 1er octobre 1667, il condam­na 79 erreurs de ce per­son­nage qui fut l’ancêtre du « jan­sé­nisme ». Pie V don­na à saint Thomas d’Aquin, le 11 avril 1567, le titre de Docteur de l’Eglise. Il ren­dit obli­ga­toire la réci­ta­tion alors facul­ta­tive de plu­sieurs des prières de la sainte messe. Enfin il ins­ti­tua en 1071 la Congrégation de l’Index.

Croisade contre les Turcs et victoire de Lépante

Au XVIe siècle les espé­rances des sul­tans de Constantinople avaient sem­blé se réveiller à la faveur des dis­sen­sions qui déso­laient l’Eglise, et leurs armées for­mi­dables vinrent atta­quer la chré­tien­té. L’empereur Maximilien II avait échoué en 1566 dans sa ten­ta­tive de leur reprendre la Hongrie. Soliman II parut la même année avec une flotte nom­breuse devant l’île de Malte, refuge des anciens che­va­liers de Jérusalem, mais il dut pour­tant battre en retraite.

Cet échec était trop san­glant pour que les Turcs ne son­geassent pas à s’en ven­ger. Sélim II avait suc­cé­dé à Soliman. A la faveur d’une trêve signée avec l’empereur et des dis­sen­sions entre Etats chré­tiens, il envoya Mohamed, un rené­gat, faire la conquête de Chypre (1570). Les habi­tants, atta­qués à 1’improviste, se défen­dirent avec vigueur, mais ils furent vain­cus et se virent l’objet de ter­ribles représailles.

Ces nou­velles attris­tèrent pro­fon­dé­ment le cœur de Pie V. II écri­vit aux princes chré­tiens pour les pous­ser à une alliance géné­rale contre l’ennemi com­mun de la chré­tien­té, mais il n’y eut guère que les Vénitiens et les Espagnols qui répon­dirent à son appel. Il nom­ma Don Juan d’Autriche géné­ra­lis­sime des troupes et Marc-​Antoine Colonna chef des galères pon­ti­fi­cales ; le Pape pré­dit la vic­toire, mais en recom­man­dant de s’y pré­pa­rer chré­tien­ne­ment. Pendant ce temps, lui-​même mul­ti­pliait les prières, les exer­cices de pié­té, les mor­ti­fi­ca­tions, mal­gré de dou­lou­reuses infirmités.

Embarquée à Messine, le 16 sep­tembre i571, l’armée catho­lique, qui comp­tait 65 000 hommes, arri­va le same­di 7 octobre, à une heure et demie après-​midi, dans le golfe de Lépante, entre la Grèce occi­den­tale et la presqu’île de Morée, à la vue des Turcs, au nombre de 85 000.

Le com­bat allait s’en­ga­ger. Don Juan, fai­sant flèche de tout bois, libé­ra les mil­liers de galé­riens qui condui­saient les vais­seaux et leur fit don­ner des armes ; ce trait de génie eut d’heureuses consé­quences. Quelques heures plus tard les Turcs firent de même, mais leurs quinze mille esclaves chré­tiens vinrent bien­tôt gros­sir les rangs de l’ar­mée catho­lique. La bataille fut san­glante et meur­trière des deux côtés, mais la croix y triom­pha d’une manière écla­tante, et l’Europe com­prit dès lors que le Turc n’était pas invincible.

Le même jour, à Rome, c’est-à-dire à deux cents lieues de là, vers 5 heures du soir, le Pape pré­si­dait, dans une pièce qui se trouve au bout de la Bibliothèque Vaticane, une réunion de car­di­naux rela­tive aux affaires de l’Eglise. Tout d’un coup il se lève, ouvre une fenêtre, et après être demeu­ré quelque temps comme en contem­pla­tion, la referme en disant :

– Laissons là nos affaires, et allons rendre grâce à Dieu ; notre armée a livré bataille aux Turcs et a rem­por­té la victoire.

C’était, en effet, le moment pré­cis où la croix triom­phait dans le golfe de Lépante. Il fal­lut attendre quinze jours pour avoir confir­ma­tion de la nou­velle annon­cée d’une manière si surprenante.

En action de grâces de ce suc­cès magni­fique, le Pape ins­ti­tua la fête de Notre-​Dame de la Victoire, deve­nue sous Grégoire XIII fête du Saint Rosaire, et qu’il fixa au 7 octobre, et il insé­ra dans les lita­nies de la Sainte Vierge cette invo­ca­tion : Auxilium chris­tia­no­rum, ora pro nobis (Secours des chré­tiens, priez pour nous).

Maladie et mort — Canonisation

Au com­men­ce­ment de l’année 1573, le Pape fut tor­tu­ré par la mala­die de la pierre, dont il avait déjà beau­coup souf­fert. Il sup­por­ta son mal avec patience et il mou­rut le 1er mai 1572, après avoir régné six ans et quatre mois. Son corps fut inhu­mé d’abord en la basi­lique Vaticane, dans la cha­pelle de Saint-​André. Pie V rou­lait repo­ser à Bosco, son pays natal, par­mi les Frères de son Ordre, mais Sixte-​Quint s’y refu­sa, et, lui ayant éri­gé un magni­fique tom­beau à Sainte-​Marie Majeure, l’y fil trans­por­ter le 29 jan­vier 1588.

Pie V fut béa­ti­fié par Clément X, au cen­te­naire de sa mort, le 1er mai 1672 ; à son « pro­cès » figu­raient 69 miracles ; son corps, levé de terre sous Innocent XII, le 16 sep­tembre 1698, fut mis dans l’urne de marbre vert et de bronze où on le voit encore aujourd’­hui. Il fut cano­ni­sé par Clément XI le 22 mai 1712.

A. J. D.

Ouvrages consul­tés : Comte Alfred de Falloux, Saint Pie V (4e édi­tion, 1868) – Farochon, La Bataille de Lépante, La Bonne Presse. – Mgr Georges Grente, Saint Pie V (Collection Les Saints). Mgr Battandier, Annuaire pon­ti­fi­cal catho­lique pour 1915.