Les joies de la Sainte Vierge

Peintures murales de l'abbaye d'Abondance. La Visitation

Nous avons sou­vent enten­du par­ler de Notre-​­Dame des Sept Douleurs. Mais songeons-​nous aux joies de Marie, nous sommes-​nous sou­vent asso­ciés à son Magnificat ?

Nous avons sou­vent enten­du par­ler de Notre-​­Dame des Sept Douleurs et nous l’avons sou­vent invo­quée sous ce titre qui nous rap­pelle ce qu’elle a souf­fert pour nous, jusqu’au mar­tyre. Mais songeons-​nous aux joies de Marie, nous sommes-​nous sou­vent asso­ciés à son Magnificat ? Et pour­tant, si nous aimons notre Mère, nous réjouir avec elle des joies qu’elle a connues ici-​bas, et la féli­citer de la gloire et du bon­heur dont elle jouit dans le Ciel, n’est-ce pas aus­si un devoir ?

Pour mieux rem­plir désor­mais cette douce obliga­tion, allons à l’école des saints.

Pour nous encou­ra­ger à hono­rer les joies de la Sainte Vierge, voi­ci ce que saint Anselme rap­porte d’un reli­gieux qui avait cou­tume de réci­ter sept Ave Maria « pour rap­pe­ler à la Sainte Vierge ses joies ter­restres, et autant pour la féli­ci­ter de ses joies cé­lestes ». Se trou­vant à la veille de rendre son âme à Dieu, le pauvre moine trem­blait, mais la Mère de toutes bon­tés lui appa­rut et lui dit : « Qu’avez-vous à craindre, mon fils, vous m’avez tant de fois réjouie par le sou­ve­nir des plus grandes joies que j’ai jamais reçues, tant sur la terre que main­te­nant dans le Ciel. Ayez donc pleine confiance et chas­sez loin de vous ces vaines appré­hen­sions, car je vous assure que vous par­ti­ci­pe­rez bien­tôt aux allé­gresses et jouis­sances que vous m’avez sou­vent rap­pe­lées. » Entendant ces douces paroles de la Reine du Ciel, le reli­gieux ravi de joie ren­dit son âme à sa très bonne Mère, qui l’emporta aus­si­tôt dans le Ciel.

La Sainte Vierge fit aus­si à sainte Mechtilde et à sainte Gertrude les plus belles pro­messes pour les récom­pen­ser de s’unir aux joies dont le Seigneur l’avait com­blée et la comblait.

Histoire de cette dévotion

Qu’est-ce donc que cette dévo­tion aux joies de la Sainte Vierge, qui est peu connue aujourd’hui ?

La dévo­tion aux joies de Marie remonte au début du dou­zième siècle. A par­tir de ce moment com­mencent à foi­son­ner des com­po­si­tions, des séquences, des poèmes consa­crés à Notre-​Dame, des éloges de la Vierge, des salu­ta­tions à la Sainte Vierge, pour chan­ter ses joies. La pié­té mariale a ain­si déve­lop­pé le genre des Ave, des Salve (« Salut ») et des Gaude (« Réjouissez-​vous »). C’étaient comme des lita­nies de louanges ou d’invocations à la Sainte Vierge qui com­men­çaient par exemple par les mots « Réjouissez-​vous, Mère de Dieu », ou « Réjouissez- vous, Vierge, Mère du Christ ». Le style en était très libre.

Le thème pré­fé­ré de la pié­té mariale à cette époque est l’idée de la joie qu’a éprou­vée Marie, et de la joie qu’on lui cause en le lui rap­pe­lant et à la­quelle on par­ti­cipe en s’unissant à elle.

On pour­rait rele­ver aus­si dans les textes de la litur­gie tous les felix, bea­ta (heu­reuse, bienheu­reuse), ou lætare (réjouissez-​vous) qui pro­clament le bon­heur de Marie, ou l’invitent à se réjouir de plus en plus.

La dévo­tion aux Joies de Notre-​Dame s’est déve­loppée tout au long du Moyen-​Age, sous des formes mul­tiples et sans cesse chan­geantes. On honore au début cinq Joies de la Vierge, cor­res­pon­dant à cinq grandes fêtes (Annonciation, Noël, Pâques, Ascen­sion, Assomption). Puis les Joies se mul­ti­plient de façon à englo­ber bien­tôt tous les évé­ne­ments no­tables de la vie de Jésus-​Christ aux­quels fut unie Marie, y com­pris la Passion, car peu à peu aux joies s’ajouteront les douleurs.

Ce fut ain­si la cou­ronne des sept joies, ou des neuf, ou des dix, ou bien­tôt des quinze et même plus : on trouve tous les chiffres pour ces allé­gresses de la Vierge, jusqu’à vingt, selon les époques ou les lieux. Les fidèles médi­taient ain­si sur toute la vie de Notre-Dame.

Cette dévo­tion se ren­contre dans tous les pays du Nord-​Ouest de l’Europe : Angleterre, Flandres, pays rhé­nans, France au nord de la Loire. Et tous les ordres reli­gieux (cis­ter­ciens, char­treux, domi­ni­cains, fran­cis­cains) ont leur part dans cette dévo­tion. Sainte Jeanne de Valois a fon­dé en 1499 l’ordre des Annonciades en l’honneur des dix ver­tus et des dix joies de la Vierge : elle a rete­nu le chiffre de dix.

Notre pays pos­sède des églises dédiées à Notre-​­Dame de Liesse, Notre-​Dame de Joie, Notre-​Dame des Joies, Notre-​Dame de Toutes Joies… Ainsi nos aïeux nommèrent-​ils cer­taines de leurs églises. Trois de ces églises (situées à Liesse, près de Laon ; à Ma­rienthal, près d’Haguenau ; et à Pontivy dans le Mor­bihan) ont été éle­vées par le Saint-​Siège au rang de basiliques.

Presque tous les livres d’heures – c’est-à-dire les livres de prières litur­giques des­ti­nés aux laïcs – du trei­zième au quin­zième siècles contiennent la prière des « Joies de la Sainte Vierge ». D’ailleurs les toutes pre­mières prières en fran­çais appa­rues dans les livres d’heures du qua­tor­zième siècle concer­naient les quinze joies de la Vierge. Pour chaque allé­gresse : court expo­sé de la Joie envi­sa­gée, adresse à Notre-​Dame pour l’inviter à se réjouir en cette occa­sion, demande d’une grâce en rap­port avec le mys­tère, réci­ta­tion de l’Ave Maria.

Une pra­tique de pié­té consa­crée aux joies de Ma­rie est la cou­ronne fran­cis­caine, dite cou­ronne des VII Allégresses. Les Allégresses de la cou­ronne fran­ciscaine sont : l’Annonciation, la Visitation, la nais­sance de Jésus, l’adoration des Mages, le recouvre­ment de Jésus au Temple, la Résurrection, l’Assomp­tion.

Ce qu’est la joie

Après avoir pré­sen­té l’histoire de cette dévo­tion, allons plus avant et tâchons de péné­trer le Cœur de Marie, car c’est cela l’essentiel de cette dévotion.

La joie est ce mou­ve­ment de l’âme que l’on res­sent en pré­sence de quelqu’un ou de quelque chose que l’on aime. Elle est une dila­ta­tion du cœur, qui suit l’amour.

La vraie joie est d’ordre spi­ri­tuel. Elle peut avoir, et elle a sou­vent, son reten­tis­se­ment dans la sensibi­lité, et c’est pour­quoi il y a de vraies joies qui devien­nent sen­sibles ; mais elles demeurent spi­ri­tuelles dans leur principe.

Puisque la joie est l’état d’une âme en pré­sence de ce qu’elle aime, il y a un rap­port entre la qua­li­té de la joie, et la qua­li­té de l’amour qui l’inspire. La joie est un des sen­ti­ments où se révèle le mieux la qua­li­té des pen­sées et des affec­tions, et donc la valeur d’une âme.

Pour qu’une âme goûte la joie, la pré­sence de l’être que nous aimons est nor­ma­le­ment requise. Cependant on peut aus­si goû­ter la joie dans le sou­venir d’une pré­sence qui n’est plus, ou par anticipa­tion, dans l’espoir d’une pré­sence qui n’est pas en­core. Le sou­ve­nir et l’espérance engendrent ain­si la joie.

Quand on sait que l’absence de ce qu’on aime est impos­sible, alors la joie est au suprême degré. C’est le cas de la joie spi­ri­tuelle qui a Dieu pour objet. Dans l’amour de cha­ri­té, on a tou­jours pré­sent en soi et à soi le Dieu qu’on aime. Voilà pour­quoi il n’y a pas de plus grande cause de joie que la pré­sence de Dieu.

On voit comme ce que nous avons dit de la joie s’applique émi­nem­ment à la très sainte Vierge. La joie de Marie lui est venue, tout le temps de sa vie, d’un grand amour, du seul amour dont son âme ait été rem­plie. Toute son exis­tence fut comme un trans­port de joie en Dieu, comme un enchante­ment. Mon âme tres­saille de joie en Dieu mon Sau­veur : ce ne fut pas seule­ment un sen­ti­ment passa­ger au moment où elle a dit cela, ce fut le fond de son âme, toute sa vie durant.

Notre Dame de Liesse church. Virgin and child. Statue. Annecy. France.

Les joies de Marie enfant

Commençons main­te­nant à consi­dé­rer et médi­ter un peu les joies de Marie, nous sou­ve­nant toute­fois que ces joies sont un sujet sublime et qui a pour nous sa part de mys­tère, comme tout ce qui touche à la Sainte Vierge.

Par la grâce de son Immaculée Conception, en rai­son de la pré­co­ci­té et de la sain­te­té qui en décou­lent, Marie toute petite a déjà de très grandes joies. C’étaient des joies d’enfant. Mais c’était une enfant qui dépas­sait sin­gu­liè­re­ment son âge.

Pour que la joie soit par­faite, il faut que l’âme s’élance en quelque sorte vers l’être aimé. Il faut que son union à la cause de sa joie soit aus­si intime, aus­si pro­fonde, aus­si durable que pos­sible. Telle est Marie enfant à l’égard de Dieu. Son amour fai­sait sa joie. Il est dif­fi­cile pour nous d’imaginer ce que peut être la joie dans un être qui s’élance com­plè­te­ment vers ce qu’il aime, que rien n’arrête ou ne détourne dans son élan. C’est le péché ori­gi­nel qui empêche que Dieu nous soit pré­sent autant qu’il aime­rait l’être. Marie est imma­cu­lée, elle est donc de toutes les créa­tures de Dieu la plus mer­veilleu­se­ment faite pour la joie. Tout de suite elle s’est tour­née vers Dieu et l’a aimé de tout son cœur, de tout son es­prit, de toutes ses forces. Aucun autre attrait n’a pu l’en détour­ner. Dieu est la seule Beauté qui lui semble vrai­ment belle, la seule Perfection qu’elle trouve vrai­ment par­faite, le seul Être qui la cap­tive. Pour elle Dieu était tou­jours là, pré­sent et agis­sant. En tout ce qui lui arri­vait, en toute occa­sion, elle voyait sa pro­vi­dence. Elle pou­vait tout à son aise se com­plaire en lui.

Saint Paul dit que la joie spi­ri­tuelle, la joie digne de ce nom, est un fruit du Saint-​Esprit, qui découle immé­dia­te­ment de la cha­ri­té. Or Marie a été rem­plie plus que per­sonne du Saint-​Esprit. Voilà d’où jaillit sa joie : de Dieu lui-​même, qui est la source unique de sa joie. Sa joie étant au dedans, n’était pas à la mer­ci du dehors. Rien ne pou­vait jamais la lui ôter. C’était donc une joie pro­fonde, très solide. Elle de­vait, plus que per­sonne en ce bas monde, éprou­ver la joie de vivre. Voilà dans quelle atmo­sphère s’épa­nouit l’âme de Marie. Voilà com­ment Dieu fait la joie de sa petite enfant, ché­rie et bien-​aimée entre tous.

La joie de l’Annonciation

Le jour de l’Annonciation, par la grâce qui lui est accor­dée ce jour-​là, Marie entre dans une nou­velle phase de sa vie. Et sa joie aus­si par là même.

Il y a d’abord la joie qu’elle a reçue de la part de l’ange. Ce pre­mier mot du ciel à Marie, par les lèvres de Gabriel, nous le tra­dui­sons : « Je vous salue ». Se­lon le texte grec, il fau­drait plu­tôt dire : « Soyez dans la joie ».

Cette joie de la Sainte Vierge, c’est que le salut de l’humanité va bien­tôt s’opérer ; le Messie, pour la ve­nue duquel elle priait tant, plus que per­sonne, va en­fin venir ici-​bas. Dieu nous le donne ! Ce Messie sera Dieu, elle l’a com­pris dans les paroles de l’ange. Et elle sera sa mère ! Marie reçut alors le plus grand don qui puisse être : le Fils de Dieu va deve­nir le sien.

La cause de la joie, avons-​nous dit, c’est la pré­sence. Or, à par­tir de l’incarnation, Dieu sera pré­sent au monde, mais d’abord à Marie, dans des condi­tions dépas­sant tout ce qu’elle eût pu conce­voir et espé­rer : une mater­ni­té qui est lit­té­ra­le­ment divine.

Dieu demande à Marie de vou­loir bien le rece­voir et le prendre pour enfant. Lui sera à elle comme un petit est à sa maman. Elle sera à lui comme une ma­man doit être à son petit. Dieu se fait si proche d’elle, il se rend sen­sible et tangible.

Joie pour elle de conce­voir l’Enfant-Dieu.

Joie de sa mater­ni­té, et du fait que celle-​ci ait été vir­gi­nale. Elle peut conser­ver sa vir­gi­ni­té, selon le grand désir qu’elle en a, et le vœu qu’elle a fait.

Joie de por­ter l’Enfant-Dieu pen­dant neuf mois. Elle n’a pas seule­ment Notre-​Seigneur en elle pen­dant un quart d’heure, comme nous après la commu­nion. Elle est deve­nue le taber­nacle du Fils de Dieu fait homme : quel bon­heur ! Et c’est elle qui four­nit au Christ son corps et son sang.

La joie de la Visitation

La joie de la Visitation est d’abord celle de la sanc­ti­fi­ca­tion de Jean Baptiste dans le sein de sa mère. Dès l’instant, dit Elisabeth à Marie, où ta salu­ta­tion a frap­pé mes oreilles, l’enfant a tres­sailli d’allégresse en mon sein. Marie apporte la joie en appor­tant Jésus et sa grâce. Elle est pour nous les hommes, Notre-​Dame de la Joie.

C’est ensuite la joie de s’entendre dire par sainte Elisabeth qu’elle est la mère de son Seigneur : Comment m’est-il don­né que la mère de mon Seigneur vienne à moi ? et qu’elle est bien­heu­reuse : Bienheureuse celle qui a cru en l’accomplissement de ce qui lui a été dit de la part du Seigneur !

Alors dans le Magnificat, le plus connu de tous les can­tiques de l’Ecriture sainte, et le plus doux de tous, Marie laisse écla­ter ses sen­ti­ments ; et ses senti­ments, c’est la joie, c’est l’action de grâces. Elle est inon­dée de joie, et le chante, mais pour rap­por­ter toute gloire à Dieu : Mon âme exalte le Seigneur, et mon esprit tres­saille de joie en Dieu mon Sauveur.

Emportée par son bon­heur, elle pro­phé­tise : Dé­sormais toutes les géné­ra­tions me diront bienheu­reuse , s’exclame-t-elle.

Tout le Magnificat est un hymne de joie, tant pour les « grandes choses » opé­rées en Marie que pour celles que Dieu réserve aux hommes.

Source : La Couronne de Marie n°153. Image : Godong.