Mes chers Fidèles,
C’est vers la fin de la mousson du sud-ouest que, après avoir déversé ses pluies abondantes sur les montagnes des Ghâts occidentaux, celle-ci atteignit enfin Tuticorin, le 3 septembre 1986. La pluie tomba durant toute la nuit. Au matin, les rues étaient encore détrempées et, devant une petite maison, une Jeep bleue s’arrêta. En descendit un prêtre américain, portant deux sacs qui contenaient tout ce qu’il avait apporté avec lui. Il avait conduit depuis l’aéroport de Chennai, sans GPS, sans Google Maps et, bien entendu, sans téléphone portable pour le guider — seulement une adresse écrite sur un morceau de papier. En fait, la petite maison qui l’attendait n’avait même pas de téléphone.
Il entra, posa ses sacs sur une petite table qui avait été préparée pour lui et sortit son bréviaire. En ouvrant la fermeture éclair et le livre, il découvrit une image pieuse qui y avait été placée à son intention. Il la retira et la regarda avec dévotion avant de la déposer soigneusement sur la table. L’image au recto était familière à tous les prêtres de la Fraternité Saint-Pie X : la statue de saint Pie X qui se trouve dans la cour du Séminaire d’Écône. Mais au verso se trouvait quelque chose de plus familier encore : l’écriture inimitable de Mgr Lefebvre.
Ce n’était qu’un petit mot, mais pour un prêtre qui venait d’arriver seul dans une contrée lointaine, chargé de commencer une mission à partir de rien, ces quelques paroles durent avoir une grande importance. L’archevêque l’encourageait, le fortifiait, puis confiait cette nouvelle mission au patronage particulier de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus.
Le prêtre fit une petite prière. Il posa l’image sur la table. Puis il se mit au travail. Et c’est ainsi que, discrètement et presque sans que le monde s’en aperçoive, commença la mission de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X en Inde.
Il y a quelque chose de presque providentiel dans les circonstances de ce premier jour. La fin de la mousson du sud-ouest semblait être elle-même le symbole de ce qui se passait, à cette même date, sur les rivages de Tuticorin.
La mousson du sud-ouest prend naissance à l’Ouest et, dans son parcours, déverse une grande partie de son abondance sur les régions occidentales du pays, ne laissant qu’une faible part à la côte orientale assoiffée. De même, d’une manière frappante et analogue, la Providence semblait avoir tracé la route de la Fraternité Saint-Pie X. Depuis sa fondation, de nombreux prieurés avaient été établis à travers le monde du vivant de Mgr Lefebvre. Pourtant, la dernière fondation réalisée de son vivant ne fut autre que la mission de Tuticorin, en 1986.
Il y a donc quelque chose de profondément significatif dans cette coïncidence : la dernière fondation du vivant de Mgr Lefebvre fut établie sur la côte orientale, dans une terre qui avait soif des eaux de la Foi catholique.
Quarante années se sont maintenant écoulées depuis ce matin pluvieux de septembre. Ce qui avait commencé avec une petite maison, une Jeep bleue, deux sacs, une table et une image portant les encouragements d’un saint archevêque est devenu une mission vivante, bénie par des vocations et par d’innombrables âmes touchées par la grâce de Dieu.
L’image est depuis longtemps devenue partie intégrante de cette histoire. La petite maison a changé. La Jeep a disparu. Le téléphone et les cartes qui faisaient autrefois défaut sont désormais partout. Mais la mission confiée à sainte Thérèse continue.
En cette occasion solennelle, nous n’avons aucune raison de ne pas célébrer, et nous avons toutes les bonnes raisons de le faire dans le sanctuaire de nos cœurs, par un certain renouvellement de notre esprit.
Le quarantième anniversaire me paraît être une occasion opportune de nous entretenir d’une chose chère à la Fraternité, et c’est précisément la raison pour laquelle vous êtes non seulement attachés à la Fraternité, mais aussi en train de lire cette lettre : le Saint Sacrifice de la Messe.
Ce n’est pas la célébration extérieure qui importe, car elle ne signifie rien s’il n’y a pas de conviction intérieure. C’est de ces dispositions intérieures que la force doit passer dans l’extérieur, en vue de la fin proposée, comme le dit saint Ignace.
Quelle raison l’archevêque aurait-il eue d’envoyer ses hommes dans un pays si lointain, si ce n’était précisément pour ces réalités intérieures, pour le zèle et pour les choses spirituelles ?
Considérons donc, chers fidèles, leur importance devant Dieu. Voyons quelle sollicitude nous avons pour elles, quelle sollicitude nous devrions avoir, ce que nous devons améliorer et ce que nous devons corriger, afin de parvenir au degré auquel notre Fondateur voulait nous voir atteindre.
Dieu le veut.
Après tout, aimer véritablement la Messe est tout le but de cette lettre.
Voici ce qu’est le Saint Sacrifice de la Messe selon les paroles du saint Concile de Trente — pour reprendre les termes mêmes du saint Concile de Trente :
« Dans la Messe, le même Christ est contenu et immolé d’une manière non sanglante, Celui qui, sur l’autel de la Croix, s’est une fois offert lui-même d’une manière sanglante. La victime est une et la même ; le même qui s’offre maintenant par le ministère des prêtres est Celui qui s’offrit alors sur la Croix ; seul le mode d’offrir est différent. »
Les mystères ineffables de ce Sacrifice très saint ne sauraient certainement être exposés de manière plus brève tout en étant exaltés avec plus d’éloquence.
Et assurément, la Messe est le signe le plus parfait de notre soumission à Dieu, la satisfaction la plus complète pour tous les péchés du monde, la plus haute glorification de Dieu, l’acte d’action de grâces le plus parfait, la prière la plus efficace pour obtenir ses bienfaits ; car ce n’est pas notre voix qui monte vers le ciel, mais la voix du Sang du Fils même de Dieu, « parlant bien mieux que celui d’Abel ».
Enfin, par ce Sacrifice, nous sommes intimement unis à Dieu et devenons participants de sa divinité, Lui qui « a daigné devenir participant de notre humanité » ; et ainsi nous atteignons aussi parfaitement que possible la fin pour laquelle nous avons été créés.
C’est donc à juste titre que saint François de Sales appelle la Messe « le soleil des exercices spirituels, le centre de la religion chrétienne, le cœur de la dévotion, l’âme de la piété, enfin le mystère ineffable qui contient l’abîme même de l’amour divin ».
Il n’est aucun de nous qui ne sache tout cela ; mais il est utile, et même nécessaire, que chacun, par une méditation attentive et la lecture de livres pieux, fasse revenir de temps à autre dans son esprit ces vérités sublimes que nous enseignons et que nous tenons par la foi, afin que, dans la mesure de nos faibles forces, nous traitions toujours saintement les choses saintes et que la familiarité habituelle ne nous conduise pas au mépris.
Nous devons en effet avoir constamment les yeux de notre esprit et de notre cœur fixés sur ce très saint Sacrifice, comme sur le centre de notre vie, y placer toutes nos espérances et l’estimer comme notre trésor inépuisable, ainsi que saint Claude de La Colombière se le proposait à lui-même.
Et afin d’insister plus vivement sur l’assistance à la Messe, qu’ils s’en approchent comme de la plus sublime école de toutes les vertus, qu’ils la suivent attentivement selon le véritable esprit de la Sainte Liturgie et qu’ils réalisent profondément avec quelle vérité saint Pierre Canisius en parle :
« Désirez-vous une école spirituelle où vous puissiez apprendre le Christ et toute sa vie et sa Passion ? Désirez-vous apprendre à confesser vos péchés ? Désirez-vous entendre un sermon qui soit le cœur de la parole de Dieu et de toutes les Écritures ? Désirez-vous avoir un livre de vie dans lequel vous puissiez apprendre Jésus et Jésus crucifié, comment vous glorifier en lui seul et comment appliquer ses mérites à vous-mêmes et à vos amis vivants et défunts ? Qui serait assez insensé pour ne pas apprendre ici la sagesse chrétienne, l’exercice de la foi, de l’espérance et de la charité, et comment se préparer contre toutes les tentations ? »
C’est comme si le saint Docteur disait :
« Vous trouverez toutes ces choses si vous assistez avec piété et dévotion à ce très saint Sacrifice. »
Avant de conclure, permettez-moi de citer les paroles saintes de Mgr Lefebvre :
« Pour la gloire de la Très Sainte Trinité, pour l’amour de Notre Seigneur Jésus-Christ, pour la dévotion à la Très Sainte Vierge Marie, pour l’amour de l’Église, pour l’amour du Pape, pour l’amour des évêques, des prêtres, de tous les fidèles, pour le salut du monde, pour le salut des âmes, gardez ce testament de Notre Seigneur Jésus-Christ ! Gardez le Sacrifice de Notre Seigneur Jésus-Christ. Gardez la Messe de toujours ! »
« Et vous verrez refleurir la civilisation, une civilisation qui n’est pas de ce monde, mais une civilisation qui conduit à la Cité catholique qui est le ciel. La cité catholique de ce monde n’est faite pour rien d’autre que pour la Cité catholique du ciel. »
Je vous souhaite à tous un saint et heureux anniversaire.
Puisse le Bon Dieu nous aider à croître toujours davantage dans notre amour du Saint Sacrifice de la Messe, et puisse sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus nous bénir d’une pluie de roses, comme elle nous l’avait autrefois promis.
Avec ma bénédiction sacerdotale,









