La vertu de force en temps de crise

Lapidation de Saint Etienne, église Saint-Etienne-du-Mont à Paris. Crédit photo : Philippe Lissac / Godong

Le martyre est l’acte principal de la vertu de force

La crise actuelle de l’Église peut nous poser plu­sieurs ques­tions : com­bien de temps va-​t-​elle durer ? Il semble que beau­coup d’op­tions se pré­sentent pour faire face aux souf­frances et inquié­tudes qu’elle pro­voque. Précipitation ou hési­ta­tion pro­lon­gée sous aspect de bien nous mènent sur de mau­vais che­mins et nous font prendre de mau­vaises réso­lu­tions.
En ces temps mar­qués par les incer­ti­tudes, les souf­frances et les épreuves, la doc­trine catho­lique offre une lumière par­ti­cu­lière à tra­vers la ver­tu de force, l’une des quatre ver­tus car­di­nales. Elle peut se défi­nir ain­si : « La force est la ver­tu morale qui assure dans les dif­fi­cul­tés la fer­me­té et la constance dans la pour­suite du bien. Elle affer­mit la réso­lu­tion de résis­ter aux ten­ta­tions et de sur­mon­ter les obs­tacles dans la vie morale. La ver­tu de force rend capable de vaincre la peur, même de la mort, d’af­fron­ter l’é­preuve et les per­sé­cu­tions. Elle dis­pose à aller jus­qu’au renon­ce­ment et au sacri­fice de sa vie pour défendre une juste cause. » Cette ver­tu n’est pas une simple endu­rance stoïque ni un cou­rage pure­ment natu­rel. Elle est une dis­po­si­tion habi­tuelle de l’âme, per­fec­tion­née par la grâce, qui ordonne l’ap­pé­tit iras­cible – cette par­tie de nous qui réagit face aux dif­fi­cul­tés et aux menaces – selon la rai­son illu­mi­née par la foi. Saint Thomas d’Aquin, dans la Somme théo­lo­gique (I‑II, q. 123), pré­cise que la force a pour objet prin­ci­pal les peurs et les audaces, par­ti­cu­liè­re­ment face au dan­ger de mort. Elle consiste en deux mou­ve­ments com­plé­men­taires : « aggre­di » (entre­prendre, atta­quer le mal) et « sus­ti­nere » (sup­por­ter ; endu­rer). En temps de crise, c’est sou­vent le second qui prime : la patience et la constance face à ce qui ne peut être immé­dia­te­ment changé.

La force face aux crises contemporaines de l’Église et de la société

Les crises éco­no­miques, sociales, spi­ri­tuelles, reli­gieuses ou per­son­nelles engendrent natu­rel­le­ment la peur, l’an­goisse, le décou­ra­ge­ment et par­fois le déses­poir. Dans la tem­pête cer­tains croient plus pru­dent d’a­ban­don­ner le bateau dans une mer agi­tée et sont sub­mer­gés par les flots, d’autres changent de route sans y voir clair avec une bous­sole qui change constam­ment, d’autres encore comme un pilote d’a­vion affec­té par une déso­rien­ta­tion spa­tiale parce qu’il n’a plus les repères habi­tuels, prennent des déci­sions selon ses sen­ti­ments et sen­sa­tions plu­tôt que de croire aux ins­tru­ments encore dis­po­nibles. La ver­tu de force ne nie pas ces émo­tions ; elle les domine. Elle empêche l’âme de se lais­ser para­ly­ser. La force d’âme com­bat d’a­bord les enne­mis inté­rieurs : l’an­xié­té, la peur, les doutes qui immo­bi­lisent. Elle rend l’homme « rési­lient », capable de res­ter fidèle au bien même lorsque tout semble s’écrouler.

Cette force trouve son modèle suprême en Jésus-​Christ. Sur la Croix, Notre-​Seigneur a affron­té la souf­france et la mort non par témé­ri­té, mais par un amour fidèle jus­qu’au bout. « Dans le monde, vous aurez de l’af­flic­tion, mais cou­rage, moi j’ai vain­cu le monde » (Jn 16, 33). Les mar­tyrs, dont le sacri­fice est consi­dé­ré par saint Thomas comme l’acte le plus par­fait de la force, illus­trent cette véri­té : ils ont pré­fé­ré la fidé­li­té à Dieu à la pré­ser­va­tion de leur vie ter­restre. Aujourd’hui, la force se mani­feste moins sou­vent dans le mar­tyre san­glant que dans la fidé­li­té quo­ti­dienne : conti­nuer à aimer l’Église, à prier, à tra­vailler pour le bien com­mun et le salut des âmes, à défendre la véri­té mal­gré les pres­sions, les pertes ou l’in­com­pré­hen­sion. La force n’est pas iso­lée. Elle s’ap­puie sur les autres ver­tus car­di­nales (pru­dence, jus­tice, tem­pé­rance) et, plus encore, sur les ver­tus théo­lo­gales. La foi donne le sens de l’é­preuve ; l’es­pé­rance empêche de céder au déses­poir ; la cha­ri­té motive le sacri­fice. Elle est aus­si éle­vée par le don du Saint-​Esprit qui porte le même nom. Ainsi, ce qui est impos­sible aux seules forces humaines devient pos­sible par la grâce :

Ma force c’est le Seigneur. 

(Ps 118, 14).

Pratiquer la force aujourd’hui

Comment culti­ver cette ver­tu en temps de crise ? D’abord par la prière humble et per­sé­vé­rante, qui unit l’âme à la source de toute force. Ensuite par des actes quo­ti­diens de fidé­li­té : tenir ses enga­ge­ments mal­gré la fatigue d’une crise qui dure depuis long­temps, refu­ser le men­songe ou le com­pro­mis facile, sou­te­nir toutes les âmes déso­rien­tées, accep­ter la souf­france sans amer­tume. La patience (sup­por­ter le pré­sent) et la per­sé­vé­rance (durer dans le bien) sont des alliées pré­cieuses de la force.
Il faut aus­si évi­ter les excès oppo­sés : la lâche­té, qui fuit le devoir, et la témé­ri­té, qui se jette dans le dan­ger sans dis­cer­ne­ment. Les deux sont contre la ver­tu de pru­dence. La vraie force est mesu­rée, ordon­née au bien véri­table, et tou­jours ouverte à la misé­ri­corde. La force main­tient l’âme dans le calme, la paix et le cou­rage mal­gré le mépris, l’in­jus­tice et l’os­tra­cisme.
Dans les crises qui secouent notre monde, l’Église et nos vies, elle trans­forme l’é­preuve en occa­sion de crois­sance spi­ri­tuelle, elle aug­mente nos mérites. Elle nous rap­pelle que le bien n’est pas vain­cu par le mal, et que celui qui s’ap­puie sur Dieu peut demeu­rer ferme, même lorsque tout vacille.

Source : Le Parvis n°169 – Septembre 2026