L’archevêque de Bourges face aux sacres du 1er juillet (2e partie)

Cathédrale de Bourges. Nef centrale. Crédits photo : Fred de Noyelle / Godong.

« La fidé­li­té n’est pas sta­tique, elle est dyna­mique, dans la conti­nui­té de la foi qui est immuable, mais les situa­tions sont tou­jours nou­velles et l’Esprit est sans cesse à l’œuvre »…

Aux yeux de Monseigneur Sylvain Bataille, arche­vêque de Bourges[1], la Tradition « ne consiste pas en un héri­tage figé, comme conge­lé, intou­chable. Elle est au contraire la trans­mis­sion vivante de la foi même des Apôtres, sans cesse appro­fon­die sous la conduite de l’Esprit, et vécue dans des contextes his­to­riques et cultu­rels dif­fé­rents » […] « La fidé­li­té n’est pas sta­tique, elle est dyna­mique, dans la conti­nui­té de la foi qui est immuable, mais les situa­tions sont tou­jours nou­velles et l’Esprit est sans cesse à l’œuvre ». L’initiative des sacres du 1er juillet der­nier s’en trou­ve­rait pri­vée de sa prin­ci­pale justification.

Nous retrou­vons ici le dis­cours évo­lu­tion­niste inau­gu­ré par Vatican II et théo­ri­sé par Benoît XVI, avec l’ambiguïté qui ouvre la porte à tous les renie­ments, sous pré­texte d’approfondissement. Le n° 17 de la Profession de foi pré­sen­tée le 24 juin der­nier par la Fraternité dis­sipe cette ambiguïté : 

La Tradition peut se dire « vivante », non pas au sens où elle chan­ge­rait de signi­fi­ca­tion, mais au sens où le Magistère vivant pro­pose à tra­vers les siècles, d’une manière tou­jours plus claire et plus expli­cite, la même véri­té selon la même signi­fi­ca­tion[2]. Ce qui a été cru par tous, par­tout et tou­jours, comme appar­te­nant à la foi, ne peut être nié ni mis en doute par aucune mode théo­lo­gique, aucune pres­sion pas­to­rale, aucune néces­si­té diplo­ma­tique, aucune pré­ten­due exi­gence du monde moderne[3].

Nous le voyons bien, mal­heu­reu­se­ment, la « trans­mis­sion vivante » à laquelle fait réfé­rence Mgr Bataille ins­taure une manière de pra­ti­quer la reli­gion qui change le sens de la véri­té révé­lée, sous pré­texte d’adaptation. La pra­tique de l’oecuménisme, par exemple, insi­nue tou­jours plus l’erreur de l’indifférentisme.

Pour ce qui est du culte, l’archevêque de Bourges vou­drait s’en prendre à l’expression de la « messe de tou­jours » uti­li­sée par Mgr Lefebvre, pour jus­ti­fier les réformes litur­giques de l’après Vatican II : 

C’est tou­jours la mort et la résur­rec­tion du Christ qui est célé­brée, son sacri­fice qui est offert aux fidèles, mais selon des formes qui ont évo­lué au cours des siècles. Le pape Pie XII a mis en œuvre d’importantes réformes litur­giques dans les années 50, toutes accep­tées par la Fraternité Saint-​Pie X. On ne com­prend donc pas pour­quoi tout devrait se figer en 1962. 

Les réformes de Pie XII n’ont rien à voir avec celles de Paul VI. Les pre­mières ne font que don­ner une meilleure signi­fi­ca­tion, à tra­vers les paroles et les gestes renou­ve­lés du rite, de la même véri­té dont le culte doit se faire l’expression. Les secondes « s’éloignent de manière impres­sion­nante, dans l’ensemble comme dans le détail » de cette même signi­fi­ca­tion, ain­si que le constate le Bref exa­men cri­tique remis en son temps au Pape Paul VI par les car­di­naux Ottaviani et Bacci. La messe est dite « de tou­jours » dans la mesure où le rite exprime constam­ment, à tra­vers les dif­fé­rentes réformes ou res­tau­ra­tions, la même signi­fi­ca­tion exi­gée uni­ment par la pro­fes­sion de foi et par l’efficacité du sacre­ment. La messe est en ce sens au-​delà et en dehors du temps, car elle se fait l’écho de l’éternelle parole sanc­ti­fiante de Dieu. Il en va tout autre­ment des réformes de Paul VI, qui ont déna­tu­ré cet écho au point de se faire désor­mais l’expression du sen­ti­ment de la com­mu­nau­té ecclé­siale, sujet à tous les caprices de son histoire.

Les numé­ros 124 et 125 de la pro­fes­sion de foi pré­sen­tée le 24 juin der­nier par la Fraternité l’affirment clairement : 

Je pro­fesse que la messe tra­di­tion­nelle romaine, célé­brée selon le rite en usage avant la réforme du Novus Ordo Missae, exprime avec une clar­té incom­pa­rable la doc­trine catho­lique du sacri­fice, du sacer­doce et de la pré­sence réelle. Mais je constate avec dou­leur que les réformes litur­giques contem­po­raines se sont éloi­gnées consi­dé­ra­ble­ment de la litur­gie tra­di­tion­nelle, dans l’ensemble comme dans le détail : ce fai­sant, elles ont obs­cur­ci le carac­tère sacri­fi­ciel et pro­pi­tia­toire de la Messe, favo­ri­sé une concep­tion démo­cra­tique du culte, rap­pro­ché l’expression litur­gique catho­lique des concep­tions pro­tes­tantes, et contri­bué ain­si de manière pré­pon­dé­rante à la perte du sens du sacré, à la cor­rup­tion de l’esprit chré­tien, à la dimi­nu­tion des voca­tions et à l’affaiblissement géné­ral de la foi[4]. Je rejette donc toute réforme ou tout usage litur­gique qui, par omis­sion, ambi­guï­té doc­tri­nale ou orien­ta­tion pra­tique, favo­rise l’hérésie, affai­blit la foi, s’éloigne de la doc­trine catho­lique de la messe for­mu­lée au Concile de Trente, ou détourne les fidèles de l’adoration due à Dieu. Le culte public de l’Église doit expri­mer la foi catho­lique sans équivoque.

Telle n’est mani­fes­te­ment pas l’intention de l’archevêque de Bourges. « La litur­gie », pré­cise d’ailleurs Mgr Bataille, « demeure l’expérience du Salut pour les pécheurs que nous sommes ». L’ « expé­rience » : c’est un mot qui revient sans arrêt dans les dis­cours pon­ti­fi­caux de l’après Vatican II. Il est l’un des prin­ci­paux indices du chan­ge­ment d’axe qui s’est accom­pli au moment du concile. Changement d’axe bien ana­ly­sé par Mgr Lefebvre au len­de­main des sacres du 30 juin 1988 et qui consiste dans « le pas­sage du droit de la véri­té au droit de la per­sonne »[5]. Passage, donc du point de vue de l’objet (ou de la réa­li­té telle que s’imposant à l’acte d’intelligence ou de volon­té) au point de vue du sujet.

L’évolutionnisme signa­lé prend son point de départ dans ce nou­veau point de vue, qui est le point de vue du per­son­na­lisme. C’est pour défendre les droits de la véri­té, notam­ment à tra­vers la litur­gie qui est l’expression du vrai culte de la vraie reli­gion, que la Fraternité a vou­lu don­ner à l’Eglise de nou­veaux évêques fidèles à cette expres­sion inal­té­rée de la foi de l’Eglise.

Notes de bas de page
  1. https://​www​.dio​cese​-bourges​.org/​a​c​t​u​a​l​i​t​e​s​/​1​6​1​3​7​-​l​e​s​-​o​r​d​i​n​a​t​i​o​n​s​-​e​p​i​s​c​o​p​a​l​e​s​-​d​e​-​l​a​-​f​r​a​t​e​r​n​i​t​e​-​s​a​i​n​t​-​p​i​e​-​x​-​p​o​i​n​t​s​-​d​e​-​r​e​p​e​r​e​-​p​o​u​r​-​c​o​m​p​r​e​n​d​r​e​-​l​a​-​s​i​t​u​a​t​i​o​n​-​e​d​i​t​o​r​i​a​l​-​d​e​-​m​o​n​s​e​i​g​n​e​u​r​-​b​a​t​a​i​l​le/[]
  2. Concile Vatican I (1870), Constitution dog­ma­tique Dei Filius, cha­pitre IV, DS 3020 et canon 3, DS 3043 ; Pie IX, dans la Bulle Ineffabilis Deus (8 décembre 1864), qui pro­clame le dogme de l’Immaculée Conception, le mani­feste fort bien : « Toujours atten­tive à gar­der et à défendre les dogmes dont elle a reçu le dépôt, l’Église de Jésus‑Christ n’y change jamais rien, n’en retranche jamais rien, n’y ajoute jamais rien ; mais por­tant un regard fidèle, dis­cret et sage sur les ensei­gne­ments anciens, elle recueille tout ce que l’antiquité y a mis, tout ce que la foi des Pères y a semé. Elle s’applique à le polir, à en per­fec­tion­ner la for­mule de manière que ces anciens dogmes de la céleste doc­trine reçoivent l’évidence, la lumière, la dis­tinc­tion, tout en gar­dant leur plé­ni­tude, leur inté­gri­té, leur carac­tère propre, en un mot, de façon qu’ils se déve­loppent sans chan­ger de nature, et qu’ils demeurent tou­jours dans la même véri­té, dans le même sens, dans la même pen­sée ».[]
  3. Saint Vincent de Lérins, Commonitorium, cité par le Concile Vatican I (1870), Constitution dog­ma­tique Dei Filius, cha­pitre IV, DS 3020.[]
  4. Voir le Bref exa­men cri­tique du Novus Ordo Missae pré­sen­té le 3 sep­tembre 1969 au pape Paul VI par les car­di­naux Ottaviani et Bacci.[]
  5. Mgr Lefebvre, « La visi­bi­li­té de l’Eglise et la situa­tion actuelle » dans Fideliter numé­ro 66 de novembre-​décembre 1988, p. 29.[]

FSSPX

M. l’ab­bé Jean-​Michel Gleize fut durant près de trente ans pro­fes­seur d’a­po­lo­gé­tique, d’ec­clé­sio­lo­gie et de dogme au Séminaire Saint-​Pie X d’Écône. Il est le prin­ci­pal contri­bu­teur du Courrier de Rome. Il a par­ti­ci­pé aux dis­cus­sions doc­tri­nales entre Rome et la FSSPX entre 2009 et 2011. Il exerce désor­mais son apos­to­lat à Saint-​Nicolas-​du Chardonnet, où ses confé­rences sur l’Eglise sont très sui­vies, et enseigne à l’Institut Universitaire Saint-​Pie X.