Quelle « communion » ?

Statue de Saint Pierre à Rome. Crédit photo : Dominique Devroye / Pixabay

En la fête de saint Pierre et saint Paul, le Pape a évo­qué les clefs comme sym­bole de l’u­ni­té de l’Église.

Notre Saint Père le Pape Léon XIV, Vicaire de Jésus Christ et Chef suprême de toute l’Église uni­ver­selle, a célé­bré le 29 juin der­nier, en pré­sence des car­di­naux réunis à Rome à l’occasion du Consistoire, la messe de la fête des saints apôtres Pierre et Paul. C’est lors de cette célé­bra­tion que le Pape impose le pal­lium aux nou­veaux arche­vêques métropolitains.

Dans l’homélie qu’il pro­non­ça en ce jour, Léon XIV insis­ta sur la « sol­li­ci­tude fidèle et patiente pour l’unité » qui échoit au suc­ces­seur de Pierre et qui est « très bien expri­mée par le sym­bole des clés, avec lequel nous l’identifions sou­vent (cf. Mt 16, 19) ». Et de déve­lop­per ain­si la des­crip­tion de la méta­phore : « Une clé, en effet, n’abat pas les portes, mais elle les ouvre puis les ferme, en cher­chant à l’intérieur les bons leviers et en accom­pa­gnant leurs mou­ve­ments, afin que les blo­cages se défassent, que les gâches cou­lissent et que les bat­tants tournent libre­ment sur leurs gonds, unis­sant ain­si les espaces et fai­sant des nom­breuses pièces iso­lées une seule et même mai­son accueillante ».

Comment doit-​on donc com­prendre, à la lumière de cette méta­phore, la défi­ni­tion de l’unité et de la com­mu­nion dans l’Église ? « De la même manière », explique Léon XIV, « la com­mu­nion dans l’Église ne se construit pas en se figeant sur ses propres posi­tions, mais en recher­chant, dans le cœur de cha­cun, les points de ren­contre dans la Vérité, à la seule lumière de laquelle cha­cun devient pour l’autre ins­tru­ment de crois­sance ». Et c’est ici que sur­git la ques­tion fon­da­men­tale : de quelle « Vérité » s’agit-il ? L’évêque de Bourges, Mgr Sylvain Bataille, a fait récem­ment écho à cette réflexion du Pape, lorsque, se posi­tion­nant, dans un com­mu­ni­qué daté du 13 juillet der­nier, à l’égard des sacres accom­plis par la Fraternité Saint Pie X, le récent suc­ces­seur de Mgr Jérôme Beau déclare : « Ne rêvons pas d’une uni­té de com­pro­mis, fon­dée sur l’ambiguïté » [1].

De cette ambi­guï­té, nous ne vou­lons pas, nous non plus, tant il est vrai que, une fois que l’on s’y est ins­tal­lé, « tout effort pour dis­si­per les mal­en­ten­dus n’aurait pour effet que de les mul­ti­plier » [2]. Et c’est jus­te­ment la rai­son pour laquelle, depuis ses pre­mières ori­gines, la Fraternité expose clai­re­ment les rai­sons pro­fondes de son atti­tude, qui sont les rai­sons de son obéis­sance au Magistère de l’Église catho­lique, en même temps que ce sont aus­si les rai­sons de la déso­béis­sance du concile Vatican II à ce même Magistère. Que si l’affirmation peut paraître un peu grosse, elle n’en demeure pas moins vraie pour autant.

Mais remar­quons aus­si que, du côté de Rome et des épis­co­pats du monde entier, en France comme ailleurs, l’ambiguïté est tout autant récu­sée, comme inac­cep­table, et qu’elle l’est au nom même des textes du Concile, qui, pré­ci­sé­ment, lorsqu’ils sont lus à la lumière de leur logique pro­fonde, échappent – mal­heu­reu­se­ment – à toute ambi­guï­té. Car ils véhi­culent une nou­velle défi­ni­tion de l’Église et de son uni­té, qui est en oppo­si­tion claire et nette avec la défi­ni­tion de l’Église telle que le Magistère nous l’avait ensei­gnée jusqu’ici. L’unité de l’Église y appa­raît non plus comme celle de l’Église catho­lique, mais comme celle de l’Église du Christ, qui « sub­siste » seule­ment dans l’Eglise catho­lique, et qui est aus­si « pré­sente et agis­sante » en dehors de la struc­ture visible de l’Église catho­lique, dans les com­mu­nau­tés sépa­rées, dites « chré­tiennes non catho­liques ». L’unité des chré­tiens, que se donne pour but l’œcuménisme, prend alors tout son sens, en dehors de toute ambi­guï­té, car il s’agit de l’unité de l’Église du Christ, qui pro­gresse, et qui reste dis­tincte de l’unité de l’Église catho­lique. Comme le dit expli­ci­te­ment le décret Unitatis redin­te­gra­tio du concile Vatican II, par cette voie de l’œcuménisme, « peu à peu, après avoir sur­mon­té les obs­tacles qui empêchent la par­faite com­mu­nion ecclé­siale, se trou­ve­ront ras­sem­blés par une célé­bra­tion eucha­ris­tique unique, dans l’unité d’une seule et unique Église, tous les chré­tiens. Cette uni­té, le Christ l’a accor­dée à son Église dès le com­men­ce­ment. Nous croyons qu’elle sub­siste de façon inamis­sible dans l’Église catho­lique et nous espé­rons qu’elle s’accroîtra de jour en jour jusqu’à la consom­ma­tion des siècles ». Il est clai­re­ment dit ici, en dehors de toute ambi­guï­té, à la fois que : 1) l’unité accor­dée par le Christ à son Église – donc l’unité de l’Église du Christ – « sub­siste de façon inamis­sible » dans l’Église catho­lique, et que 2) « nous espé­rons qu’elle s’accroîtra de jour en jour », en ce qu’elle est seule­ment « pré­sente et agis­sante » hors de l’unité de l’Église catholique.

Pourquoi, dès lors, la Fraternité Saint Pie X est-​elle répu­tée schis­ma­tique ? Tout sim­ple­ment parce qu’elle refuse cette nou­velle ecclé­sio­lo­gie, qui entend éta­blir une dis­tinc­tion réelle entre l’Église du Christ et l’Église catho­lique. Ce refus s’est encore récem­ment expri­mé avec la Profession de foi du 24 juin der­nier, mais Mgr Lefebvre en fai­sait le constat lors de l’homélie qu’il pro­non­ça pour les consé­cra­tions épis­co­pale du 30 juin 1988 :

Et pour­quoi Monseigneur (me dira-​t-​on) avez-​vous arrê­té ces col­loques qui sem­blaient cepen­dant avoir un cer­tain suc­cès ? Précisément parce que en même temps que je don­nais ma signa­ture pour le Protocole (d’ac­cord), à la même minute, l’en­voyé du car­di­nal Ratzinger qui m’ap­por­tait ce pro­to­cole à signer, me confiait ensuite une lettre dans laquelle il me deman­dait, de deman­der par­don pour les erreurs que je fai­sais. Si je suis dans l’er­reur, si j’en­seigne des erreurs, il est clair que l’on doit me remettre dans la Vérité, dans l’es­prit de ceux qui m’en­voient cette feuille à signer, que je recon­naisse mes erreurs. C’est-​à-​dire : Si vous recon­nais­sez vos erreurs, nous vous aide­rons à reve­nir dans la véri­té. Quelle est cette véri­té pour eux ? Sinon la véri­té de Vatican II, sinon la véri­té de cette Église conci­liaire, c’est clair ! Par consé­quent, il est clair que pour le Vatican, la seule véri­té qui existe aujourd’­hui, c’est la véri­té conci­liaire, c’est « l’es­prit du concile », c’est l’es­prit d’Assise. Voilà la véri­té d’au­jourd’­hui. Et cela nous n’en vou­lons pour rien au monde, pour rien au monde !

Lorsque le Pape Léon XIV dit que la com­mu­nion dans l’Église doit se construire « en recher­chant, dans le cœur de cha­cun, les points de ren­contre dans la Vérité », il s’agit pré­ci­sé­ment, et en dehors de toute ambi­guï­té, de cette Vérité nou­velle de Vatican II. La Fraternité, et avec elle ses six évêques, dont les quatre qui furent consa­crés le der­nier 1er juillet, n’en veulent pour rien au monde, car cette Vérité est une fausse Vérité, elle n’a que l’apparence de la Vérité en se don­nant le faux visage du Magistère, et en réa­li­té elle n’est que l’expression des erreurs déjà condam­nées par ce Magistère. Et la Fraternité, avec ses six évêques plei­ne­ment catho­liques, espère de tout cœur que le Pape et le car­di­nal Fernandez sau­ront ne pas se figer sur les propres posi­tions d’une théo­lo­gie qui, pour avoir trou­vé son expres­sion majeure lors du concile Vatican II, reste contes­table sur plus d’un point, à la lumière des ensei­gne­ments sécu­laires du Magistère de l’Église, tels qu’ils res­sortent clai­re­ment de la Profession de foi émise par le Fraternité le 24 juin dernier.

Léon XIV ter­mine d’ailleurs son homé­lie du 29 juin en adres­sant avec joie « une cor­diale salu­ta­tion aux membres de la délé­ga­tion du Patriarcat œcu­mé­nique de Constantinople, envoyée par mon très cher frère Sa Sainteté Bartholomée et conduite par Son Éminence Emmanuel, métro­po­lite de Chalcédoine ». Délégation d’une com­mu­nau­té qui, pour­tant, demeure encore schis­ma­tique, depuis main­te­nant plus de 9 siècles, même si en 1964 le Pape Paul VI a vou­lu lever l’anathème de l’excommunication subi par Michel Cérulaire à l’occasion du schisme en 1054.

Loin de tout esprit schis­ma­tique, la Fraternité pro­fesse la même foi que l’apôtre saint Pierre, la foi dans le Primat de l’évêque de Rome. C’est pour­quoi, elle ose espé­rer de la part du Saint Père au moins une « cor­diale salu­ta­tion », d’autant plus méri­tée qu’à la dif­fé­rence des évêques ortho­doxes Bartholomée et Emmanuel, à la dif­fé­rence aus­si de Madame Sarah Mullaly, sup­po­sée « arche­vêque » angli­cane de Cantorbéry et reçue au Vatican par le Pape le 27 avril der­nier [3], à la dif­fé­rence encore des 14 (6 femmes et 8 hommes) sup­po­sés « évêques » luthé­riens de Norvège eux aus­si reçus au Vatican par Léon XIV le 26 août der­nier [4], elle entend res­ter fidèles aux défi­ni­tions des conciles œcu­mé­niques de Lyon I et II, de Florence, de Trente et de Vatican I. 

Notes de bas de page
  1. https://​www​.dio​cese​-bourges​.org/​a​c​t​u​a​l​i​t​e​s​/​1​6​1​3​7​-​l​e​s​-​o​r​d​i​n​a​t​i​o​n​s​-​e​p​i​s​c​o​p​a​l​e​s​-​d​e​-​l​a​-​f​r​a​t​e​r​n​i​t​e​-​s​a​i​n​t​-​p​i​e​-​x​-​p​o​i​n​t​s​-​d​e​-​r​e​p​e​r​e​-​p​o​u​r​-​c​o​m​p​r​e​n​d​r​e​-​l​a​-​s​i​t​u​a​t​i​o​n​-​e​d​i​t​o​r​i​a​l​-​d​e​-​m​o​n​s​e​i​g​n​e​u​r​-​b​a​t​a​i​l​le/[]
  2. Étienne Gilson, Matières et formes, Vrin. 1964, p. 20.[]
  3. https://​lapor​te​la​tine​.org/​a​c​t​u​a​l​i​t​e​/​l​e​o​n​-​x​i​v​-​e​t​-​m​a​d​a​m​e​-​m​u​l​l​aly[]
  4. https://​fr​.zenit​.org/​2​0​2​6​/​0​8​/​2​6​/​l​e​o​n​-​x​i​v​-​l​a​-​b​o​n​t​e​-​e​t​-​l​a​-​c​h​a​r​i​t​e​-​o​n​t​-​l​e​-​p​o​u​v​o​i​r​-​d​e​-​d​e​s​a​r​m​er/ ; https://www.vaticannews.va/fr/pape/news/2026–08/leon-xiv-petits-gestes-bonte-charite-peuvent-desamorcer-conflits.html[]

FSSPX

M. l’ab­bé Jean-​Michel Gleize fut durant près de trente ans pro­fes­seur d’a­po­lo­gé­tique, d’ec­clé­sio­lo­gie et de dogme au Séminaire Saint-​Pie X d’Écône. Il est le prin­ci­pal contri­bu­teur du Courrier de Rome. Il a par­ti­ci­pé aux dis­cus­sions doc­tri­nales entre Rome et la FSSPX entre 2009 et 2011. Il exerce désor­mais son apos­to­lat à Saint-​Nicolas-​du Chardonnet, où ses confé­rences sur l’Eglise sont très sui­vies, et enseigne à l’Institut Universitaire Saint-​Pie X.