On connaît bien la formule classique de celui qui se dit croyant, mais pas pratiquant. L’expression semble indiquer qu’on peut dissocier les deux concepts, le pratiquant n’étant qu’un croyant qui assume.
Souvent celui qui se dit croyant non pratiquant l’entend de la religion catholique. En réalité, le terme croyant a connu un glissement de sens, désignant désormais ceux qui estiment qu’il existe une puissance supérieure, dieu ou démiurge, ou qui professent une spiritualité personnalisée. Sont dits aussi bien croyants chrétiens que musulmans, bouddhistes, hindouistes, mais aussi toutes les personnes qui refusent toute religion, tout dogme, toute institution, tout en affirmant qu’il existe bien une force supérieure.
Sans être nécessairement la seule cause, l’ambiguïté naît du changement de sens donné au terme croyant au cours des quatre-vingts dernières années.
Le croyant, pour Pie XII – qui lui préférait le terme de fidèle – appartient à l’Église visible, a reçu le baptême et professe la vraie foi catholique. Si l’adresse « à tous les croyants », « à tous les gens honnêtes », « aux hommes de bonne volonté », est employée en 1942 dans le radiomessage de Noël pour appeler à reconstruire un ordre social juste, le mot retrouve, dans le même texte, son sens restreint : « Il n’y a pas d’autre remède que le retour au pied des autels, où d’innombrables générations de croyants ont puisé dans le passé la bénédictionetl’énergie morale de l’accomplissement de leurs devoirs ».
Avec le Concile Vatican II, les orthodoxes et les protestants sont reconnus comme d’authentiques croyants au Christ (Unitatis redintegratio), tandis que les juifs et les musulmans sont désignés comme croyants en un Dieu unique (Nostra Aetate) ; et comme pour l’hindouisme ou le bouddhisme, « l’Église catholique ne rejette rien de ce qui est vrai et saint dans ces religions ».
C’est ici qu’intervient le glissement. La foi n’est plus vue comme l’adhésion de l’intelligence à tout ce que Dieu révèle : elle peut être imparfaite, avoir des zones d’ombre, recouvrir des réalités différentes. Pourtant, si Dieu, qui est vérité, se révèle tel qu’il est, l’intelligence humaine doit accepter cette connaissance, ce qu’est Dieu, intégralement. Ceci implique de rejeter comme faux tout ce qui s’oppose à cette foi. Il ne s’agit pas d’éviter le dialogue ou de refuser de comprendre un « frère séparé », mais il s’agit d’abord de soumettre son intelligence à l’autorité de Dieu qui révèle.
À la suite du Concile, le terme croyant va évoluer. Avec Jean-Paul II, le croyant, dans l’esprit d’Assise, est un être fondamentalement religieux, qui s’élève contre la violence, la destruction et la « culture de mort ». Le croyant n’est plus qu’un artisan de paix mondiale, qui oublie que cette paix ne peut être réalisée qu’en Notre Seigneur, le vrai Prince de la paix. Les dieux des païens étant des démons, ceux-ci ne peuvent s’accorder avec Jésus-Christ, qui a seul les paroles de la vie éternelle. On ne rend pas service aux hommes en leur faisant croire qu’ils peuvent vivre en paix, alors qu’ils sont éloignés de Jésus-Christ.
Le pape François, dans l’encyclique Lumen fidei préparée par son prédécesseur, dit de la foi qu’elle est une expérience vitale qui transforme l’homme de l’intérieur ; elle est un amour qui pousse vers l’autre et se traduit en action concrète pour la justice, la paix et le soin des plus vulnérables. On ne peut récuser de telles belles pensées : tous sont d’accord pour affirmer que la foi incite à plus de justice et de charité. Mais en changeant le sens des mots, ce qui devrait être une conséquence devient la fin première : le fameux « culte de l’homme » de Paul VI.
La croyance est désormais un mouvement purement humain, une quête de l’homme qui a besoin de sens, en recherche d’une réalité qui le dépasse. On considère l’ensemble des sujets qui croient, plutôt que l’objet de leur croyance. Amalgamée à la foi, elle correspond à l’image que chacun se fait de Dieu, et exprime le besoin vital que l’homme peut en avoir. Saint Pie X avait dénoncé cette erreur de l’immanence vitale selon laquelle la foi est un mouvement purement humain : l’homme se fabrique un dieu à la mesure de sa conscience ; il n’adhère plus à un Dieu extérieur et transcendant. Et si l’on admet que la croyance soit un besoin vital émanant de l’homme, alors il est normal qu’en vertu de ce principe soit accordée à tout homme « la liberté de croire ou de ne pas croire ». C’est comme cela que les âmes se perdent.
Source : Apostol n°211, octobre 2026.








