Croyant : un mot qui perd la foi

Rencontre des religions pour la paix sur le parvis du Trocadéro de Paris..Commémoration des rencontres d'Assise de 1986. Crédits : Sébastien Desarmaux/Godong

On connaît bien la for­mule clas­sique de celui qui se dit croyant, mais pas pra­ti­quant. L’expression semble indi­quer qu’on peut dis­so­cier les deux concepts, le pra­ti­quant n’étant qu’un croyant qui assume.

Souvent celui qui se dit croyant non pra­ti­quant l’entend de la reli­gion catho­lique. En réa­li­té, le terme croyant a connu un glis­se­ment de sens, dési­gnant désor­mais ceux qui estiment qu’il existe une puis­sance supé­rieure, dieu ou démiurge, ou qui pro­fessent une spi­ri­tua­li­té per­son­na­li­sée. Sont dits aus­si bien croyants chré­tiens que musul­mans, boud­dhistes, hin­douistes, mais aus­si toutes les per­sonnes qui refusent toute reli­gion, tout dogme, toute ins­ti­tu­tion, tout en affir­mant qu’il existe bien une force supérieure.

Sans être néces­sai­re­ment la seule cause, l’ambiguïté naît du chan­ge­ment de sens don­né au terme croyant au cours des quatre-​vingts der­nières années.

Le croyant, pour Pie XII – qui lui pré­fé­rait le terme de fidèle – appar­tient à l’Église visible, a reçu le bap­tême et pro­fesse la vraie foi catho­lique. Si l’adresse « à tous les croyants », « à tous les gens hon­nêtes », « aux hommes de bonne volon­té », est employée en 1942 dans le radio­mes­sage de Noël pour appe­ler à recons­truire un ordre social juste, le mot retrouve, dans le même texte, son sens res­treint : « Il n’y a pas d’autre remède que le retour au pied des autels, où d’in­nom­brables géné­ra­tions de croyants ont pui­sé dans le pas­sé la béné­dic­tio­netl’­éner­gie morale de l’ac­com­plis­se­ment de leurs devoirs ».

Avec le Concile Vatican II, les ortho­doxes et les pro­tes­tants sont recon­nus comme d’authentiques croyants au Christ (Unitatis redin­te­gra­tio), tan­dis que les juifs et les musul­mans sont dési­gnés comme croyants en un Dieu unique (Nostra Aetate) ; et comme pour l’hindouisme ou le boud­dhisme, « l’Église catho­lique ne rejette rien de ce qui est vrai et saint dans ces reli­gions ».

C’est ici qu’intervient le glis­se­ment. La foi n’est plus vue comme l’adhésion de l’intelligence à tout ce que Dieu révèle : elle peut être impar­faite, avoir des zones d’ombre, recou­vrir des réa­li­tés dif­fé­rentes. Pourtant, si Dieu, qui est véri­té, se révèle tel qu’il est, l’intelligence humaine doit accep­ter cette connais­sance, ce qu’est Dieu, inté­gra­le­ment. Ceci implique de reje­ter comme faux tout ce qui s’oppose à cette foi. Il ne s’agit pas d’éviter le dia­logue ou de refu­ser de com­prendre un « frère sépa­ré », mais il s’agit d’abord de sou­mettre son intel­li­gence à l’autorité de Dieu qui révèle.

À la suite du Concile, le terme croyant va évo­luer. Avec Jean-​Paul II, le croyant, dans l’esprit d’Assise, est un être fon­da­men­ta­le­ment reli­gieux, qui s’élève contre la vio­lence, la des­truc­tion et la « culture de mort ». Le croyant n’est plus qu’un arti­san de paix mon­diale, qui oublie que cette paix ne peut être réa­li­sée qu’en Notre Seigneur, le vrai Prince de la paix. Les dieux des païens étant des démons, ceux-​ci ne peuvent s’accorder avec Jésus-​Christ, qui a seul les paroles de la vie éter­nelle. On ne rend pas ser­vice aux hommes en leur fai­sant croire qu’ils peuvent vivre en paix, alors qu’ils sont éloi­gnés de Jésus-Christ.

Le pape François, dans l’encyclique Lumen fidei pré­pa­rée par son pré­dé­ces­seur, dit de la foi qu’elle est une expé­rience vitale qui trans­forme l’homme de l’intérieur ; elle est un amour qui pousse vers l’autre et se tra­duit en action concrète pour la jus­tice, la paix et le soin des plus vul­né­rables. On ne peut récu­ser de telles belles pen­sées : tous sont d’accord pour affir­mer que la foi incite à plus de jus­tice et de cha­ri­té. Mais en chan­geant le sens des mots, ce qui devrait être une consé­quence devient la fin pre­mière : le fameux « culte de l’homme » de Paul VI.

La croyance est désor­mais un mou­ve­ment pure­ment humain, une quête de l’homme qui a besoin de sens, en recherche d’une réa­li­té qui le dépasse. On consi­dère l’ensemble des sujets qui croient, plu­tôt que l’objet de leur croyance. Amalgamée à la foi, elle cor­res­pond à l’image que cha­cun se fait de Dieu, et exprime le besoin vital que l’homme peut en avoir. Saint Pie X avait dénon­cé cette erreur de l’immanence vitale selon laquelle la foi est un mou­ve­ment pure­ment humain : l’homme se fabrique un dieu à la mesure de sa conscience ; il n’adhère plus à un Dieu exté­rieur et trans­cen­dant. Et si l’on admet que la croyance soit un besoin vital éma­nant de l’homme, alors il est nor­mal qu’en ver­tu de ce prin­cipe soit accor­dée à tout homme « la liber­té de croire ou de ne pas croire ». C’est comme cela que les âmes se perdent.

Source : Apostol n°211, octobre 2026.