Que se passe-t-il en ce dimanche 29 août 1976 aux abords du Palais des Sports de la Foire commerciale de Lille ? Des milliers de fidèles, soigneusement endimanchés, leur missel sous le bras, se rendent dans l’immense hall transformé en chapelle provisoire. Ils viennent pour assister à une messe célébrée par Mgr Marcel Lefebvre au cours du fameux « été chaud » de 1976. Essayons de comprendre pourquoi cette cérémonie attira tant de fidèles, de plus de 6 000 à 10 000 suivant les sources, et eut un tel retentissement médiatique.
La condamnation de Mgr Lefebvre
La fondation de la Fraternité Saint-Pie X et l’installation d’un séminaire international à Ecône, en Suisse, ne pouvaient pas être acceptées par les autorités romaines, soucieuses d’imposer le Concile Vatican II et son esprit à l’ensemble de l’Eglise. De plus, le rite réformé de la messe, appelé communément la messe de Paul VI (1969), n’admettait pas le maintien de la messe traditionnelle, dite messe de saint Pie V, tant l’écart était grand entre les deux. Cette Fraternité était une écharde de taille dans le talon de l’Eglise qui se qualifiait elle-même de « conciliaire ».
Les manœuvres commencèrent en 1974 lorsque deux visiteurs apostoliques vinrent enquêter sur le séminaire d’Ecône à la demande du pape Paul VI lui-même. Ces visiteurs scandalisèrent les séminaristes par leurs propos théologiques aberrants. Mgr Lefebvre, sous le coup de l’indignation, rédigea d’une traite sa fameuse déclaration du 21 novembre 1974.
Par la suite, Mgr Lefebvre fut convoqué à Rome et dut s’expliquer devant une commission de trois cardinaux qui l’accusaient de ne pas se soumettre aux orientations nouvelles de l’Eglise. Monseigneur ne put qu’affirmer son attachement à la « Rome catholique, gardienne de la foi catholique » et son refus de suivre la « Rome de tendance néo-moderniste et néo-protestante ». Ce fut le début des sanctions canoniques.
Elles commencèrent par la suppression du séminaire d’Ecône et de la Fraternité Saint-Pie X par Mgr Mamie, évêque de Sion, le 6 mai 1975.
Monseigneur rédigea une lettre de soumission au souverain pontife avec une demande de révision de son « procès ». Il présenta un recours aux autorités romaines qui fut rejeté.
Le 29 juin 1975, Mgr Lefebvre ordonna trois prêtres et treize sous-diacres. Il reçut une lettre du pape lui demandant d’accepter la suppression de la Fraternité et le concile qui, selon les mots du pape Paul VI, « ne fait pas moins autorité, qui est même sous certains aspects plus important que celui de Nicée ».
Toute l’année scolaire 1975–1976 fut parsemée de tentatives de réconciliation, de tractations mais aussi de déclarations manifestant l’opposition entre le Magistère de toujours et les orientations nouvelles des autorités romaines. Monseigneur choisit de continuer son œuvre pour le bien de l’Eglise et des âmes, avec ses 127 séminaristes répartis en trois séminaires.
Le 27 juin, juste avant les ordinations, le Père Dhanis présenta à Monseigneur une missive de la dernière chance. Il lança, fébrile, cette proposition tout en présentant un missel du rite réformé : « Monseigneur, si aujourd’hui même vous acceptez de dire avec moi cette messe, tout est aplani avec Rome ». Mais il était 21 heures et Monseigneur avait déjà célébré sa messe.
Les ordinations eurent lieu à Ecône le 29 juin, sous la cathédrale de toile de la prairie : 13 prêtres et 14 sous-diacres. Monseigneur savait que cet acte l’exposait à une peine canonique lui interdisant de conférer les ordres sacrés. Le 22 juillet, Monseigneur reçut une notification de Rome : il était « suspens a divinis », c’est-à- dire empêché de conférer quelque sacrement que ce soit.
Monseigneur répondit sans se laisser impressionner à cette sanction : « En définitive, cette suspense me prive de dire la messe nouvelle, de donner les sacrements nouveaux. On me demande l’obéissance à « l’Eglise conciliaire », comme l’appelle Mgr Benelli. Mais cette Eglise conciliaire est une Eglise schismatique, parce qu’elle rompt avec l’Eglise catholique de toujours ».
Comme l’écrit Mgr Tissier de Mallerais : « En cet été chaud 1976, la thermomètre de la popularité de Mgr Lefebvre monte en flèche avec la température ambiante ».
La messe de Lille
C’est dans cette ambiance que M. Gérard Saclier de la Batie, président d’une union des « Associations traditionnelles », sollicita Mgr Lefebvre pour une cérémonie destinée à faire connaître le combat de la Tradition plus largement. Ce fut Lille qui fut choisie en raison des origines familiales du prélat. Monseigneur commença par refuser puis se ravisa et proposa la date du 29 août. C’était le 22 août, juste une semaine avant la date choisie.
En quelques jours, alors que les réseaux sociaux n’existaient pas, la nouvelle se répandit en France et à l’étranger, les fidèles s’organisèrent pour le transport et le hall du Palais des sports fut réservé. Sur place, ce fut notamment M. Paul Liétar qui se chargea de l’organisation.
Dans ses mémoires, Jack Zimmermann, directeur général du site de la Foire de Lille, rapporte : « Pour réaliser les travaux nécessaires, il fallut demander au personnel technique d’écourter ses vacances. En quelques jours, nous dûmes installer des gradins pour 6 000 personnes, édifier une sacristie, construire des confessionnaux, des bancs de communion, un autel, et prévoir une centaine de cabines téléphoniques pour la presse ».

La foule des fidèles se pressa pour assister à la messe et écouter le prélat d’Ecône, les centaines de journalistes relayèrent l’information qui eut un immense retentissement, avec les inévitables commentaires malveillants de certains organes de presse : « La messe noire » (Europe 1), « Nouveau pas vers le schisme » (France-Antilles), « L’heure du défi à Rome est dépassée, voici celle de l’épreuve de force » (France- Soir), « Mgr Lefebvre défie Paul VI aujourd’hui avec la messe interdite » (La Stampa). Dans le journal télévisé d’Antenne 2, présenté par Philippe Harrouard, le sujet occupe l’antenne pendant 4 mn 40 s ! Dans les images diffusées, le calme et la détermination de Monseigneur, la joie et la ferveur des fidèles sont palpables.
Pour Jack Zimmerman, cette messe fut le plus grand évènement médiatique que vécut la foire de Lille.
Le sermon
Dans son sermon, Monseigneur explique les raisons de sa position avec son bon sens habituel, sous-tendu par une solide théologie. Il revient sur la fondation de la Fraternité Saint-Pie X qui a pour but de continuer à former de bons prêtres tels que l’Eglise l’a toujours fait :
Et voici que, alors que je fais une œuvre tout à fait semblable à celle que j’ai accomplie pendant trente années, tout à coup je suis « suspens a divinis » peut-être bientôt excommunié, séparé de l’Eglise, renégat, que sais-je ? Est-ce possible ? Est-ce donc que ce que j’ai fait pendant trente ans était susceptible aussi d’une « suspense a divinis » ? Je pense au contraire que si à ce moment-là j’avais formé les séminaristes comme on les forme maintenant dans les nouveaux séminaires, j’aurais été excommunié ; si j’avais à ce moment-là enseigné le catéchisme que l’on enseigne aujourd’hui, on m’aurait dit hérétique. Et si j’avais dit la sainte messe comme on la dit maintenant, on m’aurait dit suspect d’hérésie, on m’aurait dit aussi hors de l’Eglise.
Si Monseigneur brave les sanctions par le maintien de son œuvre, c’est pour la défense de la foi, de cette foi catholique de toujours mise à mal par les réformes issues du dernier concile. Et pourquoi le concile donne-t-il des fruits si amers ? C’est parce qu’il a voulu introduire dans l’Eglise les principes du libéralisme qui se sont développés dans les sociétés occidentales à la suite de la Révolution :
C’est précisément ce mariage qui a été tenté dans le Concile par des hommes d’Eglise, et non par l’Eglise, car jamais l’Eglise ne peut admettre une chose comme celle-là. Pendant un siècle et demi précisément tous les souverains pontifes ont condamné ce catholicisme libéral, ont refusé ce mariage avec les idées de la Révolution, de ceux qui ont adoré la déesse Raison. Les papes n’ont jamais pu accepter des choses semblables. Et pendant cette Révolution des prêtres sont montés sur l’échafaud, des religieuses ont été persécutées et également assassinées.
Le concile a fait même pire que la Révolution car si des prêtres ont péri à cause des persécutions, le concile a provoqué l’abandon de leur état sacerdotal par des dizaines de milliers de prêtres : il eût mieux valu qu’ils mourussent martyrisés que d’abandonner leur serment fait devant Dieu.

Cette tentative de marier l’Eglise et la Révolution vient des autorités de l’Eglise. C’est ce que Mgr Lefebvre appelle « le coup de maître de Satan » : obliger les catholiques à abandonner la foi au nom de l’obéissance mal comprise aux autorités en poste. De cette union adultère ne peuvent naître que des fruits bâtards :
Et qui sont ces bâtards ? Ce sont nos rites. Le rite de la messe est un rite bâtard. Les sacrements sont des sacrements b, bâtards. Nous ne savons plus si ce sont des sacrements qui donnent la grâce ou qui ne la donnent pas. Nous ne savons plus si cette messe nous donne le Corps et le Sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ ou si elle ne le donne pas. Les prêtres qui sortent des séminaires ne savent plus eux-mêmes ce qu’ils sont.
Monseigneur rappelle que les catholiques doivent être missionnaires, prêcher l’évangile et convertir les âmes à Notre-Seigneur alors que l’Eglise conciliaire prône le dialogue : dialogue avec les protestants, avec les francs-maçons, avec les communistes.
Le sermon se prolonge par une méditation de la divinité de Notre-Seigneur et des conséquences que cela entraîne, en particulier que le salut ne peut venir que de l’unique Sauveur et que Notre Seigneur doit régner aussi sur les sociétés politiques :
C’est le règne de Notre Seigneur Jésus-Christ que nous voulons, et nous professons notre foi en disant que Notre Seigneur Jésus-Christ est Dieu. Et c’est pourquoi nous voulons aussi la messe de saint Pie V, parce que cette messe est la proclamation de la royauté de Notre Seigneur Jésus-Christ. La nouvelle messe est une espèce de messe hybride qui n’est plus hiérarchique, qui est démocratique, où l’assemblée prend plus de place que le prêtre, et donc ce n’est plus une messe véritable qui affirme la royauté de Notre Seigneur Jésus-Christ.
Citons encore deux passages de ce magnifique sermon. Tout d’abord celui dans lequel Monseigneur se place par la pensée en face de celui qui le jugera au moment de sa mort :
Je veux qu’à l’heure de ma mort, lorsque Notre Seigneur me demandera : « Qu’as-tu fait de ta grâce Épiscopale et sacerdotale ? », je n’aie pas à entendre de la bouche du Seigneur : « Tu as contribué à détruire l’Eglise avec les autres ».
Enfin, cette réponse à l’objection du libre examen selon laquelle les traditionalistes se permettraient de juger les autorités de l’Eglise en se basant sur leurs propres sentiments :
Un enfant de cinq ans avec son catéchisme peut très bien répondre à son Evêque. Si son Evêque venait à lui dire : « Notre Seigneur n’est pas présent dans la sainte Eucharistie. C’est moi qui suis le témoin de la vérité et je te dis que Notre Seigneur n’est pas présent dans la sainte Eucharistie. Eh bien ! cet enfant, malgré ses cinq ans, a son catéchisme. Il répond : « Mais, mon catéchisme dit le contraire ». Qui a raison, l’évêque ou le catéchisme ? Le catéchisme évidemment qui représente la foi de toujours.
Le sermon se termine sur un appel solennel au pape Paul VI : « Laissez-nous faire, très saint Père, l’expérience de la Tradition ».
Monseigneur avait senti que, au milieu des épreuves de la condamnation romaine, les fidèles avaient besoin du réconfort d’une manifestation publique et solennelle de leur attachement à la Tradition et à la messe de toujours. Ce faisant, il a permis à tous les catholiques de connaître son combat. Combien ont alors repris courage car, dans cette crise, Dieu ne les avait pas abandonnés.
La Fraternité Saint-Pie X ne fait que continuer dans la ligne de son fondateur, en attendant le jour béni où les autorités romaines se réapproprieront ce trésor afin de le distribuer largement aux âmes, rachetées par le Sang précieux du Christ Jésus.
Source : Le Carillon du Nord, octobre-décembre 2026.









