Bienheureuse Bonne d’Armagnac

Clarisse (vers 1439–1462)

Fête le 26 octobre.

Bernard d’Armagnac, second fils du célèbre conné­table, et petit-​fils, par sa mère, de Jean de Berry, frère de Charles V, après avoir ser­vi dans les armées de Charles VII, devait être, plus tard, gou­ver­neur du dau­phin, le futur roi Louis XI. Il avait épou­sé Eléonore de Bourbon, duchesse de Nemours, fille de Jacques de Bourbon, roi de Hongrie, et pos­sé­dait, en Auvergne, le châ­teau de Carlat, non loin d’Aurillac.

Naissance et premières années. — « Bonne ».

Après vingt ans de mariage le foyer res­tait sans enfant. Connaissant par la renom­mée et par d’intimes rela­tions de famille la ver­tu de sainte Colette qui tra­vaillait alors à la réforme du monas­tère des Clarisses de Lézignan, près de Narbonne, les deux époux se recom­man­dèrent à ses prières. Colette les assu­ra que leurs dési­rs seraient exau­cés, mais elle leur recom­man­da d’of­frir au Seigneur, pour en faire une Clarisse, à Lézignan, la pre­mière fille que le ciel leur donnerait.

Eléonore don­na suc­ces­si­ve­ment le jour à deux fils, Jacques, connu dans l’histoire sous le nom de duc de Nemours, et Jean, comte de Castres, plus tard évêque du dio­cèse du même nom. Elle allait être mère une troi­sième fois, lorsqu’elle tom­ba gra­ve­ment malade. Sainte Colette, aver­tie, envoya en Auvergne deux Frères Mineurs qui devaient por­ter à la com­tesse et à son mari des paroles d’espérance. Quelque temps après, le 23 février 1435, nais­sait celle dont nous racon­tons la vie. L’enfant reçut le nom de Bonne, qui était aus­si celui de son aïeule mater­nelle, Bonne de Berry, morte en 1435, et de sa tante, Bonne de Savoie, décé­dée en 1431.

Selon que l’a­vait recom­man­dé sainte Colette, ses parents l’offrirent au Seigneur, lui deman­dant de la prendre tout à lui dans le monas­tère de Lézignan, et, pour mani­fes­ter cette inten­tion, ils vou­laient lui don­ner le nom de Claire. Mais au moment du bap­tême, sa mar­raine répon­dit à la demande du prêtre : « Bonne est son nom, car bonne sera-​t-​elle. » Le vieil auteur qui rap­porte ce trait y voit comme une ins­pi­ra­tion d’en haut. L’événement prou­va qu’il en était ain­si, car, dès ses plus tendres années, Bonne, pro­fi­tant des leçons quelle rece­vait, leçons cor­ro­bo­rées du reste par l’exemple, fit de sen­sibles pro­grès dans la pra­tique des ver­tus. Les pre­miers mots qui pas­sèrent du cœur de sa mère dans son cœur et sur ses lèvres furent : « Jésus mon amour ! » Cette excla­ma­tion, on le ver­ra dans la suite, devint en quelque sorte la devise de toute sa vie.

Ses parents lui parlent de Lézigrïan. — Hésitations. Victoire de la grâce.

Ses parents l’avaient vouée à Dieu. De leur part, cet acte était méri­toire, mais, sans nul doute, il n’obligeait leur fille qu’au­tant que celle-​ci se croi­rait appe­lée à la vie reli­gieuse. Quand elle eut atteint sa dix-​septième année, son père lui expo­sa les diverses cir­cons­tances qui avaient pré­cé­dé et accom­pa­gné sa nais­sance et lui pro­po­sa d’entrer au couvent des Clarisses de Lézignan. Mais Bonne ne se sen­tait aucune incli­na­tion pour la vie cloîtrée.

Pour le moment, son père n’eut garde d’insister.

Catherine, sa der­nière fille, plus jeune que Bonne de trois ou quatre ans, mon­tra plus de déci­sion que l’aînée. Disant adieu à un monde qu’elle connais­sait à peine, elle alla s’enfermer, sous la direc­tion de sainte Colette, au monas­tère des Clarisses d’Amiens, où l’avaient pré­cé­dée, du reste, deux sœurs de sa mère, Isabeau et Marie de Bourbon.

Cette géné­reuse démarche émut-​elle Bonne ? C’est très pro­bable, car ses his­to­riens nous la montrent, à par­tir de ce moment, anxieuse, inquiète, quoique, ajoute l’un d’eux, « la magna­ni­mi­té lui fît dis­si­mu­ler le tout ». Du reste, elle se livrait aux fêtes et diver­tis­se­ments en usage dans les cours à cette époque ; elle aimait les belles parures, et, comme rien ne lui man­quait pour plaire, elle sem­blait des­ti­née à une vie heu­reuse dans le monde. « Mais elle se pei­nait en vain, selon la parole du vieux chro­ni­queur, de pen­ser trou­ver le repos de son âme par­mi les délices du corps et la gloire mon­daine. » Dieu avait ses vues sur sa servante.

Elle semble y avoir réflé­chi elle-​même sérieu­se­ment quand il fut ques­tion de la marier. Son père, en rai­son des fonc­tions qu’il avait occu­pées, et de la grande influence exer­cée par sa famille dans le par­ti aris­to­cra­tique, avait ses entrées libres à la cour du roi de France. Y avait-​il fait paraître sa fille ? L’histoire ne le dit pas d’une manière posi­tive, mais un fils aîné du roi, Charles, duc de Berry et plus tard duc de Normandie, connut assez les ver­tus et la beau­té de Bonne pour aspi­rer à sa main.

Ce qui aurait mis au comble du bon­heur une âme ordi­naire ne fit qu’exciter dans celle de Bonne une anxié­té plus grande.

Jusque-​là si heu­reuse, en appa­rence du moins, elle ne put rete­nir ses larmes, et, quoiqu’elle ne les répan­dit qu’en secret, son entou­rage remar­qua cepen­dant la tris­tesse qui l’avait enva­hie. On ne sau­rait dire quel eut été le résul­tat de cette lutte inté­rieure, si le ciel « qui œilla­dait son âme », dit naï­ve­ment le vieil auteur, n’avait frap­pé un grand coup.

Un jour, Bonne assis­tait au saint sacri­fice dans la cha­pelle du châ­teau de Carlat avec la com­tesse, sa mère, et une suite nom­breuse. Tout à coup, au moment de l’Élévation, elle entend une voix forte qui lui dit (c’est tou­jours le même auteur qui nous l’assure) : « Bonnette, Bonnette, si tu n’es reli­gieuse comme tu le dois être, tu seras bien punie. » Sa pre­mière pen­sée est de regar­der les assis­tants, s’imaginant que tous ont enten­du, mais à leur main­tien elle com­prend qu’aucun son par­ti­cu­lier n’a frap­pé leurs oreilles. Se tour­nant alors vers l’au­tel, elle voit Notre-​Seigneur Jésus-​Christ, de gran­deur natu­relle, mais le corps tout cou­vert de plaies sai­gnantes. Le spec­tacle est si frap­pant quelle ne peut en sup­por­ter la vue : elle se cache le visage dans son livre d’Heures et se pros­terne jusqu’à terre en ver­sant un tor­rent de larmes.

La messe étant finie, les assis­tants se reti­rèrent ; Bonne, seule, était encore là, sous le coup d’une indé­fi­nis­sable émo­tion. Elle relève enfin la tête et regarde l’autel. Un ange, sous la forme d’un petit enfant, a rem­pla­cé le Sauveur ; il lui pré­sente, avec un visage sou­riant, trois cou­ronnes d’or, sur cha­cune des­quelles est gra­vé un de ces mots : « Pauvreté, Chasteté, Martyre. » Bonne com­prend : elle pro­met à Dieu de lui appar­te­nir désor­mais sans réserve.

Les adieux. — Arrivée à Lézignan.

Dès lors, la jeune fille appa­rut tout autre : son air, ses paroles, toute sa conduite ne res­pi­raient plus que paix et joie. On se deman­dait encore quelle pou­vait être la cause d’un tel chan­ge­ment quand elle se pré­sen­ta devant son père. A genoux, les mains jointes, elle com­mence par deman­der par­don « de toutes les fâche­ries et ennuis qu’elle lui a don­nés », et, quand le comte a dit que tout est oublié, Bonne lui baise les pieds comme pour le remer­cier : puis se levant : « Monsieur, voi­ci celle que vous avez fait si soi­gneu­se­ment éle­ver, pour qui vous avez tant prié, veillé, jeû­né… Maintenant, Jésus, mon amour, m’a vain­cue, et moi, par sa grâce, je vain­crai tous mes enne­mis. Je lui ai déjà voué pau­vre­té et chas­te­té ; je me donne et consacre corps et âme à celui qui a vou­lu mou­rir sur l’arbre de la sainte croix pour moi, pauvre pécheresse. »

A ces mots, le comte tombe comme éva­noui ; il ne reprend ses sens, quelques ins­tants après, que pour mani­fes­ter à haute voix sa recon­nais­sance envers Dieu, et pour don­ner à sa fille des paroles d’encouragement. Peu après, Bonne fait la même com­mu­ni­ca­tion à sa mère, qui par­tage la joie de son digne époux.

Un mois après, tous les pré­pa­ra­tifs étant ter­mi­nés, Bonne était de nou­veau age­nouillée, sol­li­ci­tant la béné­dic­tion de sa mère, « laquelle la lui don­na à mains jointes, en pleu­rant si chau­de­ment et jetant des cris si piteux que tous les assis­tants san­glo­taient de la voir si fort affligée ».

Bernard d’Armagnac, non moins ému, mais plus fort, veut encore deman­der à sa fille si elle croit pou­voir sup­por­ter la vie de péni­tence et de renon­ce­ment dans laquelle elle va s’en­ga­ger : « Oui, mon père, répond-​elle sans hési­ter, et, de plus, je vou­drais mou­rir pour l’a­mour de mon Dieu. — Va donc. Bonnette ! » dit-​il, et il lui baise les mains, « n’osant tou­cher sa face qui res­plen­dis­sait pour lors, en sorte qu’on pou­vait bien juger qu’elle était rem­plie du Saint-​Esprit, qui la ren­dait aus­si constante, cou­ra­geuse et riante ».

Enfin, non sans avoir fait une der­nière visite à une lépro­se­rie de femmes à qui elle avait cou­tume de por­ter des paroles de conso­la­tion avec de larges aumônes, elle prend le che­min du Languedoc.

Elle arri­va à Lézignan, raconte un autre bio­graphe, le ven­dre­di 24 mars 1459. Les prin­ci­paux du lieu allèrent au-​devant d’elle. Son escorte était ain­si com­po­sée : son séné­chal, sept gen­tils­hommes, sept demoi­selles et six gardes. Quand elle mar­chait dans les rues de Lézignan pour se rendre au monas­tère, son séné­chal la menait par la main, cha­peau bas, pré­cé­dés qu’ils étaient des six gardes, mous­que­ton sur l’épaule. Les demoi­selles, les gen­tils­hommes, les pages et les laquais étaient à sa suite. Tout le monde se met­tait sur les portes pour voir un si beau spectacle.

Ce n’était pas, du reste, une prin­cesse quel­conque qui disait adieu au monde ; c’était la fille même de leur sei­gneur. Par son mariage avec Éléonore de Bourbon, Bernard d’Armagnac avait héri­té des biens patri­mo­niaux de Jacques II ; il était donc comte de la Marche et de Castres et baron de Lézignan.

Le duc de Nemours veut s’opposer aux desseins de la bienheureuse Bonne. — Elle triomphe et prend le saint habit.

Quand Bonne avait quit­té Carlat, son frère aîné, Jacques, qui s’é­tait déjà illus­tré à la bataille de Formigny (1450), se trou­vait à la cour de Charles VII.

Apprenant le départ de sa sœur, il se dirige à marches for­cées vers Lézignan où il arrive le même jour que Bonne, mais assez tard dans la nuit.

Sans que per­sonne lui en eût par­lé, la future Clarisse connaît l’arrivée et les inten­tions de son frère ; elle se lève et passe le reste de la nuit en prière. Le matin, à la pre­mière heure, un garde, qu’elle inter­roge, lui ayant dit que Jacques s’était infor­mé si elle avait encore ses che­veux : « Me voudrait-​il prendre par les che­veux et me rame­ner à Carlat ? » dit-​elle en riant. Et d’un coup de ciseaux elle tranche sa belle chevelure.

Peu après, son frère se pré­sente. « Il la salue fort froi­de­ment, dit le bio­graphe, et lui reproche au pos­sible sa venue en ce lieu », puis il lui offre de l’accompagner à la messe.

Bonne pen­sait aller l’entendre à la cha­pelle du monastère.

Mais lui, la tirant rude­ment par le bras, la contrai­gnit d’aller à la paroisse, et la fai­sant mar­cher si vite qu’elle lui dit tout en riant : « Mon frère, et pour­quoi allez-​vous si vite ? Il est encore si matin I Avez-​vous si tôt oublié de conduire les dames, vous qui ne faites que venir de la cour ? » Sur cela, ils entrèrent dans l’église.

Le Christ souf­frant appa­raît à la bien­heu­reuse Bonne pour la déci­der à embras­ser la vie religieuse.

La messe fut célé­brée à la cha­pelle Notre-​Dame ; Bonne se recom­man­da de bon cœur à cette Mère de toute conso­la­tion, obte­nant en retour la force et le cou­rage chrétiens.

Aussi les reproches de son frère ne purent-​ils l’émouvoir, pas plus que les menaces ne l’ébranlèrent. Jacques, tout en colère, quit­ta Lézignan, deux jours plus tard, sans même prendre congé de sa sœur. Il nour­ris­sait dans son cœur des pen­sées de ven­geance contre le monas­tère, se pro­met­tant de les exé­cu­ter plus tard quand il serait deve­nu baron de Lézignan. Disons-​le tout de suite, il n’en fut rien grâce à une lettre de Bonne dont Dieu se ser­vit pour le tou­cher. Dans une vie très agi­tée, que ter­mi­na une mort tra­gique — il devait avoir la tête tran­chée à Paris le 4 août 1477 — Jacques conser­va tou­jours un grand atta­che­ment pour les deux Ordres de Saint-​François et de Sainte-Claire.

Mais Bonne était libre. Dès le jour même, 27 mars 1459, elle revê­tait la bure des Clarisses avec une de ses demoi­selles d’honneur, qui n’avait pas vou­lu se sépa­rer d’elle. L’archevêque de Narbonne, Félix d’Harcourt, pré­si­da la cérémonie.

Vertus religieuses de la bienheureuse Bonne. — Mort de son père. Esprit prophétique.

La vie de la jeune novice ne fut plus dès lors que prières, péni­tences et prodiges.

Une reli­gieuse confes­sait fran­che­ment, raconte l’ancien bio­graphe, qu’en regar­dant cette Bienheureuse, elle se sen­tait exci­tée à un grand amour de Dieu : « Il me semble, disait-​elle, que je vois un ange, quand je regarde Sœur Bonne » ; et pro­tes­tait l’avoir vue sou­vent rai­vie, et connais­sait évi­dem­ment qu’elle avait de grandes révélations.

La dévo­tion qu’elle avait eue dès l’enfance pour la Passion du Sauveur ne fai­sait que gran­dir : « Elle s’était fait une loi de ne rien omettre de ce qui pou­vait l’honorée » ; quand elle par­lait ou écri­vait, « de dix paroles, l’une était : « Jésus, mon amour ! » tant elle était dévote à ce sacré et saint nom ».

Souvent, pour tout repas, elle ne pre­nait que les restes de ses Sœurs ; même étant malade, elle ne vou­lait d’autre nour­ri­ture que celle de la com­mu­nau­té. La renom­mée de ses ver­tus se répan­dit bien­tôt au loin et atti­ra au couvent de Sainte-​Claire de nom­breuses et illustres voca­tions, par­mi les­quelles sa cou­sine, Marie de Bourbon-​Cariat, déjà fian­cée à un prince espagnol.

Le père de Bonne, ne pou­vant assis­ter à la pro­fes­sion reli­gieuse de sa fille à cause de ses infir­mi­tés, dépu­ta son cha­pe­lain, por­teur d’un magni­fique cof­fret sculp­té et doré qui conte­nait diverses reliques, entre autres le voile que sainte Colette avait reçu de Benoît XIII (Pierre de Lune). Et ce fut avec ce voile que Bonne fit profession.

Rien de char­mant comme le petit dis­cours que l’auteur du manus­crit que nous aimons à citer met à cette occa­sion sur les lèvres de la Mère abbesse devant toute la com­mu­nau­té réunie au Chapitre :

Elle s’as­sit sur son siège et com­men­ça à dire : « Vous savez, mes bonnes Mères et Sœurs, comme nous sommes assem­blées ici pour l’honneur et gloire de Dieu, et pour épou­ser à sa divine Majesté notre pauvre fille et sœur Bonne. Venez ça, ma fille, ma mie ; voi­ci comme vos bonnes Mères et Sœurs, ayant connu votre bonne dévo­tion et le zèle que vous avez au salut de votre âme, voire le grand amour que vous por­tez à votre sainte reli­gion, vous ont reçue à la sainte profession…

Le jour même de sa pro­fes­sion, Dieu lui révé­la que son père était gra­ve­ment malade. Bientôt, par la même voix, elle en connut la mort, et quand, pour la pré­pa­rer à cette grave nou­velle, on lui par­la de la mala­die du comte : « Oh l dit-​elle, il est à pré­sent gué­ri de tous maux. »

D’après la volon­té expresse du défunt, son corps fut por­té à Lézignan, revê­tu de l’habit fran­cis­cain. On l’inhuma dans l’é­glise du couvent, sous la porte, « à cette fin que tous ceux qui entre­raient et sor­ti­raient mar­chassent sur sa tombe », comme il l’avait expres­sé­ment désiré.

La renom­mée de la ver­tu de la jeune Clarisse, et celle de son illustre ori­gine ne tar­dèrent pas à fran­chir les limites du couvent. C’est ain­si que l’évêque de Carcassonne pas­sait à Lézignan, se ren­dant à la cour du roi de France ; il vou­lut saluer Bonne, la pieuse religieuse.

« L’archevêque de Narbonne l’estimait aus­si à ce point qu’il vint à Lézignan tout expres­sé­ment pour la voir. » Il vou­lait en même temps lui offrir un habit neuf. Bonne refu­sait de l’accepter, trou­vant celui quelle por­tait encore en bon état. Cédant enfin aux ins­tances du pré­lat : « Du moins, dit-​elle, je n’en aurai plus d’autre, celui-​ci me ser­vi­ra à la vie et à la mort. »

La peste sévis­sait dans la contrée, et Bonne en fut atteinte. Le confes­seur de la com­mu­nau­té consul­ta à son sujet les meilleurs méde­cins. Ils conseillèrent des remèdes éner­giques, selon l’usage du temps. Mais elle, qui avait mis toute sa confiance en Dieu, ne pou­vait se résoudre à prendre les remèdes qu’on lui pré­sen­tait. Elle en accep­ta enfin trois ou quatre par obéis­sance, en disant à son confes­seur : « Je vous satis­fe­rai, bien que je sois très assu­rée que ces amères méde­cines me seront employées inuti­le­ment, à moi qui ne dois point mou­rir de ce mal-​là, ni vous non plus, mon Père, car vous m’enterrerez de vos propres mains. »

Ces pré­dic­tions devaient se réaliser.

Épreuves suprêmes. — Triomphe final.

La jeune reli­gieuse avait échap­pé à la peste ; sur la fin de l’année 1460, elle res­sen­tit les pre­mières attaques d’un autre mal. Selon qu’elle l’avait pré­dit, les soins et les remèdes n’y pou­vaient rien.

Cet état de fatigue se pro­lon­gea envi­ron une année. Vers Noël, elle deman­da l’Extrême-​Onction. En cette solen­ni­té de la Nativité du Sauveur, le Père confes­seur célé­bra la messe à l’infirmerie.

La Bienheureuse, dit son bio­graphe, fit très dévo­te­ment la sainte com­mu­nion avec une si grande abon­dance de larmes qu’elle ani­mait toute l’assistance à l’amour de Dieu. Le confes­seur lui don­na ensuite l’absolution géné­rale ; et quand il lui disait ces paroles : « Je vous res­ti­tue à l’innocence et pure­té du bap­tême », elle joi­gnit les mains et, les met­tant sur sa bouche, avec grande joie et jubi­la­tion, disait à voix basse : « Ah ! bon­té, pitié et misé­ri­corde de mon Dieu ! »

Toutes les reli­gieuses s’étaient ren­dues à la grand messe, sur la prière de la malade, car, disait-​elle, il n’est pas juste de lais­ser le Créateur pour la créa­ture. Or, pen­dant le Saint Office, une belle dame riche­ment vêtue et tenant un petit enfant dans ses bras appa­raît tout à coup à la malade. Bonne com­men­ça à essuyer ses larmes pour la voir plus à sou­hait, mais la Mère de Dieu – car c’é­tait elle – ne lui en lais­sa en quelques sortes pas la temps. Elle s’ap­pro­cha et lui dit : « Tenez, ma fille, mon petit enfant nou­vel­le­ment né ; gardez-​le jus­qu’à ce que je revienne. » Et la pauvre Clarisse, au comble du bon­heur, le prit dans ses bras et fut inon­dée de conso­la­tions sur­na­tu­relles. Elle s’é­criait, dans son ravis­se­ment : « Je tiens main­te­nant le petit Jésus, mon amour. »

En reve­nant de l’é­glise, ses soeurs la trou­vèrent dans ces trans­ports et, au com­man­de­ment de la supé­rieure, Bonne leur en décou­vrit la cause.

Le len­de­main, on la crut à l’a­go­nie ; le confes­seur com­men­ça les der­nières prières. Tout à coup, elle se prit à crier : « Jésus, mon amour, veuillez me secou­rir en ce pres­sant besoin ! » Elle deman­da ensuite une nou­velle abso­lu­tion et, à la ques­tion du confes­seur si c’é­tait la souf­france qui lui avait fait pous­ser ce cri : « Nenni, mon Père. C’est la vision de diables que j’ai eue, la plus hor­rible et épou­van­table qu’on ne sau­rait ima­gi­ner. Ils me mon­traient deux livres ouverts et me disaient que là dedans était ma confes­sion. Mais un Frère Mineur qui avait les stig­mates aux pieds et aux mains, relui­santes comme soleil, fer­ma les livres et les atta­cha bien ser­rés avec sa corde… Puis ils tâchaient de me mettre en déses­poir de la Miséricorde de Dieu, mais aus­si­tôt que l’ai eu pro­non­cé ces mots : « Jésus, mon amour ! » ils se sont évanouis. »

Plusieurs fois encore, l’a­go­ni­sante fut tour­men­tée par d’hor­ribles visions. Elle en était impres­sion­née jus­qu’à trem­bler de tous ses membres ; ses os sem­blaient se dis­lo­quer. Mais sa confiance en Dieu et la pro­tec­tion de saint Michel lui obtinrent la vic­toire. Elle vou­lut chan­ter avec ses com­pagnes l’hymne de la recon­nais­sance et du triomphe, le Gloria in excel­sis et le Magnificat.

Enfin, le 3 jan­vier 1462, après avoir reçu une der­nière fois le bien­fait de l’ab­so­lu­tion, après avoir pris congé de ses sœurs en les exhor­tant « d’être fort zélées au ser­vice de Dieu et au salut des âmes », et dit : « Mon Père, vous m’a­vez fait grand nombre de recom­man­da­tions, mais je n’en oublie­rai aucune, sur­tout, j’au­rai mémoire de vous et de ce monas­tère béni de la main de Dieu même, et qui m’a été un moyen d’al­ler au para­dis. » Puis le même jour, « plus char­gée de ver­tus et de mérites que d’an­nées » elle entra dasn la patrie bien­heu­reuse. Elle était âgée d’à peine 23 ans. 

Son culte paraît s’être éta­bli dès le jour de sa mort et il s’est per­pé­tué dans l’é­glise parois­siale de Lézignan ; les titres de Bienheureuse et de Sainte lui sont tra­di­tion­nel­le­ment décer­nés ; l’é­vêque de Carcassonne et l’Ordre fran­cis­cain sont en ins­tance auprès du Saint-​Siège pour en obte­nir la confirmation. 

G.D.

Sources consul­tées. – Les anciens auteurs de l’Ordre fran­cis­cain. – Vies manus­crites et divers docu­ments conser­vés à Narbonne et à l’é­vê­ché de Carcassonne. – Ch. Samaran, dans Dictionnaire d’his­toire et de géo­gra­phie ecclé­sias­tiques, t. IV (Paris, 1925). – (V. S. B. P., n° 1479)