Avertissements romains

Palais du Saint-Office abritant la Congrégation pour la doctrine de la Foi. Crédit : Jim McIntosh / Wikimédia / CC BY 2.0

Le 13 mai, le Préfet du Dicastère pour la doc­trine de la foi pré­ve­nait que les consé­cra­tions d’évêques envi­sa­gées à Écône le 1er juillet ne béné­fi­cie­raient pas du man­dat pon­ti­fi­cal. Cet aver­tis­se­ment qua­li­fiait le geste à venir d’acte « schis­ma­tique ». S’il est vrai qu’une peine d’excommunication est pré­vue, lorsque des évêques sont consa­crés de cette manière (c. 1387), des pré­ci­sions s’imposent.

Avant 1951, une consé­cra­tion d’évêque sans l’aval du pape impli­quait une sanc­tion moindre, à savoir une sus­pens a divi­nis. Dans le Code de droit cano­nique (1983), un tel acte n’est pas un délit contre l’unité de l’Église, mais contre les sacre­ments. Surtout le sujet qui agit, « pous­sé par la néces­si­té ou pour évi­ter un grave incon­vé­nient », n’est punis­sable d’aucune peine, « à moins que l’acte ne soit intrin­sè­que­ment mau­vais ou pré­ju­di­ciable aux âmes » (c. 1323, §4). La mise en garde romaine n’offre aucune garan­tie aux prêtres et fidèles atta­chés aux tré­sors de la tra­di­tion catholique.

En réa­li­té, l’excommunication évo­quée semble inutile, car une peine médi­ci­nale est infli­gée pour mani­fes­ter la gra­vi­té d’une action et pous­ser son auteur au repen­tir. Or la Fraternité Saint Pie X est par­fai­te­ment consciente de trans­gres­ser le cadre nor­ma­tif ordi­naire de l’Église pour le bien des âmes, en rai­son de cir­cons­tances qui l’y acculent. Ladite Fraternité connaît les prin­cipes de l’ecclésiologie catho­lique. C’est pour­quoi son supé­rieur a entre­pris une démarche préa­lable auprès du pape dans l’espoir qu’une solu­tion réa­liste soit trou­vée à cette affaire. En outre, si une consé­cra­tion épis­co­pale sans man­dat du pape implique un risque de schisme, la Fraternité Saint-​Pie X a mon­tré par les faits depuis 1988 qu’elle a su évi­ter ce dan­ger. Autrement, la ques­tion d’une pos­sible rup­ture ne serait pas à l’ordre du jour en 2026 !

Cette peine d’excommunication serait aus­si inco­hé­rente. En mars 2009, après avoir levé les excom­mu­ni­ca­tions des évêques consa­crés le 30 juin 1988, le suc­ces­seur de Pierre expli­quait : « Ce geste était pos­sible une fois que les inté­res­sés avaient expri­mé leur recon­nais­sance de prin­cipe du pape et de son auto­ri­té de pas­teur, bien qu’avec des réserves en matière d’obéissance à son auto­ri­té doc­tri­nale et à celle du Concile [Vatican II] ». Or la Fraternité Saint-​Pie X n’a pas varié dans cette posi­tion de prin­cipe. Par ailleurs, le lexique puni­tif uti­li­sé pour contrer l’arrivée de nou­veaux évêques célé­brant la litur­gie tra­di­tion­nelle – « schisme », « excom­mu­ni­ca­tion », « grave offense contre Dieu » – tranche avec la logique per­mis­sive des dis­cours habituels.

Enfin une excom­mu­ni­ca­tion serait contre-​productive. Dans une contro­verse doc­tri­nale, les menaces et les peines ne sont d’aucune effi­ca­ci­té pour résoudre les ques­tions en litige. Au mieux, elles entraînent quelques rétrac­ta­tions hâtives for­mu­lées par crainte à demi-​mots, mais elles n’aident pas à appro­fon­dir serei­ne­ment les sujets dif­fi­ciles. Une excom­mu­ni­ca­tion n’aura d’autre résul­tat que de ravi­ver des bles­sures anciennes, nour­rir les res­sen­ti­ments et ajou­ter des obs­tacles sur le che­min de l’unité qui en compte déjà beaucoup.

Les évé­ne­ments actuels invitent à relire les pro­pos en forme d’avertissement que Benoît XVI adres­sait en 2007 dans la lettre accom­pa­gnant le motu pro­prio Summorum pon­ti­fi­cum : « En regar­dant le pas­sé, les divi­sions qui ont lacé­ré le corps du Christ au cours des siècles, on a conti­nuel­le­ment l’impression qu’aux moments cri­tiques où la divi­sion com­men­çait à naître, les res­pon­sables de l’Église n’ont pas fait suf­fi­sam­ment pour conser­ver ou conqué­rir la récon­ci­lia­tion et l’unité ; on a l’impression que les omis­sions dans l’Église ont eu leur part de culpa­bi­li­té dans le fait que ces divi­sions aient réus­si à se conso­li­der. Ce regard vers le pas­sé nous impose aujourd’hui une obli­ga­tion : faire tous les efforts afin que tous ceux qui dési­rent réel­le­ment l’unité aient la pos­si­bi­li­té de res­ter dans cette uni­té ou de la retrou­ver à nou­veau ».

Source : L’Aigle de Lyon n°396 de juin 2026