L’hérésie au pouvoir, par Mgr Livi, doyen émérite de la faculté de philosophie de l’Université pontificale du Latran

« L’eresia al potere » (l’hé­ré­sie au pou­voir) pro­vient de l’un des théo­lo­giens et phi­lo­sophes les plus renom­més, Mgr Antonio Livi, doyen émé­rite de la facul­té de phi­lo­so­phie de l’Université pon­ti­fi­cale du Latran, aca­dé­mi­cien pon­ti­fi­cal et pré­sident de l’International Science and Commonsense Association.

Ce texte vient en sou­tien à la thèse d’Enrico Maria Radaelli qui vient de publier un bru­lôt contre Benoît XVI dans un livre « Au cœur de Ratzinger, au cœur du monde » où il incri­mine la théo­lo­gie de Ratzinger en la décla­rant sub­ver­sive et en l” accu­sant d’a­voir pro­pa­ger des hérésies.

Pour appuyer cette accu­sa­tion, Mgr Livi – déjà sanc­tion­né par le Vatican – attaque fron­ta­le­ment le car­di­nal Ratzinger et sa théo­lo­gie qui ont contri­bué de façon notable à la mon­tée en puis­sance de ce qu’il appelle « la théo­lo­gie moder­niste et sa dérive héré­tique évi­dente » qui est deve­nue de plus en plus hégé­mo­nique dans les sémi­naires, les athé­nées pon­ti­fi­caux, les com­mis­sions doc­tri­nales, les dicas­tères de la Curie ain­si qu’aux plus hauts éche­lons de la hié­rar­chie , jusqu’à la papauté.

Si l’on trou­vait « nor­mal », jus­qu’à ce jour, que ce soit le Pape François qui soit dénon­cé comme pro­fes­sant des héré­sies, le texte que nous vous pro­po­sons ci-​dessous ne laisse aucun doute sur la « nou­velle cible » des tenants d’un magis­tère authen­ti­que­ment catho­lique qui, cepen­dant, conti­nuent à défendre le funeste Concile Vatican II

La Porte Latine

Texte de Mgr Antonio Livi intitulé » L’hérésie au pouvoir »

« Je pense qu’il est indis­pen­sable, dans la conjonc­ture théo­lo­gique et pas­to­rale actuelle, de tenir compte de ce qu’Enrico Maria Radaelli vient de démon­trer ample­ment dans son der­nier ouvrage inti­tu­lé « Al cuore di Ratzinger. Al cuore del mon­do » (Au cœur de Ratzinger. Au cœur du monde), Editions Pro-​manuscripto Aurea Domus, Milano, 2017), c’est-à-dire que la pré­sence hégé­mo­nique (d’abord de fait et ensuite de droit) de la théo­lo­gie pro­gres­siste dans les struc­ture du magis­tère et de gou­ver­ne­ment de l’Eglise catho­lique est notam­ment– et peut-​être sur­tout – due aux ensei­gne­ments du pro­fes­seur Joseph Ratzinger, des ensei­gne­ments qui n’ont jamais été reniés ni même dépas­sés par l’évêque, le car­di­nal ni le pape Joseph Ratzinger. Cette thèse, qui, for­mu­lée de la sorte, pour­rait sem­bler inac­cep­table à beau­coup (je me réfère à tous ceux qui jusqu’à pré­sent voyaient en Ratzinger car­di­nal pré­fet de la Congrégation pour la doc­trine de la foi puis dans le Pape Benoît XVI un rem­part pro­vi­den­tiel contre ce qu’il qua­li­fiait lui-​même de « dic­ta­ture du rela­ti­visme), trouve toute sa jus­ti­fi­ca­tion dans le livre de Radaelli qui ana­lyse page par page le texte fon­da­men­tal de Ratzinger, « Einführung in das Christentum : Vorlesungen über das apos­to­lische Glaubensbekenntnis » paru en 1968 com­pi­lant les leçons de théo­lo­gie don­nées au cours du semestre pré­cé­dent par le jeune pro­fes­seur de l’Université de Tübingen et dont le texte ori­gi­nal a connu près de vingt-​deux réédi­tions, dont la der­nière date de 2017.

Enri­co Maria Radaelli est connu pour être le meilleur dis­ciple et inter­prète de Romano Amerio qui avait publié en 1985 « Iota Unum. Etude des varia­tions de l’Eglise catho­lique au XXe siècle » que je consi­dère comme étant la pre­mière dénon­cia­tion sérieuse, cou­ra­geuse et docu­men­tée de la pré­sence du moder­nisme théo­lo­gique dans la forme (rhé­to­rique) et dans la sub­stance (idéo­lo­gique) de « Gaudium et Spes » et d’autres textes conci­liaires fon­da­men­taux. Avec le même scru­pule exé­gé­tique et la même hon­nê­te­té intel­lec­tuelle que son maître, Radaelli étu­die atten­ti­ve­ment le texte rat­zin­ge­rien et en cite les pas­sages fon­da­men­taux tirés d’une édi­tion récente en ita­lien (cf. « Introduzione al cris­tia­ne­si­mo. Lezioni sul Simbolo apos­to­li­co », Queriniana, Brescia 2000) en fai­sant immé­dia­te­ment remar­quer – et c’est l’une des don­nées qui sou­tiennent la thèse de Radaelli – que Joseph Ratzinger, même quand il est deve­nu pré­fet de la Congrégation pour la doc­trine de la foi, n’a jamais éprou­vé le besoin d’en revoir ni d’en modi­fier le conte­nu. En effet, il écri­vait en 2000 que son livre aurait très bien pu être inti­tu­lé « Introduction au chris­tia­nisme, hier, aujourd’hui et demain » en ajoutant :

« L’orientation de fond était cor­recte, à mon sens. D’où le cou­rage que j’ai aujourd’hui de mettre encore une fois ce livre dans les mains des lec­teurs » (« Saggio intro­dut­ti­vo alla nuo­va edi­zione 2000 », in « Introduzione al cris­tia­ne­si­mo », ed. cit., p. 24).

En somme, conclut Radaelli, la théo­lo­gie que Ratzinger a tou­jours pro­fes­sé et que l’on retrouve dans tous ses écrits, même ceux qu’il a signés en tant que Benoît XVI (les trois livres sur « jésus de Nazareth » et les seize volumes d’ « Enseignements ») ne dif­fère pas sub­stan­tiel­le­ment de celle de l’ « Einfürhung » et consiste en une théo­lo­gique empreinte d’immanentisme dans laquelle tous les termes tra­di­tion­nels du dogme catho­lique res­tent lin­guis­ti­que­ment intacts mais dans laquelle leur sens est modi­fié : les sché­mas concep­tuels propres à l’Ecriture, aux Pères et aux Magistère (qui pré­sup­posent ce que Bergson appe­lait « la méta­phy­sique spon­ta­née de l’intellect humain ») sont mis de côté parce qu’ils sont consi­dé­rés comme incom­pré­hen­sibles tan­dis que les dogmes de la foi sont réin­ter­pré­tés avec les sché­mas concep­tuels propres du sub­jec­ti­visme moderne (du trans­cen­dan­tal de Kant à l’idéalisme dia­lec­tique de Hegel). Au détri­ment – observe avec jus­tesse Radaelli – de la notion de base du chris­tia­nisme, celle de la foi dans la révé­la­tion des mys­tères sur­na­tu­rels de la part de Dieu, autre­ment dit de la « fides qua cre­di­tur ». Cette notion res­sort irré­mé­dia­ble­ment défor­mée dans la théo­lo­gie de Ratzinger, du fait de l’adoption du sché­ma kan­tien de l’impossibilité d’une connais­sance méta­phy­sique de Dieu, avec pour consé­quence le recours aux « pos­tu­lats de la rai­son pra­tique », ce qui implique la néga­tion des pré­misses ration­nelles de la foi et la sub­sti­tu­tion de la « rai­son pour croire » qui consti­tuait l’argument clas­sique de l’apologétique après Vatican I (Réginald Garrigou-​Lagrange) par la seule « volon­té de croire », théo­ri­sée par la phi­lo­so­phie de la reli­gion de ten­dance prag­ma­tiste (William James). Ratzinger a tou­jours sou­te­nu, même dans ses dis­cours les plus récents, que l’acte de foi du chré­tien a pour objet spé­ci­fique non pas les mys­tères révé­lés par le Christ mais la per­sonne même du Christ tel qu’il est connu dans l’Ecriture et dans la litur­gie de l’Eglise. Mais il s’agit d’une connais­sance incer­taine et contra­dic­toire, trop faible pour résis­ter à la cri­tique de la pen­sée contem­po­raine. De sorte que la théo­lo­gie d’aujourd’hui, selon Ratzinger, ne par­vient pas à par­ler de la foi sinon en des termes ambi­gus et contradictoires :

« Le pro­blème de savoir exac­te­ment quel est le conte­nu et la signi­fi­ca­tion de la foi chré­tienne se trouve aujourd’hui entou­ré d’un halo d’incertitude comme jamais aupa­ra­vant dans l’histoire » (« Introduzione al cris­tia­ne­si­mo », Préface à la pre­mière édi­tion, trad. it. Cit., p. 25).

En effet, la théo­lo­gie d’aujourd’hui est contrainte d’admettre que, dans l’âme du croyant, l’acte de foi (déli­bé­ré même s’il est infon­dé) est tou­jours asso­cié au doute. Et si c’est le cas, c’est parce que désor­mais, le fon­de­ment de l’acte de foi n’est plus, comme l’enseignait Vatican I, « l’autorité de Dieu qui ne peut ni se trom­per ni trom­per les hommes » mais bien l’homme lui-​même, qui a vou­lu se construire une idée de Dieu sus­cep­tible de satis­faire ses propres besoins spi­ri­tuels. Mais cette idée de Dieu, que l’homme reli­gieux d’aujourd’hui a for­gé à sa propre image et à sa propre res­sem­blance, est inévi­ta­ble­ment incer­taine et pro­blé­ma­tique et le théo­lo­gien en dénonce l’incompatibilité radi­cale avec la culture contemporaine.

« Celui qui tente de répandre la foi au milieu des hommes qui vivent et pensent dans l’aujourd’hui peut vrai­ment avoir l’impression de pas­ser pour un clown voire même un reve­nant sor­ti d’un sar­co­phage pous­sié­reux. […] Il consta­te­ra la condi­tion d’insécurité dans laquelle s’enfonce sa propre foi, la puis­sance qua­si irré­sis­tible de l’incrédulité qui s’oppose à sa bonne volon­té de croire. […] La menace de l’incertitude pèse sur le croyant. […] Le croyant ne peut vivre sa foi qu’en équi­libre instable au-​dessus de l’océan du néant, de la ten­ta­tion et du doute, avec comme unique lieu pos­sible pour sa foi la mer de l’incertitude » (« Introduzione al cris­tia­ne­si­mo », Préface à la pre­mière édi­tion, trad. it. cit., pp. 34–37).

Radaelli montre qu’on retrouve les mêmes expres­sions dans les décla­ra­tions du car­di­nal jésuite Carlo maria Martini, arche­vêque de Milan, qui répé­tait sans cesse :

« Chacun de nous a en lui un croyant et un non-​croyant qui s’interrogent mutuellement ».

J’ajouterais per­son­nel­le­ment que ce sont encore les mêmes expres­sions qu’employait Gianni Vattimo en théo­ri­sant le croire du chré­tien comme appar­te­nant à sa « pen­sée faible ». Mais c’est jus­te­ment cette notion sub­stan­tiel­le­ment scep­tique de la foi en la Révélation qui, selon Ratzinger, per­met à la théo­lo­gie de se confron­ter uti­le­ment avec la phi­lo­so­phie et la science d’aujourd’hui, tout en concé­dant expli­ci­te­ment à ces der­nières le pré­sup­po­sé épis­té­mo­lo­gique de l’impossibilité de la connais­sance ration­nelle de Dieu et de la loi morale natu­relle. En effet, si même le croyant n’a pas la cer­ti­tude de l’existence de Dieu et de sa pré­sence visible en Christ, dans le dia­logue de l’Eglise avec le monde moderne, il faut alors par­ler de Dieu comme si c’était une hypo­thèse : une hypo­thèse que Kant consi­dé­rait néces­saire pour fon­der la pié­té reli­gieuse mais non comme une évi­dence de la rai­son natu­relle sur la base de laquelle il est rai­son­nable de croire à la parole du Christ, révé­la­teur du Père. Je com­prends ain­si pour­quoi Ratzinger, dans son enga­ge­ment louable dans le dia­logue pas­to­ral avec la culture sécu­la­riste, deman­dait à ses inter­lo­cu­teurs d’envisager une morale publique basée sur l’hypothèse de l’existence de Dieu (cf. Jürgen Habermas et Joseph Ratzinger, « Ragione e fede in dia­lo­go », trad. it. par G. Bosetti, Marsilio, Venise, 2005). Voici les argu­ments avan­cés par le Préfet de la Congrégation pour la doc­trine de la foi avant d’être éle­vé au pontificat :

« Nous devrions alors ren­ver­ser l’axiome des phi­lo­sophes des Lumières en disant : même ceux qui ne par­viennent pas à trou­ver le che­min de l’acceptation de Dieu devraient cher­cher à vivre et à diri­ger leur vie ‘velu­ti si Deus dare­tur’, comme si Dieu exis­tait. C’était déjà le conseil que Pascal don­nait à ses amis non-​croyants et c’est le conseil que nous vou­drions don­ner aujourd’hui encore à nos amis qui ne croient pas. De cette façon, per­sonne ne se trouve limi­té dans sa liber­té mais toutes nos actions trouvent le sou­tien et la signi­fi­ca­tion dont elles ont un urgent besoin. » (« L’Europe dans la crise des cultures », confé­rence pro­non­cée par le car­di­nal Ratzinger au Monastère Sainte Scholastique de Subiaco, le ven­dre­di 1er avril 2005 à l’occasion du Prix Saint-​Benoît « pour la pro­mo­tion de la vie et de la famille en Europe »).

J’ai lu avec beau­coup d’attention les pages du livre de Radaelli dans les­quelles ce concept de « foi faible » est adé­qua­te­ment docu­men­té. Il aborde une pro­blé­ma­tique philosophico-​théologique qui, par son impor­tance du point de vue pas­to­ral, est depuis tou­jours au centre de mes inté­rêts d’étude (Antonio Livi, « Razionalità del­la fede nel­la Rivelazione. Un’analisi filo­so­fi­ca alla luce del­la logi­ca ale­ti­ca », Leonardo da Vinci, Rome 2005 ; « Logica del­la tes­ti­mo­nian­za. Quando cre­dere è ragio­ne­vole », Lateran University Press, Vité du Vatican 2007 ; « Filosofia del sen­so comune. Logica del­la scien­za e del­la fede », Leonardo da Vinci, Rome 2010 ; « Quale pre­te­sa di veri­tà può essere rico­nos­ciu­ta alle dimos­tra­zio­ni filo­so­fiche dell’esistenza di Dio », in « L’esistenza di Dio. Un’innegabile veri­tà del sen­so comune che dal­la for­ma­liz­za­zione meta­fi­si­ca può rice­vere pie­na gius­ti­fi­ca­zione dia­let­ti­ca », F. Renzi dir., Leonardo da Vinci, Rome 2016, pp. 19–36).

Les ana­lyses de Radaelli sur les textes de Ratzinger m’ont fait com­prendre pour­quoi ce grand théo­lo­gien a accep­té comme étant inévi­table, à notre époque, l’interprétation fidéiste du chris­tia­nisme et ait écar­té, en la consi­dé­rant comme une inutile « apo­lo­gé­tique néos­co­las­tique », le retour à la doc­trine clas­sique des « praem­bu­la fidei », que l’on doit bien enten­du à Thomas d’Aquin mais qui a éga­le­ment été reçue dans les docu­ments dog­ma­tiques du Concile de Trente et du Concile Vatican I. La rai­son réside dans le fait que, depuis le début, c’est-à-dire depuis son « Einführung », Ratzinger a par­ti­ci­pé à cette opé­ra­tion cultu­relle redou­ta­ble­ment effi­cace que Cornelio Fabro qua­li­fiait d’ « aven­ture de la théo­lo­gie pro­gres­siste » dont Karl Rahner n’était pas l’unique pro­ta­go­niste. On donne sou­vent trop d’importance aux dif­fé­rend doc­tri­nal qui a oppo­sé Ratzinger et Rahner et à la suite duquel le pre­mier avait aban­don­né la rédac­tion de « Concilium » pour rejoindre les col­la­bo­ra­teurs de « Communio ». La véri­té, c’est que ce dif­fé­rend ne por­tait que sur la métho­do­lo­gie dia­lec­tique et pas sur le fond du « tour­nant anthro­po­lo­gique » que tous deux enten­daient impri­mer à la théo­lo­gie catho­lique en vue d’une réforme radi­cale de l’Eglise. Il suf­fit pour s’en convaincre de relire ce qu’écrivait Ratzinger sur les débuts de sa col­la­bo­ra­tion avec son col­lègue jésuite pen­dant les tra­vaux du concile œcuménique :

« En tra­vaillant ensemble , je me suis ren­du compte que Rahner et moi, bien qu’étant d’accord sur de nom­breux points et de nom­breux aspi­ra­tions, vivions du point de vue théo­lo­gique sur deux pla­nètes dif­fé­rentes. Tout comme moi, lui aus­si s’engageait en faveur d’une réforme litur­gique, d’une nou­velle place de l’exégèse dans l’Eglise et dans la théo­lo­gie et sur bien d’autres choses mais ses moti­va­tions étaient très dif­fé­rentes des miennes. Sa théo­lo­gie – en dépit des lec­tures patris­tiques de ses débuts – était entiè­re­ment carac­té­ri­sée par la tra­di­tion de la sco­las­tique sua­ré­zienne et de sa nou­velle ver­sion à la lumière de l’idéalisme alle­mand et d’Heidegger. C’était une théo­lo­gie spé­cu­la­tive et phi­lo­so­phique dans laquelle, en fin de compte, l’Ecriture et les Pères ne jouaient plus un rôle très impor­tant et dans laquelle, par-​dessus tout, la dimen­sion his­to­rique n’avait que peu d’importance. En ce qui me concerne, ma for­ma­tion avait au contraire été prin­ci­pa­le­ment mar­quée par l’Ecriture et par les Pères et se carac­té­ri­sait par une pen­sée essen­tiel­le­ment his­to­rique (Joseph Ratzinger, « La mia vita. Autobiografia », Libreria Editrice Vaticana, Cité du Vatican 2005, p. 123).

Cette digres­sion me per­met de réaf­fir­mer que la thé­ma­tique abor­dée dans l’essai de Radaelli ain­si que le sens cri­tique poin­tu avec lequel il la traite rendent un grand ser­vice à la com­pré­hen­sion de ce qui est en train de se pas­ser dans l’Eglise, des années soixante jusqu’à nos jours. Il s’agit d’événements que j’ai sou­vent résu­més par l’expression « l’hérésie au pou­voir ».

Je m’exprime en des termes qui peuvent sem­bler sim­plistes ou exa­gé­rés mais que les faits jus­ti­fient pour­tant ample­ment. La réa­li­té c’est que la théo­lo­gie néo­mo­der­niste, avec sa dérive héré­tique évi­dente, a joué un rôle de plus en plus hégé­mo­nique au sein de l’Eglise (dans les sémi­naires, les athé­nées pon­ti­fi­caux, les com­mis­sions doc­tri­nales des confé­rences épis­co­pales et dans les dicas­tères du Saint-​Siège) et que, depuis ces postes de pou­voir, elle a influen­cé les thé­ma­tiques et le lan­gage des dif­fé­rentes expres­sions du magis­tère ecclé­sias­tique et que l’on retrouve cette influence (à des degrés divers bien enten­du) dans tous les docu­ments du concile Vatican II et dans de nom­breux ensei­gne­ments des papes de la période post­con­ci­liaire (cf. Antonio Livi, « Come la teo­lo­gia neo­mo­der­nis­ta è pas­sa­ta dal rifiu­to del Magistero anco­ra dog­ma­ti­co all’esaltazione di un Magistero volu­ta­mente ambi­guo », in « Teologia e Magistero, oggi », Leonardo da Vinci, Rome 2017, pp. 59–86).

Les papes de cette période ont tous été condi­tion­nés, d’une façon ou de l’autres, pré­ci­sé­ment par cette hégé­mo­nie que Joseph Ratzinger, peu avant son élec­tion comme Pape, qua­li­fiait de « dic­ta­ture du rela­ti­visme ».

Il ne fait aucun doute que Paul VI ait pré­si­dé et diri­gé avec sagesse le Concile après la mort de Jean XXIII et on se rap­pel­le­ra quelques-​unes de ses inter­ven­tions pro­vi­den­tielles dont la rédac­tion de la « Nota expli­ca­ti­va pre­via » annexée à la consti­tu­tion dog­ma­tique « Lumen gen­tium » ain­si que de l’exclusion du thème du céli­bat des prêtres et de la contra­cep­tion des débats en séance (thèmes qu’il abor­dés par la suite dans les ency­cliques « Sacerdotalis coe­li­ba­tus » et « Humanae vitae »), mais dans le même temps, il a sou­te­nu l’interprétation du Concile comme « tour­nant anthro­po­lo­gique » de l’ecclésiologie, comme l’’instance suprême d’une recon­nais­sance des valeurs huma­nistes de la moder­ni­té, sur la base d’une « reli­gion de l’homme » commune.

Jean-​Paul II eut bien sûr le cou­rage d’en condam­ner les dévia­tions théo­lo­giques au niveau moral (cf. l’encyclique « Veritatis splen­dor ») et de reprendre l’enseignement de Vatican I contre le fidéisme (cf. l’encyclique « Fides et ratio ») tout en per­met­tant à Karl Rahner de conso­li­der son hégé­mo­nie sur les études ecclé­sias­tiques et de l’honorer publi­que­ment aus­si bien lui (dans une lettre d’éloges pour ses 80 ans) que d’autres per­son­na­li­tés impor­tantes de la théo­lo­gie pro­gres­siste (en créant car­di­naux Henri de Lubac et Hans Urs von Balthasar).

Dans le même temps, il est res­té sourd aux appels de nom­breuses per­son­na­li­tés de l’épiscopat mon­dial lui deman­dant de com­battre effi­ca­ce­ment la dérive héré­tique du mou­ve­ment œcu­mé­nique et de ses rap­ports avec les juifs (cf. Mario Oliveri « Un Vescovo scrive alla Santa Sede sui per­ico­li pas­to­ra­li del rela­ti­vis­mo dog­ma­ti­co », Leonardo da Vinci, Roma 2017). Sans par­ler du pape actuel. D’ailleurs les quelques cita­tions très signi­fi­ca­tives de lui men­tion­nées par Radaelli dans son der­nier et très pré­cieux ouvrage suffisent.

Sources : Diakonos.be /​Settimo cie­lo /​espres­so repubblica.i