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La souffrance qui rayonne : histoire d’un « drôle » de vicaire… – Novembre 2014

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Un curé desservait deux paroisses. Il donnait à l’une et à l’autre, exactement les mêmes offices, les mêmes soins, le même zèle, le même coeur. Paroisses privilégiées ! Admirable curé ! Il m’arriva de le penser tout haut, comme j’y prêchais à l’occasion du Jubilé.

Ce qui me valut une protestation en règle, commandée par l’humilité…

« Et puis, conclut M. le Curé, mon vicaire en fait plus que moi !»

– Votre vicaire ? Mais, M. le Curé, depuis deux jours que je suis avec vous, je n’ai pas vu l’ombre d’un vicaire…

– Je vous la montrerai, cette ombre de vicaire, à la première après-midi libre. Il faut pour cela du temps, une auto… et un grand esprit de foi. Cela ne tarda pas. En route à la découverte du vicaire !

Le soleil donnait à la campagne une séduction prenante, à laquelle on ne pouvait résister. Par des chemins de montagnes, l’auto légère et alerte, grimpe et tourne, en chantant de tout son moteur… Là-bas, sur le plateau, apparaissent enfin les premières fermes d’un gros village.

« Il est là ! » me souffle monsieur le Curé.

– Ah ! j’y suis. Il dessert une chapelle de secours, votre vicaire, je suppose ?

– Oh, non ! Il en est bien incapable, le pauvre … Il s’occupe simplement de mes paroissiens.

– Vous voulez rire, monsieur le Curé !

– C’est absolument sérieux … C’est l’exacte vérité.

Je pris le parti de me taire, prêt à n’importe quoi. J’aurais vu surgir sous mon nez le diable ou un chérubin, que je n’aurais pas éprouvé le moindre étonnement. Or, ce que je vis, tout d’un coup, me fit pâlir d’émotion. La gorge serrée, les yeux embués de larmes, je restai quelques minutes sans pouvoir articuler une seule parole. Là, devant moi, sous l’auvent d’une galerie, couché dans une voiture d’enfant, un malheureux infirme, aux bras, aux jambes invraisemblablement noués, atrophiés et tordus par des rhumatismes. Et, dominant ce pauvre corps difforme et ces petites menottes de bébé, la tête d’un homme de 30 ans, forte, lumineuse d’intelligence, rayonnante de bonté, toute de sourire et de joie,. les lèvres comme tendues pour le mot de bienvenue et la pointe malicieuse…

C’était lui, le vicaire ! Tout de suite, je compris…

Je compris que son sacerdoce, son apostolat n’étaient autres que ceux de la souffrance acceptée, offerte pour ses deux paroisses… Et les pleurs qui gonflaient mes paupières, se mirent à éclater…

Mais lui, aussitôt, me rendit l’assurance par les fusées de sa belle humeur.

– Eh ! monsieur le Curé, quelle riche idée vous avez eue là, de m’amener le bon Père !

– Mais, oui ! J’ai pensé que vous ne seriez pas fâché, vous non plus, de faire votre jubilé ?

– Certes ! Si toutefois vous voulez bien me dispenser des six visites à l’église ! Et il s’esclaffa de rire…

Comme je le regardai décontenancé par tant de joie, il esquissa une moue d’enfant qu’on va gronder.

« Je dois vous paraître un drôle de bonhomme, n’estce pas ? Moi qui, flanqué comme vous me voyez, ne puis rester grave deux minutes… J’ai toujours envie de chanter. C’est plus fort que moi, tant je suis heureux ! Ah ! Dieu est si boni Si vous saviez ! »

– Et vous êtes admirable, mon cher, de vous adapter si bien à sa volonté. Tout le monde n’a pas votre résignation joyeuse.

À ce moment, monsieur le Curé lui passa un bout de papier. Il y jeta un coup d’oeil. Cela, mon Père, c’est mon travail à domicile. Monsieur le Curé dit la Messe et administre les Sacrements ; il prêche… et fort bien, m’a-t-on dit (je ne l’ai jamais entendu) ; il visite les malades ; il enterre les morts… Pendant ce temps-là, moi je prie pour les intentions qu’il vient me recommander une fois la semaine. Et, il y en a ! Aussi, je n’ai guère le temps de me reposer. (Nouvelle cascade de rires.)

– Eh bien ! mon brave Michel, lui dit M. le Curé, je compte sur vous. A nous deux, c’est entendu ? Seul, je ne tiendrais pas longtemps… Priez ferme, et offrez vos journées pour nos paroissiens.

– Bien sûr, monsieur le Curé ! Et revenez bientôt !

– Oui. Je reviendrai jeudi, pour vous apporter le Bon Dieu.

Cinq minutes plus tard, notre auto dévalait les pentes…

« Vous l’avez vu, mon vicaire ? … Il est ainsi depuis l’âge de sept ans ; et il a maintenant 32 ans. Et jamais une plainte… On vient s’édifier auprès de lui, de trois lieues à la ronde. Le soir, les gens des alentours font la veillée autour de lui. Il raconte des histoires. Il lit à haute voix quelques pages instructives ou pieuses. Il prêche à sa manière, sans en avoir l’air. Il fait la prière… Et cela, chaque jour. Il n’y a que la messe et les sacrements, dont il ne peut pas s’occuper. Cela, par exemple, c’est trop fort pour lui. Je m’en charge… » ..

.Et je pensai, et je pense encore à tant de malades, qui peinent et qui souffrent : peines et souffrances tournées en révoltes et en blasphèmes, quand elles pourraient contribuer à la rançon du monde !

Vous qui souffrez, pensez aux âmes à sauver ! Soyez nos vicaires ! Les portes du ciel s’ouvrent mieux, quand on les pousse avec des mains meurtries…

Extrait du Flamboyant n° 19 de septembre 2014