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Les complotistes

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1. La paix entretient une affinité profonde avec l’unité. Car la paix est la tranquillité de l’ordre et l’ordre est une certaine forme d’unité. Nous sommes en paix lorsque nous ne sommes pas dispersés, dissipés, divisés, mais au contraire unis et unifiés dans notre connaissance et dans notre amour. Le trouble, contraire de la paix, survient lorsque notre intelligence doute parce qu’elle est sollicitée par deux considérations contraires ou lorsque notre volonté est déchirée entre deux désirs opposés.

2. L’apparition du Corona Virus, dont on nous a tant parlé, a entraîné, à l’échelle planétaire, des mesures restrictives et répressives sans précédent. Celles-ci auront été l’occasion d’un marasme économique et financier sans équivalent. Et tout cela révèle à quel point il est désormais facile à nos dirigeants de mettre en tutelle quasiment toute la population mondiale.

3. Beaucoup de personnes, depuis environ trois mois, font part des réflexions que suscitent en elles ces différents événements. Il serait peut-être trop facile de les désigner comme des « complotistes » et c’est en effet l’avantage des slogans de ce genre de dispenser de réfléchir et de donner le prétexte facile à un rejet qu’aucune motivation sérieuse ne vient appuyer. Les slogans sont en général clairs et limpides, comme tout ce qui est simpliste. Au-delà de cet ostracisme du slogan, réfléchissons quand même un peu. Qu’est-ce qu’un « complotiste » ?

4. En un certain sens, nous le sommes tous plus ou moins, car « Tout homme désire naturellement savoir » dit Aristote. Nous cherchons tous des explications et cela est inévitable parce que cela est profondément ancré dans notre nature humaine : nous cherchons toujours à savoir « pourquoi ? » et ce faisant, nous cherchons à connaître les causes. Car précisément, le savoir, la science consiste à connaître les causes, à chercher le « pourquoi ». En ce sens, bien évidemment tout homme est complotiste et pour qu’il ne le soit pas il faudrait lui retirer sa nature humaine !

5. Il y a cependant cause et cause. Distinguons entre cause et cause et nous distinguerons aussi les différents types de complotistes.

6. Bien sûr, il y a toujours la cause absolument première : Dieu et sa Providence. C’est en nous hissant à la hauteur de cette Cause des causes que nous sommes vraiment sages et philosophes ; plus que philosophes même : théologiens. Cepen­dant, cette cause-là, en même temps qu’elle explique tout, n’explique pas tout ! Et c’est pourquoi notre désir naturel de savoir a tant de mal à s’en contenter. En effet, la Cause première n’est que première et si elle explique tout, elle représente une explication commune à tous les effets. Ces effets s’expliquent aussi pour d’autres raisons, d’autres causes, très particulières. La maladie est permise par Dieu en vue de notre sanctification, pour nous donner l’occasion de racheter nos fautes ; mais elle s’explique aussi en raison des microbes (et il y en a de toutes sortes) ou de nos déficiences immunitaires (et elles peuvent être très variées). La science qui n’est que science, non pas sagesse, mais savoir spécialisé et érudit, cherche ce genre d’explications et cela comble dans une certaine mesure notre désir de savoir. Cette mesure est légitime, pourvu que les explications soient suffisamment solides et avérées. Et pourvu que cette explication par les causes particulières, d’ordre inférieur, reste subordonnée à l’explication par la Cause première, Cause des causes : la science qui est le savoir des causes créées ne doit pas exclure la sagesse qui est le savoir de la Cause incréée. Si notre science se range sous notre sagesse, alors nous sommes dans l’ordre. Et de ce fait, nous sommes en paix car nous sommes tranquilles de cette tranquillité de l’ordre qu’est la paix, parce que nous sommes dans l’unité. Unité de notre savoir convenablement hiérarchisé. Jusqu’ici, les complotistes restent encore d’honnêtes et paisibles gens.

7. Les difficultés commencent lorsque la recherche des causes particulières n’a pas tous les moyens d’aboutir. C’est alors qu’elle s’enlise et se disperse. Beaucoup d’éléments nous échappent, ce qui veut dire que ceux qui ne nous échappent pas ne sont pas suffisants car ils restent trop partiels. Et même si nous réussissons à en avoir la connaissance, ils sont fluctuants, ils changent et finissent à nouveau par nous échapper. Les « pourquoi ? » suscitent sans arrêt d’autres « pourquoi ? » et faute de pouvoir nous arrêter pour nous fixer dans une connaissance ordonnée nous perdons la paix. Le bon sens est toujours suffisant pour nous dire qu’outre les explications trop évidentes qui nous sont mises sous les yeux par les autres, il y a probablement quelque part d’autres explications parti­culières que nous ignorons, et qui existent même si nous les ignorons. Et la sagesse est elle aussi toujours suffisante pour nous dire que toutes ces explications par­ticulières que nous ignorerons peut-être toujours sont dans la main du Bon Dieu. Et c’est justement lorsque l’explication par les causes particulières reste insuffisante ou trop partielle que notre désir de savoir doit se contenter de la Cause des causes : elle explique toujours tout, même si elle ne nous explique pas tout, du moins pour l’instant. La curiosité est une déformation – une déviation – de notre désir naturel de savoir : elle consiste à vouloir connaître des explications particulières qui nous restent inaccessibles et dont nous n’avons peut- être pas besoin. La science risque alors de nous faire oublier – ou mépriser – la sagesse.

8. Voilà la tentation qui nous guette en ces périodes de pandémie et de confinement. La tentation d’un savoir qui ne serait pas toujours dans l’ordre. Qu’il nous suffise de savoir que, si Dieu décide de ne pas empêcher l’action de tous les démons du mondialisme, c’est qu’Il est Dieu, c’est à dire suffisamment sage pour maîtriser jusqu’au bout le jeu de toutes les causes particulières, même si celles-ci nous échappent.

9. Les saints sont souvent faussement naïfs et c’est pour cela que nous les aimons tous. Cette fausse naïveté représente parfois – involontairement, mais jamais de façon vraiment naïve – une leçon vivante. Une leçon vivante, nous le sommes toujours tous, et d’abord pour nous-mêmes, surtout lorsque nous sommes vraiment naïfs. Mais la leçon est encore plus grande et intéressante de la part de ceux qui sont faussement naïfs. Assis sur le fumier et le corps recouvert de pustules, le saint homme Job devait méditer à l’avance la parole de l’Évangile : « Pas un seul de vos cheveux ne tombera ici-bas sans la per­mission du Père céleste ». Était-ce naïf ? L’on pourrait se demander, à la première lecture de cette sainte histoire, si ce n’était pas plutôt héroïque. Mais avec le recul de nombreuses lectures, et au terme (espérons-le) de cette folie du Coronavirus, l’on peut aussi se rendre compte que Job n’était pas complotiste.

Source : Le Courrier de Rome de mai 2020 / La Porte Latine du 2 juillet 2020

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