Discours

Le cœur de l'homme et de la femme lorsqu'ils s'unissent leur vie entière - Discours aux jeunes époux

12 novembre 1941
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Donné à Rome, près Saint-Pierre, le 12 novembre 1941

C’est quelque chose de grand que le cœur de l’homme et de la femme, lorsqu’ils s’unissent leur vie entière pour fonder une famille. C’est du fond du cœur que naissent les premiers désirs, les premiers regards, les premières paroles qui montent aux lèvres pour rencontrer dans un échange mutuel d’autres paroles jaillies d’un autre cœur, tandis que l’un et l’autre se dilatent dans le rêve d’un foyer heureux.

Mais qu’est-ce donc que le cœur ? Le cœur est la source de la vie : en lui se forme et naît, croît, mûrit et s’épanche, vieillit et finit le mouvement de la vie ; mais il ressent aussi toutes les vicissitudes, toutes les alternatives et fluctuations de la vie, soit que les mouvements des passions le fassent bondir et palpiter, soit que les fibres en tressaillent sous le coup de ces sentiments contraires que sont l’amour et la haine, le désir et l’aversion, la joie et la tristesse, l’espérance et l’abattement, l’humilité et l’orgueil, la crainte et l’audace, la douceur et la colère.

Le cœur ouvert est une source de bonheur dans la vie commune des époux, tandis que le cœur renfermé en diminue la joie et la paix. Comprenez bien ce que signifie le cœur : c’est le symbole et l’image de la volonté. Comme le cœur physique est le principe de tous les mouvements corporels, ainsi la volonté est le principe de tous les mouvements spirituels. La volonté meut l’intelligence, elle meut les facultés inférieures et les passions, elle meut les forces extérieures vers l’œuvre où visent l’intelligence, les sens internes et externes 2. Pauvre cœur humain, insondable à celui même qui le porte en sa poitrine, qui le connaîtra jamais ? Et pourtant, beaucoup s’efforcent de le pénétrer dans les autres et d’en faire connaître les sentiments et les mouvements.

Le cœur fermé, ennemi de la foi et de la paix

A plus d’une reprise, des écrivains renommés ont représenté dans leurs récits, leurs nouvelles ou leurs drames ce paradoxe parfois tragique : la position morale de deux excellents époux faits pour s’entendre en perfection, et qui n’ont pas su s’ouvrir l’un à l’autre. Ces époux restent dans leur vie commune pour ainsi dire étrangers l’un à l’autre ; ils laissent s’élever et grandir en eux des incompréhensions et des malentendus, qui peu à peu troublent et menacent leur union et qui souvent les mettent sur le chemin des pires catastrophes. Hélas ! ces conditions morales ne se trouvent pas seulement dans les œuvres des romanciers : elles se rencontrent, à des degrés divers, dans la vie de chaque jour et même parmi les bons chrétiens. Quelle en est la cause ? Ce sera parfois une sorte de timidité naturelle qui inspire à certains hommes et à certaines femmes une répugnance instinctive à manifester leurs sentiments intimes et à les communiquer à qui que ce soit. Une autre fois ce sera un manque de simplicité qui naît d’une vanité, d’un orgueil caché, inconscient peut-être. D’autres fois encore, il faudra en chercher la cause dans une éducation défectueuse, excessivement dure et par trop extérieure, qui a habitué l’âme à se replier sur elle-même, à ne pas s’ouvrir et à ne pas se donner, par crainte de se voir blessée en ce qu’elle a de plus profond et de plus délicat.

Et pourtant, bien-aimés fils et filles, cette confiance mutuelle, cette ouverture réciproque des cœurs, cette simplicité de l’un et l’autre à mettre en commun vos pensées, vos aspirations, vos préoccupations, vos joies et vos tristesses, cette confiance est une condition nécessaire, un élément, un aliment même, et substantiel, de votre félicité.

En face de vos nouveaux devoirs et de vos nouvelles responsabilités, une union purement extérieure de vos vies ne suffira jamais pour mettre vos cœurs à la hauteur de votre mission — de cette mission que Dieu vous a confiée en vous inspirant de fonder une famille — de manière à demeurer dans la bénédiction du Seigneur, à persévérer dans sa volonté, à vivre dans son amour. Pour vous, vivre dans l’amour de Dieu, c’est élever jusqu’à son amour votre amour mutuel ; car votre amour mutuel n’est pas une simple bienveillance, mais cette souveraine amitié conjugale de deux cœurs qui s’ouvrent et se joignent l’un à l’autre afin de vouloir l’un et l’autre, ou de ne pas vouloir, les mêmes choses, et qui vont se rapprochant et s’unissant de plus en plus dans le sentiment qui les anime et qui les meut. Vous devez vous prêter un mutuel secours et marcher côte à côte, la main dans la main, pour affronter les besoins matériels de la vie, occupés l’un à diriger la famille et à travailler pour subvenir à ses nécessités, l’autre à veiller et pourvoir à tout à l’intérieur du foyer ; à plus forte raison convient-il que vous vous souteniez l’un l’autre et que vous vous prêtiez une aide mutuelle pour parer aux nécessités morales et spirituelles de vos âmes et des âmes que Dieu va confier à votre sollicitude, les âmes de vos chers petits anges. Or ce soutien et ce secours mutuels, comment pourrez-vous les donner si vos âmes restent étrangères l’une à l’autre et que chacune garde jalousement ses secrets particuliers, qu’il s’agisse d’affaires, d’éducation ou de contribution à la vie commune ? N’êtes-vous point comme deux ruisseaux qui, jaillis de deux familles chrétiennes, courent dans la vallée de la société humaine confondre leurs eaux limpides et féconder le jardin de l’Eglise ? N’êtes-vous point semblables à deux fleurs qui joignent leurs deux corolles et qui, à l’ombre de la paix domestique, s’ouvrent et s’entretiennent dans la langue de leurs couleurs et l’épanchement de leurs parfums ?

Nous ne dirons point que cette ouverture mutuelle des cœurs doive être sans limite ; Nous ne dirons point que vous ayez, sans restriction aucune, à révéler et à manifester tout haut tout ce qui vous est passé ou qui vous passe par l’esprit, ou qui préoccupe votre pensée et votre attention. Il est des secrets inviolables que la nature, une promesse ou une confidence ne permettent pas de révéler. Vous pouvez devenir l’un et l’autre le dépositaire de secrets qui ne vous appartiennent point : un époux médecin, avocat, officier, fonctionnaire d’Etat ou employé d’une administration, saura ou apprendra nombre de choses que le secret professionnel ne lui permettra de communiquer à personne, pas même à son épouse, et, si elle est sage et prudente, elle lui témoignera sa propre confiance en respectant scrupuleusement et en admirant son silence, sans rien faire ni rien tenter pour le pénétrer. Souvenez-vous que dans le mariage, votre responsabilité et votre personnalité ne sont point supprimées. Bien plus, même en ce qui vous concerne personnellement, il est des confidences qui se feraient sans utilité et non sans dangers, et qui pourraient devenir nuisibles et troubler l’union au lieu de la rendre plus étroite, plus harmonieuse, plus joyeuse. Le mari et la femme ne sont point des confesseurs : les confesseurs, vous les trouverez à l’église, au tribunal de la pénitence. Le caractère sacerdotal élève là les prêtres à une sphère qui dépasse la vie de la famille, à la sphère des réalités surnaturelles, et il leur confère le pouvoir de guérir les plaies de l’âme ; là, les prêtres peuvent recevoir n’importe quelle confidence et se pencher sur n’importe quelle misère : ils sont les pères, les maîtres et les médecins de vos âmes.

A part ces secrets personnels et sacrés de la vie intérieure ou extérieure, vous devez mettre vos âmes en commun pour qu’elles se fondent en une seule âme. N’est-il pas d’une souveraine importance que deux fiancés s’assurent que leurs vies s’accordent et s’harmonisent parfaitement ? Si l’un des deux est sincèrement, profondément chrétien, et l’autre, ce qui, hélas ! peut arriver, peu croyant ou nullement, peu ou nullement soucieux des devoirs et pratiques de la religion, vous comprenez bien qu’il restera entre ces âmes, malgré leur intime amour, une douloureuse dissonance, qui ne s’harmonisera entièrement que le jour où se réalisera pleinement cette parole de saint Paul : « Le mari infidèle est sanctifié par la femme, et la femme infidèle est sanctifiée par le mari » (I Co 7, 14).

Quand, au contraire, dans un foyer un commun idéal de vie unit déjà les deux époux et qu’ils sont l’un et l’autre, par la grâce sanctifiante, enfants de Dieu et temples de l’Esprit-Saint, il devient aisé et doux de se confier mutuellement les joies et les tristesses, les craintes et les espérances, les pensées et les projets concernant l’ordre intérieur de la maison, l’avenir de la famille et l’éducation des enfants : tout cela, l’un et l’autre le rêveront, le prévoiront, le réaliseront dans une intime concorde. Alors, l’amour mutuel et la foi commune dissiperont tout désaccord et se transformeront en force et en secours, lorsqu’il faudra vaincre les doutes et les hésitations d’une timidité naturelle incertaine en ses démarches, ou ces tendances et habitudes d’isolement et de repliement sur soi-même qui sont bien propres à créer et à alimenter un silence mécontent ; et l’on n’hésitera point, en de pareilles circonstances, à agir avec la vigueur nécessaire pour cette victoire dont on comprend toute l’importance. Cet amour d’où naît le désir d’une intime fusion de vos vies vous donnera l’ardeur et le courage qu’il faudra pour modifier et adapter vos goûts, vos habitudes, vos préférences et prédilections naturelles selon les besoins de votre union et pour résister aux suggestions de l’égoïsme et de la nonchalance. Tout cela, la Providence de Dieu qui vous a unis, ne le demande-t-elle point à la générosité de votre cœur, à cet esprit de véritable communauté de vie qui fait sien tout ce qui plaît à la personne avec laquelle on vit ? N’est-il pas conforme aux intentions de Dieu sur votre union que vous preniez intérêt à ce qui intéresse votre mari, votre épouse ?

L’indifférence et l’insouciance, voilà peut-être, parmi les innombrables formes de l’égoïsme humain, les pires de toutes. Rien ne facilitera entre vous les mutuelles confidences autant que l’intérêt véritable, simple, sincère, cordial, manifesté, pour tout ce qui tient à cœur à celui ou à celle dont vous partagez la vie. Cette carrière, ces études, ce travail, cet emploi ne seront point les vôtres, épouses, et d’eux-mêmes ils ne vous diront rien ; mais c’est la carrière, les études, le travail, l’emploi de votre mari. Il y donne son ardeur passionnée, ses sueurs ; il y attache ses rêves d’avenir, l’espoir d’améliorer sa situation familiale et personnelle : pourraient-ils donc vous laisser indifférente ? Maris, vous ne manquez certes point de graves préoccupations professionnelles ; mais les mille soins de votre femme pour rendre votre intérieur plus confortable et plus tranquille, toutes ses industries pour vous plaire de plus en plus en toutes choses, toutes ses sollicitudes pour l’éducation de vos enfants, pour les œuvres de bienfaisance et d’utilité religieuse et sociale, tout cela vous laissera-t-il froids, distraits, maussades même, peut-être, et grognons ?

N’oubliez pas non plus que la famille que vous venez de fonder est fille de deux familles qui vous ont éduqués et instruits ; vous êtes, en un sens, entrés dans la famille l’un de l’autre : la famille de l’un, dorénavant, ne sera plus étrangère à l’autre et chacun pourra l’appeler sienne, puisque c’est à ce foyer qu’il a trouvé son compagnon ou sa compagne. Ne négligez donc point ces proches, ce père, cette mère qui vous ont donné leur fille chérie ou leur fils ; prenez part à tout ce qui les intéresse, à leurs joies comme à leurs deuils ; employez-vous à comprendre leurs idées, leurs goûts, leurs manières ; montrez-leur par votre affection le lien qui vous unit à eux. Dans cette famille aussi il faut que votre cœur sache s’ouvrir bien grand à la confiance et aux confidences. Quel chagrin pour votre mari ou pour votre épouse, si vous vous montriez dédaigneux, indifférent envers les personnes et le foyer où sont les siens.

Le cœur ouvert, tous les écrivains qui ont décrit et chanté les louanges de l’amitié, l’exaltent comme le fondement du lien qui unit deux amis dans l’affection ; mais au foyer de la vie conjugale il s’élève plus haut encore : jusqu’au faîte du sanctuaire de la paix et de la joie domestiques. Là un cœur s’ouvre à vous et il vous est donné à tout instant de lui ouvrir le vôtre, quel que soit le matin, le midi ou le soir de votre journée ; il est toujours source et aliment de la félicité que l’on goûte dans le mariage chrétien chrétiennement vécu plus encore que dans la simple amitié.

Que Dieu, chers jeunes époux, vous donne la grâce d’affronter avec une générosité croissante les petits sacrifices si souvent nécessaires à qui veut goûter pleinement pareille félicité. C’est ce que Nous demandons pour vous, en vous donnant de cœur Notre paternelle Bénédiction apostolique.

PIE XII, Pape.