Discours

aux jeunes époux

Pure et forte beauté de l'amour chrétien, selon saint François de Sales

29 janvier 1941
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Donné à Rome, près Saint-Pierre, le 29 janvier 1941

En ce jour de la saint François de Sales, l’Eglise rend au bon et grand évêque de Genève un culte qui n’exalte pas seulement ses hautes vertus et son zèle pastoral si ardent : l’Eglise vénère aussi la science et la sagesse de ce maître de la vie chrétienne, et elle l’a proposé comme patron et modèle des publicistes catholiques. Il Nous semble voir, chers jeunes mariés, le grand Docteur tourner du haut du ciel son doux regard vers vous durant cette audience, et il Nous semble recevoir de lui pour vous, dans Notre esprit et sur Nos lèvres, ces avis qu’il donnait lui-même aux personnes mariées dans son incomparable Introduction à la vie dévote. Il vit, il parle, il enseigne, il guide, il avertit dans ces pages, en tant que votre père, maître et ami, car c’est à vous qu’il s’adresse. Philotée, à qui le livre était destiné tout d’abord, était une mère de famille, Mme de Char-moisy, et les remaniements successifs n’ont rien changé au but du livre : instruire les personnes vivant dans le monde, leur apprendre l’amour et la pratique de cette chère dévotion qui n’est rien d’autre que la plénitude de la loi et de la vie chrétienne. Ce livre du doux évêque de Genève, les contemporains du saint le jugeaient le plus parfait en son genre, et Notre prédécesseur le tenait en très haute estime ; cet ouvrage, écrivait-il, devrait se trouver dans toutes les mains [1]. Lisez donc, chers époux, lisez et relisez ces pages aussi délicieuses que solides. Qu’elles deviennent une de vos lectures préférées, à l’exemple de cet excellent père de famille qui fut envoyé en Orient durant la Grande Guerre en qualité de colonel, et qui gardait ce livre dans sa valise d’officier comme un compagnon qui le réconfortait dans les durs travaux et les périls menaçants.

Mais parmi tous les enseignements du grand évêque de Genève, Nous Nous bornerons à vous rappeler les conseils spéciaux qu’il donne aux personnes mariées, et particulièrement le premier, le principal [2] : « J’exhorte surtout les mariés à l’amour mutuel, que le Saint-Esprit leur recommande tant en l’Ecriture. » Mais quel est cet amour que vous inculque le pieux maître de la vie chrétienne ? Est-ce peut-être le simple amour naturel et instinctif, comme celui d’une paire de tourterelles, écrit saint François, ou l’amour purement humain connu et pratiqué des païens ? Non, tel n’est point l’amour que le Saint-Esprit recommande aux époux. Il leur recommande plus que cela : un amour qui, sans renier les saintes affections humaines, monte plus haut, pour être dans son origine, dans ses avantages, dans sa forme et dans sa manière « tout saint, tout sacré, tout divin », semblable à l’amour qui unit le Christ et son Eglise.

L’affection naturelle est légitime, mais c’est l’amour surnaturel qui assure l’union des cœurs.

Une affection réciproque née de la seule inclination mutuelle ou de la seule complaisance dans les dons humains que les époux se découvrent l’un à l’autre avec tant de satisfaction, une telle affection, pour belle et profonde qu’elle se révèle dans l’intimité des conversations entre nouveaux mariés ne suffit pas. Elle ne saurait à elle seule réaliser l’union de vos âmes, telle que l’a entendue et désirée l’amoureuse Providence de Dieu en vous conduisant l’un vers l’autre. Seule, la charité surnaturelle, lien d’amitié entre Dieu et l’homme, peut former entre vous des nœuds que rien ne puisse desserrer, ni les secousses, ni les vicissitudes, ni les inévitables épreuves d’une longue vie à deux ; seule la grâce divine peut vous élever au-dessus de toutes les petites misères de chaque jour, au-dessus de toutes les oppositions et différences de goûts ou d’idées qui germent, comme de mauvaises herbes, sur les racines de la pauvre nature humaine. Cette charité et cette grâce, n’est-ce pas la force et la vertu que vous êtes allés demander au grand sacrement de mariage ? La charité divine, plus grande que la foi et l’espérance, voilà de quoi ont besoin le monde, la société et la famille.

Amour saint, et sacré, et divin : n’est-ce pas là, direz-vous peut-être, chose trop haute pour nous ? Un amour si surnaturel, demanderez-vous encore, restera-t-il encore cet amour vraiment humain qui a été le battement de nos cœurs, cet amour que nos cœurs cherchent et où ils trouvent la paix, cet amour dont ils ont besoin et qu’ils sont si heureux d’avoir trouvé ? Rassurez-vous : par son amour, Dieu ne détruit ni ne change la nature, mais il la perfectionne ; et saint François de Sales, qui connaissait bien le cœur humain, concluait sa belle page sur le caractère sacré de l’amour conjugal par ce double conseil : « Conservez donc, ô maris, un tendre, constant et cordial amour envers vos femmes… Et vous, ô femmes, aimez tendrement, cordialement, mais d’un amour respectueux et plein de révérence, les maris que Dieu vous a donnés. »

Cordialité et tendresse.

Cordialité et tendresse donc, de part et d’autre. « L’amour et la fidélité, observe-t-il, joints ensemble, engendrent toujours la privauté et la confiance ; c’est pourquoi les saints et saintes ont usé de beaucoup de réciproques caresses en leur mariage, caresses vraiment amoureuses, mais chastes, tendres, mais sincères. » Et il citait l’exemple du grand saint Louis, non moins dur pour soi que tendre pour son épouse, et qui savait plier son esprit martial et courageux « à ces menus offices requis à la conservation de l’amour conjugal », à ces « petites démonstrations de pure et franche amitié » qui rapprochent tant les coeurs et rendent douce la vie commune. La vraie charité chrétienne, dévouée, humble et patiente, vainc et dompte la nature ; elle s’oublie elle-même et songe à tout instant au bien et à la joie d’autrui ; qui donc saura, plus et mieux qu’elle, suggérer et diriger ces petites et vigilantes attentions, ces délicates marques d’affection, et les maintenir en même temps spontanées, sincères, discrètes, de manière à ne les rendre jamais importunes, et à les faire accepter toujours avec plaisir et reconnaissance ? Qui donc mieux que la grâce, source et âme de cette charité, vous apprendra à tenir le juste milieu dans ces marques de tendresse si humaine et si divine ?

Constance et respect.

Mais la pensée du saint descendait plus profondément encore dans les secrets du cœur humain. A la cordialité et à la tendresse réciproques, il ajoutait, en s’adressant aux maris, la constance, et en parlant aux femmes, le respect et la déférence. Craignait-il peut-être davantage l’inconstance des uns et le manque de soumission des autres ? Ou n’a-t-il pas plutôt voulu nous faire remarquer que dans l’homme la force du chef ne doit pas se séparer de la tendresse envers celle qui, plus faible, s’appuie sur lui ? Voilà pourquoi il recommande aux maris d’être pleins de condescendance, de « douce et amoureuse compassion » pour leurs femmes ; voilà pourquoi il recommande aux femmes que leur amour soit revêtu de respect envers celui que Dieu leur a donné pour chef.

Fidélité et réserve.

Vous comprenez toutefois que, si la cordialité et la tendresse doivent s’échanger entre époux et les orner l’un et l’autre, ce sont deux fleurs de beauté différente, puisqu’elles germent sur des racines différentes dans l’homme et la femme. Dans l’homme, elles ont pour racine une fidélité intégrale et inviolable, qui ne se permet pas la moindre petite faute que le mari ne tolérerait point dans son épouse, une fidélité qui donne, comme cela convient au chef, l’exemple ouvert de la dignité morale et de la courageuse franchise à ne jamais dévier ni s’écarter du devoir pleinement rempli ; chez la femme, cette cordialité et cette tendresse jaillissent d’une sage, prudente et vigilante réserve, qui écarte et repousse l’ombre même de ce qui pourrait offusquer la splendeur d’une réputation sans tache ou qui, d’une façon ou d’une autre, la mettrait en péril.

De cette double racine de cordialité et de tendresse naît l’olivier de la paix perpétuelle dans la vie conjugale, la mutuelle confiance, épanouissement de l’amour. Sans confiance, l’amour baisse, se refroidit, se glace, s’éteint, ou bientôt fermente, éclate, déchire et tue les cœurs. Aussi, observait le saint évêque, « tandis que je vous exhorte d’agrandir de plus en plus ce réciproque amour que vous vous devez, prenez garde qu’il ne se convertisse point en aucune sorte de jalousie ; car il arrive souvent que, comme le ver s’engendre de la pomme la plus délicate et la plus mûre, ainsi la jalousie naît en l’amour le plus ardent et pressant des mariés, duquel néanmoins il gâte et corrompt la substance, car petit à petit il engendre les noises, dissensions et divorces. » Non, la jalousie, fumée et faiblesse du cœur, ne naît point là où brûle un amour qui mûrit et conserve le suc de la véritable vertu ; car, ajoutait le saint, « la perfection de l’amitié présuppose l’assurance de la vertu de la chose qu’on aime, et la jalousie en présuppose l’incertitude ». N’est-ce pas là la raison pour laquelle la jalousie, loin d’être un signe de la profondeur et de la force d’un amour, en révèle les éléments imparfaits et bas, sources de soupçons qui navrent l’innocence et lui font verser des larmes de sang ? La jalousie n’est-elle pas le plus souvent un égoïsme voilé qui dénature l’affection, un égoïsme vide de ce don vrai, de cet oubli de soi, de cette foi sans mauvaises pensées et pleine de confiance et de bienveillance que saint Paul louait dans la charité chrétienne [3] et qui font d’elle, même ici-bas, la source la plus profonde et la plus inépuisable, en même temps que la gardienne la plus sûre, du parfait amour conjugal, si bien décrit par le saint évêque de Genève ?

Que Dieu garde et approfondisse votre amour.

Nous demandons à saint François d’intercéder auprès de Dieu, auteur de la grâce et source de tout véritable amour, afin que cette union de vos cœurs — à la fois surnaturelle et tendre, divine dans son origine, et intensément, cordialement humaine dans ses plus hautes manifestations — se conserve toujours, joyeuse et tranquille, entre vous. Nous prions que votre union se resserre à mesure que vous avancerez dans la vie et dans une intime connaissance mutuelle, et à mesure aussi que votre amour mutuel grandira et se fortifiera, pour s’étendre à vos fils, couronne de votre amour, soutien de vos peines, divine bénédiction.

Nous souhaitons que Notre prière monte jusqu’à Dieu et, pour qu’il la bénisse et l’exauce plus sûrement, Nous vous donnons de grand cœur, en gage des grâces que Nous implorons pour vous, la Bénédiction apostolique.

PIE XII, Pape.

Notes de bas de page

  1. Cf. A. A. S., 15, 1923, p. 56.[]
  2. Introduction à la vie dévote, p. III, c. 38.[]
  3. 1Co 13,4-7[]