Saint Pie X

257ᵉ pape ; de 1903 à 1914

26 février 1906

Allocution aux quatorze nouveaux évêques français sacrés à Rome par S. S. Pie X

La déplo­rable loi de sépa­ra­tion de l’Église et de l’État ayant été votée en France et adop­tée le 9 décembre 1905, le Pape avait fait entendre sa vive pro­tes­ta­tion par l’en­cy­clique Vehementer nos. Par le fait même, l’Etat fran­çais n’in­ter­ve­nait plus dans la nomi­na­tions des évêques. Le Saint-​Siège pro­fi­ta de ce mal­heur pour nom­mer des évêques fermes que le Pape encou­ra­gea par ces mots :

Votre vue apporte aujourd’­hui à Notre cœur de Pasteur, affli­gé depuis long­temps d’un cruel cha­grin, une conso­la­tion tout à fait oppor­tune, et comme une joie ; il convient en effet de vous saluer de ces paroles très aimantes de l’a­pôtre Paul : Fratres mei caris­si­mi et desi­de­ra­tis­si­mi, gau­dium meum et coro­na mea [1]. Gaudium, parce que, appe­lés à accom­plir en union avec Nous les tra­vaux du minis­tère apos­to­lique, vous Nous prê­te­rez, Dieu aidant, une aide active et zélée. Corona éga­lement, car vous appor­tez à l’Église de Dieu un splen­dide orne­ment par le renom de la doc­trine, la pié­té et les autres ver­tus dans les­quelles brille cha­cun de vous.

Tenez-​vous donc dans le Seigneur, mes très chers, et réjouissez-​vous. Car c’est le propre de la divine Providence que ceux qu’elle ins­ti­tue pas­teurs des âmes appa­raissent par une faveur divine for­ti­fiés et comme revê­tus d’une haute et incroyable ver­tu, qui ne peut jamais être bri­sée ni affai­blie par les efforts des hommes ou par la vicis­si­tude des choses. – Il est vrai que la charge épis­co­pale, for­mi­dable même aux épaules des anges, est en tout temps sou­mise à des labeurs, à des sou­cis, à des anxié­tés innom­brables ; mais, dans le pré­sent, les circon­stances aug­mentent la lour­deur du poids de ce minis­tère. La condi­tion dou­lou­reuse de l’Eglise et de la reli­gion est mise en pleine lumière et sous les yeux de tous, clai­re­ment recon­nue de tous.

Certes, c’est une grande cause de tris­tesse qu’il y en ait tant que la per­ver­si­té des erreurs et l’in­so­lence envers Dieu entraînent et préci­pitent dans l’a­bîme ; tant qui, à quelque forme de reli­gion qu’ils appar­tiennent, semblent main­te­nant s’af­fran­chir de la foi divine ; et qu’il y en ait si peu, même par­mi les catho­liques ayant conser­vé de la reli­gion encore le nom, qui gardent la chose et accom­plissent ses devoirs ; Beaucoup plus graves sont l’an­goisse et la souf­france de Notre cœur, pour les maux désas­treux et funestes pro­ve­nant sur­tout de ce que l’Église, non seule­ment ne compte nulle part dans l’ad­mi­nis­tra­tion des États, mais encore voit com­battre, de pro­pos déli­bé­ré, son influence si salu­taire de toutes façons. En cela appa­raît le grand et juste châ­timent du Dieu ven­geur, qui per­met que les nations qui s’é­cartent de lui i s’en­gour­dissent dans le misé­rable aveu­gle­ment des esprits.

C’est pour­quoi, si, au milieu de tant de maux si pres­sants, Nous sommes contraint de vous impo­ser le poids du minis­tère apos­to­lique, par ces paroles de Jésus-​Christ : « Voici que je vous envoie, comme des bre­bis au milieu des loups [2] », Nous vous exhor­tons vive­ment à vous sou­ve­nir des ensei­gne­ments qu’au même endroit le Christ donne à ses apôtres. Vous êtes des bre­bis ; et, puisque la dou­ceur est le propre des bre­bis, voyez de quelles armes vous devez constam­ment vous ser­vir contre les contemp­teurs de la reli­gion et de votre digni­té, à savoir la bon­té, la cha­ri­té, la patience. « Soyez, ajoute-​t-​il, simples comme des colombes. » Mais une sim­pli­ci­té de cette sorte exclut entiè­re­ment, cela est évident, toutes four­be­ries, simu­la­tions et fraudes fami­lières aux enne­mis de l’Église, et sin­gu­liè­re­ment nui­sibles. Et le Maître très bon n’a pas omis ceci : « Soyez pru­dents comme des ser­pents », c’est-​à-​dire sans cesse vigi­lants en toutes choses ; redou­tant avec cir­cons­pec­tion les arti­fices ingé­nieux des adver­saires ; pour­voyant soi­gneu­se­ment à ce qu’au­cune chose ou appa­rence dans vos actes puisse don­ner prise à la calom­nie ou à l’ou­trage ; enfin, défen­dant avec magna­ni­mi­té la jus­tice, la foi et la pro­bi­té, non seule­ment en fai­sant le sacri­fice des biens maté­riels, mais avec le mépris de la vie même.

Il faut sur­tout que les pas­teurs de l’Église s’é­tu­dient avec sol­li­ci­tude, et de tout leur pou­voir, à gar­der entre eux cet accord de sen­ti­ments, par la force duquel nul ne puisse vou­loir en par­ti­cu­lier ce que ne vou­drait pas l’en­semble des autres unis entre eux par un heu­reux accord. Il n’é­chappe à per­sonne, en effet, qu’un tel accord des cœurs et des volon­tés fait vrai­ment notre sou­tien et notre force, et qu’en découlent abon­dam­ment ces secours qui sont très néces­saires à l’accom­plissement de notre ministère.

Le Christ a ain­si consti­tué son Église qu’elle tire sa force par­tout et tou­jours de cette uni­té qui relie ses membres entre eux ; aus­si l’Église, dans les Saintes Écritures, est-​elle com­pa­rée à une armée prête au com­bat, et lui est-​il recom­man­dé d’être redou­table comme une troupe ran­gée en bataille ; tan­dis qu’au contraire, au témoi­gnage d’Augustin, la dis­corde des chré­tiens est le triomphe des démons ; ce qui res­sort clai­re­ment de celte sen­tence du Christ : « Tout royaume divi­sé en son sein sera détruit » [3]. Et, en réa­li­té, comme c’est à ce but que tendent de tout leur esprit les plus achar­nés enne­mis de l’Église et de la foi, à savoir que cette mer­veilleuse uni­té soit détruite, ils n’ont de cesse qu’ils n’aient sépa­ré les bre­bis de leurs pas­teurs, et ils atteignent à ce degré de malice qu’ils cherchent à sou­le­ver des dis­sensions entre les pas­teurs eux-mêmes.

C’est pour­quoi ayez avant tout à cœur cette uni­té, géné­ra­trice de biens si excel­lents. Tenons-​nous ensemble, sous les aus­pices du souve­rain Prince des pas­teurs, et vain­quons les enne­mis de la Croix, tous les jours plus forts, dans un com­bat plus heu­reux par la concorde, et entou­rons de toutes parts le dépôt sacré de la foi, comme un bataillon car­ré. Et nous ne dou­tons pas que l’illustre nation fran­çaise, émue à la pen­sée de l’Etat chan­ce­lant misé­ra­ble­ment, s’unissant de cœur aux pas­teurs de l’Église et leur obéis­sant, comme il est juste, ne fasse en sorte, dans la mesure de ses forces, de se mon­trer tout à fait digne de ses pères et de ses aînés, fils géné­reux de l’Eglise catholique.

Que si, dans les cir­cons­tances trou­blées et fatales an nom chré­tien, il faut deman­der à Dieu tout-​puissant le seul refuge contre les épreuves et les tour­ments, afin qu’il vienne en aide à son Eglise souf­frante et qu’il lui com­mu­nique la force de com­battre et le pou­voir de triom­pher, il faut main­te­nant que tous à l’envi nous implo­rions le secours de Dieu lui-​même et que nous pre­nions comme inter­ces­seurs auprès de lui la très glo­rieuse Vierge Marie et les célestes patrons de la France. Que, dans sa bon­té, il accède à nos vœux com­muns ; qu’il console l’Église par le don si dési­ré d’une liber­té tran­quille : qu’il rende à tous les catho­liques de France, que Nous entou­rons d’un amour pater­nel, une paix solide et une pros­pé­ri­té véri­table par la foi.

Source : Actes de S. S. Pie X, La Bonne Presse

Notes de bas de page

  1. Philipp., iv, 1.[]
  2. Matth., x, 16.[]
  3. Luc., xi, 17.[]
13 décembre 1908
Prononcé après la lecture des décrets de béatification des Vénérables Jeanne d'Arc, Jean Eudes, François de Capillas, Théophane Vénard et ses compagnons.
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