Léon XIII

256ᵉ pape ; de 1878 à 1903

16 juillet 1892

Lettre encyclique Quarto Abeunte Sæculo

Sur le quatrième centenaire de la découverte de l'Amérique par Christophe Colomb.

A nos Vénérables Frères les Archevêques et Évêques d’Espagne, d’Italie et des deux Amériques.

LÉON XIII, PAPE

Vénérables Frères, Salut et Bénédiction Apostolique.

Le ive siècle étant accom­pli depuis qu’un homme de Ligurie a abor­dé le pre­mier, sous les aus­pices de Dieu, aux plages incon­nues d’au-delà l’Océan Atlantique, les hommes dési­rent célé­brer, dans un sou­ve­nir recon­nais­sant, la mémoire de cet évè­ne­ment et en glo­ri­fier l’auteur. Et, certes, on ne trou­ve­rait pas faci­le­ment de motif plus digne d’exciter les esprits et d’enflammer les ardeurs, car il s’agit du plus grand et du plus beau fait que le genre humain ait jamais vu s’accomplir ; et peu d’hommes peuvent être com­parés, pour la gran­deur d’âme et le génie, à celui qui l’a exé­cu­té. Par lui, un nou­veau monde est sor­ti du sein inex­plo­ré de l’Océan ; des cen­taines de mil­liers d’êtres humains, tirés de l’oubli et des ténèbres, ont été ren­dus à la socié­té et rame­nés de la bar­ba­rie à la civi­li­sa­tion et à l’humanité, et, ce qui importe bien plus encore, rap­pe­lés, par la com­mu­ni­ca­tion des biens que Jésus-​Christ leur a acquis, de la mort à la vie éternelle.

L’Europe, sur­prise par la nou­veau­té et le pro­dige de cet événe­ment inat­ten­du, a appris peu à peu ce qu’elle devait à Colomb, lorsque, par la fon­da­tion de colo­nies en Amérique, par les com­munications inces­santes d’un pays à l’autre, la réci­pro­ci­té des ser­vices, les échanges com­mer­ciaux par mer, elle fut entrée intime­ment dans la connais­sance du pays, dans l’exploitation des res­sources géné­rales et des pro­duits indi­gènes, et par là, en même temps, s’accrut d’une manière extra­or­di­naire l’autorité du nom européen.

Dans ces mul­tiples hom­mages et ce concert de gra­tu­la­tions, il ne convient pas que l’Eglise se taise entiè­re­ment. Elle qui, par son carac­tère et son ins­ti­tu­tion même, aime à encou­ra­ger et s’efforce de pro­pa­ger tout ce qui est hon­nête et louable, elle réserve des hon­neurs par­ti­cu­liers, et les plus grands, aux hommes les plus émi­nents dans ce genre de ver­tus qui se rap­portent au salut éter­nel des âmes. Elle ne méprise pas, néan­moins, ni n’estime peu l’autre genre de ver­tus ; loin de là, elle a tou­jours gran­de­ment appré­cié et hono­ré ceux qui ont bien méri­té de la socié­té humaine et qui se sont ren­dus immor­tels dans la pos­té­ri­té. Dieu, en effet, est admi­rable dans ses saints ; mais les marques de sa divine ver­tu appa­raissent aus­si dans ceux en qui brille une supé­rio­ri­té par­ti­cu­lière d’âme et d’intelli­gence ; car la lumière du génie et l’élévation de l’âme n’ont pas d’autre source que Dieu le Créateur.

Mais il y a une autre rai­son, et celle-​là toute par­ti­cu­lière, qui Nous engage à célé­brer avec l’allégresse de la recon­nais­sance l’im­mortel évé­ne­ment. Christophe Colomb nous appar­tient : car, pour peu que l’on recherche quelle fut chez lui la prin­ci­pale rai­son qui le déter­mi­na à conqué­rir « la téné­breuse mer », et dans quelle pen­sée il s’efforça de réa­li­ser son pro­jet, on ne sau­rait dou­ter que la foi catho­lique n’ait eu la plus grande part dans la concep­tion et l’exé­cu­tion de l’entreprise, en sorte qu’à ce titre-​là même, le genre humain doit une grande recon­nais­sance à l’Eglise.

On compte beau­coup d’hommes cou­ra­geux et experts qui, avant et après Christophe Colomb, se sont mis avec un zèle obs­ti­né à la recherche de terres et de mers incon­nues. La renom­mée humaine, qui se sou­vient de leurs ser­vices, célèbre et célé­bre­ra tou­jours leur mémoire, parce qu’ils ont recu­lé les limites de la science et de la civi­li­sa­tion, et contri­bué à accroître la pros­pé­ri­té géné­rale ; et cela non sans peine, mais avec un puis­sant effort de volon­té, et sou­vent au prix des plus grands dan­gers. Il y a cepen­dant entre eux et celui dont Nous par­lons une grande dif­fé­rence. Ce qui dis­tingue éminem­ment Colomb, c’est qu’en par­cou­rant les immenses espaces de l’Océan, il pour­sui­vait un but plus grand et plus haut que les autres. Ce n’est pas qu’il ne fut mu par le très légi­time désir d’ap­prendre et de bien méri­ter de la socié­té humaine ; ce n’est pas qu’il mépri­sât la gloire, dont les aiguillons mordent d’ordinaire plus vive­ment les grandes âmes, ni qu’il dédai­gnât entiè­re­ment ses avan­tages person­nels ; mais, sur toutes ces consi­dé­ra­tions humaines, le motif de la reli­gion de ses ancêtres l’emporta de beau­coup chez*lui, elle qui, sans contre­dit, lui ins­pi­ra la pen­sée et la volon­té de l’exécution, et lui don­na, jusque dans les plus grandes dif­fi­cul­tés, la per­sé­vé­rance avec la conso­la­tion. Car il est constant que la prin­ci­pale idée et la concep­tion qui diri­gea son esprit, ce fut d’ou­vrir un che­min l’Evangile à tra­vers de nou­velles terres et de nou­velles mers.

A la véri­té, cela peut paraître invrai­sem­blable à ceux qui, concen­trant toutes leurs pen­sées et tous leurs soins sur cette nature des choses qui est per­çue par les sens, refusent de por­ter leurs regards vers des choses plus grandes. Mais, par contre, on a presque tou­jours consta­té chez les plus grands esprits, qu’ils pré­fèrent mon­ter plus haut, car ils sont, mieux que per­sonne, dis­po­sés à conce­voir les ins­tincts et les souffles de la foi divine.

A n’en pas dou­ter, Colomb avait joint l’étude de la nature à celle de la reli­gion, et il avait nour­ri son âme des prin­cipes pui­sés à une foi catho­lique profonde.

C’est pour­quoi, dès qu’il eut com­pris, d’après l’enseignement astro­no­mique et les monu­ments des anciens, qu’au-delà des limites du monde connu s’étendaient, même à l’Occident, de grands espaces de terres qu’aucun homme n’avait jamais explo­rés jusque-​là, il se repré­sen­ta une grande mul­ti­tude entou­rée de ténèbres lamen­tables, enga­gée dans des rites cruels et dans des super­sti­tions en l’honneur de dieux insen­sés. Il les voyait vivant misé­ra­ble­ment dans la bar­barie, avec des mœurs cruelles ; man­quant plus misé­ra­ble­ment encore de la notion des choses les plus grandes, et plon­gés dans l’ignorance du seul vrai Dieu. Son esprit, fai­sant réflexion là-​dessus, il dési­ra par-​dessus tout étendre, avec le nom chré­tien, les bien­faits de la cha­ri­té chré­tienne en Occident, ce que prouve abondam­ment toute l’histoire de son entreprise.

En effet, quand, pour la troi­sième fois, il pria Ferdinand et Isa­belle, rois d’Espagne, de ne pas hési­ter à entre­prendre la chose, il expo­sa l’affaire à plein, disant que leur gloire gran­di­rait jus­qu’à l’immortalité, s’ils déci­daient de por­ter le nom et les doc­trines de Jésus-​Christ dans des contrées si loin­taines. Et, ces vœux ayant été bien­tôt accom­plis, il atteste que ce qu’il demande à Dieu, c’est que, par son secours divin et par sa grâce, les rois d’Espagne conti­nuent à vou­loir péné­trer de l’Evangile de nou­velles contrées et de nou­veaux rivages.

Au pape Alexandre VI, il se hâte de deman­der des mis­sion­naires, par une lettre où se trouve cette décla­ra­tion : « J’ai confiance que, Dieu aidant, je pour­rai un jour répandre aus­si loin que pos­sible le saint nom de Jésus-​Christ et l’Evangile. » Et nous pen­sons qu’il était rem­pli de joie quand, reve­nu de l’Inde pour la pre­mière fois à Olisipone, il écri­vait à Raphaël Sanchez qu’il fal­lait rendre à Dieu d’im­mor­telles actions de grâces, pour la bon­té avec laquelle il lui avait don­né des suc­cès si favo­rables ; qu’il fal­lait que Jésus-​Christ se réjouisse et triomphe sur la terre comme au ciel, en rai­son du salut pro­chain de peuples innom­brables, qui, aupa­ra­vant, se ruaient à la per­di­tion. Que s’il obtient de Ferdinand et d’Isabelle qu’ils ne per­mettent qu’aux catho­liques d’aller dans le Nouveau Monde et d’y nouer des rela­tions com­mer­ciales avec les indi­gènes, il en donne cette rai­son que, par son entre­prise et ses efforts, il n’a cher­ché rien autre chose que l’accrois­sement et l’hon­neur de la reli­gion chré­tienne. Et cela était bien connu d’Isabelle, qui, mieux que per­sonne, avait péné­tré dans l’âme de ce grand homme ; bien plus, il est constant que c’est ce qui fut nette­ment pro­po­sé à cette femme si pieuse, de si grand cœur et d’esprit si viril. Car, par­lant de Colomb, elle avait affir­mé qu’il se jet­te­rait avec ardeur dans l’immense Océan, afin d’ac­com­plir, pour la gloire divine, une chose extra­or­di­nai­re­ment remar­quable. Et à Colomb lui-​même reve­nu pour la seconde fois, elle écrit que les dépenses faites par elle et celles qu’elle ferait encore pour les expé­di­tions des Indes étaient excel­lem­ment pla­cées, la pro­pa­ga­tion de la reli­gion catho­lique devant en être la conséquence.

D’ailleurs, où donc, en dehors d’un motif supé­rieur aux considé­rations humaines, aurait-​il pu pui­ser la constance et la force d’âme néces­saires pour sup­por­ter tout ce qu’il fut obli­gé de por­ter et de souf­frir jusqu’au bout ? Contradiction de la part des savants, rebuf­fades des princes, tem­pêtes de l’Océan en fureur, veilles assi­dues qui, plus d’une fois, lui firent perdre l’usage de la vue. A quoi il faut joindre les com­bats contre les bar­bares, les infi­dé­li­tés de ses amis et de ses com­pa­gnons, les conspi­ra­tions scé­lé­rates, les per­fidies des envieux, les calom­nies des détrac­teurs, les embûches dres­sées à son innocence.

Il était inévi­table que cet homme suc­com­bât sous le poids de tra­vaux si énormes et sous des attaques si nom­breuses, s’il ne s’était sou­te­nu lui-​même par la conscience de la très belle entre­prise, dans le suc­cès de laquelle il entre­voyait la gloire du nom chré­tien et le salut d’infinies mul­ti­tudes. Or, les cir­cons­tances mêmes du temps où elle avait lieu achèvent de glo­ri­fier mer­veilleu­se­ment cette entre­prise. En effet, Colomb décou­vrit l’Amérique à l’époque où une grande tem­pête allait bien­tôt s’abattre sur l’Eglise. Autant donc qu’il est per­mis à l’homme d’apprécier, par la marche des évé­ne­ments, les voies de la divine Providence, c’est vrai­ment par un des­sein de Dieu que semble être né cet homme, gloire de la Ligurie, pour répa­rer les désastres qui seraient infli­gés par l’Europe au nom catholique.

Appeler la race indienne à la reli­gion chré­tienne était assu­ré­ment la charge et l’œuvre de l’Eglise. Cette charge, assu­mée par elle dès le com­men­ce­ment, elle a conti­nué de l’exercer par un per­pé­tuel effort de cha­ri­té, et elle conti­nue à le faire, puisqu’elle s’est avan­cée, en ces der­niers temps, jusqu’à l’extrême Patagonie. Cependant, Colomb, cer­tain de pré­pa­rer et d’assurer les voies à l’Evangile, pro­fon­dé­ment appli­qué à celte pen­sée, y rap­por­ta tout son labeur, n’ayant pour but de ses entre­prises que la reli­gion, pour sou­tien que la pié­té. Nous rap­pe­lons des choses connues de tous, mais qui sont impor­tantes pour mani­fes­ter les inten­tions et l’âme du héros. Car, contraint, par mal­heur, de quit­ter les Portugais et les Génois, il se relire en Espagne, et là, entre les murs d’une mai­son reli­gieuse, il inédite mûre­ment le grand des­sein de la recherche qu’il s’est pro­po­sée, et cela de concert et sur les conseils d’un reli­gieux, dis­ciple de saint François d’Assise. Enfin, après sept ans, sur le point de s’embarquer sur l’Océan, il a soin de faire tout ce qui doit puri­fier son âme ; il prie la Reine du ciel de pré­si­der à son entre­prise et de diri­ger sa course ; il com­mande de ne pas déployer les voiles avant qu’on ait invo­qué la puis­sance de l’auguste Trinité. Bientôt, pous­sé au large, la mer sévis­sant et le pilote voci­férant, il garde constam­ment son âme tran­quille, parce qu’il a mis son appui en Dieu. Les nou­veaux noms qu’il donne aux îles nou­velles indiquent eux-​mêmes quel est son pro­jet ; a‑t-​il atteint l’une d’elles ? il adore en sup­pliant le Dieu tout-​puissant, et il n’en prend pos­ses­sion qu’au nom de Jésus-​Christ. A quelque vil­lage qu’il aborde, il n’a rien de plus à cœur que de plan­ter sur le bord l’image de la sainte croix ; le pre­mier, il pro­nonce dans les îles nou­velles le nom divin du Rédempteur, que, si sou­vent, il avait chan­té à haute voix au son des flots en mur­mure, et c’est pour cela qu’ayant à bâtir Hispaniola, il com­mence par l’é­di­fi­ca­tion d’une église et qu’il fait des céré­mo­nies saintes le pré­lude des fêtes populaires.

Tel fut donc le but, telle fut l’œuvre de Colomb, dans les contrées si dis­tantes de lui, par mer et par terre, et jusqu’alors inac­ces­sibles et incultes, mais dont la civi­li­sa­tion, la gloire et les richesses ont acquis, depuis, si rapi­de­ment, le degré consi­dé­rable d’accrois­sement où nous les voyons aujourd’hui. Dans tout cela, la gran­deur de l’entreprise, l’im­por­tance et la varié­té des bien­faits qui en sont résul­tés, font un devoir de célé­brer ce grand homme avec un sou­venir recon­nais­sant et tous les témoi­gnages pos­sibles d’honneur ; mais, avant tout, il faut recon­naître et révé­rer avec juste rai­son l’in­fluence et l’inspiration de la pen­sée éter­nelle, à laquelle l’inventeur du Nouveau Monde a obéi et ser­vi en toute volonté.

Afin donc que les fêtes de Christophe Colomb soient digne­ment célé­brées et confor­mé­ment à la véri­té, il convient d’a­jou­ter la sain­teté de la reli­gion à l’éclat des solen­ni­tés civiles. Et c’est pour­quoi, de même que, autre­fois, à la pre­mière nou­velle de l’événement, de publiques actions de grâces furent ren­dues, sous la pré­si­dence du Souverain Pontife, au Dieu immor­tel et à la divine Providence ; ain­si croyons-​nous devoir faire encore, pour la com­mé­mo­ra­tion de cet heu­reux évé­ne­ment. En consé­quence, Nous avons déci­dé que le 12 octobre, ou le pre­mier dimanche sui­vant, à la conve­nance de l’Ordinaire du lieu, dans toutes les églises cathé­drales et col­lé­giales d’Espagne, d’Italie, et des deux Amériques, après l’of­fice du jour, une messe solen­nelle de Sanctissima Trinitate serait célé­brée. Et Nous espé­rons qu’en dehors des nations ci-​dessus nom­mées, pareille chose aura lieu dans les autres, sur l’initiative des évêques ; car il convient que ce qui a été utile à tous soit aus­si célé­bré par tous pieu­se­ment et avec reconnaissance.

En atten­dant, comme gage des divines faveurs, et en témoi­gnage de Notre pater­nelle bien­veillance, Nous Vous don­nons affectueuse­ment dans le Seigneur, à Vous, Vénérables Frères, à Votre cler­gé et à tout Votre peuple, la Bénédiction Apostolique.

Donné à Rome, prés Saint-​Pierre, le XVIe jour de juillet, de l’an 1892, l’an quin­zième de Notre Pontificat.

LÉON XIII, PAPE.

Source : Lettres Apostoliques de S. S. Léon XIII, tome 3, pp. 128–137. – A.S.S., vol. XXV (1892–93), pp. 3–7.