Léon XIII

11 juin 1895

Lettre apostolique Unitatis christianæ

Aux coptes, sur le rétablissement et la for­tification de l’unité chrétienne en Orient

Aux COPTES

LÉON XIII, PAPE,

Salut et paix dans le Seigneur.

A peine avions-​Nous entre­pris, selon Notre des­sein et après avoir convo­qué en Conseil les patriarches orien­taux, de réta­blir ou de for­tifier l’unité chré­tienne en Orient, que le cler­gé catho­lique de ces contrées Nous envoya des lettres pleines de res­pect pour Nous et d’ins­tantes prières. D’autres Nous par­vinrent encore peu après, res­pirant le même amour filial, éga­le­ment sup­pliantes, que Nous écri­vaient d’un accord com­mun les chefs de votre nation. Les unes et les autres Nous ont été si agréables qu’elles ont exci­té pour vous dans Notre cœur une affec­tion profonde.

Ce sen­ti­ment est d’au­tant plus natu­rel que Nous avons vu dans ces lettres un témoi­gnage écla­tant de votre zèle ardent et tout spé­cial pour aider à la récon­ci­lia­tion et au salut de vos conci­toyens, dont le Siège Apostolique déplore depuis si long­temps la dés­union d’avec lui. C’est là une dis­po­si­tion qui convient bien vrai­ment à la pro­fes­sion de la foi catho­lique et à la fra­ter­ni­té chrétienne.

Assurément, Nous n’a­vons mis aucun retard à faire por­ter plus spé­cia­le­ment Nos réflexions sur les demandes que vous Nous aviez faites, mais c’est à des­sein que Nous avons dif­fé­ré de vous répondre jusqu’à ce jour. 11 Nous a paru qu’il serait plus utile à vos inté­rêts de vous décou­vrir Nos inten­tions d’une façon com­plète, et de vous don­ner, avec les conso­la­tions que vous sol­li­ci­tez de Notre cœur pater­nel, quelques exhor­ta­tions apostoliques.

Nous sommes ani­mé, et vous ne vous y trom­pez pas, de la plus grande bien­veillance pour votre illustre Eglise et pour votre peuple, Nous n’avons rien plus à cœur que de les rele­ver de leur abais­sement par un secours efficace.

Dès les pre­mières années de l’Eglise, des liens très étroits d’une par­ti­cu­lière ami­tié rat­ta­chaient l’Eglise de Rome et celle d’Alexandrie. C’est le Prince des apôtres lui-​même qui confia à Marc, son dis­ciple et son inter­prète, le soin de fon­der et de diri­ger l’Eglise d’Alexandrie, qui devait être remar­quable à tant de titres. Tout le monde sait avec quel éclat elle fut gou­ver­née par des hommes d’une sain­te­té et d’une sagesse recon­nue, entre autres par Denys, Pierre le Martyr, Athanase et Cyrille, qui furent tou­jours, au témoi­gnage de saint Célestin Ier, les défen­seurs du dogme catho­lique [1], et dont le par­fait accord avec le Pontife romain, la juste défé­rence pour son auto­ri­té, res­sortent de beau­coup de faits.

Il y eut aus­si près de la chaire de saint Marc une école de hautes études, dont l’é­cla­tante renom­mée s’étendit au loin. Elle fut dès lors une preuve évi­dente de la grande uti­li­té qu’on trouve dans les sciences humaines pour l’ex­pli­ca­tion et pour la défense de la véri­té divine quand on y a recours avec pru­dence et sagesse.

Plus belle encore fut pour votre Eglise la gloire d’avoir don­né au monde des exemples de ver­tu émi­nente. Tous les âges gar­de­ront la mémoire de ces hommes qui, sous l’ad­mi­rable règle de saint Antoine, firent des déserts et des soli­tudes de l’Egypte le séjour de la per­fection évangélique.

Vinrent ensuite des temps hos­tiles à l’unité catho­lique, long­temps funestes aus­si à l’Eglise d’Alexandrie. Pourtant, même dans son sein, il ne man­qua pas d’hommes pour prou­ver qu’il fal­lait ren­trer dans la foi et dans la com­mu­nion de Rome, témoin le fait mémo­rable qui mar­qua l’issue du grand Concile de Florence, où Eugène IV, Notre pré­dé­ces­seur, après avoir reçu l’illustre ambas­sade des Coptes et des Ethiopiens, récon­ci­lia le siège d’Alexandrie et les peuples qui lui étaient,soumis, au Siège Apostolique, à la grande joie de l’Eglise. Ah ! plût à Dieu que l’union conclue eût duré chez tous ces peuples, et que de fâcheuses causes de divi­sion ne se fussent pas pro­duites à nouveau !

Les Pontifes romains n’en gar­dèrent pas moins pour leurs fils sépa­rés le même inté­rêt pré­voyant, le même zèle de cha­ri­té. Vous-​mêmes, dans vos lettres, Nous avez rap­pe­lé avec un sou­ve­nir recon­naissant les noms spé­cia­le­ment de Pie IV, de Grégoire XIII, d’Inno­cent XI et d’Innocent XII, de Clément XI et de Clément XII, de Benoît XIV, de Pie VII.

En ce qui Nous concerne, il Nous est agréable assu­ré­ment de savoir que vous gar­dez pro­fon­dé­ment gra­vé dans vos cœurs, comme vous le dites loya­le­ment, le sou­ve­nir du soin que Nous avons pris de vos inté­rêts depuis le com­men­ce­ment de Notre pon­ti­fi­cat. Mais il Nous est bien plus agréable encore d’apprendre avec quelle bonne volon­té et quel dévoue­ment vous vous effor­cez de cor­res­pondre à Notre zèle.

Notre pre­mier soin a été de vous assu­rer l’utile secours des membres de la Société de Jésus. Ils vous aident par leurs mis­sions, plus encore par l’éducation de la jeu­nesse et sur­tout par la for­ma­tion clé­ri­cale des jeunes gens qui ont les dis­po­si­tions voulues.

C’est par Notre ordre aus­si que, plus tard, arri­vèrent chez vous les prêtres des mis­sions afri­caines de Lyon, ces hommes apos­to­liques qui vivent encore au milieu de vous, plus spé­cia­le­ment dans la Basse Egypte. Vous avez rai­son de louer comme vous le faites les œuvres magni­fiques qu’ils ont accom­plies et dont les fruits se répandent si loin. Oui, tout cela vous per­met de bien augu­rer du relè­ve­ment et de la gloire de votre Eglise dans un ave­nir pro­chain. C’est cela même qui gran­dit Notre espoir et sti­mule Notre zèle, à tel point que naguère, et bien volon­tiers, Nous avons vou­lu vous accor­der une de vos requêtes. En effet, vous avez main­te­nant pour évêque un de vos com­pa­triotes et c’est Nous qui vous l’avons don­né. C’est un homme en qui brille, avec l’âge, la science, la sagesse et la conduite, et qui n’épargne ni veilles ni labeurs pour votre salut à tous. Nous avons res­sen­ti une véri­table joie des écla­tantes marques d’honneur avec les­quelles, comme Nous l’apprennent vos der­nières lettres, vous l’avez accueilli d’un seul cœur, quand il a pris pos­ses­sion de son siège, et que vous lui avez reli­gieu­se­ment pro­mis l’obéissance que vous lui devez.

Nous espé­rons gran­de­ment, avec la grâce de Dieu et le concours de vos efforts et de votre pié­té, pou­voir arri­ver dans la suite à des résul­tats plus nom­breux et plus grands concer­nant vos inté­rêts. Il faut d’abord que vous vous appli­quiez avec un très grand soin à gar­der intact et invio­lable le dépôt de la foi. Vous n’ignorez pas que c’est là le plus pré­cieux de tous les biens, et qu’il n’est que trop expo­sé aux attaques per­verses et fal­la­cieuses de cer­tains hommes qui viennent de l’étranger. Au main­tien de la foi importe assu­ré­ment beau­coup l’enseignement don­né à l’enfance : efforcez-​vous donc de tout votre pou­voir de le main­te­nir à l’abri de tout péril d’erreur et au ser­vice de la reli­gion et de l’honneur, en mul­ti­pliant les bonnes écoles. Dans une affaire si impor­tante, Nous vou­lons même vous four­nir les secours utiles.

Mais toutes ces recom­man­da­tions n’auront pas les bons résul­tats que Nous devons en attendre, si vous n’y joi­gnez pas la pra­tique des ver­tus et de la pié­té chré­tienne, vous sur­tout qui avez l’autorité de l’âge et de la situa­tion. Aussi, que cha­cun de vous, dans la mesure de son pou­voir, mette toute la viva­ci­té de son zèle à pro­duire des fruits dans toutes les bonnes œuvres, et à gran­dir dans la connais­sance de Dieu [2]. Il est vrai, le besoin de prêtres se fait sen­tir, eu égard à l’état du pays et aux néces­si­tés des fidèles. Pourtant, un cer­tain nombre de vos jeunes gens gran­dissent déjà en se pré­pa­rant au sacer­doce. S’ils ont la double auréole de l’intégrité dans la doc­trine et de la pure­té dans la vie, si le zèle pour la reli­gion catho­lique et un véri­table amour de la patrie les guident, ils seront le prin­cipe d’heureux déve­lop­pe­ments, et en pré­pa­re­ront de plus heu­reux encore pour plus tard, en atti­rant au sacer­doce d’autres recrues plus nombreuses.

Vous por­te­rez le même inté­rêt aux reli­gieuses qui s’occupent de l’éducation des jeunes filles, et vous en conce­vrez les mêmes espé­rances. Qu’elles fleu­rissent sous la pro­tec­tion de Catherine, votre sainte, la vierge sage et invincible !

Nous n’avons plus qu’un seul conseil à vous don­ner, et c’est avec une tendre affec­tion que Nous vous le don­nons : c’est que vous ne ces­siez pas d’ai­mer et de gar­der l’u­nion dans vos esprits. Que les clercs entre eux, qu’entre eux les laïques s’efforcent d’a­voir la plus grande simi­li­tude de sen­ti­ment et d’action, et que les deux ordres res­tent étroi­te­ment unis et res­ser­rés par le lien de la perfec­tion, qui est l’a­mour de Jésus-​Christ. Mais pour que ces enseigne­ments fassent plus d’im­pres­sion sur vos âmes, Nous vou­lons vous par­ler avec le même zèle pas­to­ral que le bien­heu­reux Cyrille, quand il s’adressait à vos aïeux du haut de son trône patriar­cal [3] : Frères très chers et qui avez enten­du comme nous l’ap­pel céleste, imi­tons, imi­tons, cha­cun selon nos moyens, Jésus le guide et le consom­mateur de notre salut. Embrassons cette humi­li­té d’es­prit qui élève les âmes, cette cha­ri­té qui nous unit à Dieu et cette foi sin­cère aux divins mys­tères. Fuyez la divi­sion, évi­tez la dis­corde… donnez-​vous les douces marques d’une cha­ri­té mutuelle : écou­tez le com­man­de­ment du Christ : « C’est à ceci que tout le monde recon­naî­tra que vous êtes mes dis­ciples, si vous vous aimez les uns les autres. » (S. Jean XIII, 35.)

Parmi les fruits nom­breux que pro­dui­ra cette par­faite concorde dans la cha­ri­té, il en est un plus remar­quable que les autres. Ceux de vos conci­toyens dis­si­dents seront tou­chés d’un tel exemple et plus natu­rel­le­ment ame­nés à dési­rer et à recher­cher la com­mu­nion catho­lique avec vous. Ce résul­tat que vous sou­hai­tez si vive­ment et avec rai­son, Nous vou­drions que vous le pour­sui­viez vous-​mêmes, en ren­dant à ces frères sépa­rés tous les devoirs de la bien­veillance chré­tienne, et en adres­sant à Dieu de saintes prières. C’est là ce que Nous avons recom­man­dé tout der­niè­re­ment à tous les catholiques.

Ici Notre âme est vive­ment émue, et Nous dési­rons vous mani­fester, à vous tous que sépare de Nous le rite copte, toute la sollici­tude et toute la cha­ri­té avec laquelle Nous cher­chons et Nous dési­rons vous rame­ner tous à l’u­ni­té dans les entrailles de Jésus- Christ [4]. Laissez-​Nous vous appe­ler avec un désir plein de dou­ceur Nos frères et Nos fils : laissez-​Nous entre­te­nir dans Notre âme la forte espé­rance que vous Nous don­nez de votre retour. Nous savons en effet, oui, Nous savons vos bien­veillantes dis­po­si­tions envers Nous et envers les nôtres : Nous savons aus­si avec quelle pié­té, déplo­rant ce qu’ont fait vos pères, vous rap­pe­lez sou­vent les temps anciens si riches pour vous en sain­te­té et en gloire. Ce qui aug­mente aus­si Notre confiance, c’est qu’un grand nombre par­mi vous tournent les regards et des regards ardents vers la Chaire de Pierre comme vers la cita­delle de la véri­té et l’a­sile du salut : déjà ils n’hésitent presque plus, ils inclinent aux meilleures réso­lu­tions à l’égard de la papauté.

Ces sen­ti­ments ont pour auteur l’Esprit-​Saint qui les jette dans les âmes droites. Dans le pas­sé, Nous les avons déjà accueillis avec empres­se­ment : aujourd’hui, Nous les accueillons encore avec un cœur de plus en plus aimant, et Nous les recom­man­dons de toute Notre âme au Dieu de misé­ri­corde. Tout ce qui pour­ra de Notre part contri­buer à l’ac­com­plis­se­ment de ces vœux, soyez-​en bien cer­tains, non seule­ment Nous le ferons jusque dans le détail, mais Nous l’accorderons spon­ta­né­ment et avec lar­gesse selon le devoir de Notre conscience. Oui, Nous sommes fer­me­ment réso­lu à imi­ter la conduite pleine de pru­dence et de bon­té que tint, dans la même affaire, Benoît XIV, Notre illustre pré­dé­ces­seur, qui a bien méri­té de votre nation. Très oppor­tunes, en effet, furent les nom­breuses déci­sions qu’il prit en tem­pé­rant l’autorité par l’indulgence. Voici ce qu’il décla­rait et ce que, de même, Nous décla­rons : De cette in­dulgence Nous atten­dons une mois­son chaque jour plus abon­dante de joies spi­ri­tuelles, c’est-à-dire le gain des âmes qui ren­tre­ront au giron de l’Eglise. Elles com­pren­dront bien, en effet, que tenant sur la terre la place de Jésus, le bon Pasteur, Nous vou­lons seule­ment recher­cher et sau­ver les bre­bis per­dues, et que Nous rame­nons au ber­cail les bre­bis retrou­vées, non avec la verge de la crainte, mais avec le dévoue­ment de la cha­ri­té [5]. — C’est ain­si que Notre cœur s’ouvre à vous, et puis­que ces exhor­ta­tions ne Nous sont ins­pi­rées que par la cha­ri­té, du Christ Jésus, qui vous appelle dans son héri­tage, que ce soit aus­si cette cha­ri­té, Nous vous en sup­plions, qui touche vos cœurs et les déter­mine à cor­res­pondre à Notre appel.

Dans cette situa­tion, que le désir de l’unité catho­lique gran­disse chaque jour davan­tage dans l’Egypte tout entière, que ces pre­miers fruits de béné­dic­tion conti­nuent à deve­nir plus nom­breux, et l’Eglise d’Alexandrie pour­ra bien­tôt, selon le vif désir que vous en avez mani­fes­té, cher­cher har­di­ment à recou­vrer l’é­clat de son antique pros­pé­ri­té ; elle pour­ra espé­rer pour elle des pri­vi­lèges et des digni­tés conve­nables de la part de l’Eglise romaine qui est une mère très aimante toujours.

Heureux gages d’union ! Daignent les entre­te­nir avec bon­té les illustres cohortes de saints que l’Egypte a envoyés au ciel, le bien­heureux Pierre et Marc, son dis­ciple très cher, les fon­da­teurs et les patrons de votre Eglise, et sur­tout la Très Sainte Vierge Marie, à qui votre saint Cyrille a assu­ré le titre de Mère de Dieu par sa mer­veilleuse constance.

Enfin, il ne reste plus qu’à sup­plier la Sainte Famille qui, par l’ordre de Dieu, visi­ta votre pays lors de sa fuite, bénit cette terre hos­pi­ta­lière et dépo­sa dans les cœurs de vos ancêtres les pre­mières semences de la céleste doc­trine et de la grâce. Qu’elle jette sur cha­cun de vous et sur nous tous un regard salu­taire, et qu’elle vous comble abon­dam­ment des bien­faits de cette antique tendresse !

Donné à Rome, près de Saint-​Pierre, le 11 juin de l’année 1893, de Notre Pontificat la dix-huitième.

LÉON XIII, PAPE

Source : Lettres apos­to­liques de S. S. Léon XIII, tome 4, La Bonne Presse – ASS, vol. XXVII (1894–1895), pp. 705–709.

Notes de bas de page

  1. Lettre à saint Cyrille d’Alexandrie, n. 1.[]
  2. Epit. aux Coloss., I, 10.[]
  3. Hom in mys­ti­cam Cœnam, X ex diver­sis, cult.[]
  4. Aux Philipp., I, 8.[]
  5. Instruct. pas­to­rale aux Coptes : Eo quam­vis tem­pore, année 1745.[]
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