Léon XIII

30 octobre 1902

Lettre apostolique Vigilantiæ studiique

Sur l'institution d'une commission des études bibliques

Léon XIII.

Pour per­pé­tuelle mémoire

Nous rap­pe­lant la vigi­lance et le zèle avec les­quels Nous de­vons, en rai­son de Notre charge, et bien plus que les autres, gar­der intact le dépôt de la foi, Nous avons, en l’année 1893, publié Notre Lettre Encyclique Providentissismus Deus, où Nous embras­sions plu­sieurs ques­tions rela­tives aux études sur l’Écriture Sainte.

L’extrême impor­tance et l’utilité du sujet Nous deman­daient, en effet, de régler de notre mieux l’étude de cette science, sur­tout en ces temps où l’érudition, sans cesse en pro­grès, ouvre chaque jour la voie et la porte à des ques­tions nou­velles, par­fois même téméraires.

C’est pour­quoi Nous avons rap­pe­lé à tous les catho­liques, sur­tout à ceux qui font par­tie du cler­gé, la part que cha­cun, selon ses facul­tés, doit prendre en cette matière ; Nous avons aus­si soi­gneu­se­ment recher­ché la méthode et la marche d’après les­quelles ces mêmes études doivent être pour­sui­vies confor­mé­ment aux besoins de notre époque. Nos ensei­gne­ments à cet égard n’ont pas été inutiles. Nous Nous le rap­pe­lons avec joie, les évêques et un grand nombre d’autres per­son­nages émi­nents en science se sont empres­sés de Nous adres­ser les témoi­gnages de leur sou­mis­sion, pro­cla­mant ain­si l’opportu­nité et l’importance de ce que Nous avions écrit, et Nous pro­mettant d’exécuter avec soin Nos ordres. Il ne Nous est pas moins doux de Nous sou­ve­nir de ce que, dans cet ordre de choses, les catho­liques ont accom­pli depuis, leur ardeur pour ces études s’étant réveillée en divers lieux. – Néanmoins, Nous voyons per­sis­ter ou plu­tôt s’aggraver les causes pour les­quelles. Nous avons jugé bon de publier Notre Lettre. Il est donc né­cessaire d’insister davan­tage sur les règles que Nous avons déjà don­nées, et Nous vou­lons de plus en plus les recom­man­der à la vigi­lance de Nos Vénérables Frères les Évêques.

Mais, pour que l’effet dési­ré soit obte­nu avec plus de faci­li­té et d’abondance, Nous avons réso­lu d’ajouter à Notre auto­ri­té un nou­vel appui. Expliquer et défendre les Livres Saints, ain­si qu’il le faut, est, de nos jours, à cause de ces mani­fes­ta­tions si variées de la science et des formes si mul­tiples de l’erreur, deve­nu chose trop dif­fi­cile pour que les exé­gètes catho­liques puissent en toute occa­sion s’en bien acquit­ter iso­lé­ment : Il convient donc que des études com­munes soient aidées et ré­glées sous les aus­pices et la direc­tion du Siège apos­to­lique. Ce résul­tat Nous paraît pou­voir être com­mo­dé­ment obte­nu si Nous employons, dans le sujet dont il est pré­sen­te­ment ques­tion, le moyen dont Nous avons usé pour pro­mou­voir d’autres études.

Pour ces motifs, il Nous plaît d’instituer un Conseil ou une Commission d’hommes com­pé­tents ; ils auront comme fonc­tion de diri­ger tous leurs soins et tous leurs efforts à ce que les di­vines Ecritures trouvent çà et là, chez nos exé­gètes, même cette inter­pré­ta­tion plus cri­tique que notre temps réclame et qu’elles soient pré­ser­vées non seule­ment de tout souffle d’erreur, mais même de toute témé­ri­té d’opinions. Il convient que le prin­ci­pal siège de ce Conseil soit à Rome, sous les yeux du Souverain Pontife, afin que cette Ville, maî­tresse et gar­dienne de la sa­gesse chré­tienne, soit aus­si la source d’où découle dans tout le corps de la répu­blique chré­tienne les sains et purs enseigne­ments d’une science si nécessaire.

Les membres de cette Commission devront, pour s’acquitter plei­ne­ment de leur charge, grave entre toutes et des plus hono­rables, prendre pour règle de leur zèle les points suivants :

Premièrement, après avoir très atten­ti­ve­ment obser­vé quelle est actuel­le­ment, au sujet de ces sciences, la marche des es­prits, ils devront pen­ser que rien de ce qu’a décou­vert l’ingénio­sité des modernes n’est étran­ger à l’objet de leur tra­vail. Bien au contraire, si un jour apporte quelque chose d’utile à l’exé­gèse biblique, qu’ils veillent à s’en empa­rer sans retard et à le faire pas­ser par leurs écrits dans l’usage com­mun. Aussi de­vront-​ils culti­ver acti­ve­ment l’étude de la phi­lo­lo­gie et des sciences connexes, et s’oc­cu­per de leurs conti­nuels progrès.

Puisque, en effet, c’est par ces sciences que viennent géné­ralement les attaques contre les Saintes Écritures, c’est en elles aus­si que nous devons cher­cher les armes, afin que ne soit pas inégale la lutte entre la véri­té et l’erreur. De même, il faut tra­vailler à ce que la science des anciennes langues orien­tales et sur­tout la connais­sance des manus­crits pri­mi­tifs ne soient pas moins en hon­neur chez nous que chez nos adver­saires, car l’un et l’autre de ces deux genres de tra­vaux sont d’un pré­cieux secours pour les études bibliques.

Secondement, qu’ils déploient un grand soin et un zèle ar­dent à main­te­nir intacte l’autorité des Saintes Écritures : qu’ils s’efforcent sur­tout de ne jamais lais­ser pré­va­loir par­mi les ca­tholiques l’opinion et la méthode, assu­ré­ment blâ­mables, qui consistent à beau­coup trop accor­der aux opi­nions des hétéro­doxes, comme si le vrai sens des Ecritures devait être cher­ché en pre­mier lieu dans l’appareil de l’érudition étran­gère. Aucun catho­lique ne peut, en effet, regar­der comme dou­teux ce que Nous avons ailleurs rap­pe­lé plus au long : Dieu n’a pas livré les Saintes Écritures au juge­ment pri­vé des savants, mais il en a confié l’interprétation au magis­tère de l’Église : « dans les choses de la foi et des mœurs se rat­ta­chant au corps de la doc­trine chré­tienne, doit être regar­dé comme vrai sens des Saintes Écritures celui qu’a adop­té et que main­tient Notre Mère la Sainte Église, à qui il appar­tient de juger du vrai sens et de l’interprétation des Saintes Écritures ; par suite, il n’est per­mis à per­sonne d’in­ter­pré­ter l’Ecriture Sainte contrai­re­ment à ce sens, ni à l’encontre du sen­ti­ment una­nime des Pères [1]. »

Telle est, d’ailleurs, la nature des Livres divins que, pour dis­si­per cette reli­gieuse obs­cu­ri­té qui les enve­loppe, les lois de l’herméneutique sont par­fois insuf­fi­santes et que l’Église doit être regar­dée comme la conduc­trice et la maî­tresse don­née par Dieu ; enfin, le sens légi­time de la divine Écriture ne peut être trou­vé nulle part en dehors de l’Église, ni être don­né par ceux qui ont reje­té son magis­tère et son autorité.

Ceux qui feront par­tie de la Commission devront donc avoir soin de veiller à ce que ces prin­cipes soient chaque jour plus atten­ti­ve­ment res­pec­tés, et si, par hasard, il se ren­contre cer­tains esprits pro­fes­sant une admi­ra­tion exces­sive pour les hété­ro­doxes, ils les amè­ne­ront, par la per­sua­sion, à suivre et écou­ter fidè­le­ment ren­sei­gne­ment de l’Église.

Sans doute il arrive à l’interprète catho­lique de trou­ver quelque aide chez les auteurs dis­si­dents, sur­tout en matière de cri­tique : tou­te­fois la pru­dence et le dis­cer­ne­ment sont néces­saires. Que la science de la cri­tique, assu­ré­ment très utile pour la par­faite intel­li­gence des écri­vains sacrés, deviennent l’objet des études des catho­liques : ils ont notre vive appro­ba­tion. Qu’ils se per­fec­tionnent dans cette science, en s’aidant au be­soin des hété­ro­doxes, Nous ne Nous y oppo­sons pas. Mais qu’ils prennent garde de pui­ser dans la fré­quen­ta­tion habi­tuelle de ces écri­vains la témé­ri­té du juge­ment. C’est, en effet, à cet écueil qu’aboutit sou­vent cette méthode de cri­tique, dite supé­rieure, et dont Nous avons Nous-​mêmes plus d’une fois dénon­cé la périlleuse témérité.

En troi­sième lieu, la Commission devra tout spé­cia­le­ment s’occuper de la par­tie de ces études dont le but spé­cial est l’exposition des Écritures, qui importe gran­de­ment à l’utilité des fidèles.

Quant aux textes dont le sens a été authen­ti­que­ment déter­miné, soit par les auteurs sacrés, soit par l’Église, il faut se convaincre, à peine est-​il besoin de le dire, que seule cette in­terprétation peut être admise comme conforme aux règles d’une saine her­mé­neu­tique. Il existe, il est vrai, nombre de pas­sages dont l’Église n’a pas encore défi­ni­ti­ve­ment pré­ci­sé et fixé le sens et au sujet des­quels chaque doc­teur pri­vé peut suivre et défendre l’opinion qu’il croit juste : même dans ces cas, il faut, on le sait, gar­der comme règles l’analogie de la foi et de la doc­trine catholique.

De plus, il faut, en cette matière, veiller avec soin à ce qu’une ardeur trop vio­lente dans la dis­cus­sion ne dépasse point les bornes de la cha­ri­té mutuelle ; il importe aus­si, dans la contro­verse, de ne jamais faire por­ter le débat sur les véri­tés révé­lées ni sur les tra­di­tions divines. Car, si l’on ne sau­ve­garde pas l’u­nion des esprits et le res­pect des prin­cipes, il n’y aura pas à espé­rer qu’une mul­ti­tude de tra­vaux variés fasse réa­li­ser à cette science de notables progrès.

C’est pour­quoi l’un des devoirs de la Commission sera de ré­gler d’une façon légi­time et digne les prin­ci­pales ques­tions pen­dantes entre les doc­teurs catho­liques : elle appor­te­ra, pour les résoudre tan­tôt les lumières de ses juge­ments, tan­tôt le poids de son autorité.

Il en résul­te­ra cet autre avan­tage de four­nir au Saint-​Siège une occa­sion favo­rable de décla­rer ce que les catho­liques doi­vent invio­la­ble­ment tenir, ce qu’il faut réser­ver à un exa­men plus appro­fon­di, et ce qui doit être lais­sé au juge­ment de chacun.

Donc, vou­lant assu­rer le main­tien inté­gral de la véri­té chré­tienne et pro­mou­voir les études sur l’Écriture Sainte confor­mément aux règles éta­blies plus haut. Nous ins­ti­tuons par les pré­sentes lettres, en cette Ville Éternelle, un Conseil ou une. Commission. Nous vou­lons que ce Conseil se com­pose de quel­ques car­di­naux de la sainte Église romaine, choi­sis par Notre auto­ri­té. Notre inten­tion est de leur adjoindre comme devant prendre part aux mêmes études et aux mêmes tra­vaux, avec les fonc­tions et le titre de Consulteurs, ain­si qu’il est d’u­sage dans les Sacrées Congrégations romaines, quelques hommes émi­nents, choi­sis dans dif­fé­rentes nations et se recom­man­dant par leur science sacrée, spé­cia­le­ment par leur science biblique.

Il appar­tien­dra à la Commission d’avoir des réunions régu­lières, de publier des écrits qui paraî­tront soit pério­di­que­ment, soit selon les besoins, de répondre à ceux qui la consul­te­ront et lui deman­de­ront son avis ; enfin de tra­vailler de toutes manières au main­tien et au pro­grès de ses études.

Nous vou­lons que, sur toutes les ques­tions trai­tées en com­mun, un rap­port soit fait et pré­sen­té au Souverain Pontife par celui des Consulteurs qu’il aura nom­mé secré­taire de la Commission.

Afin de four­nir pour ces études com­munes de pré­cieux ins­truments de tra­vail, Nous affec­tons dès main­te­nant à cet objet une par­tie de Notre Bibliothèque Vaticane. Nous nous occu­pe­rons dans un bref délai d’y faire ins­tal­ler une abon­dante col­lec­tion de manus­crits et de volumes de toutes époques, trai­tant des ques­tions bibliques, et que Nous met­trons à la dis­po­si­tion des mem­bres de la Commission. Pour consti­tuer et enri­chir cette biblio­thèque spé­ciale, Nous dési­rons vive­ment que les catho­liques plus for­tu­nés Nous viennent en aide, même par l’envoi de livres utiles, et que, de cette manière tout à fait oppor­tune, ils dai­gnent ser­vir Dieu, l’auteur des Saintes Ecritures, et aus­si l’Eglise.

Au sur­plus, nous espé­rons que Notre œuvre, entre­prise en vue de la sau­ve­garde de la foi chré­tienne et du salut éter­nel des âmes, rece­vra de la divine Bonté d’abondantes béné­dic­tions, et que, avec la grâce de Dieu, les catho­liques adon­nés à l’étude des Livres Saints cor­res­pon­dront avec une sou­mis­sion pleine et entière aux pres­crip­tions du Saint-​Siège en cette matière.

Nous vou­lons et ordon­nons que toutes et cha­cune des déci­sions que Nous avons, en cette matière, jugé à pro­pos de pren­dre et de for­mu­ler, soient et demeurent rati­fiées et confir­mées telles que nous les avons éta­blies et décré­tées, non­obs­tant toute clause contraire.

Donné à Rome, près de Saint-​Pierre, sous l’anneau du pêcheur, le 30 octobre de l’année 1902, de Notre Pontificat la vingt-cinquième. 

A. Card. Macchi.

Source : Lettres apos­to­lique de S. S. Léon XIII, tome 7, La Bonne Presse

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