Pie IX

Lettre encyclique Etsi multa luctuosa

À tous les patriarches, primats, archevêques, évêques et autres ordinaires qui sont en grâce et en communion avec le Siège Apostolique

21 novembre 1873

Sur l'obligation de croire à l'Eglise

Donné à Rome, près Saint-​Pierre, le 21 Novembre de l’an
du Seigneur 1873, de notre Pontificat le vingt ‑hui­tième.

Vénérables frères, salut et béné­dic­tion apostolique.

Bien que, dès le com­men­ce­ment de Notre long Pontificat, Nous ayons eu à souf­frir pour diverses causes que Nous vous avons fré­quem­ment expo­sées dans Nos lettres ency­cliques, des maux déplo­rables et cruels, cepen­dant en ces der­nières années la masse de Nos tri­bu­la­tions s’est tel­le­ment accrue, que Nous en serions presque acca­blé si la divine bon­té ne Nous soutenait.

Les choses en sont venues à ce point que la mort semble pré­fé­rable à une vie agi­tée par tant de tem­pêtes, et que par­fois Nous sommes for­cé de Nous écrier, les yeux levés vers le ciel : « Mieux vaut pour nous mou­rir que d’être témoin des cala­mi­tés des saints » (I Machab. 3, 59). Car depuis que Notre capi­tale prise les armes à la main, par la per­mis­sion de Dieu, a été sou­mise au gou­ver­ne­ment d’hommes contemp­teurs du droit, enne­mis de la reli­gion, qui foulent indis­tinc­te­ment au pied les lois divines et humaines, presque pas un seul jour ne s’est écou­lé sans qu’à Notre cœur déjà bles­sé de milles outrages et de mille injures quelque nou­veau coup soit por­té. Ils reten­tissent encore à Nos oreilles, les gémis­se­ments et les plaintes des hommes et des vierges des familles reli­gieuses qui, expul­sés de leurs demeures, réduits à l’in­di­gence, sont pour­chas­sés et dis­per­sés comme des enne­mis publics, ain­si que cela arrive par­tout où domine la fac­tion qui aspire à bou­le­ver­ser l’ordre social. Car ain­si que, au rap­port de saint Athanase, le grand saint Antoine avait cou­tume de le dire, le démon hait tous les chré­tiens ; mais les bons reli­gieux et les vierges du Christ, il ne peut en aucune façon les supporter.

Nous avons encore vu récem­ment, chose que Nous avions crue impos­sible, détruire et abo­lir Notre Université Grégorienne qui n’a­vait été ins­ti­tuée qu’a­fin que, selon la parole d’un ancien auteur par­lant de l’é­cole romaine des Anglo-​Saxons, les jeunes clercs des régions même les plus loin­taines, pussent venir s’y ins­truire dans la doc­trine et la foi catho­lique pour que rien de fâcheux et de contraire à l’u­ni­té catho­lique ne fût ensei­gné dans leurs églises, et qu’il retour­nassent dans leurs patries for­ti­fiés par ce moyen dans la foi. Ainsi, à mesure qu’a­vec une cri­mi­nelle adresse on Nous retire peu à peu tous les moyens et ins­tru­ments par les­quels il Nous est pos­sible de gou­ver­ner et diri­ger l’Eglise uni­ver­selle, on s’a­per­çoit clai­re­ment com­bien contraire à la véri­té est ce qui a été affir­mé que, par l’u­sur­pa­tion de notre capi­tale, la liber­té du Pontife romain dans l’exer­cice de son pou­voir spi­ri­tuel et dans ses rap­ports avec l’u­ni­vers catho­lique, n’a­vait souf­fert aucun amoin­dris­se­ment. En même temps, il devient chaque jour plus mani­feste avec quelle véri­té et quelle jus­tice Nous avons maintes fois décla­ré et affir­mé que la sacri­lège usur­pa­tion de Notre domaine avait pour but prin­ci­pal de bri­ser la force et l’ef­fi­ca­ci­té de Notre pri­mau­té pon­ti­fi­cale, et de détruire enfin entiè­re­ment, si cela eût été pos­sible, la reli­gion catholique.

Mais l’ob­jet prin­ci­pal de Notre lettre n’est pas de vous entre­te­nir de ces maux qui tour­mentent notre ville et l’Italie tout entière avec elle. Nous gar­de­rions même peut-​être sur ceux-​là un triste silence, s’il Nous était don­né par la divine clé­mence de pou­voir adou­cir les dou­leurs cui­santes dont sont affli­gés tant de Nos véné­rables frères les évêques, avec leur cler­gé et leur peuple, en d’autres contrées.

Mais vous n’i­gno­rez pas, Nos Vénérables Frères, que quelques-​uns des can­tons de la Confédération hel­vé­tique, pous­sés moins par les hété­ro­doxes dont quelques-​uns ont réprou­vé cette conduite, que par cer­tains adeptes vio­lents des sectes qui aujourd’­hui sont en pos­ses­sion du pou­voir, ont bou­le­ver­sé tout ordre et sapé jus­qu’aux fon­de­ments de la consti­tu­tion de l’Eglise du Christ, non seule­ment contrai­re­ment à toute règle de jus­tice et de rai­son, mais encore en vio­lant la foi publique ; puisque, aux termes de conven­tions solen­nelles, sanc­tion­nées même par le suf­frage et l’au­to­ri­té des lois fédé­rales, la liber­té reli­gieuse est garan­tie aux catho­liques. Nous avons déplo­ré, dans Notre allo­cu­tion du 23 décembre de l’an­née der­nière, la vio­lence que les gou­ver­ne­ments de ces can­tons ont faite à la reli­gion, « soit en pre­nant des déci­sions sur des dogmes de la foi catho­lique, soit en favo­ri­sant les apos­tats, soit en met­tant obs­tacle à l’exer­cice du pou­voir épis­co­pal. » Mais Nos justes plaintes, expo­sées même par Notre ordre au Conseil fédé­ral par Notre char­gé d’af­faires, ont été négli­gées ; on n’a pas tenu meilleur compte des récla­ma­tions des catho­liques de tout rang et des obser­va­tions pré­sen­tées, à plu­sieurs reprises, par l’é­pis­co­pat suisse. Bien plus, aux pre­mières injus­tices, d’autres plus graves sont venues mettre le comble.

Car après la vio­lente expul­sion de notre véné­rable frère Gaspard, évêque d’Hébron et vicaire apos­to­lique de Genève, expul­sion hono­rable et glo­rieuse à celui qui l’a souf­ferte, hon­teuse et pleine d’i­gno­mi­nie pour ceux qui l’ont ordon­née et exé­cu­tée, le gou­ver­ne­ment de Genève a, le 23 Mars et le 27 Août de cette année, pro­mul­gué des lois de tout point conformes au décret pro­po­sé au mois d’oc­tobre de l’an­née pré­cé­dente ; qui avait été condam­né dans Notre dite allo­cu­tion. Ce gou­ver­ne­ment, en effet, s’est arro­gé le droit de refaire dans ce can­ton la consti­tu­tion de l’Église catho­lique et de la rame­ner à la forme démo­cra­tique, sou­met­tant l’é­vêque à l’au­to­ri­té civile, soit pour l’exer­cice de la juri­dic­tion qui lui est propre et de l’ad­mi­nis­tra­tion, soit pour la délé­ga­tion de son auto­ri­té ; lui inter­di­sant de demeu­rer dans le can­ton, réglant le nombre et les limites des paroisses, fixant la forme et les condi­tions de l’é­lec­tion des curés et vicaires, les cas et le mode de leur révo­ca­tion et sus­pen­sion, attri­buant à des laïques le droit de les nom­mer, confiant à ces mêmes laïques l’ad­mi­nis­tra­tion tem­po­relle du culte et les pré­po­sant en géné­ral, en qua­li­té d’ins­pec­teurs, à toutes les affaires ecclé­sias­tiques. Les mêmes lois ont de plus sta­tué que, sans la per­mis­sion du gou­ver­ne­ment, per­mis­sion révo­cable, les curés et vicaires ne pour­raient rem­plir aucune fonc­tion, rece­voir aucune digni­té plus haute que celle que le suf­frage popu­laire leur aurait confé­rée et qu’ils seraient par l’au­to­ri­té civile astreints à un ser­ment dont la for­mule contient une apos­ta­sie for­melle. Il n’est per­sonne qui ne voie que de telles lois sont non seule­ment nulles et de nulle valeur par défaut abso­lu de pou­voir en des légis­la­teur s laïques et la plu­part hété­ro­doxes, mais encore ce qu’elles pres­crivent est tel­le­ment contraire aux dogmes de la foi catho­lique et à la dis­ci­pline sanc­tion­née par le Concile œcu­mé­nique de Trente et par les consti­tu­tions pon­ti­fi­cales, que c’est pour Nous une obli­ga­tion rigou­reuse de les désap­prou­ver et de les condamner.

C’est pour­quoi, sui­vant le devoir de Notre charge, en ver­tu de Notre auto­ri­té apos­to­lique, Nous les réprou­vons solen­nel­le­ment et Nous les condam­nons, décla­rant en même temps que le ser­ment pres­crit par ces lois est illi­cite et sacri­lège. En consé­quence, tous ceux qui, dans le can­ton de Genève ou ailleurs, confor­mé­ment aux dis­po­si­tions de ces lois ou d’une manière ana­logue, élus par le suf­frage du peuple et la confir­ma­tion du pou­voir civil, ose­raient rem­plir les fonc­tions du minis­tère ecclé­sias­tique, Nous décla­rons qu’il encourent ipso fac­to l’ex­com­mu­ni­ca­tion majeure, spé­cia­le­ment réser­vée à ce Saint ‑Siège, et les autres peines cano­niques, et que les fidèles doivent tous les fuir comme des étran­gers et des voleurs qui ne viennent que pour voler, mas­sa­crer et perdre (Joan, 10, 5, 10).

Ce que Nous venons de rap­por­ter jus­qu’i­ci est triste et funeste, mais bien plus funestes encore sont les faits qui se sont pro­duits dans cinq des sept can­tons dont se com­pose le dio­cèse de Bâle, à savoir : ceux de Soleure, Berne, Bâle-​Campane, Argovie et Thurgovie. Là aus­si ont été por­tées sur les paroisses, l’é­lec­tion et la révo­ca­tion des curés et vicaires, des lois qui bou­le­versent le gou­ver­ne­ment de l’Eglise et sa divine consti­tu­tion et sou­mettent le minis­tère ecclé­sia stique à une domi­na­tion sécu­lière et entiè­re­ment schis­ma­tique. Ces lois donc, et nom­mé­ment celle qui a été por­tée le 23 décembre 1872 par le gou­ver­ne­ment de Soleure, Nous les réprou­vons et condam­nons, et décré­tons qu’elles doivent être à jamais réprou­vées et condam­nées. Notre véné­rable frère Eugène, évêque de Bâle, ayant reje­té avec une juste indi­gna­tion et une constance apos­to­lique cer­tains articles qui lui avaient été pro­po­sés et rédi­gés par un conci­lia­bule ou, comme ils le disent, une confé­rence dio­cé­saine où s’é­taient réunis les délé­gués des cinq can­tons sus­dits, et ayant eu pour les repous­ser ce motif impé­rieux qu’ils bles­saient l’au­to­ri­té épis­co­pale, bou­le­ver­saient l’ordre hié­rar­chique, favo­ri­saient ouver­te­ment l’hé­ré­sie, il a été pour cette cause décla­ré déchu de son évê­ché, arra­ché de son palais et vio­lem­ment envoyé en exil. Dès lors, aucun genre d’ar­ti­fices et de vexa­tion n’a été omis pour entraî­ner au schisme, dans les can­tons sus­men­tion­nés, le cler­gé et le peuple. Tout rap­port avec l’é­vêque exi­lé a été inter­dit au cler­gé, ordre a été don­né au cha­pitre cathé­dral de Bâle de se réunir pour dési­gner un vicaire capi­tu­laire ou admi­nis­tra­teur dio­cé­sain, comme si, en réa­li­té, le siège épis­co­pal eût été vacant, indigne atten­tat que le cha­pitre a repous­sé par une pro­tes­ta­tion publique. En atten­dant, par décret et sen­tence des magis­trats civils de Berne, on a d’a­bord inter­dit à soixante-​neuf curés du ter­ri­toire du Jura l’exer­cice des fonc­tions de leur minis­tère, puis on les a pri­vés de leurs charges par ce seul motif qu’ils avaient publi­que­ment pro­tes­té qu’ils ne recon­nais­saient pour évêque et pas­teur que leur véné­rable frère Eugène, et qu’ils ne consen­ti­raient pas à faire hon­teu­se­ment défec­tion de l’u­ni­té catho­lique. De là il est arri­vé que tout ce ter­ri­toire, qui avait constam­ment conser­vé la foi catho­lique et qui avait jadis été annexé à Berne sous cette condi­tion expresse qu’il aurait l’exer­cice libre et res­pec­té de sa reli­gion, a été pri­vé d’ins­truc­tions parois­siales, les solen­ni­tés du bap­tême, du mariage et des funé­railles, mal­gré les plaintes et les récla­ma­tions de la mul­ti­tude des fidèles réduits, par cet excès d’in­jus­tice, ou à rece­voir des pas­teurs schis­ma­tiques impo­sés par l’au­to­ri­té poli­tique, ou à demeu­rer for­cé­ment pri­vés de tout secours et de tout minis­tère sacerdotal.

Nous bénis­sons Dieu, qui, par la même grâce avec laquelle il rele­vait et confir­mait les mar­tyrs, sou­tient et for­ti­fie actuel­le­ment cette par­tie choi­sie du trou­peau catho­lique viri­le­ment atta­chée à son évêque , alors qu’il s’op­pose comme un mur pour la mai­son d’Israël afin d’être debout dans le com­bat au jour du Seigneur (Ezech. 13, 5), et qu’il marche intré­pi­de­ment sur les traces de Jésus-​Christ, chef des mar­tyrs, oppo­sant la dou­ceur de l’a­gneau à la féro­ci­té des loups pour défendre sa foi avec éner­gie et persévérance.

Cette noble constance des fidèles de la Suisse est imi­tée avec un non moindre éclat par le peuple fidèle en Allemagne, qui suit, lui aus­si, les exemples illustres de ses pré­lats. Ceux-​ci, en effet, sont deve­nus un spec­tacle pour le monde, les anges et les hommes qui, de toutes parts, les contemplent revê­tus de la cui­rasse de la véri­té catho­lique et du casque du salut, com­bat­tant vaillam­ment les com­bats du Seigneur, et admirent d’au­tant plus leur cou­rage et leur invin­cible fidé­li­té, les exaltent d’au­tant plus par leurs magni­fiques louanges que chaque jour devient plus grave et plus vio­lente la per­sé­cu­tion exci­tée contre eux dans l’empire alle­mand et sur­tout en Prusse.

Outre les torts nom­breux et graves faits l’an­née der­nière à l’Église catho­lique, le gou­ver­ne­ment prus­sien, par des lois très dures et très iniques, qui s’é­cartent entiè­re­ment des usages sui­vis jusque-​là a sou­mis toute l’ins­ti­tu­tion et l’é­du­ca­tion du cler­gé au pou­voir laïque, de telle sorte que c’est à celui-​ci qu’il appar­tient d’exa­mi­ner et de déci­der de quelle façon les clercs doivent être ins­truits et for­més à la vie sacer­do­tale et pas­to­rale. Par un autre empié­te­ment il attri­bue à ce même pou­voir le droit de connaître et de juger de la col­la­tion de tout office ou béné­fice ecclé­sias­tique et même de pri­ver de ces offices ou béné­fices les pas­teurs sacrés. En outre, afin de bou­le­ver­ser plus vite et plus plei­ne­ment le gou­ver­ne­ment ecclé­sias­tique et l’ordre de sou­mis­sion hié­rar­chique ins­ti­tué par le Christ lui-​même, Notre-​Seigneur, plu­sieurs clauses ont été insé­rées dans les lois pour empê­cher les évêques de pour­voir, au moyen des cen­sures et peines cano­niques, au salut des âmes, à la pure­té de la doc­trine dans les écoles catho­liques ou à l’o­béis­sance qui leur est due par leur cler­gé. Car, aux termes de ces lois, il n’est pas per­mis aux évêques d’a­gir autre­ment que selon le bon plai­sir de l’au­to­ri­té civile et la règle que celle-​ci leur impose. Enfin, de peur qu’il ne manque quelque chose à l’en­tière oppres­sion de l’Église catho­lique, un tri­bu­nat royal a été ins­ti­tué pour les affaires ecclé­sias­tiques, devant lequel les évêques, les pas­teurs peuvent être évo­qués, soit par les simples par­ti­cu­liers qui leur sont sou­mis, soit par les magis­trats publics, pour y paraître au rang des accu­sés, y subir un juge­ment, être gênés dans l’exer­cice de leur devoir spirituel.

C’est ain­si que la très sainte Eglise du Christ à laquelle, par des trai­tés solen­nels et publics, avait été assu­rée la pleine liber­té reli­gieuse qui lui est néces­saire, est main­te­nant, dans toutes ces contrées, plon­gée dans le deuil, dépouillée, expo­sée à des forces hos­tiles qui la menacent d’une ruine suprême ; car le but des lois nou­velles est de lui ôter tout moyen d’exis­ter désor­mais. Il n’y a donc pas lieu de s’é­ton­ner que la paix reli­gieuse dont cet empire jouis­sait depuis long­temps y ait été pro­fon­dé­ment trou­blée par ces lois et les autres pro­jets et actes du gou­ver­ne­ment prus­sien ins­pi­rés par la haine de l’Eglise. C’est en vain que l’on vou­drait reje­ter sur les catho­liques de l’empire alle­mand la res­pon­sa­bi­li­té de cette per­tur­ba­tion. Car s’il faut leur faire un crime de ne pas se sou­mettre des lois aux­quelles ils ne peuvent en sûre­té de conscience obéir, il fau­drait pour le même motif et de la même manière blâ­mer les apôtres et les mar­tyrs de Jésus-​Christ qui pré­fé­rèrent souf­frir les plus atroces sup­plices et la mort même, plu­tôt que de tra­hir leur devoir et de vio­ler les droits de leur très sainte reli­gion, en obtem­pé­rant aux ordres impies de princes persécuteurs.

Assurément, Vénérables Frères, si en dehors des lois du pou­voir civil, il n’exis­tait pas, et même d’un ordre plus éle­vé, d’autres lois que c’est un devoir de recon­naître, un crime de vio­ler ; si, par consé­quent, les mêmes lois civiles consti­tuaient une règle suprême de conscience, ain­si que le sou­tiennent quelques-​uns avec autant d’ab­sur­di­té que d’im­pié­té, les mar­tyrs des pre­miers siècles, méri­te­raient d’être condam­nés plu­tôt qu’­ho­no­rés et loués, aus­si bien que ceux qui, mar­chant sur leurs traces, ont depuis ver­sé leur sang pour la foi du Christ et la liber­té de l’Église. Bien plus, il n’au­rait pas même été licite d’en­sei­gner et de pro­pa­ger la reli­gion chré­tienne et de fon­der l’Église, mal­gré les lois et les ordres des princes. La foi nous apprend pour­tant et la rai­son nous démontre qu’il existe deux ordres de lois et qu’il faut en même temps dis­tin­guer deux puis­sances ici- bas : l’une natu­relle et char­gée de veiller à la tran­quilli­té de la socié­té humaine et aux inté­rêts du siècle ; l’autre dont l’o­ri­gine est supé­rieure à la nature, qui pré­side à la cité de Dieu, c’est-​à-​dire à l’Église du Christ divi­ne­ment ins­ti­tuée pour la paix des âmes et leur salut éter­nel. Or les devoirs de ces deux puis­sances ont été très sage­ment ordon­nés pour rendre à Dieu ce qui est à Dieu et, à cause de Dieu, à César ce qui est à César qui n’est grand que parce qu’il est sou­mis au ciel, car il est lui ‑même à Celui à qui appar­tiennent et le ciel et toute créa­ture [1].

L’Eglise assu­ré­ment ne s’est jamais écar­tée de cette dis­po­si­tion divine, elle qui tou­jours et par­tout s’ef­force d’in­cul­quer aux cœurs de ses fidèles la sou­mis­sion qu’ils doivent invio­la­ble­ment gar­der envers leurs sou­ve­rains et leurs droits dans le domaine poli­tique, et qui a ensei­gné avec l’Apôtre que les princes sont à craindre non pour les bonnes œuvres mais pour les mau­vaises, aver­tis­sant les fidèles d’être sou­mis non seule­ment par crainte de la colère, le prince por­tant un glaive de ven­geance et de colère contre celui qui fait le mal, mais aus­si par conscience parce que dans son office il est le ministre de Dieu (Rom. 13, 3. seqq.). Mais cette crainte du prince elle l’a bor­née aux œuvres mau­vaises, l’ex­cluant abso­lu­ment de ce qui concerne l’ob­ser­vance de la loi divine, car elle se sou­vient de cet ensei­gne­ment adres­sé aux fidèles par le bien­heu­reux Pierre « Que nul par­mi vous ne souffre comme homi­cide, ou comme voleur, ou comme calom­nia­teur, ou comme convoi­tant le bien d’au­trui ; que s’il souffre comme chré­tien, qu’il n’en rou­gisse pas, mais qu’il glo­ri­fie Dieu en ce nom » (I Petr. 4, 15- 16) .

Puisqu’il en est ain­si, vous com­pren­drez faci­le­ment, Vénérables Frères, de quelle dou­leur Notre âme a dû être péné­trée en lisant dans une lettre qui nous a été récem­ment adres­sée par l’empereur alle­mand lui ‑même, une accu­sa­tion non moins atroce qu’i­nat­ten­due contre le par­ti catho­lique, comme il l’ap­pelle, exis­tant par­mi ses sujets et sur­tout contre le cler­gé catho­lique et les évêques d’Allemagne. Or la cause de cette accu­sa­tion est que ceux-​ci, sans craindre ni chaînes ni tri­bu­la­tions et n’es­ti­mant pas leur vie plus pré­cieuse qu’eux-​mêmes (Act. 20, 24), refusent d’o­béir aux lois men­tion­nées plus haut, avec la même constance avec laquelle, ayant leur pro­mul­ga­tion, ils en avaient signa­lé les vices, les déve­lop­pant aux applau­dis­se­ments de l’u­ni­vers catho­lique et même d’un bon nombre d’hé­té­ro­doxes, dans des pro­tes­ta­tions graves, lumi­neuses très solides, qu’ils avaient pré­sen­tées au sou­ve­rain, à ses ministres et même aux assem­blées suprêmes du royaume. C’est pour­quoi on les accuse actuel­le­ment de lèse-​majesté, comme s’ils fai­saient cause com­mune et conspi­raient avec ceux qui tra­vaillent à ren­ver­ser de fond en comble tous les ordres de la socié­té humaine, sans tenir compte des preuves innom­brables, écla­tantes et mani­festes qu’ils ont don­nées de leur inébran­lable fidé­li­té et de leur res­pect envers le prince et de leur zèle ardent pour la patrie. Bien plus, on Nous prie Nous ‑même d’ex­hor­ter ces catho­liques et leurs pas­teurs à l’ob­ser­va­tion de ces lois, ce qui ten­drait à Nous faire employer Nos propres efforts à oppri­mer et à dis­per­ser le trou­peau du Christ. Mais sou­te­nu par Dieu, Nous avons la confiance que le séré­nis­sime empe­reur, ayant mieux exa­mi­né et com­pris les choses, repous­se­ra le soup­çon si mal fon­dé et incroyable qu’il a conçu contre ses sujets les plus fidèles et ne per­met­tra pas plus long­temps que leur hon­neur soit lacé­ré par une si hon­teuse calom­nie et que contre eux se pour­suive une per­sé­cu­tion immé­ri­tée. Au reste, Nous aurions volon­tiers pas­sé sous silence ici cette lettre impé­riale si, à Notre insu et par un pro­cé­dé tout ‑à-​fait inusi­té, elle n’a­vait été divul­guée par un jour­nal offi­ciel de Berlin conjoin­te­ment avec une autre écrite de Notre main par laquelle Nous fai­sions appel à la jus­tice de l’empereur en faveur de l’Eglise catho­lique en Prusse.

Ce que Nous avons jus­qu’i­ci énu­mé­ré est pré­sent à tous les yeux. C’est pour­quoi tan­dis que les céno­bites et les vierges consa­crées à Dieu sont pri­vés de la liber­té com­mune aux citoyens et sont chas­sés avec une bru­ta­li­té inouïe, tan­dis que les écoles publiques où se forme la jeu­nesse catho­lique sont sous­traites chaque jour davan­tage à l’enseigne- ment salu­taire et à la sur­veillance de l’é­glise, tan­dis que les socié­tés ins­ti­tuées pour nour­rir la pié­té et même les sémi­naires des clercs sont dis­sous, tan­dis que la liber­té de la pré­di­ca­tion évan­gé­lique est inter­dite, tan­dis qu’il est défen­du, dans plu­sieurs par­ties du royaume, d’en­sei­gner les élé­ments de la foi chré­tienne dans la langue mater­nelle, tan­dis que sont arra­chés de leurs paroisses les pas­teurs que les évêques ont pla­cés à leur tête, tan­dis que les évêques eux ‑mêmes sont pri­vés de leurs reve­nus, sont acca­blés d’a­mendes, sont effrayés par la menace de la pri­son, tan­dis que les catho­liques sont har­ce­lés par les vexa­tions de toute sorte, est-​il pos­sible que Nous nous per­sua­dions, comme on Nous l “affirme, que la reli­gion de Jésus-​Christ et la véri­té ne sont pas en cause ?

Or, nous ne sommes pas encore au bout des injures faites à l’Église catho­lique. Car il faut y ajou­ter le patro­nage ouver­te­ment accor­dé par le gou­ver­ne­ment prus­sien et d’autres Etats de l’empire alle­mand, à ces nou­veaux héré­tiques qui se disent Vieux-​Catholiques , titre men­son­ger qui serait tout-​à-​fait ridi­cule si tant d’er­reurs mons­trueuses pro­fes­sées par cette secte contre les prin­cipes fon­da­men­taux de la foi catho­lique, tant de sacri­lèges com­mis dans la célé­bra­tion des saints mys­tères et l’ad­mi­nis­tra­tion des sacre­ments, tant d’hor­ribles scan­dales, une si grande ruine des âmes rache­tées par le sang de Jésus-​Christ ne devaient plu­tôt arra­cher des yeux un tor­rent de larmes. Et en effet ce que machinent et se pro­posent ces misé­rables enfants de per­di­tion paraît mani­fes­te­ment, soit par leurs autres écrits, soit sur­tout par la lettre impie et pleine d’im­pu­dence récem­ment publiée par celui qu’ils se sont der­niè­re­ment consti­tué pour pseudo-​évêque. Car tout en reniant et en ren­ver­sant la véri­table auto­ri­té de juri­dic­tion dans la per­sonne du Pontife romain, et des évêques suc­ces­seurs de saint Pierre et des Apôtres, et en la trans­fé­rant au peuple, ou pour user de leur lan­gage, à la com­mu­nau­té, ils rejettent avec opi­niâ­tre­té et attaquent le magis­tère infaillible et du Pontife romain et de toute l’Eglise ensei­gnante, et, don­nant un démen­ti au Saint-​Esprit dont le Christ avait pro­mis à l’Eglise l’as­sis­tance éter­nelle, par une audace incroyable, ils sou­tiennent que le Pontife romain, aus­si bien que tous les évêques ensemble, les prêtres asso­ciés à eux dans l’u­ni­té de foi et de com­mu­nion, sont tom­bés dans l’hé­ré­sie en acquies­çant aux défi­ni­tions du concile œcu­mé­nique du Vatican et en les pro­fes­sant. C’est pour­quoi ils nient aus­si l’in­dé­fec­ti­bi­li­té de l’Eglise, disant avec blas­phème qu’elle a péri dans l’u­ni­vers entier, et que par consé­quent son Chef visible et les évêques ont fait défec­tion. De là ils infèrent pour eux la néces­si­té de res­tau­rer un épis­co­pat légi­time en la per­sonne de leur pseudo-​évêque qui entrant, non par la porte, mais par un autre endroit, comme un voleur et un lar­ron, a atti­ré sur sa tête la sen­tence du Christ qui le condamne.

Cependant ces infor­tu­nés, qui sapent les bases de la reli­gion catho­lique, abrogent toutes ses notes et pro­prié­tés, inventent des erreurs si hor­ribles et si nom­breuses ou plu­tôt qui les ont emprun­tées à l’ar­se­nal des anciens héré­tiques, pour les réunir ensemble et les publier, ne rou­gissent pas de se dire catho­liques et même vieux catho­liques, alors que par leur doc­trine, leur nou­veau­té et leur petit nombre ils renoncent à cette note d’an­ti­qui­té et de catho­li­ci­té plus qu’à tout autre. Bien plus jus­te­ment contre ces hommes qu’au­tre­fois saint Augustin contre les Donatistes se dresse l’Eglise répan­due dans toutes les nations que le Christ, Fils du Dieu vivant, a construite sur la pierre, contre laquelle les portes de l’en­fer ne pré­vau­dront pas et avec laquelle il a dit que Lui ‑même, à qui a été confé­rée toute puis­sance au ciel et sur la terre, ne ces­se­rait d’être tous les jours jus­qu’à la consom­ma­tion des siècles.

« L’Eglise crie vers son éter­nel époux : D’où vient que je ne sais quels hommes s’é­car­tant de moi, mur­murent contre moi ? D’où vient que des gens per­dus affirment que j’ai péri ? Faites ‑moi connaître la briè­ve­té de mes jours. Combien de temps serai ‑je dans ce siècle ? Faites ‑le moi connaître à cause de ceux qui disent : Elle fut, et déjà elle n’est plus ; à cause de ceux qui disent : Les écri­tures sont accom­plies, toutes les nations ont cru, mais l’Eglise a apos­ta­sié et a péri chez tous les peuples. Et, a‑t- il répon­du : Voici que je suis avec vous jus­qu’à la consom­ma­tion des siècles. Emue par ces cris et vos fausses opi­nions, elle demande à Dieu de lui faire connaître la briè­ve­té de ses jours et elle trouve que le Seigneur lui a dit : Voici que je suis avec vous jus­qu’à la consom­ma­tion des siècles. Vous dites alors : c’est de nous qu’il a par­lé, c’est nous qui sommes et qui serons jus­qu’à la consom­ma­tion des siècles. Qu’on inter­roge le Christ lui-​même : « Cet évan­gile, dit ‑Il, sera prê­ché dans l’u­ni­vers entier en témoi­gnage à toutes les nations, et alors vien­dra la fin. » Donc jus­qu’à la fin du siècle l’Eglise vivra chez tous les peuples. Périssent les héré­tiques, qu’ils cessent d’être ce qu’ils sont et qu’ils deviennent ce qu’ils ne sont pas ! » [2].

Mais ces hommes s’a­van­çant avec plus d’au­dace encore dans la voie de l’i­ni­qui­té et de la per­di­tion, comme il a cou­tume d’ar­ri­ver par un juste juge­ment de Dieu aux sectes héré­tiques, ont vou­lu se créer à eux ‑mêmes une hié­rar­chie, comme nous l’a­vons indi­qué, et se sont choi­si et consti­tué pour pseudo-​évêque un apos­tat notoire de la foi catho­lique, Joseph-​Hubert Reinkens , et pour comble d’im­pu­dence ont eu recours pour sa consé­cra­tion à ces jan­sé­nistes d’Utrecht qu’eux ‑mêmes, avant d’être deve­nus des trans­fuges de l’Eglise, consi­dé­raient, d’ac­cord avec le reste des catho­liques, comme héré­tiques et schis­ma­tiques. Toutefois ce Joseph Hubert n’en ose pas moins se dire évêque et, ce qui dépasse toute croyance, un décret public le recon­naît et le donne comme évêque pour les catho­liques, et le séré­nis­sime empe­reur d’Allemagne le pro­pose pour être consi­dé­ré et révé­ré comme évêque par tous ses sujets. Or, la doc­trine catho­lique la plus élé­men­taire nous apprend que per­sonne ne peut pas­ser pour évêque légi­time s’il n’est pas rat­ta­ché par la com­mu­nion de foi et de cha­ri­té à la pierre sur laquelle a été bâtie l’Eglise du Christ, s’il n’adhère pas au pas­teur suprême auquel ont été confiées, pour les conduire au pâtu­rage, toutes les bre­bis du Christ, s’il n’est pas lié à celui qui confirme ses frères qui sont en ce monde ; et sans contre­dit « c’est à Pierre que le Seigneur a par­lé, à un seul afin de fon­der sur un seul l’u­ni­té » [3] . A Pierre sa divine bon­té a dai­gné confé­rer la grande et mer­veille use par­ti­ci­pa­tion de sa puis­sance et, s’il a vou­lu en com­mu­ni­quer quelque chose aux autres princes de l’Église, ce qu’il n’a pas refu­sé aux autres, il ne le leur a jamais don­né que par lui » [4]. De là vient que de ce siège apos­to­lique où Pierre « vit, pré­side et fait part de la véri­té de la foi à ceux qui la cherchent [5], s’é­coulent en tous les droits de la véné­rable com­mu­nion » [6] et que ce même siège « est assu­ré­ment pour toutes les églises répan­dues dans tout l’u­ni­vers comme la tête à l’é­gard de ses membres ; qui­conque s’en sépare est déchu de la reli­gion chré­tienne, ayant ces­sé de faire par­tie du même corps » [7].

Voilà pour­quoi le saint mar­tyr Cyprien, écri­vant sur le schisme, refu­sait au pseudo-​évêque Novatien jus­qu’au titre de chré­tien, atten­du qu’il était sépa­ré et retran­ché de l’Église du Christ. « Nul, dit ‑il, quels que soient son nom et sa qua­li­té, n’est chré­tien, dès lors qu’il n’est pas dans l’Église de Jésus-​Christ. Qu’il se vante, qu’il célèbre en termes pom­peux, autant qu’il lui plai­ra, sa phi­lo­so­phie et son élo­quence ; qui­conque n’a pas conser­vé la cha­ri­té fra­ter­nelle et l’u­ni­té ecclé­sias­tique, a per­du même ce qu’il était aupa­ra­vant. Tandis que l’Église divi­sée dans l’u­ni­vers en un grand nombre de membres est une par le Christ, tan­dis qu’il n’y a qu’un épis­co­pat répan­du par la mul­ti­pli­ci­té de nom­breux évêques unis dans la concorde, cet homme, mal­gré la tra­di­tion divine, mal­gré la connexion et l’é­troite uni­té de l’Église catho­lique, s’ef­force de faire une Église humaine. Celui donc qui ne res­pecte ni l’u­ni­té de l’es­prit, ni l’u­nion de la paix et se sépare à la fois du lien de l’Église et du col­lège sacer­do­tal, celui-​là ne peut pos­sé­der ni le pou­voir ni la digni­té d’é­vêque, puis­qu’il n’a vou­lu conser­ver ni l’u­ni­té ni la paix de l’é­pis­co­pat » [8]. Nous donc qui, dans cette chaire suprême de Pierre, avons été, quoique indigne, pré­po­sé à la garde de la foi catho­lique, à la conser­va­tion et à la défense de l’u­ni­té de l’Église uni­ver­selle, sui­vant la cou­tume et l’exemple de Nos pré­dé­ces­seurs et des saintes lois, en ver­tu du pou­voir qui Nous a été trans­mis par le ciel, non seule­ment Nous décla­rons que l’é­lec­tion dudit Joseph-​Hubert Reinkens est faite au mépris des règles des saints canons, illi­cite, vaine, radi­ca­le­ment nulle et que sa consé­cra­tion sacri­lège, non seule­ment Nous la reje­tons et la détes­tons, mais encore par l’au­to­ri­té du Dieu tout-​puissant, Nous excom­mu­nions et ana­thé­ma­ti­sons Joseph-​Hubert lui-​même, ceux qui ont eu la cri­mi­nelle har­diesse de l’é­lire, ceux qui ont prê­té leur concours à sa sacri­lège consé­cra­tion et tous ceux qui y ont adhé­ré et qui, ayant sui­vi son par­ti, lui ont don­né leur appui, leur faveur, leur aide ou leur consen­te­ment, et Nous décla­rons, décré­tons et ordon­nons qu’ils soient sépa­rés de la com­mu­nion de l’Église et mis au nombre de ceux dont l’Apôtre a inter­dit de telle sorte à tous les fidèles le com­merce et la socié­té qu’il défend expres­sé­ment même de leur adres­ser une salu­ta­tion (II Joan v. 10).

Par ces choses aux­quelles Nous avons tou­ché plus pour les déplo­rer que pour les racon­ter, il vous est suf­fi­sam­ment démon­tré, Vénérables Frères, com­bien triste et semée de périls est la condi­tion des catho­liques dans les régions de l’Europe que nous avons dési­gnées. La situa­tion n’est pas plus favo­rable, ni l’é­poque moins trou­blée en Amérique où plu­sieurs contrées sont tel­le­ment hos­tiles aux catho­liques que les gou­ver­ne­ments semblent y renier par leur conduite la foi catho­lique dont ils font pro­fes­sion. Car, depuis quelques années, on a com­men­cé à y faire une guerre cruelle à l’Église, à ses ins­ti­tu­tions et aux droits de ce siège apos­to­lique. Si Nous vou­lions vous expo­ser ces faits, ce n’est pas la parole qui nous ferait défaut. Mais comme, en rai­son de leur gra­vi­té, ils ne peuvent être signa­lés seule­ment en pas­sant, Nous en trai­te­rons plus au long une autre fois.

Quelqu’un d’entre vous, Vénérables Frères, s’é­ton­ne­ra peut-​être que la guerre faite en notre siècle à l’Église catho­lique ait pris de si grandes pro­por­tions. Mais celui qui aura bien com­pris le carac­tère, les ten­dances, le but des sectes ; qu’elles s’in­ti­tulent maçon­niques ou qu’elles prennent un autre nom, et les com­pa­re­ra avec le carac­tère, la nature et le déve­lop­pe­ment de cette lutte décla­rée à l’Église sur presque toute la sur­face du globe, ne pour­ra révo­quer en doute que la cala­mi­té pré­sente ne doive être attri­buée prin­ci­pa­le­ment comme à sa cause, aux ruses et aux machi­na­tions de ces mêmes sectes. C’est d’elles que se com­pose la syna­gogue de Satan qui arme ses troupes , déploie ses enseignes, et engage la lutte contre l’é­glise du Christ. Depuis long­temps, dès leur ori­gine, Nos pré­dé­ces­seurs, vigi­lants gar­diens d’Israël, les ont dénon­cées aux rois et aux peuples, les ont maintes fois ensuite frap­pées de leurs ana­thèmes, et Nous-​même nous n’a­vons pas man­qué à ce devoir. Plût au ciel qu’ils eussent mieux écou­té les suprêmes pas­teurs de l’Église, ceux qui auraient pu conju­rer un si funeste fléau ! Mais lui, ram­pant par un effort conti­nuel à tra­vers des détours sinueux, trom­pant les mul­ti­tudes par ses pièges fal­la­cieux, en est enfin arri­vé à pou­voir s’é­lan­cer hors de ses antres et à se dres­ser inso­lem­ment désor­mais en maître tout-​puissant. La foule de leurs adeptes s’é­tant accrue sans mesure, ces conven­ti­cules cri­mi­nels se per­suadent qu’ils touchent déjà au terme de leurs vœux et que le but qu’ils se sont fixé d’a­vance est presque atteint. Parvenus enfin à ce qu’ils avaient ambi­tion­né si long­temps, d’être en plu­sieurs pays maîtres du gou­ver­ne­ment , ils tournent auda­cieu­se­ment toutes les forces et toute l’au­to­ri­té qu’ils ont acquises à réduire l’Église au plus dur escla­vage, à miner les fon­de­ments sur les­quels elle repose, à ter­nir les notes divines qui la dis­tinguent, et lui donnent de l’é­clat, en un mot, à l’é­bran­ler à coups redou­blés, à la rui­ner, à la détruire, à la faire dis­pa­raître s’il était pos­sible, de la face du monde.

C’est pour­quoi, Vénérables Frères, employez tous vos efforts à pré­mu­nir les fidèles confiés à vos soins, contre les pièges et la conta­gion de ces sectes, à rame­ner de la per­di­tion ceux qui par mal­heur s’y seraient fait ins­crire. Dévoilez sur­tout et atta­quez l’er­reur de ceux qui, trom­peurs ou trom­pés, ne craignent pas d’af­fir­mer que l’u­ti­li­té sociale, le pro­grès, l’exer­cice d’une bien­fai­sance réci­proque sont le but unique que se pro­posent ces conven­ti­cules téné­breux. Exposez-​leur sou­vent et gra­vez pro­fon­dé­ment dans leurs esprits les consti­tu­tions pon­ti­fi­cales rela­tives à ce sujet, et apprenez-​leur qu’elles n’at­teignent pas seule­ment les socié­tés maçon­niques ins­ti­tuées en Europe, mais toutes celles qui existent en Amérique et dans toutes les contrées du monde.

Au reste, Vénérables Frères, puisque nous nous trou­vons en un siècle où se pré­sentent mille occa­sions de souf­frir, mais aus­si de méri­ter, efforçons-​nous par des­sus tout, comme de bons sol­dats du Christ, de ne pas perdre cou­rage . Trouvant dans la tem­pête même qui nous agite une espé­rance assu­rée de la tran­quilli­té future et d’une séré­ni­té plus écla­tante dans l’Église, relevons-​nous nous-​mêmes et rele­vons en ses épreuves le cler­gé ain­si que le peuple, nous confiant dans le secours divin et nous encou­ra­geant par cette consi­dé­ra­tion très connue de saint Chrysostome :

Bien des flots nous pressent, bien des tem­pêtes for­mi­dables ; mais nous ne crai­gnons pas d’être sub­mer­gés, car nous sommes basés sur la pierre. Que la mer déchaîne ses fureurs, elle ne peut dis­soudre la pierre. Que les flots s’a­mon­cèlent, ils ne peuvent faire som­brer la barque de Jésus. Rien de plus fort que l’Église. L’Église est plus forte que le ciel même. Le ciel et la terre pas­se­ront, mais mes paroles ne pas­se­ront pas. Quelles paroles ? Celles-​ci : Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâti­rai mon Église, et les portes de l’en­fer ne pré­vau­dront pas contre elle. Si vous ne croyez pas aux paroles, croyez aux faits. Combien de tyrans ont ten­té d’é­cra­ser l’Église ! Que de grils, que de four­naises, que de dents de bêtes féroces, que de glaives aigus ! Ils n’ont pu réus­sir. Où s ont ‑ils, ces enne­mis ? Ils appar­tiennent au silence et à l’ou­bli. Où est l’Église ? Elle res­plen­dit plus que le soleil. Ce qui tou­chait à ces hommes a dis­pa­ru. Ce qui regarde l’Église est immor­tel. Puisque, quand ils étaient peu nom­breux, les chré­tiens n’ont pas été vain­cus, main­te­nant que la sainte reli­gion rem­plit l’u­ni­vers, com­ment serait ‑il pos­sible de la vaincre ? Le ciel et la terre pas­se­ront , mais mes paroles ne pas­se­ront pas.

Hom. ante exil, n. 1 et 2

C’est pour­quoi sans nous lais­ser trou­bler par aucun péril, ban­nis­sons toute hési­ta­tion, per­sé­vé­rons dans la prière et effor­çons ‑nous d’ob­te­nir que tous ensemble nous apai­sions la colère céleste pro­vo­quée par les crimes des hommes , afin que le Tout-​Puis sant, dans sa misé­ri­corde, com­mande enfin aux vents et fasse la tranquillité.

En atten­dant, Nous vous accor­dons avec la plus grande affec­tion, en témoi­gnage de Notre bien­veillance sin­gu­lière, à vous tous, Notre béné­dic­tion apostolique.

Donné à Rome, près Saint ‑Pierre, le 21 Novembre de l’an du Seigneur 1873, de notre Pontificat le vingt ‑hui­tième.

PIE IX, Pape

Notes de bas de page

  1. Tertull. apo­log. cap. 30[]
  2. August. in Psal. 101 enar­rat. 2. num. 8. 9[]
  3. Pacianus ad Sympron. ep. 3. n. 11. Cyprian. de unit. Eccl. Optat. contra Pasmen. lib. 7 n. 3. Siricius ep. 5 ad Episcopos. Afr. Innoc. I. epp. ad Vitric. Ad conc. Carthag. et Milev.[]
  4. Leo M. serm. 3 in sua assumpt. Optat, lib. 2 n. 2[]
  5. Petr. Chrys. Ep. ad Eutich.[]
  6. Conc. Aquil. inter. epp. Ambros. ep. II. num. 4. Hieron. 14 et 16 ad Damas[]
  7. Bonif. I. ep. 14. ad Episcopos Thessal.[]
  8. Cyprian. contra Novantian . ep. 52. ad Antonian[]
fraternité sainte pie X