Léon XIII

Lettre encyclique Providentissimus Deus

18 novembre 1893

Sur l'exégèse

Table des matières

Donné à Rome, près de Saint-​Pierre, le 18 novembre 1893

À ses véné­rables Frères tous les patriarches, pri­mats et arche­vêques du monde catho­lique, en grâce et en com­mu­nion avec le Saint-Siège.

LÉON XIII

Vénérables frères, Salut et Bénédiction apostolique.

Excellence et valeur de la Sainte Ecriture

La Providence de Dieu, qui, par un admi­rable des­sein d’amour, a éle­vé au com­men­ce­ment le genre humain à une par­ti­ci­pa­tion de la nature divine ; qui ensuite a réta­bli dans sa digni­té pre­mière l’homme déli­vré de la tache com­mune et arra­ché à sa perte, a appor­té à ce même homme un pré­cieux appui, afin de lui ouvrir, par un moyen sur­na­tu­rel, les tré­sors cachés de sa divi­ni­té, de sa sagesse, de sa miséricorde.

Quoiqu’on doive com­prendre dans la révé­la­tion divine des véri­tés qui ne sont pas acces­sibles à la rai­son humaine, et qui, par suite, ont été révé­lées à l’homme « afin que tous puissent les connaître faci­le­ment, avec une ferme cer­ti­tude, sans aucun mélange d’erreur » , cepen­dant cette révé­la­tion ne peut pas être dite néces­saire d’une façon abso­lue, mais parce que Dieu, dans son infi­nie bon­té, a des­ti­né l’homme à une fin sur­na­tu­relle [1].

Cette révé­la­tion sur­na­tu­relle, selon la foi de l’Église uni­ver­selle, est ren­fer­mée tant dans les tra­di­tions non écrites que dans les livres qu’on appelle saints et cano­niques, parce qu’écrits sous l’inspiration de l’Esprit-Saint, ils ont Dieu pour auteur et ont été livrés comme tels à l’Église. [2]

C’est ce que celle-​ci n’a ces­sé de pen­ser et de pro­fes­ser publi­que­ment au sujet des livres de l’Ancien et du Nouveau Testament. On connaît des docu­ments anciens très impor­tants qui indiquent que Dieu a par­lé d’abord par les pro­phètes, ensuite par lui-​même, puis par les apôtres, qu’il nous a aus­si don­né l’Écriture qu’on appelle cano­nique [3] qui n’est autre que les oracles et les paroles divines [4] ; qu’elle consti­tue comme une lettre accor­dée par le Père céleste au genre humain voya­geant loin de sa patrie, et que nous ont trans­mise les auteurs sacrés [5].

Cette ori­gine montre bien quelle est l’excellence et la valeur des Écritures qui, ayant pour auteur Dieu lui-​même, contiennent l’indication de ses mys­tères les plus éle­vés, de ses des­seins, de ses œuvres. Il résulte de là que la par­tie de la théo­lo­gie qui concerne la conser­va­tion et l’interprétation de ces livres divins est fort impor­tante et de la plus grande utilité.

Motifs de l’étudier

Nous avons eu à cœur de faire pro­gres­ser d’autres sciences qui Nous parais­saient très propres à l’accroissement de la gloire divine et au salut des hommes ; tel a été, de Notre part, le sujet de fré­quentes lettres et de nom­breuses exhor­ta­tions qui, avec l’aide de Dieu, ne sont pas demeu­rées sans résul­tat. Nous Nous pro­po­sions depuis long­temps de rani­mer de même et de recom­man­der cette si noble étude des Saintes Lettres, et de la diri­ger d’une façon plus conforme aux néces­si­tés des temps actuels.

La sol­li­ci­tude de Notre charge apos­to­lique Nous engage et, en quelque sorte, Nous pousse, non seule­ment à vou­loir ouvrir plus sûre­ment et plus lar­ge­ment, pour l’utilité du peuple chré­tien, cette pré­cieuse source de la révé­la­tion catho­lique, mais encore à ne pas souf­frir qu’elle soit trou­blée en aucune de ses par­ties, soit par ceux qu’excite une audace impie et qui attaquent ouver­te­ment l’Écriture Sainte, soit par ceux qui sus­citent à ce sujet des inno­va­tions trom­peuses et imprudentes.

Nous n’ignorons pas, en effet, véné­rables frères, qu’un cer­tain nombre de catho­liques, hommes riches en science et en talent, se consacrent avec ardeur à défendre les Livres Saints ou à en pro­pa­ger davan­tage la connais­sance et l’intelligence. Mais, en louant à bon droit leurs tra­vaux et les résul­tats qu’ils obtiennent, Nous ne pou­vons man­quer d’exhorter à rem­plir cette sainte tâche et à méri­ter le même éloge d’autres hommes dont le talent, la science et la pié­té pro­mettent, dans cette œuvre, de magni­fiques succès.

Nous sou­hai­tons ardem­ment qu’un plus grand nombre de fidèles entre­prennent, comme il convient, la défense des Saintes Lettres et s’y attachent avec constance ; Nous dési­rons sur­tout que ceux qui ont été appe­lés par la grâce de Dieu dans les ordres sacrés mettent de jour en jour un plus grand soin et un plus grand zèle à lire, à médi­ter et à expli­quer les Écritures ; rien n’est plus conforme à leur état.

Outre l’excellence d’une telle science et l’obéissance due à la parole de Dieu, un autre motif Nous fait sur­tout juger que l’étude des Livres Saints doit être très recom­man­dée : ce motif, c’est l’abondance des avan­tages qui en découlent, et dont Nous avons pour gage assu­ré la parole de l’Esprit-Saint : « Toute l’Écriture divi­ne­ment ins­pi­rée est utile pour ins­truire, pour rai­son­ner, pour tou­cher, pour façon­ner à la jus­tice, afin que l’homme de Dieu soit par­fait, prêt à toute bonne œuvre. » [6]

C’est dans ce des­sein que Dieu a don­né aux hommes les Écritures ; les exemples de Notre-​Seigneur Jésus-​Christ et des apôtres le montrent. Jésus lui-​même en effet, qui « par des miracles s’est pro­cu­ré l’autorité, par son auto­ri­té a méri­té la foi, et par la foi s’est atti­ré la mul­ti­tude [7] » , avait cou­tume d’en appe­ler aux Saintes Écritures en témoi­gnage de sa mis­sion divine.

Il se sert, à l’occasion, des I.ivres Saints afin de décla­rer qu’il est envoyé de Dieu et Dieu lui-​même ; il leur emprunte des argu­ments pour ins­truire ses dis­ciples et pour appuyer sa doc­trine ; il invoque leurs témoi­gnages contre les calom­nies de ses enne­mis, il les oppose en réponse aux Sadducéens et aux Pharisiens, et les retourne contre Satan lui-​même qui les invoque avec impu­dence ; il les emploie encore à la fin de sa vie, et, une fois res­sus­ci­té, les explique à ses dis­ciples, jusqu’à ce qu’il monte dans la gloire de son Père.

Les apôtres se sont confor­més à la parole et aux ensei­gne­ments du Maître, et quoique lui-​même eût accor­dé que des « signes et des miracles soient faits par leurs mains » [8], ils ont tiré des Livres Saints un grand moyen d’action pour répandre au loin par­mi les nations la sagesse chré­tienne, vaincre l’opiniâtreté des juifs et étouf­fer les héré­sies naissantes.

Ce fait res­sort de leurs dis­cours et en pre­mière ligne de ceux de saint Pierre ; ils les com­po­sèrent, en quelque sorte, de paroles de l’Ancien Testament comme étant l’appui le plus ferme de la loi nou­velle. Ceci est non moins évident d’après les Évangiles de saint Matthieu et de saint Jean, et les épîtres que l’on appelle catho­liques, d’après sur­tout le témoi­gnage de celui qui, « devant Gamaliel, se glo­ri­fie d’avoir étu­dié la loi de Moïse et les Prophètes, afin que, muni des armes spi­ri­tuelles, il pût ensuite dire avec confiance : « Les armes de notre milice n’ont rien de ter­restre : c’est la puis­sance de Dieu. » [9]

Enseignements qu’elle fournit aux prêtres.

Que tous, sur­tout les sol­dats de l’armée sacrée, com­prennent donc, d’après les exemples du Christ et des apôtres, quelle estime ils doivent avoir de la Sainte Écriture, avec quel zèle, avec quel res­pect il leur faut, pour ain­si dire, s’approcher de cet arsenal.

En effet, ceux qui doivent répandre, soit par­mi les doctes, soit par­mi les igno­rants, la véri­té catho­lique, ne trou­ve­ront nulle part ailleurs des ensei­gne­ments plus nom­breux et plus éten­dus sur Dieu, le bien sou­ve­rain et très par­fait, sur les œuvres qui mettent en lumière sa gloire et son amour. Quant au Sauveur du genre humain, aucun texte n’est, à son sujet, plus fécond et plus émou­vant que ceux qu’on trouve dans toute la Bible, et saint Jérôme a eu rai­son d’affirmer que « l’ignorance des Écritures, c’est l’ignorance du Christ » [10] ; là, on voit comme vivante et agis­sante l’image du Fils de Dieu ; ce spec­tacle, d’une façon admi­rable, sou­lage les maux, exhorte à la ver­tu et invite à l’amour divin.

En ce qui concerne l’Église, son ins­ti­tu­tion, ses carac­tères, sa mis­sion, ses dons, on trouve dans l’Écriture tant d’indications, il y existe en sa faveur des argu­ments si solides et si bien appro­priés que ce même saint Jérôme a pu dire avec beau­coup de rai­son : « Celui qui est appuyé fer­me­ment sur les témoi­gnages des Saints Livres, celui-​là est le rem­part de l’Église. » [11]

Si main­te­nant ils cherchent des pré­ceptes rela­tifs aux bonnes mœurs et à la conduite de la vie, les hommes apos­to­liques ren­con­tre­ront dans la Bible de grandes et excel­lentes res­sources, des pres­crip­tions pleines de sain­te­té, des exhor­ta­tions réunis­sant la sua­vi­té et la force, des exemples remar­quables de toutes sortes de ver­tus, aux­quels s’ajoutent la pro­messe des récom­penses éter­nelles et l’annonce des peines de l’autre monde, pro­messe et annonce faites au nom de Dieu et en s’appuyant sur ses paroles.

Son utilité pour la prédication

C’est cette ver­tu par­ti­cu­lière aux Écritures et très remar­quable, pro­ve­nant du souffle divin de l’Esprit-Saint qui donne de l’autorité à l’orateur sacré, lui ins­pire une liber­té de lan­gage tout apos­to­lique et lui four­nit une élo­quence vigou­reuse et convaincante.

Quiconque, en effet, porte dans son dis­cours l’esprit et la force de la parole divine, celui-​ci « ne parle pas seule­ment en lan­gage, mais dans la ver­tu, dans l’Esprit-Saint et avec une grande abon­dance de fruits. » [12]

Aussi on doit dire qu’ils agissent d’une façon mal­adroite et impré­voyante ceux qui parlent de la reli­gion et énoncent les pré­ceptes divins sans presque invo­quer d’autre auto­ri­té que celles de la science et de la sagesse humaines, s’appuyant sur leurs propres argu­ments plu­tôt que sur les argu­ments divins [13].

En effet, leur élo­quence, quoique brillante, est néces­sai­re­ment lan­guis­sante et froide, en tant qu’elle est pri­vée du feu de la parole de Dieu, et elle manque de la ver­tu qui brille dans ce lan­gage divin : « Car la parole de Dieu est plus forte et plus péné­trante que tout glaive à deux tran­chants ; elle entre dans l’âme et l’esprit au point de les fendre en quelque sorte. » [14]

D’ailleurs, les savants eux-​mêmes doivent en conve­nir ; il existe dans les Saintes Lettres une élo­quence admi­ra­ble­ment variée, admi­ra­ble­ment riche et digne des plus grands objets : c’est ce que saint Augustin a com­pris et a par­fai­te­ment prou­vé [15], et ce que l’expérience per­met de véri­fier dans les ouvrages des ora­teurs sacrés. Ceux-​ci ont dû sur­tout leur gloire à l’étude assi­due et à la médi­ta­tion de la Bible, et ils en ont témoi­gné leur recon­nais­sance à Dieu.

Ce qu’en disent les Pères.

Connaissant à fond toutes ces richesses et en fai­sant un grand usage, les saints Pères n’ont pas tari d’éloges au sujet des Saintes Écritures et des fruits qu’on en peut tirer.

Dans maint pas­sage de leurs œuvres, ils appellent les Livres Saints « le pré­cieux tré­sor des doc­trines célestes » [16], « les fon­taines du salut » [17], les com­pa­rant à des prai­ries fer­tiles, à de déli­cieux jar­dins dans les­quels le trou­peau du Seigneur trouve une force admi­rable et un grand charme [18].

Elles sont bien justes, ces paroles de saint Jérôme au clerc Népotien : « Lis sou­vent les Saintes Écritures, bien plus, ne dépose jamais le Livre sacré : apprends ce que tu devras ensei­gner ; que le lan­gage du prêtre soit appuyé sur la lec­ture des Écritures. » [19]

Tel est aus­si le sens de la parole de saint Grégoire le Grand qui a indi­qué, plus excel­lem­ment que per­sonne, les devoirs des pas­teurs de l’Église : « Il est néces­saire, dit-​il, que ceux qui s’appliquent au minis­tère de la pré­di­ca­tion ne cessent d’étudier les Saints Livres. » [20]

Ici, cepen­dant, il nous plaît de rap­pe­ler l’avis de saint Augustin : « Ce ne sera pas au dehors un vrai pré­di­ca­teur de la parole de Dieu, celui qui ne l’écoute pas au-​dedans de lui-​même. » [21]

Saint Grégoire encore conseillait aux auteurs sacrés « qu’avant de por­ter la parole divine aux autres, ils s’examinent eux-​mêmes, pour ne pas se négli­ger en s’occupant des actions d’autrui. » [22]

D’ailleurs, cette véri­té avait déjà été mise en lumière par la parole et par l’exemple du Christ, qui com­men­ça « à agir et à ensei­gner » , et la voix de l’Apôtre l’avait pro­cla­mée, s’adressant non seule­ment à Timothée, mais à tout l’ordre des clercs, lorsqu’elle énon­çait ce pré­cepte : « Veille sur toi et sur ta doc­trine avec atten­tion, car en agis­sant ain­si, tu te sau­ve­ras toi-​même et tu sau­ve­ras tes audi­teurs. » [23]

Conditions pour tirer profit de la Sainte Ecriture

Assurément, on trouve pour sa propre sanc­ti­fi­ca­tion et pour celle des autres, de pré­cieux secours dans les Saintes Lettres, ils sont très abon­dants sur­tout dans les psaumes. Toutefois, ceux-​là seuls en pro­fi­te­ront qui prê­te­ront à la divine parole non seule­ment un esprit docile et atten­tif, mais encore une bonne volon­té par­faite et une grande piété.

Ces livres, en effet, dic­tés par l’Esprit-Saint lui-​même, contiennent des véri­tés très impor­tantes, cachées et dif­fi­ciles à inter­pré­ter en beau­coup de points ; pour les com­prendre et les expli­quer nous aurons donc tou­jours besoin de la pré­sence de ce même Esprit [24], c’est-à-dire de sa lumière et de sa grâce, qui, comme les psaumes nous en aver­tissent lon­gue­ment, doivent être implo­rées par la prière humaine, accom­pa­gnée d’une vie sainte.

Et c’est en ceci qu’apparaît magni­fi­que­ment la pré­voyance de l’Église. « Pour ne pas que ce tré­sor des Livres Saints, que l’Esprit-Saint a livré aux hommes avec une sou­ve­raine libé­ra­li­té, res­tât négli­gés » [25], elle a mul­ti­plié en tout temps les ins­ti­tu­tions et les pré­ceptes. Elle a décré­té non seule­ment qu’une grande par­tie des Écritures serait lue et médi­tée par tous ses ministres dans l’office quo­ti­dien, mais que ces Écritures seraient ensei­gnées et inter­pré­tées par des hommes ins­truits dans les cathé­drales, dans les monas­tères, dans les cou­vents des régu­liers, où les études pour­raient être pros­pères ; elle a ordon­né rigou­reu­se­ment que les dimanches et aux fêtes solen­nelles, les fidèles seraient nour­ris des salu­taires paroles de l’Évangile. Ainsi, grâce à la sagesse et à la vigi­lance de l’Église l’étude des Saintes Écritures se main­tient flo­ris­sante et féconde en fruits de salut.

Histoire de l’étude de l’Ecriture

Pour affer­mir nos argu­ments et nos exhor­ta­tions, Nous aimons à rap­pe­ler com­ment tous les hommes remar­quables par la sain­te­té de leur vie et par leur science des véri­tés divines, ont tou­jours culti­vé assi­dû­ment les Saintes Écritures. Nous voyons que les plus proches dis­ciples des apôtres, par­mi les­quels Nous cite­rons Clément de Rome, Ignace d’Antioche, Polycarpe, puis les Apologistes, spé­cia­le­ment Justin et Irénée, ont, dans leurs lettres et dans leurs livres ten­dant soit à la conser­va­tion, soit à la pro­pa­ga­tion des dogmes divins, intro­duit la doc­trine, la force, la pié­té des Livres Saints.

Dans les écoles de caté­chisme et de théo­lo­gie qui furent fon­dées près de beau­coup de sièges épis­co­paux, et dont les plus célèbres furent celles d’Alexandrie et d’Antioche, l’enseignement don­né ne consis­tait pour ain­si dire que dans la lec­ture, l’explication, la défense de la parole de Dieu écrite.

De ces éta­blis­se­ments sor­tirent la plu­part des Pères et des écri­vains dont les études appro­fon­dies et les remar­quables ouvrages se suc­cé­dèrent pen­dant trois siècles en si grande abon­dance que cette période a été appe­lée l’âge d’or de l’exégèse biblique.

Parmi ceux d’Orient, la pre­mière place revient à Origène, homme admi­rable par la prompte concep­tion de son esprit et par ses tra­vaux non inter­rom­pus. C’est dans ses nom­breux ouvrages et dans ses immenses Hexaples, qu’ont pui­sé presque tous ses successeurs.

Il faut en énu­mé­rer plu­sieurs, qui ont éten­du les limites de cette science : ain­si, par­mi les plus émi­nents, Alexandrie a pro­duit Clément et Cyrille ; la Palestine, Eusèbe, et le second Cyrille ; la Cappadoce, Basile le Grand, Grégoire de Nazianze et Grégoire de Nysse ; Antioche, ce Jean Chrysostome, en qui une éru­di­tion remar­quable s’unissait à la plus haute éloquence.

L’Église d’Occident n’a pas acquis moins de gloire. Parmi les nom­breux doc­teurs qui s’y sont dis­tin­gués, illustres sont les noms de Tertullien et de Cyprien, d’Hilaire et d’Ambroise, de Léon le Grand, et de Grégoire le Grand, mais sur­tout ceux d’Augustin et de Jérôme.

L’un se mon­tra d’une péné­tra­tion admi­rable dans l’interprétation de la parole de Dieu, et d’une habi­le­té consom­mée à en tirer par­ti pour appuyer la véri­té catho­lique ; l’autre, pos­sé­dant une connais­sance extra­or­di­naire de la Bible et ayant fait sur les Livres Saints de magni­fiques tra­vaux, a été hono­ré par l’Église du titre de Docteur très grand.

Depuis cette époque jusqu’au XIe siècle, quoique ces études n’aient pas été aus­si ardem­ment culti­vées et aus­si fécondes en résul­tats que pré­cé­dem­ment, elles furent cepen­dant flo­ris­santes, grâce sur­tout au zèle des prêtres.

Ceux-​ci eurent soin, en effet, ou de recueillir les ouvrages que leurs pré­dé­ces­seurs avaient lais­sés sur ce sujet si impor­tant, ou de les répandre après les avoir étu­diés à fond et enri­chis de leurs propres tra­vaux ; c’est ain­si qu’agirent, entre autres, Isidore de Séville, Bède, Alcuin. Ils munirent de gloses les manus­crits sacrés, comme Valafride Strabon et Anselme de Laon, ou tra­vaillèrent par des pro­cé­dés nou­veaux à main­te­nir l’intégrité des textes, comme le firent Pierre Damien et Lanfranc.

Au XIIe siècle, la plu­part entre­prirent avec beau­coup de suc­cès l’explication allé­go­rique des Saintes Écritures ; dans ce genre, saint Bernard se dis­tin­gua faci­le­ment par­mi tous les autres ; ses ser­mons ne s’appuient presque que sur les Lettres divines.

Mais aus­si, de nou­veaux et abon­dants pro­grès furent faits grâce à la méthode des sco­las­tiques. Ceux-​ci, bien qu’ils se soient appli­qués à faire des recherches rela­tives au véri­table texte de la ver­sion latine, comme le prouvent les Bibles cor­ri­gées qu’ils ont fait paraître, mirent cepen­dant plus de zèle encore et plus de soin à l’interprétation et à l’explication des Livres Saints.

Aussi savam­ment et aus­si clai­re­ment qu’aucun de leurs pré­dé­ces­seurs, ils dis­tin­guèrent les divers sens des mots latins, éta­blirent la valeur de cha­cun au point de vue théo­lo­gique, mar­quèrent les dif­fé­rents cha­pitres des livres et le sujet de ces cha­pitres, creu­sèrent la signi­fi­ca­tion des paroles bibliques, expli­quèrent la liai­son des pré­ceptes entre eux. Tout le monde voit quelle lumière a été ain­si appor­tée dans les points obs­curs. En outre, leurs livres, soit rela­tifs à la théo­lo­gie, soit com­men­tant les Saintes Écritures elles-​mêmes, mani­festent une science pro­fonde pui­sée dans les Livres Sacrés. À ce titre, saint Thomas d’Aquin a obte­nu par­mi eux la palme.

Dans les temps modernes

Mais après que Clément V, notre pré­dé­ces­seur, eut atta­ché à l’Athénée de Rome et aux plus célèbres uni­ver­si­tés des maîtres de langues orien­tales, ceux-​ci com­men­cèrent à étu­dier la Bible, à la fois sur le manus­crit ori­gi­nal et sur la tra­duc­tion latine. Lorsque ensuite, les monu­ments de la science des Grecs nous furent rap­por­tés, lorsque sur­tout l’art nou­veau de l’imprimerie eut été inven­té, le culte de la Sainte Écriture se répan­dit beau­coup. Il est éton­nant com­bien, en peu de temps, se mul­ti­plièrent les édi­tions des Livres sacrés, sur­tout de la Vulgate ; elles rem­plirent le monde catho­lique, tel­le­ment, même à cette époque si décriée par les enne­mis de l’Église, les Livres divins étaient aimés et honorés.

On ne doit pas omettre de rap­pe­ler quel grand nombre d’hommes doctes appar­te­nant sur­tout aux ordres reli­gieux, depuis le concile de Vienne jusqu’au concile de Trente, tra­vaillèrent à la pros­pé­ri­té des études bibliques. Ceux-​ci, grâce à des secours nou­veaux, à leur vaste éru­di­tion, à leur remar­quable talent, non seule­ment accrurent les richesses accu­mu­lées par leurs pré­dé­ces­seurs, mais pré­pa­rèrent en quelque sorte la route aux savants du siècle sui­vant, durant lequel, à la suite du concile de Trente, l’époque si pros­père des Pères de l’Église parut en quelque sorte recommencer.

Personne, en effet, n’ignore, et il Nous est doux de le rap­pe­ler, que nos pré­dé­ces­seurs, de Pie IV à Clément VIII, ont fait en sorte que l’on publiât de remar­quables édi­tions des ver­sions anciennes, de celle d’Alexandrie et de la Vulgate. Celles qui parurent ensuite par l’ordre et sous l’autorité de Sixte-​Quint et du même Clément sont aujourd’hui d’un usage com­mun. On sait qu’à cette époque furent édi­tées, en même temps que d’autres ver­sions anciennes de la Bible, les bibles poly­glottes d’Anvers et de Paris, très bien dis­po­sées pour la recherche du sens exact.

Il n’y a aucun livre des deux Testaments qui n’ait alors ren­con­tré plus d’un habile inter­prète. Il n’y a aucune ques­tion se rat­ta­chant à ces sujets qui n’ait exer­cé d’une façon très fruc­tueuse le talent de beau­coup de savants, par­mi les­quels un cer­tain nombre, ceux sur­tout qui étu­dièrent le plus les saints Pères, se firent un nom remarquable.

Enfin, depuis cette époque, le zèle n’a pas fait défaut à nos exé­gètes. Des hommes dis­tin­gués ont bien méri­té des études bibliques et ont défen­du les Saintes Lettres contre les attaques du ratio­na­lisme, attaques tirées de la phi­lo­lo­gie et des sciences ana­logues et qu’ils ont réfu­tées par des argu­ments du même genre.

Tous ceux qui consi­dé­re­ront sans par­ti pris cette revue nous accor­de­ront cer­tai­ne­ment que l’Église n’a jamais man­qué de pré­voyance, qu’elle a tou­jours fait cou­ler vers ses fils les sources salu­taires de la divine Écriture, qu’elle a tou­jours conser­vé cet appui, à la garde duquel elle a été pré­po­sée par Dieu, qu’elle l’a for­ti­fié par toutes sortes de tra­vaux, de sorte qu’elle n’a jamais eu besoin et qu’elle n’a pas besoin encore d’y être exci­tée par des hommes qui lui sont étrangers.

Les ennemis : protestants, rationalistes, libéraux

Le plan que Nous Nous sommes pro­po­sé demande de Nous, véné­rables frères, que Nous Nous entre­te­nions avec vous de ce qui paraît le plus utile à la bonne ordon­nance de ces études. Mais il importe d’abord de recon­naître quels hommes nous opposent des obs­tacles, à quels pro­cé­dés et à quelles armes ils se confient.

Auparavant, le Saint-​Siège a eu sur­tout affaire à ceux qui, s’appuyant sur leur juge­ment par­ti­cu­lier, et répu­diant les diverses tra­di­tions et l’autorité de l’Église, affir­maient que l’Écriture était l’unique source de la révé­la­tion et le juge suprême de la foi.

Maintenant, nos adver­saires prin­ci­paux sont les ratio­na­listes, qui, fils et héri­tiers pour ain­si dire de ces hommes dont Nous par­lons plus haut, se fon­dant de même sur leur propre opi­nion, ont reje­té entiè­re­ment même ces restes de foi chré­tienne, encore accep­tés par leurs prédécesseurs.

Ils nient, en effet, abso­lu­ment toute ins­pi­ra­tion, ils nient l’Écriture, et ils pro­clament que tous ces objets sacrés ne sont qu’inventions et arti­fices des hommes ; ils regardent les Livres Saints non comme conte­nant le récit exact d’événements réels, mais comme des fables ineptes, comme des his­toires men­son­gères. À leurs yeux, il n’y a pas de pro­phé­ties, mais des pré­dic­tions for­gées après que les évé­ne­ments ont été accom­plis, ou bien des pres­sen­ti­ments dus à des causes natu­relles ; il n’existe pas de miracles vrai­ment dignes de ce nom, mani­fes­ta­tions de la puis­sance divine, mais des faits éton­nants qui ne dépassent nul­le­ment les forces de la nature, ou encore des pres­tiges et des mythes ; enfin les Évangiles et les écrits des apôtres ne sont pas écrits par les auteurs aux­quels on les attribue.

Pour appuyer de telles erreurs, grâce aux­quelles ils croient pou­voir anéan­tir la sainte véri­té de l’Écriture, ils invoquent les déci­sions d’une nou­velle science libre ; ces déci­sions sont d’ailleurs si incer­taines aux yeux mêmes des ratio­na­listes, qu’ils varient et se contre­disent sou­vent sur les mêmes points.

Et tan­dis que ces hommes jugent et parlent d’une façon si impie au sujet de Dieu, du Christ, de l’Évangile et du reste des Écritures, il n’en manque pas par­mi eux qui veulent être regar­dés comme chré­tiens, comme théo­lo­giens, comme exé­gètes et qui, sous un nom très hono­rable, voilent toute la témé­ri­té d’un esprit plein d’insolence.

À ceux-​ci viennent s’ajouter un cer­tain nombre d’hommes qui, ayant le même but et les aidant, cultivent d’autres sciences, et qu’une sem­blable hos­ti­li­té envers les véri­tés révé­lées entraîne de même façon à atta­quer la Bible. Nous ne sau­rions trop déplo­rer l’étendue et la vio­lence de plus en plus grande que prennent ces attaques. Elles sont diri­gées contre des hommes ins­truits et sérieux, quoique ceux-​ci puissent se défendre sans trop de dif­fi­cul­tés ; mais c’est sur­tout contre la foule des igno­rants que des enne­mis achar­nés agissent par tous les procédés.

Au moyen des livres, des opus­cules, des jour­naux, ils répandent un poi­son funeste ; par des réunions, par des dis­cours, ils le font péné­trer plus avant ; déjà ils ont tout enva­hi, ils pos­sèdent de nom­breuses écoles arra­chées à l’Église, où, dépra­vant misé­ra­ble­ment, même par la moque­rie et les plai­san­te­ries bouf­fonnes, les esprits encore tendres et cré­dules des jeunes gens, ils les excitent au mépris de la Sainte Écriture.

Moyens proposés par le Saint-​Père pour combattre ces adversaires

Il y a bien là, véné­rables frères, de quoi émou­voir et ani­mer le zèle com­mun des pas­teurs, de telle sorte qu’à cette science nou­velle, à cette science fausse [26], on oppose cette doc­trine antique et vraie que l’Église a reçue du Christ par l’intermédiaire des apôtres, et que, dans un tel com­bat, se lèvent de toutes parts d’habiles défen­seurs de la Sainte Écriture.

Notre pre­mier soin doit donc être celui-​ci : que dans les Séminaires, dans les Universités, les Lettres divines soient ensei­gnées en tout point comme le demandent l’importance même de cette science et les néces­si­tés de l’époque actuelle.

Pour cette rai­son, vous ne devez rien avoir plus à cœur que la pru­dence dans le choix des pro­fes­seurs ; pour cette fonc­tion, en effet, il importe de dési­gner, non pas des hommes pris par­mi la foule, mais ceux que recom­mandent un grand amour et une longue pra­tique de la Bible, une véri­table culture scien­ti­fique, qui soient, en un mot, à la hau­teur de leur mission.

Il ne faut pas mettre moins de soin à pré­pa­rer ceux qui devront prendre ensuite la place de ceux-​ci. Il Nous plaît donc que, par­tout où cela sera pos­sible, on choi­sisse par­mi les dis­ciples qui auront par­cou­ru d’une façon satis­fai­sante le cycle des études théo­lo­giques, un cer­tain nombre qui s’appliqueront tout entiers à acqué­rir la connais­sance des Saints Livres, et aux­quels on four­ni­ra la pos­si­bi­li­té de se livrer à des tra­vaux plus éten­dus. Quand les maîtres auront été ain­si dési­gnés et for­més, qu’ils abordent avec confiance la tâche qui leur sera confiée, et pour qu’ils la rem­plissent excel­lem­ment, pour qu’ils obtiennent les résul­tats aux­quels on peut s’attendre, Nous vou­lons leur don­ner quelques ins­truc­tions plus développées.

Au début même des études, ils doivent exa­mi­ner la nature de l’intelligence des dis­ciples, faire en sorte de la culti­ver, de la rendre apte en même temps à conser­ver intacte la doc­trine des Livres Saints, et à en sai­sir l’esprit. Tel est le but du Traité de l’introduction biblique, qui four­nit à l’élève le moyen de prou­ver l’intégrité et l’authenticité de la Bible, d’y cher­cher et d’y décou­vrir le vrai sens des pas­sages, d’attaquer de front et d’extirper jusqu’à la racine les inter­pré­ta­tions sophistiques.

Les méthodes à suivre dans l’enseignement de la Sainte Ecriture

À peine est-​il besoin d’indiquer com­bien il est impor­tant de dis­cu­ter ces points dès le début, avec ordre, d’une façon scien­ti­fique, en recou­rant à la théo­lo­gie ; et, en effet, toute l’étude de l’Écriture s’appuie sur ces bases, s’éclaire de ces lumières. – Le pro­fes­seur doit s’appliquer avec un très grand soin à bien faire connaître la par­tie la plus féconde de cette science, qui concerne l’interprétation, expli­quer à ses audi­teurs com­ment ils pour­ront uti­li­ser les richesses de la parole divine pour l’avantage de la reli­gion et de la piété.

Certes, Nous com­pre­nons que ni l’étendue du sujet, ni le temps dont on dis­pose, ne per­mettent de par­cou­rir dans les écoles tout le cercle des Écritures. Mais, puisqu’il est besoin de pos­sé­der une méthode sûre pour diri­ger avec fruit l’interprétation, un maître sage devra évi­ter à la fois le défaut de ceux qui font étu­dier des pas­sages pris çà et là dans tous les livres, le défaut aus­si de ceux qui s’arrêtent sans mesure sur un cha­pitre déter­mi­né d’un seul livre.

Si, en effet, dans la plu­part des écoles, on ne peut atteindre le même but que dans les aca­dé­mies supé­rieures, à savoir qu’un livre ou l’autre soit expli­qué d’une façon sui­vie et détaillée, au moins doit-​on mettre tout en œuvre afin d’arriver à ce que les pas­sages choi­sis pour l’interprétation soient étu­diés d’une façon suf­fi­sam­ment com­plète ; les élèves, allé­chés en quelque sorte et ins­truits par cet exemple d’explication, pour­ront ensuite relire et goû­ter le reste de la Bible pen­dant toute leur vie.

Le pro­fes­seur, fidèle aux pres­crip­tions de ceux qui Nous ont pré­cé­dé, devra faire usage de la ver­sion Vulgate.

C’est celle, en effet, que le Concile de Trente a dési­gnée comme authen­tique et comme devant être employée « dans les lec­tures publiques, les dis­cus­sions, les pré­di­ca­tions et les expli­ca­tions » [27] ; c’est celle aus­si que recom­mande la pra­tique quo­ti­dienne de l’Église. Nous ne vou­lons pas dire cepen­dant qu’il ne fau­dra pas tenir compte des autres ver­sions que les chré­tiens des pre­miers âges ont uti­li­sées avec éloges, et sur­tout des textes primitifs.

Même si, en effet, en ce qui regarde l’essentiel, le sens hébraïque et grec est clair à par­tir des expres­sions de la Vulgate, cepen­dant, si quelque pas­sage ambi­gu ou moins clair s’y ren­contre, « le recours à la langue pré­cé­dente » , sui­vant le conseil de saint Augustin, sera très utile [28].

Il est clair qu’il fau­dra appor­ter à cette tâche beau­coup de cir­cons­pec­tion ; c’est, en effet, le devoir du com­men­ta­teur d’indiquer, non pas ce que lui-​même pense, mais ce que pen­sait l’auteur qu’il explique [29].

Après que la lec­ture aura été conduite avec soin jusqu’au point vou­lu, alors ce sera le moment de scru­ter et d’expliquer le sens. Notre pre­mier conseil à ce sujet est d’observer les pres­crip­tions com­mu­né­ment en usage rela­tives à l’interprétation, avec d’autant plus de soin que l’attaque des adver­saires est plus vive.

Il faut donc peser avec soin la valeur des mots eux-​mêmes, la signi­fi­ca­tion du contexte, la simi­li­tude des pas­sages, etc. et aus­si pro­fi­ter des éclair­cis­se­ments étran­gers de la science qu’on nous oppose. Cependant, le maître devra prendre garde à ne pas consa­crer plus de temps et plus de soin à ces ques­tions qu’à l’étude des Livres divins eux-​mêmes, de peur qu’une connais­sance trop éten­due et trop appro­fon­die de tels objets n’apporte à l’esprit des jeunes gens plus de troubles que de force.

Une étude soumise au jugement de l’Eglise

De là résulte une marche sûre à suivre dans l’étude de l’Écriture Sainte au point de vue théologique.

Il importe, en effet, de remar­quer à ce sujet qu’aux autres causes de dif­fi­cul­tés qui se pré­sentent dans l’explication de n’importe quels auteurs anciens, s’en ajoutent quelques-​unes qui sont spé­ciales à l’interprétation des Livres Saints. Comme ils sont l’œuvre de l’Esprit-Saint, les mots y cachent nombre de véri­tés qui sur­passent de beau­coup la force et la péné­tra­tion de la rai­son humaine, à savoir les divins mys­tères et ce qui s’y rat­tache. Le sens est par­fois plus éten­du et plus voi­lé que ne paraî­traient l’indiquer et la lettre et les règles de l’herméneutique ; en outre, le sens lit­té­ral cache lui-​même d’autres sens qui servent soit à éclai­rer les dogmes, soit à don­ner des règles pour la vie.

Aussi, l’on ne sau­rait nier que les Livres Saints sont enve­lop­pés d’une cer­taine obs­cu­ri­té reli­gieuse, de sorte que nul n’en doit abor­der l’étude sans guide [30] : Dieu l’a vou­lu ain­si (c’est l’opinion com­mune des saints Pères) pour que les hommes les étu­diassent avec plus d’ardeur et plus de soin, pour que les véri­tés péni­ble­ment acquises péné­trassent plus pro­fon­dé­ment leur esprit et leur cœur ; pour qu’ils com­prissent sur­tout que Dieu a don­né les Écritures à l’Église afin que, dans l’interprétation de ses paroles, celle-​ci fût le guide et le maître le plus sûr.

Là où Dieu a mis ses dons, là doit être cher­chée la véri­té. Les hommes en qui réside la suc­ces­sion des apôtres expliquent les Écritures sans aucun dan­ger d’erreur, saint Irénée nous l’a déjà ensei­gné [31]. C’est sa doc­trine et celle des autres Pères qu’a adop­tée le Concile du Vatican, quand, renou­ve­lant un décret du Concile de Trente sur l’interprétation de la parole divine écrite, il a déci­dé que, « dans les choses de la foi et des mœurs, ten­dant à la fixa­tion de la doc­trine chré­tienne, on doit regar­der comme le sens exact de la Sainte Écriture, celui qu’a regar­dé et que regarde comme tel notre sainte Mère l’Église, à qui il appar­tient de juger du sens et de l’interprétation des Livres sacrés. Il n’est donc per­mis à per­sonne d’expliquer l’Écriture d’une façon contraire à cette signi­fi­ca­tion ou encore au consen­te­ment una­nime des Pères [32].

Par cette loi pleine de sagesse, l’Église n’arrête et ne contra­rie en rien les recherches de la science biblique, mais elle la main­tient à l’abri de toute erreur et contri­bue puis­sam­ment à ses véri­tables pro­grès. Chaque doc­teur, en effet, voit ouvert devant lui un vaste champ dans lequel, en sui­vant une direc­tion sûre, son zèle peut s’exercer d’une façon remar­quable et avec pro­fit pour l’Église.

À la véri­té, quant aux pas­sages de la Sainte Écriture qui attendent encore une expli­ca­tion cer­taine et bien défi­nie, il peut se faire, grâce à un bien­veillant des­sein de la Providence de Dieu, que le juge­ment de l’Église se trouve pour ain­si dire mûri par une étude pré­pa­ra­toire. Mais, au sujet des points qui ont été déjà fixés, le doc­teur peut jouer un rôle éga­le­ment utile, soit en les expli­quant plus clai­re­ment à la foule des fidèles, d’une façon plus ingé­nieuse aux hommes ins­truits, soit en les défen­dant plus for­te­ment contre les adver­saires de la foi.

L’interprète catho­lique doit donc regar­der comme un devoir très impor­tant et sacré d’expliquer dans le sens fixé les textes de l’Écriture dont la signi­fi­ca­tion a été indi­quée authen­ti­que­ment soit par les auteurs sacrés, que gui­dait l’inspiration de l’Esprit-Saint, comme cela a lieu dans beau­coup de pas­sages du Nouveau Testament, soit par l’Église, assis­tée du même Saint-​Esprit, et au moyen d’un juge­ment solen­nel, ou par son auto­ri­té uni­ver­selle et ordi­naire ; il lui faut se convaincre que cette inter­pré­ta­tion est la seule qu’on puisse approu­ver d’après les lois d’une saine her­mé­neu­tique [33].

Sur les autres points, il devra suivre les ana­lo­gies de la foi et prendre comme modèle la doc­trine catho­lique telle qu’elle est indi­quée par l’autorité de l’Église. En effet, c’est le même Dieu qui est l’auteur et des Livres sacrés, et de la doc­trine dont l’Église a le dépôt. Il ne peut donc arri­ver, assu­ré­ment, qu’une signi­fi­ca­tion attri­buée aux pre­miers et dif­fé­rant en quoi que ce soit de la seconde, pro­vienne d’une légi­time interprétation.

Il résulte évi­dem­ment de là qu’on doit reje­ter comme insen­sée et fausse toute expli­ca­tion qui met­trait les auteurs sacrés en contra­dic­tion entre eux, ou qui serait oppo­sée à l’enseignement de l’Église.

Suivre l’enseignement des Pères

Celui qui pro­fesse l’Écriture Sainte doit aus­si méri­ter cet éloge qu’il pos­sède à fond toute la théo­lo­gie, qu’il connaît par­fai­te­ment les com­men­taires des saints Pères, des Docteurs et des meilleurs inter­prètes. Telle est la doc­trine de saint Jérôme et de saint Augustin, qui se plaint avec juste rai­son en ces termes : « Si toute science, quoique peu impor­tante et facile à acqué­rir, demande, comme c’est évident, à être ensei­gnée par un homme docte, par un maître, quoi de plus orgueilleu­se­ment témé­raire que de ne pas vou­loir connaître les Livres sacrés d’après l’enseignement de leurs inter­prètes. » [34] Tel a été aus­si le sen­ti­ment des autres Pères, qu’ils ont confir­mé par des exemples : « Ils expli­quaient les Écritures non d’après leur propre opi­nion, mais d’après les écrits et l’autorité de leurs pré­dé­ces­seurs, parce qu’il était évident que ceux-​ci avaient reçu par suc­ces­sion des apôtres les règles pour l’interprétation des Livres sacrés. » [35]

Le témoi­gnage des saints Pères, – « qui après les apôtres ont été pour ain­si dire les jar­di­niers de la Sainte Église, ses construc­teurs, ses pas­teurs, l’ont nour­rie, l’ont fait croître » [36] – a aus­si une grande auto­ri­té toutes les fois qu’ils expliquent tous d’une seule et même manière un texte biblique, comme concer­nant la foi ou les mœurs : car de leur accord il résulte clai­re­ment que selon la doc­trine catho­lique, cette expli­ca­tion est venue telle, par tra­di­tion, des apôtres.

L’avis de ces mêmes Pères est aus­si digne d’être pris en très grande consi­dé­ra­tion lorsqu’ils traitent des mêmes sujets en tant que doc­teurs et comme don­nant leur opi­nion par­ti­cu­lière ; en effet, non seule­ment leur science de la doc­trine révé­lée et la mul­ti­tude des connais­sances néces­saires pour inter­pré­ter les livres apos­to­liques les recom­mandent puis­sam­ment, mais encore Dieu lui-​même a pro­di­gué les secours de ses lumières à ces hommes remar­quables par la sain­te­té de leur vie et par leur zèle pour la vérité.

Que l’interprète sache donc qu’il doit suivre leurs pas avec res­pect et jouir de leurs tra­vaux par un choix intel­li­gent. Il ne lui faut cepen­dant pas croire que la route lui est fer­mée, et qu’il ne peut pas, lorsqu’un motif rai­son­nable existe, aller plus loin dans ses recherches et dans ses expli­ca­tions. Cela lui est per­mis, pour­vu qu’il suive reli­gieu­se­ment le sage pré­cepte don­né par saint Augustin : « ne s’écarter en rien du sens lit­té­ral et comme évident ; à moins qu’il n’ait quelque rai­son qui l’empêche de s’y atta­cher ou qui rende néces­saire de l’abandonner » [37]. Cette règle doit être obser­vée avec d’autant plus de fer­me­té, qu’au milieu d’une si grande ardeur d’innover et d’une telle liber­té d’opinions, il existe un plus grave dan­ger de se tromper.

Celui qui enseigne les Écritures se gar­de­ra aus­si de négli­ger le sens allé­go­rique ou ana­lo­gique atta­ché par les saints Pères à cer­taines paroles, sur­tout lorsque cette signi­fi­ca­tion découle natu­rel­le­ment du sens lit­té­ral et s’appuie sur un grand nombre d’autorités.

L’Église, en effet, a reçu des apôtres ce mode d’interprétation et l’a approu­vé par son exemple, ain­si que cela res­sort de la litur­gie. Ce n’est pas que les Pères aient pré­ten­du ain­si démon­trer par eux-​mêmes les dogmes de la foi, mais parce qu’ils ont expé­ri­men­té que cette méthode était bonne pour nour­rir la ver­tu et la piété.

L’autorité des autres inter­prètes catho­liques est à la véri­té moindre ; cepen­dant, puisque les études bibliques ont fait dans l’Église des pro­grès conti­nus, il faut rendre aux com­men­taires de ces doc­teurs l’honneur qui leur est dû ; on peut emprun­ter à leurs tra­vaux beau­coup d’arguments propres à repous­ser les attaques et à éclair­cir les points difficiles.

Mais ce qui ne convient pas, c’est qu’ignorant ou mépri­sant les excel­lents ouvrages que les nôtres nous ont lais­sés en grand nombre, l’interprète leur pré­fère les livres des hété­ro­doxes ; qu’au grand péril de la sainte doc­trine et trop sou­vent au détri­ment de la foi, il y cherche l’explication de pas­sages au sujet des­quels les catho­liques ont excel­lem­ment et depuis long­temps exer­cé leur talent, mul­ti­plié les travaux.

Quoique, en effet, les études des hété­ro­doxes, sage­ment uti­li­sées, puissent par­fois aider l’interprète catho­lique, cepen­dant il importe à celui-​ci de se sou­ve­nir que, d’après des preuves nom­breuses emprun­tées aus­si aux anciens [38], le sens non défi­gu­ré des Saintes Lettres ne se trouve nulle part en dehors de l’Église et ne peut être don­né par ceux qui, pri­vés de la vraie foi, ne par­viennent pas jusqu’à la moelle des Écritures, mais en rongent seule­ment l’écorce.

Fonder la théologie sur l’Ecriture

Il est sur­tout très dési­rable et très néces­saire que la pra­tique de la divine Écriture se répande à tra­vers toute la théo­lo­gie et en devienne pour ain­si dire l’âme : telle a été, à toutes les époques, la doc­trine de tous les Pères et des plus remar­quables théo­lo­giens, doc­trine qu’ils ont appuyée par leur exemple. Ils se sont appli­qués à éta­blir et à affer­mir sur les Livres Saints toutes les véri­tés qui sont l’objet de la foi, et celles qui en découlent ; c’est de ces livres sacrés, comme aus­si de la tra­di­tion divine, qu’ils se sont ser­vis, afin de réfu­ter les nou­velles inven­tions des héré­tiques, de trou­ver la rai­son d’être, l’explication, la liai­son des dogmes catholiques.

Il n’y a rien là d’étonnant pour celui qui réflé­chit à la place si consi­dé­rable qu’occupent les Saints Livres par­mi les sources de la révé­la­tion divine : c’est à ce point que, sans l’étude et l’usage quo­ti­dien de ceux-​ci, la théo­lo­gie ne pour­rait être trai­tée d’une façon conve­nable et digne d’une telle science. Sans doute, il est bon que les jeunes gens, dans les uni­ver­si­tés et les sémi­naires, soient exer­cés sur­tout à acqué­rir l’intelligence et la science des dogmes et que, par­tant des articles de la foi, ils en tirent les consé­quences, par une argu­men­ta­tion éta­blie selon les règles d’une phi­lo­so­phie éprou­vée et solide. Cependant, le théo­lo­gien sérieux et ins­truit ne doit pas négli­ger l’interprétation des dogmes, appuyée sur l’autorité de la Bible.

La théo­lo­gie, en effet, ne tire pas ses prin­cipes des autres sciences, mais immé­dia­te­ment de Dieu par la révé­la­tion. Et aus­si elle ne reçoit rien de ces sciences, comme lui étant supé­rieures, mais elle les emploie comme étant ses infé­rieures et ses ser­vantes. [39]

Cette méthode d’enseignement de la science sacrée est indi­quée et recom­man­dée par le Prince des théo­lo­giens, saint Thomas d’Aquin [40]. Celui-​ci, en outre, a mon­tré com­ment le théo­lo­gien, com­pre­nant bien le carac­tère de la science qu’il cultive, peut défendre ses prin­cipes, si quelqu’un les attaque : « En argu­men­tant, si l’adversaire accorde quelques-​unes des véri­tés qui nous sont don­nées par la révé­la­tion. C’est ain­si qu’au moyen de l’autorité de la Sainte Écriture, nous dis­cu­tons contre les héré­tiques, et au moyen d’un article de foi contre ceux qui en nient un autre. Au contraire, si l’adversaire ne croit rien de ce qui est divi­ne­ment révé­lé, il ne reste plus à lui prou­ver les articles de foi par des rai­son­ne­ments, mais à ren­ver­ser ses rai­son­ne­ments, s’il en fait contre la foi [41]. »

Nous devons donc avoir soin que les jeunes gens marchent au com­bat conve­na­ble­ment ins­truits des sciences bibliques, pour qu’ils ne frus­trent pas nos légi­times espé­rances, ni, ce qui serait plus grave, qu’ils courent sans y prendre garde le péril de tom­ber dans l’erreur, trom­pés par les fausses pro­messes des ratio­na­listes et par le fan­tôme d’une éru­di­tion toute extérieure.

Or, ils seront par­fai­te­ment prêts à la lutte si, d’après la méthode que Nous-​même leur avons indi­quée et pres­crite, ils cultivent reli­gieu­se­ment et appro­fon­dissent l’étude de la phi­lo­so­phie et de la théo­lo­gie, sous la conduite du même saint Thomas. Ainsi ils feront de grands et sûrs pro­grès, tant dans les sciences bibliques que dans la par­tie de la théo­lo­gie appe­lée positive.

Affirmer et revendiquer la croyance à la Sainte Ecriture

Avoir prou­vé la véri­té de la doc­trine catho­lique, avoir expli­qué et éclair­ci cette doc­trine grâce à une inter­pré­ta­tion légi­time et savante de la Bible, c’est beau­coup, certes : il reste cepen­dant un autre point à éta­blir, aus­si impor­tant que le tra­vail néces­saire pour y par­ve­nir est consi­dé­rable, afin que l’autorité com­plète des Écritures soit démon­trée aus­si soli­de­ment que possible.

Ce but ne pour­ra être atteint d’une façon pleine et entière que par le magis­tère propre et tou­jours sub­sis­tant de l’Église, qui « par elle-​même, à cause de son admi­rable dif­fu­sion, de son émi­nente sain­te­té, de sa fécon­di­té inépui­sable en toutes sortes de biens, de son uni­té catho­lique, de sa sta­bi­li­té invin­cible, est un grand et per­pé­tuel motif de cré­di­bi­li­té, et une preuve irré­fra­gable de sa divine mis­sion » [42].

Mais puisque ce divin et infaillible magis­tère de l’Église repose sur l’autorité de la Sainte Écriture, il faut donc tout d’abord affir­mer et reven­di­quer la croyance au moins humaine à celle-​ci. De ces livres, en effet, comme des témoins les plus éprou­vés de l’antiquité, la divi­ni­té et la mis­sion du Christ-​Dieu, l’institution de la hié­rar­chie de l’Église, la pri­mau­té confé­rée à Pierre et à ses suc­ces­seurs, seront mises en évi­dence et sûre­ment établies.

Dans ce but, il sera très avan­ta­geux que plu­sieurs hommes appar­te­nant aux ordres sacrés com­battent sur ce point pour la foi et repoussent les attaques des enne­mis, que sur­tout ces hommes soient revê­tus de l’armure de Dieu, sui­vant le conseil de l’Apôtre (Eph. VI, 13–17), et accou­tu­més aux com­bats et aux nou­velles armes employées par leurs adver­saires. C’est là un des devoirs des prêtres, et saint Chrysostome l’établit en termes magni­fiques : « Il faut employer un grand zèle, afin que la parole de Dieu habite abon­dam­ment en nous (Col. III, 16) ; nous ne devons pas, en effet, être prêts pour un seul genre de com­bat, variée est la guerre, mul­tiples sont les enne­mis ; ils ne se servent pas tous des mêmes armes, et ce n’est pas d’une façon uni­forme qu’ils se pro­posent de lut­ter avec nous. »

« Il est donc besoin que celui qui doit se mesu­rer avec tous connaisse les manœuvres et les pro­cé­dés de tous, que le même manie les flèches et la fronde, qu’il soit tri­bun et chef de cohorte, géné­ral et sol­dat, fan­tas­sin et cava­lier, apte à lut­ter sur mer et à ren­ver­ser les rem­parts. Si le défen­seur ne connaît pas, en effet, toutes les manières de com­battre, le diable sait faire entrer ses ravis­seurs par un seul côté, au cas où un seul est lais­sé sans garde, et enle­ver les bre­bis. » [43]

La science exégétique

Nous avons décrit plus haut les ruses des enne­mis et les mul­tiples moyens qu’ils emploient dans l’attaque : indi­quons main­te­nant les pro­cé­dés qu’on doit uti­li­ser pour la défense.

L’étude des langues anciennes

C’est d’abord l’étude des anciennes langues orien­tales, et en même temps de la science que l’on appelle cri­tique. Ces deux genres de connais­sances sont aujourd’hui fort appré­ciés et fort esti­més ; le clerc qui les pos­sé­de­ra d’une façon plus ou moins éten­due, sui­vant les pays où il se trou­ve­ra et les hommes avec les­quels il sera en rap­port, pour­ra mieux sou­te­nir sa digni­té et rem­plir sa charge. Le ministre de Dieu doit, en effet, « se faire tout à tous » [44] , « être tou­jours prêt à satis­faire celui qui lui demande la rai­son de l’espérance qu’il a en lui-​même » [45].

Il est donc néces­saire aux pro­fes­seurs d’Écriture Sainte, et il convient aux théo­lo­giens de connaître les langues dans les­quelles les livres cano­niques ont été pri­mi­ti­ve­ment écrits par les auteurs sacrés ; il serait de même excellent que les élèves ecclé­sias­tiques cultivent ces langues, ceux sur­tout qui se des­tinent aux grades aca­dé­miques pour la théologie.

On doit aus­si avoir soin que dans toutes les aca­dé­mies soient éta­blies, comme cela a déjà eu lieu avec rai­son pour beau­coup d’entre elles, des chaires où seront ensei­gnées les langues anciennes, sur­tout les langues sémi­tiques et les rap­ports de la science avec celles-​ci. Ces cours seront en pre­mière ligne à l’usage des jeunes gens dési­gnés pour l’étude des Saintes Lettres.

La science critique

Il importe que ces mêmes pro­fes­seurs d’Écriture Sainte, pour la même rai­son, soient ins­truits et exer­cés dans la science de la vraie cri­tique : par mal­heur, en effet, et pour le grand dom­mage de la reli­gion, a paru un sys­tème qui se pare du nom hono­rable de « haute cri­tique » , et dont les dis­ciples affirment que l’origine, l’intégrité, l’autorité de tout livre res­sortent, comme ils disent, des seuls carac­tères intrin­sèques. Au contraire, il est évident que lorsqu’il s’agit d’une ques­tion his­to­rique, de l’origine et de la conser­va­tion de n’importe quel ouvrage, les témoi­gnages his­to­riques ont plus de valeur que tous les autres, que ce sont ceux-​ci qu’il faut recher­cher et exa­mi­ner avec le plus de soin.

Quant aux carac­tères intrin­sèques, ils sont la plu­part du temps bien moins impor­tants, de telle sorte qu’on ne peut guère les invo­quer que pour confir­mer la thèse. Si l’on agit autre­ment, il en résul­te­ra de grands inconvénients.

En effet, les enne­mis de la reli­gion en conser­ve­ront plus de confiance pour atta­quer et battre en brèche l’authenticité des Livres sacrés ; cette sorte de haute cri­tique que l’on exalte arri­ve­ra enfin à ce résul­tat que cha­cun, dans l’interprétation, s’attachera à ses goûts et à une opi­nion pré­ju­di­cielle. Ainsi, la lumière cher­chée au sujet des Écritures ne se fera pas, et aucun avan­tage n’en résul­te­ra pour la science, mais on ver­ra se mani­fes­ter avec évi­dence ce carac­tère de l’erreur qui est la varié­té et la dis­sem­blance des opi­nions. Déjà la conduite des chefs de cette nou­velle science le prouve.

Les sciences naturelles et physiques

En outre, comme la plu­part d’entre eux sont imbus des maximes d’une vaine phi­lo­so­phie et du ratio­na­lisme, ils ne crain­dront pas d’écarter des Saints Livres les pro­phé­ties, les miracles, tous les autres faits qui sur­passent l’ordre natu­rel. L’interprète devra lut­ter en second lieu contre ceux qui, abu­sés par leur connais­sance des sciences phy­siques, suivent pas à pas les auteurs sacrés afin de pou­voir oppo­ser l’ignorance que ceux-​ci ont de tels faits et rabais­ser leurs écrits par ce motif.

Comme ces griefs portent sur des objets sen­sibles, ils sont d’autant plus dan­ge­reux lorsqu’ils se répandent dans la foule, sur­tout par­mi la jeu­nesse adon­née aux lettres ; dès que celle-​ci aura per­du sur quelque point le res­pect de la révé­la­tion divine, sa foi, rela­ti­ve­ment à tous les autres, ne tar­de­ra pas à s’évanouir.

Or, il est trop évident qu’autant les sciences natu­relles sont propres à mani­fes­ter la gloire du Créateur gra­vée dans les objets ter­restres, pour­vu qu’elles soient conve­na­ble­ment ensei­gnées, autant elles sont capables d’arracher de l’esprit les prin­cipes d’une saine phi­lo­so­phie et de cor­rompre les mœurs, lorsqu’elles sont intro­duites avec des inten­tions per­verses dans de jeunes esprits.

Aussi la connais­sance des faits natu­rels sera-​t-​elle un secours effi­cace pour celui qui ensei­gne­ra l’Écriture Sainte ; grâce à elle, en effet, il pour­ra plus faci­le­ment décou­vrir et réfu­ter les sophismes de toutes sortes diri­gés contre les Livres sacrés.

Règles d’interprétation

Aucun désac­cord réel ne peut certes exis­ter entre la théo­lo­gie et la phy­sique, pour­vu que toutes deux se main­tiennent dans leurs limites, prennent garde, sui­vant la parole de saint Augustin, « de ne rien affir­mer au hasard et de ne pas prendre l’inconnu pour le connu » [46].

Si cepen­dant elles sont en dis­sen­ti­ment sur un point, que doit faire le théo­lo­gien ? – Suivre la règle som­mai­re­ment indi­quée par le même doc­teur. « Quant à tout ce que nos adver­saires pour­ront nous démon­trer au sujet de la nature, en s’appuyant sur de véri­tables preuves, prouvons-​leur qu’il n’y a rien de contraire à ces faits dans nos Saintes Lettres. Mais pour ce qu’ils tire­ront de cer­tains de leurs livres, et qu’ils invo­que­ront comme étant en contra­dic­tion avec ces Saintes Lettres, c’est-à-dire avec la foi catho­lique, montrons-​leur qu’il s’agit d’hypothèses, ou que nous ne dou­tons nul­le­ment de la faus­se­té de ces affir­ma­tions. » [47]

Pour bien nous péné­trer de la jus­tesse de cette règle, consi­dé­rons d’abord que les écri­vains sacrés, ou plus exac­te­ment « l’esprit de Dieu, qui par­lait par leur bouche, n’a pas vou­lu ensei­gner aux hommes ces véri­tés concer­nant la consti­tu­tion intime des objets visibles, parce qu’elles ne devaient leur ser­vir de rien pour leur salut » [48].

Aussi ces auteurs, sans s’attacher à bien obser­ver la nature, décrivent quel­que­fois les objets et en parlent, ou par une sorte de méta­phore, ou comme le com­por­tait le lan­gage usi­té à cette époque ; il en est encore ain­si aujourd’hui, sur beau­coup de points, dans la vie quo­ti­dienne, même par­mi les hommes les plus savants. Dans le lan­gage vul­gaire, on désigne d’abord et par le mot propre les objets qui tombent sous les sens ; l’écrivain sacré (et le Docteur angé­lique nous en aver­tit) s’est de même atta­ché aux carac­tères sen­sibles [49], c’est-à-dire à ceux que Dieu lui-​même, s’adressant aux hommes, a indi­qués sui­vant la cou­tume des hommes, pour être com­pris d’eux.

Mais, de ce qu’il faut défendre vigou­reu­se­ment l’Écriture Sainte, il ne résulte pas qu’il soit néces­saire de conser­ver éga­le­ment tous les sens que cha­cun des Pères ou des inter­prètes qui leur ont suc­cé­dé a employés pour expli­quer ces mêmes Écritures. Ceux-​ci, en effet, étant don­nées les opi­nions en cours à leur époque, n’ont peut-​être pas tou­jours jugé d’après la véri­té au point de ne pas émettre cer­tains prin­cipes qui ne sont main­te­nant rien moins que prouvés.

Il faut donc dis­tin­guer avec soin dans leurs expli­ca­tions ce qu’ils donnent comme concer­nant la foi ou comme lié avec elle, ce qu’ils affirment d’un com­mun accord. En effet, pour ce qui n’est pas de l’essence de la foi, les saints ont pu avoir des avis dif­fé­rents, ain­si que nous-​mêmes ; telle est la doc­trine de saint Thomas [50].

Celui-​ci, dans un autre pas­sage, s’exprime avec beau­coup de sagesse en ces termes : « Pour ce qui concerne les opi­nions que les phi­lo­sophes ont com­mu­né­ment pro­fes­sées et qui ne sont pas contraires à notre foi, il me semble qu’il est plus sûr de ne pas les affir­mer comme des dogmes, bien que quel­que­fois elles soient intro­duites dans le rai­son­ne­ment au nom de ces phi­lo­sophes, et de ne pas les noter comme contraires à la foi, pour ne pas four­nir aux sages de ce monde l’occasion de mépri­ser notre doc­trine. » [51]

D’ailleurs, quoique l’interprète doive mon­trer que rien ne contre­dit l’Écriture bien expli­quée, dans les véri­tés que ceux qui étu­dient les sciences phy­siques donnent comme cer­taines et appuyées sur de fermes argu­ments, il ne doit pas oublier que par­fois plu­sieurs de ces véri­tés, don­nées aus­si comme cer­taines, ont été ensuite mises en doute et lais­sées de côté. Que si les écri­vains, qui traitent des faits phy­siques, fran­chis­sant les limites assi­gnées aux sciences dont ils s’occupent, s’avancent sur le ter­rain de la phi­lo­so­phie en émet­tant des opi­nions nui­sibles, le théo­lo­gien peut faire appel aux phi­lo­sophes pour réfu­ter celles-ci.

Nous vou­lons main­te­nant appli­quer cette doc­trine aux sciences du même genre et notam­ment à l’histoire. On doit s’affliger, en effet, de ce que beau­coup d’hommes qui étu­dient à fond les monu­ments de l’antiquité, les mœurs et les ins­ti­tu­tions des peuples, et se livrent à ce sujet à de grands tra­vaux, ont trop sou­vent pour but de trou­ver des erreurs dans les Livres Saints, afin d’infirmer et d’ébranler com­plè­te­ment l’autorité des Écritures.

Quelques-​uns agissent ain­si avec des dis­po­si­tions vrai­ment trop hos­tiles, et jugent d’une façon qui n’est pas assez impar­tiale. Ils ont tant de confiance dans les livres pro­fanes et dans les docu­ments du pas­sé, qu’ils les invoquent comme s’il ne pou­vait exis­ter à ce sujet aucun soup­çon d’erreur, tan­dis qu’ils refusent toute créance aux Livres sacrés, à la moindre, à la plus vaine appa­rence d’inexactitude, et ce même sans aucune discussion.

À la véri­té, il peut se faire que cer­tains pas­sages, dans l’impression des diverses édi­tions, ne se trouvent pas repro­duits d’une façon abso­lu­ment juste. C’est ce qui doit être étu­dié avec soin, ce qui ne doit pas être admis faci­le­ment, excep­té sur les points pour les­quels le fait a été conve­na­ble­ment prouvé.

Il peut arri­ver aus­si que le sens de quelques phrases demeure dou­teux ; pour le déter­mi­ner, les règles de l’interprétation seront d’un grand secours ; mais il serait abso­lu­ment funeste soit de limi­ter l’inspiration à quelques par­ties des Écritures, soit d’accorder que l’auteur sacré lui-​même s’est trompé.

Il ne peut y avoir d’erreur dans la Sainte Ecriture, puisqu’elle est ins­pi­rée par Dieu
On ne peut non plus tolé­rer la méthode de ceux qui se délivrent de ces dif­fi­cul­tés en n’hésitant pas à accor­der que l’inspiration divine ne s’étend qu’aux véri­tés concer­nant la foi et les mœurs, et à rien de plus. Ils pensent à tort que, lorsqu’il s’agit de la véri­té des avis, il ne faut pas recher­cher sur­tout ce qu’a dit Dieu, mais exa­mi­ner plu­tôt le motif pour lequel il a par­lé ainsi.

En effet, tous les livres entiers que l’Église a reçus comme sacrés et cano­niques dans toutes leurs par­ties, ont été écrits sous la dic­tée de l’Esprit-Saint. Tant s’en faut qu’aucune erreur puisse s’attacher à l’inspiration divine, que non seule­ment celle-​ci par elle-​même exclut toute erreur, mais encore l’exclut et y répugne aus­si néces­sai­re­ment que néces­sai­re­ment Dieu, sou­ve­raine véri­té, ne peut être l’auteur d’aucune erreur.

Telle est la croyance antique et constante de l’Église, défi­nie solen­nel­le­ment par les Conciles de Florence et de Trente, confir­mée enfin et plus expres­sé­ment expo­sée dans le Concile du Vatican, qui a por­té ce décret abso­lu : « Les livres entiers de l’Ancien et du Nouveau Testament, dans toutes leurs par­ties, tels qu’ils sont énu­mé­rés par le décret du même Concile de Trente, et tels qu’ils sont conte­nus dans l’ancienne édi­tion vul­gate en latin, doivent être regar­dés comme sacrés et cano­niques. L’Église les tient pour sacrés et cano­niques non parce que, rédi­gés par la seule science humaine, ils ont été ensuite approu­vés par l’autorité de ladite Église ; non seule­ment parce qu’ils ren­ferment la véri­té sans erreur, mais parce que, écrits sous l’inspiration du Saint-​Esprit, ils ont Dieu pour auteur. » [52]

On ne doit donc presque en rien se pré­oc­cu­per de ce que l’Esprit-Saint ait pris des hommes comme des ins­tru­ments pour écrire, comme si quelque opi­nion fausse pou­vait être émise non pas certes par le pre­mier Auteur, mais par les écri­vains ins­pi­rés. En effet, lui-​même les a, par sa ver­tu, exci­tés à écrire, lui-​même les a assis­tés tan­dis qu’ils écri­vaient, de telle sorte qu’ils conce­vaient exac­te­ment, qu’ils vou­laient rap­por­ter fidè­le­ment et qu’ils expri­maient avec une véri­té infaillible tout ce qu’il leur ordon­nait et seule­ment ce qu’il leur ordon­nait d’écrire.

Tel a été tou­jours le sen­ti­ment des saints Pères. « Aussi, dit saint Augustin, puisque ceux-​ci ont écrit ce que l’Esprit-Saint leur a mon­tré et leur a enjoint d’écrire, on ne doit pas dire que lui-​même n’a pas écrit ; ceux-​ci, comme les membres, ont mis en œuvre ce que la tête leur dic­tait. » [53] Saint Grégoire le Grand s’exprime encore en ces termes : « Il est bien super­flu de cher­cher qui a écrit ces livres puisqu’on croit fer­me­ment que l’auteur en est l’Esprit-Saint. Celui-​là, en effet, a écrit qui a dic­té ce qu’il fal­lait écrire : celui-​là a écrit qui a ins­pi­ré l’œuvre. » [54]

Il suit de là que ceux qui pensent que, dans les pas­sages authen­tiques des Livres Saints, peut être ren­fer­mée quelque idée fausse, ceux-​là assu­ré­ment ou per­ver­tissent la doc­trine catho­lique, ou font de Dieu lui-​même l’auteur d’une erreur. Tous les Pères et tous les doc­teurs ont été si fer­me­ment per­sua­dés que les Lettres divines, telles qu’elles nous ont été livrées par les écri­vains sacrés, sont exemptes de toute erreur, qu’ils se sont appli­qués, avec beau­coup d’ingéniosité et reli­gieu­se­ment, à faire concor­der entre eux et à conci­lier les nom­breux pas­sages qui sem­blaient pré­sen­ter quelque contra­dic­tion ou quelque diver­gence. (Et ce sont presque les mêmes qu’au nom de la science nou­velle, on nous oppose aujourd’hui.)

Les doc­teurs ont été una­nimes à croire que ces Livres, et dans leur ensemble et dans leurs par­ties, sont éga­le­ment d’inspiration divine, que Dieu lui-​même a par­lé par les auteurs sacrés, et qu’il n’a rien pu énon­cer d’opposé à la vérité.

On doit appli­quer ici d’une façon géné­rale les paroles que le même saint Augustin écri­vait à saint Jérôme : « Je l’avoue, en effet, à ta cha­ri­té, j’ai appris à accor­der aux seuls livres des Écritures, que l’on appelle main­te­nant cano­niques, cette révé­rence et cet hon­neur de croire très fer­me­ment qu’aucun de leurs auteurs n’a pu com­mettre une erreur en les écri­vant. Et si je trou­vais dans ces Saintes Lettres quelque pas­sage qui me parût contraire à la véri­té, je n’hésiterais pas à affir­mer ou que le manus­crit est défec­tueux ou que l’interprète n’a pas sui­vi exac­te­ment le texte, ou que je ne com­prends pas bien. » [55]

L’effort des catholiques savants

Mais lut­ter plei­ne­ment et par­fai­te­ment au moyen des sciences les plus impor­tantes pour éta­blir la sain­te­té de la Bible, c’est là beau­coup plus, certes, qu’il n’est juste d’attendre de la seule éru­di­tion des théo­lo­giens. Il est donc dési­rable qu’ils se pro­posent le même but et s’efforcent de l’atteindre, les catho­liques ayant acquis quelque auto­ri­té dans les sciences du dehors. Si la gloire que donnent de tels talents n’a jamais man­qué à l’Église, grâce à un bien­fait de Dieu, certes elle ne lui fait pas non plus défaut main­te­nant. Puisse cette gloire aller tou­jours crois­sant pour l’appui de la foi.

En outre, la haine de nos défen­seurs s’évanouira faci­le­ment, ou du moins ils n’oseront plus affir­mer avec tant d’assurance que la foi est enne­mie de la science, lorsqu’ils ver­ront des hommes doctes rendre à cette foi le plus grand hon­neur, avoir pour elle un vif respect.

Puisque ceux-​là peuvent tant pour la reli­gion, aux­quels la Providence a libé­ra­le­ment don­né un heu­reux talent et la grâce de pro­fes­ser la reli­gion catho­lique, il faut qu’au milieu de cette lutte vio­lente à laquelle donnent lieu les sciences qui touchent en quelque façon à la foi, cha­cun d’eux choi­sisse un groupe d’études appro­prié à son intel­li­gence, s’applique à y excel­ler, et repousse, non sans gloire, les traits diri­gés contre les Saintes Écritures par une science impie.

Il Nous est doux de louer ici la conduite de cer­tains catho­liques qui, afin que les savants puissent se livrer à de telles études et les faire pro­gres­ser, leur four­nissent des secours de toutes sortes, for­mant des asso­cia­tions aux­quelles ils donnent géné­reu­se­ment des sommes abondantes.

C’est là un emploi de la for­tune tout à fait excellent et bien appro­prié aux néces­si­tés de l’époque. Moins, en effet, les catho­liques doivent attendre de secours de l’État pour leurs études, et plus il convient que la libé­ra­li­té pri­vée se montre prompte et abon­dante ; plus il importe que ceux aux­quels Dieu a don­né des richesses, les consacrent à la conser­va­tion du tré­sor de la véri­té révélée.

En cas de contradiction apparente

Mais, pour que de tels tra­vaux pro­fitent vrai­ment aux sciences bibliques, les hommes doctes doivent s’appuyer sur les prin­cipes que nous avons indi­qués plus haut. Ils doivent rete­nir fidè­le­ment que Dieu, créa­teur et maître de toutes choses, est, en même temps, l’auteur des Écritures ; rien donc ne peut se trou­ver dans la nature, rien par­mi les monu­ments de l’histoire, qui soit réel­le­ment en désac­cord avec celles-ci.

S’il semble y avoir quelque contra­dic­tion sur un point, il faut s’appliquer à la faire dis­pa­raître, tan­tôt en recou­rant au sage juge­ment des théo­lo­giens et des inter­prètes, pour mon­trer ce qu’a de vrai et de vrai­sem­blable le pas­sage au sujet duquel on dis­cute, tan­tôt en pesant avec soin les argu­ments qu’on y oppose. On ne doit pas perdre pied, même lorsqu’il réside quelque appa­rence de véri­té dans l’opinion contraire ; en effet, puisque le vrai ne peut en aucune façon contre­dire le vrai, on peut être cer­tain qu’une erreur s’est glis­sée soit dans l’interprétation des paroles sacrées, soit dans une autre par­tie de la dis­cus­sion ; et si l’on n’aperçoit pas assez clai­re­ment l’une de ces deux fautes, il faut attendre avant de défi­nir le sens du texte.

De très nom­breuses objec­tions, en effet, emprun­tées à toutes les sciences, se sont éle­vées pen­dant long­temps et en foule contre les Écritures, et se sont entiè­re­ment éva­nouies comme étant sans valeur.

De même, au cours de l’interprétation, de nom­breuses expli­ca­tions ont été pro­po­sées au sujet de cer­tains pas­sages des Écritures ne concer­nant ni la foi ni les mœurs, qu’une étude appro­fon­die a per­mis depuis de com­prendre d’une façon plus juste et plus claire. En effet, le temps détruit les opi­nions et les inven­tions nou­velles, mais « la véri­té demeure à jamais » [56].

Aussi, comme per­sonne ne peut se flat­ter de com­prendre toute l’Écriture, au sujet de laquelle saint Augustin, il l’avouait lui-​même, « igno­rait plus qu’il ne savait » [57], que cha­cun, s’il ren­contre un pas­sage trop dif­fi­cile pour pou­voir l’expliquer, ait la pru­dence et la patience deman­dées par ce même doc­teur : « Il vaut mieux, dit celui-​ci, être char­gé de signes igno­rés mais utiles, que d’envelopper, en les inter­pré­tant inuti­le­ment, sa tête dans un filet d’erreurs, après l’avoir déli­vrée du joug de la sou­mis­sion. » [58]

Si nos conseils et nos ordres sont sui­vis hon­nê­te­ment et sage­ment par les hommes qui se livrent à ces études sub­si­diaires, si dans leurs écrits, dans leur ensei­gne­ment, dans leurs tra­vaux, ils se pro­posent de réfu­ter les enne­mis de la véri­té, de pré­ve­nir chez les jeunes gens la perte de la foi, alors enfin ils pour­ront se réjouir de ser­vir véri­ta­ble­ment l’intérêt des Saintes Lettres, d’apporter à la reli­gion catho­lique un appui tel que l’Église l’attend à bon droit de la pié­té et de la science de ses fils.

Dernières recommandations

Voilà, véné­rables frères, les aver­tis­se­ments et les pré­ceptes qu’inspiré par Dieu, Nous avons réso­lu de vous don­ner en cette occa­sion, rela­ti­ve­ment à l’étude de l’Écriture Sainte. Il vous appar­tient main­te­nant de veiller à ce qu’ils soient obser­vés avec le res­pect qui convient, de telle sorte que la recon­nais­sance due à Dieu pour avoir com­mu­ni­qué au genre humain les paroles de sa sagesse se mani­feste de plus en plus, de telle sorte aus­si que cette étude pro­duise les fruits abon­dants que Nous sou­hai­tons, sur­tout dans l’intérêt de la jeu­nesse des­ti­née au minis­tère sacré qui est notre vif sou­ci et l’espoir de l’Église.

Employez avec ardeur votre auto­ri­té et mul­ti­pliez vos exhor­ta­tions, afin que ces études demeurent en hon­neur et pros­pèrent dans les sémi­naires et dans les uni­ver­si­tés qui dépendent de votre juri­dic­tion. Qu’elles y fleu­rissent pure­ment et d’une façon heu­reuse, sous la direc­tion de l’Église, sui­vant les salu­taires ensei­gne­ments et les exemples des saints Pères, sui­vant l’usage de nos ancêtres ; qu’elles fassent dans le cours des temps, de tels pro­grès qu’elles soient vrai­ment l’appui et la gloire de la véri­té catho­lique, et un don divin pour le salut éter­nel des peuples.

Nous aver­tis­sons enfin avec un pater­nel amour tous les dis­ciples et tous les ministres de l’Église, de culti­ver les Saintes Lettres avec un res­pect et une pié­té très vifs. Leur intel­li­gence, en effet, ne peut s’ouvrir d’une façon salu­taire, comme il importe, s’ils n’éloignent l’arrogance de la science ter­restre, et s’ils n’entreprennent avec ardeur l’étude de « cette sagesse qui vient d’en haut » . Une fois ini­tié à cette science, éclai­ré et fort, lié par elle, leur esprit aura une puis­sance éton­nante même pour recon­naître et évi­ter les erreurs de la science humaine, cueillir ses fruits solides et les rap­por­ter aux inté­rêts éter­nels. L’âme ten­dra ain­si avec plus d’ardeur vers les avan­tages de la ver­tu et sera plus vive­ment ani­mée de l’amour divin. « Heureux ceux qui scrutent ses témoi­gnages, qui les recherchent de tout leur cœur ! » [59] Et main­te­nant, Nous appuyant sur l’espérance du secours divin et plein de confiance en votre zèle pas­to­ral, Nous accor­dons bien volon­tiers en Dieu, comme gage des faveurs célestes et comme témoi­gnage de notre par­ti­cu­lière bien­veillance, la béné­dic­tion apos­to­lique, à vous tous, à tout le cler­gé, au peuple confié à cha­cun de vous.

Donné à Rome, près de Saint-​Pierre, le 18 novembre de l’année 1893, de notre pon­ti­fi­cat la seizième.

LÉON XIII, Pape.

Notes de bas de page

  1. Conc. Vat. Sess. III, cap. II, De Revel.[]
  2. Ibid.[]
  3. St Augustin, De civ. Dei XI, 3.[]
  4. St Clément de Rome, I Ad Cor. 45 ; St Polycarpe Ad Phil. 7 ; St Irénée Contra Haereses II, 28, 2.[]
  5. St Jean Chrysostome, In Gen. hom. 2, 2 ; St Augustin, In Ps. 30, Serm. 2, 1 ; St. Grégoire le Grand, Ad Theod. ep. IV, 31.[]
  6. II Tim. III, 16–17.[]
  7. St Augustin, De util. cred. XIV, 32.[]
  8. Actes 14, 3.[]
  9. St Jérôme, De stud. script. ad Paulin. ép. LIII, 3.[]
  10. In Isaiam, prol.[]
  11. In Isaiam, 54,12.[]
  12. I Thess. I, 5.[]
  13. Jerem. XXIII, 29.[]
  14. Heb. IV, 12.[]
  15. De doc­tr. chr. IV, 6, 7.[]
  16. St Jean Chrysostome, In Gen. hom. XX, 2 ; hom., LX, 3 ; St Augustin, De disc. christ. II.[]
  17. St Athanase, Ep. fest. XXXIX.[]
  18. St Augustin, Serm. XXVI, 24 ; St Ambroise, In Ps. 118, Serm. XIX, 2.[]
  19. St Jérôme, De vita cle­ric. ad Nepot.[]
  20. St Grégoire le Grand, Regul. past. II, 11 (al. 22) ; Moral. XVII, 26 (al. 14).[]
  21. St Augustin, Serm. CLXXIX, 1.[]
  22. St Grégoire le Grand, Regul. past. III, 24 (al. 48).[]
  23. I Tim. 4,16[]
  24. St Jérôme, In Mich. I,10.[]
  25. Conc. Trid. sess. V, Decret. de reform., 1.[]
  26. I Tim. VI, 20[]
  27. Sess. IV, Decr. de edit. et usu sacr. libr.[]
  28. De doct. chr. III, 4.[]
  29. St Jérôme, Ad Pammachium.[]
  30. St Jérôme, Ad Paulin. de stu­dio script. Ep. LIII, 4.[]
  31. Contra hae­reses, IV, 26, 5.[]
  32. Sess. III, cap. II, De Revel. ; cf. Conc. Trid., sess. IV, Decret. de edit. et usu sacr. libr.[]
  33. Conc. Vat. sess. III, cap. III, De fide.[]
  34. De util. cred. XVII, 35.[]
  35. Rufinus, Hist. eccl. II, 9.[]
  36. St Augustin, C. Julian. II, 10, 37.[]
  37. De Gen. ad litt. VIII, 7, 13.[]
  38. Cf. Clément d’Alexandrie, Strom. VII, 19 ; Origène De princ. IV, 10 ; In Levit. hom. 4, 8 ; Tertullien, De praes. 15 ; St Hilaire Pict. In Matt. XIII, 1.[]
  39. St Grégoire le Grand, Moral. XX, 9 (al. 11).[]
  40. Summ. theol. p. I, q. I, a. 5, ad 2.[]
  41. Ibid. a. 8.[]
  42. Conc. Vat. sess. III, c. III, De fide.[]
  43. De sacer­do­tio IV, 4.[]
  44. I Cor. IX, 22.[]
  45. I Pierre III, 15.[]
  46. In Gen. op. imperf. IX, 30.[]
  47. De Gen. ad litt., I, 21, 41.[]
  48. St Augustin, Ibid. II, 9, 20.[]
  49. Summa theol. p. I, q. 70, a. 1, ad 3.[]
  50. In sent. II, Dist. II q. 1, a. 3.[]
  51. Opusc. X.[]
  52. Sess. III, cap. II, De Revel.[]
  53. De consen­su Evangel. I, 35.[]
  54. Praef. in Job, n. 2.[]
  55. Ep. LXXXII, 1, et ali­bi.[]
  56. III Esdr., 50, 38.[]
  57. Ad Januar. ep. LV, 21.[]
  58. De doct. chr. III, 9, 18.[]
  59. Ps. XVIII, 2[]
fraternité sainte pie X