Pie XII

260ᵉ pape ; de 1939 à 1958

13 avril 1941

Message pascal au Monde entier

Appel au respect des faibles et à l’humanisation de la guerre

Table des matières

Comme les années pré­cé­dentes à l’occasion de Pâques, le Souverain Pontife a adres­sé au monde entier un radio­mes­sage dans lequel il renou­velle ses appels à la paix, à la prière, au res­pect des faibles, et exprime ses encou­ra­ge­ments aux vic­times du conflit :

Appel au respect des faibles et à l’humanisation de la guerre

1. – C’est de tout cœur que Nous vous adres­sons à tous, chers fils et filles de Rome et du monde entier, l’al­lé­luia pas­cal, joyeuse annonce de résur­rec­tion et de paix dans le Christ après la tris­tesse de sa divine pas­sion. Mais, hélas ! la paix entre les peuples n’est pas res­sus­ci­tée, et au joyeux salut que Nous vous adres­sons se trouve mêlée la note de dou­leur qui plon­geait dans une grande tris­tesse et dans une conti­nuelle afflic­tion 4e cœur de l’apôtre Paul, en sou­ci pour ses frères qui étaient de son sang (Rom., ix, 2).

Dans le déplo­rable spec­tacle de luttes entre les hommes, auquel nous assis­tons, sans vou­loir mécon­naître ni la valeur ni la fidé­li­té de tous ceux qui com­battent avec un intime et loyal sens du devoir pour la défense et la pros­pé­ri­té de leur pays, ni le pro­di­gieux déve­lop­pe­ment de l’industrie et de la tech­nique, qui est, en soi, si fécond, sans igno­rer non plus que de louables et géné­reux actes de haute huma­ni­té envers l’ennemi n’ont pas fait défaut, il faut bien décla­rer que le ter­rible conflit a pris par­fois des formes de lutte qui ne peuvent être dési­gnées autre­ment que comme atroces. Puissent tous les bel­li­gé­rants, qui ont, eux aus­si, un cœur d’homme for­mé dans le sein d’une mère, avoir des entrailles de cha­ri­té pour les souf­frances des popu­la­tions civiles, pour les femmes et les enfants sans défense, pour les malades et les vieillards, expo­sés sou­vent plus à décou­vert et plus dure­ment aux dan­gers de la guerre que ne le sont sur le front les sol­dats en armes ! Nous sup­plions les belli­gérants de s’abstenir jusqu’au bout de l’usage d’instruments de lutte encore plus meur­triers : toute inno­va­tion dans ces moyens a pour contre­coup inévi­table de la part de l’adversaire l’usage de la même nou­velle arme, par­fois plus âpre et plus cruelle. Que si dès mainte­nant l’on doit déplo­rer qu’aient été dépas­sées, à maintes reprises, les limites de ce que per­met une guerre juste, à quel incon­ce­vable degré d’horreur la guerre ne serait-​elle pas bien­tôt empor­tée par une aggra­va­tion crois­sante des moyens d’attaque ?

…et à la prière.

2. – Puisque dans de tour­billon de tant de maux et de périls, de tant d’inquiétudes et de craintes, le plus puis­sant et le plus sûr refuge de confiance et de paix qui Nous reste est le recours à Dieu entre les mains de qui se trouvent non seule­ment le sort des hom­mes, mais aus­si celui de leurs litiges les plus opi­niâtres, Nous remer­cions les catho­liques du monde entier pour l’ardeur avec laquelle ils ont répon­du, le 24 novembre der­nier, à Notre invi­ta­tion à la prière et au sacri­fice pour la paix. Aujourd’hui, à vous et à tous ceux qui élèvent leur cœur et leurs mains vers Dieu, Nous répé­tons Notre exhor­ta­tion : ne ces­sez pas de prier mais ravi­vez votre prière et redoublez-​la. Oui, prions pour une prompte paix. Prions pour une paix qui soit pour tous ; non pour une paix d’oppression et de des­truc­tion des peuples, mais pour une paix qui, garan­tis­sant l’hon­neur de toutes les nations, donne satis­fac­tion à leurs néces­si­tés vitales et aux droits légi­times de tous.

L’action du pape en faveur de la paix.

3. – A la prière auprès de Dieu, Nous avons en tout temps joint Notre action. Tout ce qui pou­vait être fait ou ten­té pour évi­ter ou abré­ger le conflit, pour rendre humaines les méthodes de guerre, pour allé­ger les dou­leurs qui en dérivent, pour por­ter aide et récon­fort aux vic­times de la guerre, Nous l’avons accom­pli jusqu’à l’extrême limite de Notre pou­voir et avec le sou­ci atten­tif de l’im­partialité inhé­rente à Notre charge apos­to­lique. Nous n’avons pas craint d’indiquer, avec une clar­té non équi­voque, les prin­cipes et les sen­ti­ments sur les­quels une future paix doit néces­sai­re­ment s’appuyer et se régler pour pou­voir être assu­rée de l’intime et loyal acquies­cement des peuples. Mais ce Nous est une peine de voir com­bien faibles sont encore les chances pro­bables pour que vienne promp­te­ment à matu­ri­té une paix juste au regard de la conscience humaine et chrétienne.

C’est donc avec d’autant plus d’intensité et de fer­veur qu’il faut que monte vers le ciel Notre sup­pli­ca­tion, afin qu’un esprit nou­veau se forme, s’enracine et gran­disse chez tous les peuples, spé­cialement chez ceux dont la puis­sance plus grande acquiert et exerce une plus forte influence et une res­pon­sa­bi­li­té crois­sante ; un esprit d’empressement non simu­lé, mais sin­cère et exempt d’artifices, pour entre­prendre au prix de mutuels sacri­fices, sur les ruines accu­mu­lées par l’épée, le nou­vel édi­fice d’une fra­ter­nelle soli­da­ri­té entre les nations de la terre, avec des pierres nou­velles et plus solides, avec des garan­ties fermes et stables, avec un conscient et haut sérieux moral, répu­diant toute morale double et tout double droit qui dis­tinguerait entre grands et petits, entre forts et faibles.

La véri­té, comme l’homme, n’a qu’un visage, et la véri­té est Notre arme, comme Notre défense et Notre puis­sance est la prière, comme Notre accès aux cœurs est la parole apos­to­lique, vivante, franche, dés­in­té­res­sée, mue par des sen­ti­ments paternels.

Ce ne sont pas des armes offen­sives et san­glantes, mais des armes de l’esprit, celles de Notre pen­sée et de Notre cœur. Rien ne peut Nous rete­nir ou Nous empê­cher d’employer ces armes au ser­vice du droit, de la vraie huma­ni­té et de la paix authen­tique, par­tout où le devoir sacré de Notre charge Nous demande de la lumière, où le Misereor super tur­bam presse Notre amour. Rien ne peut Nous empê­cher de rap­pe­ler tou­jours de nou­veau le pré­cepte de l’amour à ceux qui sont fils de l’Eglise du Christ, à ceux qui Nous sont proches par la foi dans le Sauveur ou, au moins, dans le Père qui est aux cieux. Rien ne peut Nous rete­nir ou Nous empê­cher de con­tinuer à faire ce qui dépend de Nous, afin que dans le heurt des flots mon­tants des ini­mi­tiés entre les peuples, l’arche divine de l’Eglise du Christ se tienne immo­bile sur l’ancre de l’espérance, sous l’arc-en-ciel de la paix, telle une bien­heu­reuse vision de paix – bea­ta pacis visio – au milieu des dis­putes ter­restres, refuge, demeure et ali­ment de ce sen­ti­ment de fra­ter­ni­té fon­dé en Dieu et enno­bli à l’ombre de la croix, seul point de départ de la route qui nous per­mette de sor­tir sûre­ment de la mer ora­geuse d’aujourd’hui pour abor­der au rivage d’un len­de­main heu­reux et plus digne.

Compassion pour les victimes du conflit.

4. – Sous le vigi­lant et sage regard de Dieu, avec les armes de la prière, de l’exhortation et du récon­fort, Nous conti­nue­rons donc avec per­sé­vé­rance à com­battre en faveur de la paix pour le bien de la mal­heu­reuse huma­ni­té. Que les béné­dic­tions et les conso­la­tions divines des­cendent sur toutes les vic­times de la guerre : sur vous, pri­son­niers, et sur vos familles loin­taines qui se tour­mentent à votre sujet ; sur vous, réfu­giés, empor­tés et dis­per­sés çà et là, qui avez per­du les mai­sons et les champs qui étaient le sou­tien de votre vie. Nous sen­tons votre angoisse et Nous souf­frons avec vous. S’il ne Nous est pas don­né – comme Nous le vou­drions si vive­ment – de prendre sur Nous le poids de vos peines, que du moins Notre intime com­mi­sé­ra­tion pater­nelle vous soit un baume qui vienne tem­pérer d’amertume de votre mal­heur par le salut de l’al­lé­luia de ce jour, chant de triomphe du Christ sur le mar­tyre d’ici-bas, de l’olivier de Gethsémani, fleur ver­doyante de l’admirable espé­rance dans la résur­rec­tion et dans la vie qui ne connaît plus ni dou­leurs, ni deuils, ni déclin. Sur cette terre de larmes, il n’y a point de cité per­ma­nente (cf. Hébr., xiii, 14), point de patrie éter­nelle. Tous nous sommes exi­lés et errants ici-​bas ; notre patrie est au ciel, au-​delà du temps, dans l’éternité en Dieu. Si les espoirs ter­restres vous ont appor­té d’amères dés­illu­sions, l’espérance en Dieu, elle, n’est pas trom­peuse, elle ne déçoit pas. Il n’y a qu’une chose à laquelle vous devez vous appli­quer : c’est à ne vous lais­ser entraî­ner ni par votre triste sort ni par les hommes à vio­ler votre fidé­li­té au Christ ; biens et maux sont, dans le temps, com­muns aux hommes ; mais ce qui importe sou­ve­rai­ne­ment, vous dirons-​Nous avec saint Augustin, c’est l’usage que l’on fait des choses appe­lées pros­pères ou de celles appe­lées adverses. Car les bons ne se laissent ni exal­ter par les biens tem­po­rels, ni abattre par les maux ; les méchants, au contraire, se cor­rompent dans la pros­pé­ri­té et reçoivent en châ­ti­ment le mal­heur [1].

Aux puis­sances qui occupent des pays pen­dant la guerre, Nous disons, sans vou­loir man­quer aux égards qui leur sont dus : que votre conscience et votre hon­neur vous guident dans la manière de trai­ter la popu­la­tion des ter­ri­toires occu­pés, avec jus­tice, huma­ni­té et sagesse. Ne leur impo­sez pas des poids que vous-​mêmes, dans des cas sem­blables, avez res­sen­tis ou res­sen­ti­riez comme injustes. Une huma­ni­té pru­dente et secou­rable est la louange et l’honneur des sages capi­taines ; le trai­te­ment des pri­son­niers et des popu­la­tions des ter­ri­toires occu­pés est la mesure et l’indice le plus sûr de “la civili­sation des âmes et des nations. Mais, regar­dant plus haut encore, son­gez que la béné­dic­tion ou la malé­dic­tion de Dieu sur votre propre patrie pour­ront dépendre de la façon dont vous en usez envers ceux que le sort de la guerre place en vos mains.

Encouragements aux populations des territoires occupés.

5. – La vision d’une guerre si hor­rible dans tous ses domaines et des fils de l’Eglise plon­gés dans la dou­leur sus­cite enfin dans Notre âme de Père com­mun et Nous met sur les lèvres une parole de récon­fort et d’encouragement pour les pas­teurs et les fidèles des endroits où l’Eglise, Epouse du Christ, souffre par­ti­cu­liè­re­ment ; où la fidé­li­té envers elle, la pro­fes­sion publique de ses doc­trines, la consciente mise en pra­tique de ses pres­crip­tions, la résis­tance morale contre un athéisme et une déchris­tia­ni­sa­tion vou­lue, favo­ri­sée ou tolé­rée, sont gênées, entra­vées, contra­riées, sous une étreinte quoti­dienne mul­ti­forme et tou­jours crois­sante. Les actes et les arti­fices de ce mar­tyre, sou­vent secret, maintes fois évident, qu’une impié­té hypo­crite ou mani­feste fait endu­rer aux dis­ciples de la croix, vont s’accumulant tou­jours plus, consti­tuant comme une ency­clo­pé­die aux nom­breux volumes, une chro­nique d’héroïques sacri­fices, une émou­vante illus­tra­tion des paroles du Rédempteur : Non est ser­vus major domi­no suo. Si me per­se­cu­ti sunt, et vos per­se­quen­tur. « Le ser­vi­teur n’est pas plus grand que son maître. S’ils m’ont per­sé­cu­té, ils vous per­sé­cu­te­ront aus­si » (Jean, xv, 20), Cet aver­tis­se­ment divin ne jette-​t-​il pas la lumière d’un doux récon­fort sur le dou­lou­reux et amer che­min de croix dont votre fidé­li­té au Christ vous fait par­cou­rir les sta­tions ? Vous tous qui mar­chez affli­gés dans cette voie, prêtres et reli­gieux, hommes et femmes, et vous en par­ti­cu­lier jeunes gens, prin­temps des familles, tom­bés en une dure et âpre sai­son, en une sai­son de fer – de quelque ori­gine, langue ou race que vous soyez, quelle que puisse être votre condi­tion ou votre pro­fession – vous tous sur les­quels res­plen­dit, comme sur le grand apôtre Paul, le sceau des souf­frances endu­rées pour le Christ, signe de dou­leur non moins que de gloire, vous êtes les plus inti­me­ment proches de la croix du cal­vaire, et, par là même, du Cœur trans­per­cé du Christ et du Nôtre. Oh ! si vous pou­viez sen­tir com­bien profon­dément s’enfonce dans Notre âme le cri de l’Apôtre des nations : Quis infir­ma­tur et ego non infir­mor ? « Qui est malade que je ne le sois ? » (II Cor., xi, 29). Les sacri­fices qui vous sont deman­dés, vos souf­frances dans la chair et dans l’esprit, les craintes pour votre propre foi, mais plus encore pour celle de vos fils, Nous les connais­sons. Nous les res­sen­tons, Nous en gémis­sons devant Dieu. Et pour­tant, en ce jour, Nous vous crions un joyeux allé­luia, parce que c’est le jour du triomphe du Christ sur ses bour­reaux visibles et cachés, anciens et nou­veaux. Nous vous le crions avec la voix et la confiance avec les­quelles, même dans les jours de la per­sé­cu­tion, se le disaient en exul­tant les chré­tiens des pre­miers siècles. Ne con­naissez-​vous pas les paroles du Seigneur à Marthe : Ego sum resur­rec­tio et vita ; qui cre­dit in me, etiam si mor­tuus fue­rit, vivet ; et omnis qui vivit et cre­dit in me, non morie­tur in æter­num. « Je suis la résur­rec­tion et la vie : celui qui croit en moi, fût-​il mort, vivra ; et qui­conque vit et croit en moi ne mour­ra point pour tou­jours » (Jean, xi, 25–26). La cer­ti­tude que par le sacri­fice pour la foi, même par le sacri­fice de leur sang, ils allaient au-​devant de la résur­rection, a fait des mar­tyrs les héros de la fidé­li­té au Christ jusqu’à la mort. Leur cer­ti­tude est aus­si la vôtre. Imitez-​les, et avec le sublime pro­phète du nou­veau et éter­nel tes­ta­ment, levez les yeux vers la Jérusalem céleste, où, dans sa gloire, règne et com­mande le Christ ; où il récom­pense ses ser­vi­teurs bons et fidèles et pro­clame le mys­tère et la splen­deur de leur triomphe par la blan­cheur de leurs vête­ments, par l’inscription de leur nom en carac­tères inef­fa­çables au livre de vie afin qu’il soit exal­té devant son Père et devant la cour angé­lique par ces admi­rables paroles que, dans vos épreuves, vous ne devez jamais oublier : Qui vice­rit, sic ves­tie­tur ves­ti­men­tis albis, et non dele­bo nomen eius de libro vitæ, et confi­te­bor nomen eius coram Patre meo et coram ange­lis eius. « Celui qui sera vain­queur sera ain­si revê­tu de vête­ments blancs ; je n’effacerai point son nom du livre de la vie, et je confes­se­rai son nom devant mon Père et devant ses anges » (Apoc., iii, 5).

Chers fils et chères filles ! C’est vers Jésus-​Christ, « prince des rois de la terre, qui nous a aimés et qui nous a lavés de nos péchés dans son sang » (Apoc., i, 5), que Nous vous invi­tons à lever vos yeux tan­dis que, comme gage de la paix divine, que lui seul peut Nous don­ner et que Nous implo­rons de lui en sur­abon­dante mesure sur toute l’humanité, Nous accor­dons de tout Notre cœur à vous, aux pas­teurs et fidèles, à vos familles, à vos fils – que le Christ veuille pro­té­ger et conser­ver dans sa grâce et dans son amour – à ceux qui dans l’accomplissement de leur devoir ont à com­battre sur terre, sur mer et dans le ciel, et spé­cia­le­ment à tous ceux qui ont été dure­ment frap­pés par le fléau de la guerre, Notre pater­nelle Bénédiction apostolique.

Source : Document Pontificaux de S. S. Pie XII, Editions Saint-​Augustin Saint Maurice – D’après le texte ita­lien des A. A, S., XXXIII, 1941, p. 112 ; cf. la tra­duc­tion fran­çaise des Actes de S. S. Pie XII, t. III, p. 41.

Notes de bas de page
  1. De Civ. Dei, 1. I, c. 8 ; Migne, P. L.t t. 41, col. 20.[]