Pie XII

260ᵉ pape ; de 1939 à 1958

24 décembre 1944

Radiomessage de Noël au Monde entier

Table des matières

Continuant la série impres­sion­nante des radio­mes­sages qui étu­dient les pro­blèmes posés par la guerre, la paix, la recons­truc­tion d’un monde nou­veau, les devoirs des chefs d’Etat res­pon­sables, Pie XII a consa­cré son sixième mes­sage de Noël à la démo­cra­tie, aux devoirs des citoyens et des per­son­na­li­tés res­pon­sables qui vivent en régions démocratiques.

Le sixième Noël de guerre.

Benignitas et huma­ni­tas appa­ruit Salvatoris nos­tri Dei, « Dieu notre Sauveur a fait paraître sa bon­té et son amour pour les hom­mes » (Tite, iii, 4). Pour la sixième fois déjà depuis le début de cette hor­rible guerre, la litur­gie sainte de Noël salue de ces paroles, qui res­pirent une paix sereine, la venue par­mi nous du Dieu Sau­veur. L’humble et pauvre crèche de Bethléem attire de toutes parts, avec une force inex­pri­mable, la pen­sée de tous les croyants.

Au fond des cœurs enve­lop­pés de ténèbres, affli­gés, abat­tus, des­cend, pour les enva­hir en entier, un grand tor­rent de lumière et de joie. Les fronts abais­sés se relèvent sereins, car Noël est la fête de la digni­té humaine, la fête de « l’admirable échange par lequel le Créateur du genre humain, en pre­nant un corps vivant, a dai­gné naître de la Vierge, et par sa venue nous a dis­pen­sé sa divi­ni­té » [1].

Mais notre regard se porte spon­ta­né­ment de l’Enfant lumi­neux de la crèche sur le monde qui nous entoure, et le sou­pir dou­lou­reux de l’évangéliste saint Jean monte à nos lèvres : Lux in tene­bris lucet et tene­brae eam non com­pre­hen­de­runt, « la lumière luit dans les ténèbres et les ténèbres ne l’ont pas accueillie » (Jean, 1, 5).

Car, hélas ! pour la sixième fois encore, l’aube de Noël se lève sur des champs de bataille tou­jours plus vastes, sur des cime­tières où s’accumulent tou­jours plus nom­breuses les dépouilles des victi­mes, sur des terres désertes où quelques rares tours vacillantes mar­quent dans leur silen­cieuse tris­tesse les ruines de villes naguère flo­ris­santes et pros­pères, où des cloches tom­bées ou enle­vées ne réveillent plus les habi­tants de leur chant joyeux de Noël. Ce sont autant de témoins muets qui dénoncent cette tache dans l’histoire de l’humanité qui, volon­tai­re­ment aveugle devant la clar­té de Celui qui est la splen­deur et la lumière du Père, volon­tai­re­ment éloi­gnée du Christ, est des­cen­due et tom­bée dans la ruine et dans l’abdica­tion de sa propre digni­té. La petite lampe elle-​même s’est éteinte dans beau­coup d’églises majes­tueuses, dans beau­coup de modestes cha­pelles, où, près du taber­nacle, elle avait par­ta­gé les veilles de l’Hôte divin sur le monde endor­mi. Quelle déso­la­tion ! Quel con­traste ! N’y aurait-​il donc plus espoir pour l’humanité ?

Aurore d’espérance.

Béni soit le Seigneur ! Des lugubres gémis­se­ments de la dou­leur, du sein même de l’angoisse déchi­rante des indi­vi­dus et des pays oppri­més, se lève une aurore d’espérance. Dans une par­tie tou­jours crois­sante de nobles esprits sur­gissent une pen­sée, une volon­té de plus en plus claire et ferme : faire de cette guerre mon­diale, de cet uni­ver­sel bou­le­ver­se­ment, le point de départ d’une ère nou­velle pour le renou­vel­le­ment pro­fond, la réor­ga­ni­sa­tion totale du monde. A cet effet, tan­dis que les armées conti­nuent à s’épuiser en luttes meur­trières avec des moyens de com­bat tou­jours plus cruels, les hommes de gou­ver­ne­ment, repré­sen­tants res­pon­sables des nations, se réunis­sent pour des conver­sa­tions, pour des confé­rences afin de déter­miner les droits et les devoirs fon­da­men­taux sur les­quels devrait être recons­truite une com­mu­nau­té des Etats, de tra­cer le che­min vers un ave­nir meilleur, plus sûr, plus digne de l’humanité.

Antithèse étrange que cette coïn­ci­dence d’une guerre dont l’âpreté tend au paroxysme et du remar­quable pro­grès des aspi­ra­tions et des pro­jets vers une entente pour une paix solide et durable ! On peut bien sans doute dis­cu­ter la valeur, l’applicabilité, l’efficacité de tel ou tel pro­jet, le juge­ment à por­ter sur eux peut bien res­ter en sus­pens ; mais il n’en est pas moins vrai que le mou­ve­ment est en cours.

Le problème de la démocratie.

En outre – et ceci est peut-​être le point le plus impor­tant – à la lueur sinistre de la guerre qui les enve­loppe, dans la cha­leur cui­sante de la four­naise où ils se trouvent empri­son­nés, les peuples se sont comme réveillés d’une longue tor­peur. Ils ont pris en face de l’Etat, en face des gou­ver­nants, une atti­tude nou­velle, inter­ro­ga­tive, cri­tique, défiante. Instruits par une amère expé­rience, ils s’opposent avec plus de véhé­mence aux mono­poles d’un pou­voir dic­ta­to­rial, incon­trô­lable et intan­gible, et ils réclament un sys­tème de gouver­nement qui soit plus com­pa­tible avec la digni­té et la liber­té des citoyens.

Ces mul­ti­tudes inquiètes, bou­le­ver­sées par la guerre jusqu’en leurs assises les plus pro­fondes, ont acquis aujourd’hui l’intime per­sua­sion – aupa­ra­vant peut-​être vague et confuse, mais désor­mais incoer­cible – que, si la pos­si­bi­li­té de contrô­ler et de cor­ri­ger l’activité des pou­voirs publics n’avait pas fait défaut, le monde n’aurait pas été entraî­né dans le tour­billon désas­treux de la guerre, et qu’afin d’éviter à l’avenir qu’une pareille catas­trophe se répète il faut créer dans le peuple lui-​même des garan­ties efficaces.

Dans cet état d’esprit, faut-​il s’étonner que la ten­dance démocra­tique enva­hisse les peuples et obtienne lar­ge­ment le suf­frage et le consen­te­ment de ceux qui aspirent à col­la­bo­rer plus effi­ca­ce­ment aux des­ti­nées des indi­vi­dus et de la société ?

Il est à peine néces­saire de rap­pe­ler que, selon l’enseignement de l’Eglise, « il n’est pas défen­du de pré­fé­rer des gou­ver­ne­ments modé­rés de forme popu­laire, pour­vu que reste sauve la doc­trine catho­lique sur l’origine et l’exercice du pou­voir public », et que « l’Eglise ne réprouve aucune des formes variées de gou­ver­ne­ment, pour­vu qu’elles soient aptes en elles-​mêmes à pro­cu­rer le bien des citoyens » [2].

Si donc, en cette solen­ni­té qui com­mé­more à la fois la bon­té du Verbe incar­né et la digni­té de l’homme (digni­té enten­due non seule­ment sous l’aspect de la per­sonne, mais aus­si dans la vie sociale), Nous por­tons Notre atten­tion sur le pro­blème de la démo­cra­tie, pour exa­mi­ner selon quels prin­cipes elle doit être réglée pour pou­voir se dire une vraie et saine démo­cra­tie, répon­dant aux cir­cons­tances de l’heure pré­sente, il est clai­re­ment indi­qué que la sol­li­ci­tude dili­gente de l’Eglise ne va pas tant à sa struc­ture et à son orga­ni­sa­tion exté­rieure – qui dépendent des aspi­ra­tions propres de chaque peuple – qu’à l’homme lui-​même qui, loin d’être l’objet et comme un élé­ment pas­sif de la vie sociale, en est au contraire et doit en être et demeu­rer le sujet, le fon­de­ment et la fin.

Si l’on admet que la démo­cra­tie, enten­due dans son sens large, admet des formes diverses, et peut se réa­li­ser aus­si bien dans des monar­chies que dans des répu­bliques, deux ques­tions se pré­sentent à Notre examen :

1° Quels doivent être les carac­tères dis­tinc­tifs des hommes vivant en démo­cra­tie et sous le régime démo­cra­tique ? 2° Quels sont les carac­tères dis­tinc­tifs des hommes qui, dans une démo­cra­tie, détiennent le pou­voir public ?

I. – Caractères particuliers des citoyens en régime démocratique

Exprimer son opi­nion per­son­nelle sur les devoirs et les sacri­fices qui lui sont impo­sés ; ne pas être contraint d’obéir sans avoir été enten­du, voi­là deux droits du citoyen qui trouvent dans une démo­cra­tie, comme le nom l’indique, leur expres­sion. C’est à la soli­dité, à l’harmonie, aux bons résul­tats de ce contact entre les citoyens et le gou­ver­ne­ment de l’Etat qu’on peut recon­naître si une démocra­tie est vrai­ment saine et équi­li­brée, et quelle est sa force de vie et de déve­lop­pe­ment. Pour ce qui touche ensuite à l’extension et à la nature des sacri­fices récla­més de tous les citoyens – en un temps comme le nôtre où l’activité de l’Etat est si vaste et si déci­sive – la forme démo­cra­tique du gou­ver­ne­ment appa­raît à beau­coup comme un pos­tu­lat natu­rel impo­sé par la rai­son elle-​même. Cependant, quand on réclame « plus de démo­cra­tie et une meilleure démo­cra­tie », cette exi­gence ne peut avoir d’autre sens que de mettre le citoyen tou­jours plus en mesure d’avoir une opi­nion per­son­nelle propre, de l’exprimer et de la faire valoir d’une manière conforme au bien commun.

Peuple et « masse ».

De là découle une pre­mière conclu­sion néces­saire avec sa con­séquence pra­tique. L’Etat ne contient pas en lui-​même et ne réunit pas méca­ni­que­ment dans un ter­ri­toire don­né une agglo­mé­ra­tion amorphe d’individus. Il est, et doit être en réa­li­té, l’unité orga­nique et orga­ni­sa­trice d’un vrai peuple.

Peuple et mul­ti­tude amorphe, ou, comme on a cou­tume de dire, « masse », sont deux concepts dif­fé­rents. Le peuple vit et se meut par sa vie propre ; la masse est de soi inerte, et elle ne peut être mue que de l’extérieur. Le peuple vit de la plé­ni­tude de la vie des hommes qui le com­posent, dont cha­cun, à la place et de la manière qui lui sont propres, est une per­sonne consciente de ses propres res­pon­sa­bi­li­tés et de ses propres convic­tions. La masse, au contraire, attend l’impulsion du dehors, jouet facile entre les mains de qui­conque en exploite les ins­tincts et les impres­sions, prompte à suivre, tour à tour, aujourd’hui tel dra­peau et demain tel autre. L’exubé­rance vitale d’un vrai peuple répand la vie, abon­dante et riche, dans l’Etat et dans tous ses organes, leur infu­sant, avec une vigueur sans cesse renou­ve­lée, la conscience des propres res­pon­sa­bi­li­tés, le sens vrai du bien com­mun. La force élé­men­taire de la masse peut n’être aus­si qu’un ins­tru­ment au ser­vice d’un Etat qui sait habi­le­ment en faire usage. L’Etat lui-​même, aux mains d’un ou de plu­sieurs am­bitieux, grou­pés arti­fi­ciel­le­ment par leurs ten­dances égoïstes, peut, en s’appuyant sur la masse, deve­nir une simple machine, impo­ser arbi­trai­re­ment sa volon­té à la meilleure par­tie du peuple : l’intérêt com­mun en reste lésé gra­ve­ment et pour long­temps, et la bles­sure ain­si faite est bien sou­vent dif­fi­cile à guérir.

Il résulte clai­re­ment de là une autre conclu­sion : la masse, telle que Nous venons de la défi­nir, est l’ennemie prin­ci­pale de la vraie démo­cra­tie et de son idéal de liber­té et d’égalité.

Dans un peuple digne de ce nom, le citoyen a conscience de sa propre per­son­na­li­té, de ses devoirs et de ses droits ; la conscience de sa propre liber­té se joint au res­pect de la liber­té et de la digni­té des autres. Dans un peuple digne de ce nom, toutes les inéga­li­tés, qui dérivent non du libre caprice, mais de la nature même des choses, inéga­li­tés de culture, de richesses, de posi­tion sociale, sans pré­ju­dice, bien enten­du, de la jus­tice et de la cha­ri­té mutuelle, ne sont nulle­ment un obs­tacle à l’existence et à la pré­do­mi­nance d’un authen­tique esprit de com­mu­nau­té et de fra­ter­ni­té. Bien au contraire, loin de nuire aucu­ne­ment à l’égalité civile, elles lui confèrent son sens légi­time, à savoir que cha­cun a le droit, en face de l’Etat, de vivre hono­ra­ble­ment sa propre vie per­son­nelle, au poste et dans les con­ditions où l’ont pla­cé les des­seins et les dis­po­si­tions de la Providence.

Par oppo­si­tion à ce tableau de l’idéal démo­cra­tique de liber­té et d’égalité dans un peuple gou­ver­né par des mains hon­nêtes et pré­voyantes, quel spec­tacle offre un Etat démo­cra­tique lais­sé au caprice arbi­traire de la masse ! La liber­té, en tant que devoir moral de la per­sonne, se trans­forme en une pré­ten­tion tyran­nique de don­ner libre essor aux impul­sions et aux appé­tits humains aux dépens d’au­trui. L’égalité dégé­nère en un nivel­le­ment méca­nique, en une uni­formité sans nuance aucune : sen­ti­ment de l’honneur vrai, acti­vi­té per­son­nelle, res­pect de la tra­di­tion, digni­té, tout ce qui, en un mot, donne à la vie sa valeur, s’effondre peu à peu et dis­pa­raît. Il y sur­vit seule­ment, d’une part, les vic­times trom­pées par la fascina­tion appa­rente de la démo­cra­tie, confon­due ingé­nue­ment avec l’esprit même de la démo­cra­tie, avec la liber­té et l’égalité, et, d’autre part, des pro­fi­teurs plus ou moins nom­breux qui ont su, grâce à la puis­sance de l’argent ou de l’organisation, s’assurer par-​dessus les autres une condi­tion pri­vi­lé­giée et le pou­voir lui-même.

II. – Caractère des hommes qui dans la démocratie détiennent le pouvoir public

L’Etat démo­cra­tique, qu’il soit monar­chique ou répu­bli­cain, doit, comme n’importe quelle autre forme de gou­ver­ne­ment, être inves­ti du pou­voir de com­man­der avec une auto­ri­té vraie et effec­tive. L’ordre abso­lu des êtres et des fins, qui montre dans l’homme une per­sonne auto­nome, c’est-à-dire un sujet de devoirs et de droits invio­lables d’où dérive et où tend sa vie sociale, com­prend éga­lement l’Etat comme socié­té néces­saire, revê­tue de l’autorité sans laquelle il ne pour­rait ni exis­ter ni vivre. Si donc les hommes, en se pré­va­lant de la liber­té per­son­nelle, niaient toute dépen­dance par rap­port à une auto­ri­té supé­rieure munie du droit de coer­ci­tion, ils sape­raient par le fait même le fon­de­ment de leur propre digni­té et liber­té, c’est-à-dire cet ordre abso­lu des êtres et des fins.

Ainsi éta­blis sur cette même base, la per­sonne, l’Etat, le pou­voir public avec leurs droits res­pec­tifs se trouvent tel­le­ment liés et unis entre eux qu’ils se sou­tiennent ou s’écroulent tous ensemble.

Et comme cet ordre abso­lu, aux yeux de la saine rai­son et sur­tout de la foi chré­tienne, ne peut avoir d’autre ori­gine qu’en un Dieu per­son­nel, notre Créateur, il suit de là que la digni­té de l’homme est la digni­té de l’image de Dieu, que la digni­té de l’Etat est la digni­té de la com­mu­nau­té morale vou­lue par Dieu, que la digni­té de l’autorité poli­tique est la digni­té de sa par­ti­ci­pa­tion à l’autorité de Dieu.

Aucune forme d’Etat ne sau­rait se dis­pen­ser d’avoir égard à cette intime et indis­so­luble connexion ; moins que toute autre la démo­cratie. Par consé­quent, si celui qui détient le pou­voir public ne la voit pas, ou s’il la néglige plus ou moins, il ébranle dans ses bases sa propre auto­ri­té. De même, s’il ne tient pas suf­fi­sam­ment compte de cette rela­tion, s’il ne voit pas dans sa charge la mis­sion de réa­li­ser l’ordre vou­lu par Dieu, le dan­ger sur­gi­ra que l’égoïsme du pou­voir ou des inté­rêts l’emporte sur les exi­gences essen­tielles de la morale poli­tique et sociale, que les vaines appa­rences d’une démo­cra­tie de pure forme ne servent sou­vent que de masque à tout ce qu’il y a en réa­li­té de moins démocratique.

Seule la claire intel­li­gence des fins assi­gnées par Dieu à toute socié­té humaine, jointe au sen­ti­ment pro­fond des sublimes devoirs de l’œuvre sociale, peut mettre ceux à qui est confié le pou­voir en mesure d’accomplir leurs propres obli­ga­tions dans l’ordre légis­la­tif, judi­ciaire ou exé­cu­tif, avec cette conscience de leur propre res­ponsabilité, avec cette objec­ti­vi­té, cette impar­tia­li­té, cette loyau­té, cette géné­ro­si­té, cette incor­rup­ti­bi­li­té, sans les­quelles un gouver­nement démo­cra­tique réus­si­rait dif­fi­ci­le­ment à obte­nir le res­pect, la confiance et l’adhésion de la meilleure par­tie du peuple.

Le sens pro­fond des prin­cipes d’un ordre poli­tique et social, sain et conforme aux règles du droit et de la jus­tice, est de particu­lière impor­tance chez ceux qui, dans n’importe quelle forme de régime démo­cra­tique, pos­sèdent, com­plè­te­ment ou en par­tie, comme représen­tants du peuple, le pou­voir légis­la­tif. Et puisque le centre de gra­vi­té d’une démo­cra­tie nor­ma­le­ment consti­tuée réside dans cette représen­tation popu­laire, dont les cou­rants poli­tiques rayonnent dans tous les domaines de la vie publique, tant pour le bien que pour le mal, la ques­tion de l’élévation morale, de l’aptitude pra­tique, de la capa­ci­té intel­lec­tuelle des dépu­tés au par­le­ment, est pour tout peuple de régime démo­cra­tique une ques­tion de vie ou de mort, de pros­pé­ri­té ou de déca­dence, d’assainissement ou de per­pé­tuel malaise.

Pour accom­plir une action féconde, pour se conci­lier l’estime et la confiance, tout corps légis­la­tif doit, comme l’attestent d’incon­testables expé­riences, accueillir dans son sein une élite d’hommes spi­ri­tuel­le­ment émi­nents et au carac­tère ferme, qui se consi­dèrent comme les repré­sen­tants du peuple tout entier et non pas comme les man­da­taires d’une foule, aux inté­rêts par­ti­cu­liers de laquelle sont sou­vent, hélas ! sacri­fiés les vrais besoins et les vraies exi­gences du bien com­mun. Une édite d’hommes qui ne soit res­treinte à aucune pro­fes­sion ni à aucune condi­tion, mais qui soit l’image de la vie mul­tiple de tout le peuple. Une élite d’hommes de convic­tion chré­tienne solide, de juge­ment juste et sûr, de sens pra­tique et équi­table, et qui, dans toutes les cir­cons­tances, res­tent consé­quents avec eux-​mêmes ; des hommes de doc­trine claire et saine, aux des­seins solides et droits ; avant tout, des hommes qui, par l’autorité qui émane de leur conscience pure et rayonne lar­ge­ment autour d’eux, soient capables d’être des guides et des chefs, spé­cia­le­ment dans les temps où les néces­si­tés pres­santes sur­ex­citent l’impressionnabilité du peuple et le rendent plus facile à être dévoyé et à s’égarer ; des hommes qui, dans l’es périodes de tran­si­tion, géné­ra­le­ment tra­vaillées et déchi­rées par les pas­sions, par les diver­gences d’opinions et par les oppo­sitions de pro­grammes, se sentent dou­ble­ment tenus de faire cir­cu­ler dans les veines enfié­vrées du peuple et de l’Etat l’antidote spi­ri­tuel des vues claires, de la bon­té empres­sée, de la jus­tice éga­le­ment favo­rable à tous, et la ten­dance réso­lue à l’union et à la concorde natio­nale dans un esprit de sin­cère fraternité.

Les peuples dont le tem­pé­ra­ment spi­ri­tuel et moral est suffi­samment sain et fécond trouvent en eux-​mêmes et peuvent don­ner au monde les hérauts et les ins­tru­ments de la démo­cra­tie, qui vivent dans ces dis­po­si­tions et savent les mettre réel­le­ment en pra­tique. Au contraire, là où manquent ces hommes, d’autres viennent occu­per leur place pour faire de l’activité poli­tique l’arène de leur ambi­tion, une course au gain pour eux-​mêmes, pour leur caste ou pour leur classe, et c’est ain­si que la chasse aux inté­rêts par­ti­cu­liers fait perdre de vue et met en péril le vrai bien commun.

L’absolutisme d’Etat.

Une saine démo­cra­tie fon­dée sur les prin­cipes immuables de la loi natu­relle et des véri­tés révé­lées sera réso­lu­ment contraire à cette cor­rup­tion qui attri­bue à la légis­la­tion de l’Etat un pou­voir sans frein ni limites, et qui, mal­gré de vaines appa­rences contraires, fait aus­si du régime démo­cra­tique un pur et simple sys­tème d’abso­lutisme.

L’absolutisme d’Etat (qui ne sau­rait se confondre, comme tel, avec la monar­chie abso­lue, dont il n’est pas ques­tion ici) consiste en effet dans le prin­cipe erro­né que l’autorité de l’Etat est illi­mi­tée, et qu’en face d’elle, même quand elle donne libre cours à ses vues des­po­tiques en dépas­sant les fron­tières du bien et du mal, on n’admet aucun appel à une loi supé­rieure qui oblige moralement.

Un homme péné­tré d’idées justes sur l’Etat, l’autorité et le pou­voir dont il est revê­tu en tant que gar­dien de l’ordre social, ne pen­se­ra jamais à léser la majes­té de la loi posi­tive dans les limites de sa com­pé­tence natu­relle. Mais cette majes­té du droit posi­tif humain n’est sans appel que s’il se conforme, ou du moins ne s’oppose pas, à l’ordre abso­lu éta­bli par le Créateur et mis en une nou­velle lumière par la révé­la­tion de l’Evangile. Elle ne peut sub­sis­ter qu’autant qu’elle res­pecte le fon­de­ment sur lequel s’appuient éga­le­ment la per­sonne humaine, l’Etat et le pou­voir public. C’est là le cri­tère fon­da­men­tal de toute forme saine de gou­ver­ne­ment, y com­pris la démo­cra­tie, cri­tère qui doit ser­vir à juger la valeur morale de toute loi particulière.

III. – Nature et conditions d’une organisation efficace de la paix

L’unité du genre humain et la société des peuples.

Nous avons vou­lu, chers fils et chères filles, pro­fi­ter de l’occasion de la fête de Noël pour indi­quer par quels che­mins une démo­cra­tie qui cor­res­ponde à la digni­té humaine peut, en har­mo­nie avec la loi natu­relle et avec les des­seins que Dieu mani­feste dans la Révéla­tion, par­ve­nir à de bien­fai­sants résul­tats. Nous sen­tons pro­fon­dé­ment, en effet, l’importance capi­tale de ce pro­blème pour le pro­grès paci­fique de la famille humaine ; mais Nous connais­sons en même temps les hautes exi­gences que cette forme de gou­ver­ne­ment impose à la matu­ri­té morale de chaque citoyen. C’est une matu­ri­té à laquelle on se flat­te­rait en vain de pou­voir par­ve­nir plei­ne­ment et sûre­ment, si la lumière de la grotte de Bethléem n’éclairait pas le sen­tier obs­cur par lequel les peuples, au sor­tir de la tem­pête pré­sente, s’acheminent vers un ave­nir qu’ils espèrent plus serein.

Jusqu’à quel point pour­tant les repré­sen­tants et les pion­niers de la démo­cra­tie seront-​ils convain­cus dans leurs déli­bé­ra­tions que l’ordre abso­lu des êtres et des fins, rap­pe­lé par Nous à plu­sieurs reprises, implique aus­si, comme exi­gence morale et comme couron­nement du déve­lop­pe­ment social, l’unité du genre humain et de la famille des peuples ? De la recon­nais­sance de ce prin­cipe dépend l’avenir de la paix. Aucune réforme mon­diale, aucune garan­tie de paix ne peut en faire abs­trac­tion sans s’affaiblir et se renier elle-​même. Si au contraire cette même exi­gence morale trou­vait sa réa­li­sa­tion dans une socié­té des peuples qui sau­rait évi­ter les défauts de struc­ture et les fai­blesses des solu­tions pré­cé­dentes, alors, la majes­té de cet ordre régle­rait et domi­ne­rait éga­le­ment les déli­bé­ra­tions de cette socié­té et l’application de ses moyens de sanction.

Pour la même rai­son, on com­prend que l’autorité d’une telle socié­té des peuples devra être réelle et effec­tive sur les Etats qui en sont les membres, de manière pour­tant que cha­cun d’entre eux con­serve un droit égal à sa sou­ve­rai­ne­té rela­tive. C’est seule­ment de cette manière que l’esprit d’une saine démo­cra­tie pour­ra péné­trer éga­le­ment dans le domaine vaste et épi­neux de la poli­tique extérieure.

Contre la guerre d’agression comme solution des controverses internationales.

Du reste, un devoir oblige tout le monde, un devoir qui ne souf­fre aucun retard, aucun délai, aucune hési­ta­tion, aucune tergiversa­tion : celui de faire tout ce qui est pos­sible pour pros­crire et ban­nir une fois pour toutes la guerre d’agression comme solu­tion légi­time des contro­verses inter­na­tio­nales et comme moyen de réa­li­sa­tion des aspi­ra­tions natio­nales. On a vu dans le pas­sé beau­coup de ten­tatives entre­prises dans ce but. Toutes ont échoué. Et elles échoue­ront tou­jours toutes, aus­si long­temps que la par­tie plus saine du genre humain ne sera pas fer­me­ment réso­lue et sain­te­ment obs­ti­née, comme par un devoir de conscience, à rem­plir la mis­sion que les temps pas­sés avaient com­men­cée sans assez de sérieux et de résolution.

Si jamais une géné­ra­tion a dû entendre s’élever au fond de la conscience le cri : « guerre à la guerre », c’est cer­tai­ne­ment la pré­sente. Elle est pas­sée à tra­vers un océan de sang et de larmes, comme peut-​être n’en ont jamais connu les temps pas­sés ; elle en a vécu si inten­sé­ment les indi­cibles atro­ci­tés que le sou­ve­nir de tant d’hor­reurs devra res­ter impré­gné dans sa mémoire et jusqu’au plus pro­fond de son âme, comme l’image d’un enfer, dont qui­conque con­serve au cœur des sen­ti­ments d’humanité ne pour­ra jamais avoir de plus ardent désir que d’en fer­mer les portes pour toujours.

Formation d’un organisme commun pour le maintien de la paix.

Les réso­lu­tions jusqu’ici connues des com­mis­sions inter­na­tio­nales per­mettent de conclure qu’un point essen­tiel de tout amé­na­ge­ment futur du monde serait la for­ma­tion d’un orga­nisme char­gé du main­tien de la paix, d’un orga­nisme inves­ti d’un com­mun accord d’une auto­ri­té suprême et qui aurait aus­si dans ses attri­bu­tions d’étouffer dans son germe toute menace d’agression iso­lée ou col­lective. Personne ne pour­rait saluer cette évo­lu­tion avec plus de joie que celui qui a défen­du depuis long­temps le prin­cipe que la théo­rie de la guerre, comme moyen apte et pro­por­tion­né de solu­tion pour les conflits inter­na­tio­naux, est désor­mais dépas­sée. Personne ne sau­rait sou­hai­ter plus ardem­ment plein et heu­reux suc­cès à cette col­la­bo­ra­tion com­mune, qui est à entre­prendre avec un sérieux d’intention incon­nu jusqu’ici, que celui qui s’est employé conscien­cieusement à ame­ner la men­ta­li­té chré­tienne et reli­gieuse à réprou­ver la guerre moderne et ses mons­trueux moyens de lutte.

Monstrueux moyens de lutte ! On ne sau­rait contes­ter que le pro­grès des inven­tions humaines, qui devait mar­quer l’avènement d’un plus grand bien-​être pour toute l’humanité, a été détour­né de son but pour être employé à détruire ce que les siècles avaient édi­fié. Mais par là même s’est mani­fes­tée tou­jours plus évi­dente l’immoralité de cette guerre d’agression. Et si main­te­nant, à la recon­nais­sance de cette immo­ra­li­té s’ajoute la menace d’une inter­vention juri­dique des nations et d’un châ­ti­ment infli­gé à l’agresseur par la socié­té des Etats, en sorte que la guerre se sente tou­jours sous le coup de la pros­crip­tion et tou­jours sous la sur­veillance d’une action pré­ven­tive, alors, l’humanité sor­tant de la nuit obs­cure où elle est res­tée si long­temps sub­mer­gée, pour­ra saluer l’aurore d’une nou­velle et meilleure époque de son histoire.

Son statut excluant toute imposition injuste.

A une condi­tion tou­te­fois : c’est que l’organisation de la paix à laquelle les garan­ties mutuelles et, si besoin est, les sanc­tions éco­nomiques et même l’intervention armée devant don­ner force et sta­bi­li­té, ne consacre défi­ni­ti­ve­ment aucune injus­tice, ne lèse aucun droit au détri­ment d’aucun peuple (qu’il appar­tienne au groupe des vain­queurs, des vain­cus ou des neutres), ne per­pé­tue aucune impo­si­tion ou charge, en dehors de celles qui sont seules temporai­rement per­mises comme répa­ra­tion des dom­mages de guerre.

Que cer­tains peuples aux gou­ver­nants des­quels, ou peut-​être aus­si à eux-​mêmes en par­tie, on attri­bue la res­pon­sa­bi­li­té de la guerre aient à sup­por­ter durant quelque temps les rigueurs de mesures de sécu­ri­té, jusqu’au moment où les liens de confiance mutuelle vio­lem­ment bri­sés se seront peu à peu renoués, est chose humai­ne­ment expli­cable et, selon toute pro­ba­bi­li­té, pra­ti­que­ment inévi­table. Néanmoins, ces peuples devront avoir, eux aus­si, l’espoir bien fon­dé, d’ans la mesure de leur loyau­té et de leur coopé­ra­tion effec­tive aux efforts pour la res­tau­ra­tion future, de pou­voir deve­nir, tout comme les autres Etats, avec la même consi­dé­ra­tion et les mêmes droits, asso­ciés à la grande com­mu­nau­té des nations. Leur refu­ser cet espoir serait le contraire d’une sagesse pré­voyante, assu­mer la grave res­pon­sa­bi­li­té de bar­rer le che­min à une libé­ra­tion géné­rale de toutes les consé­quences désas­treuses, maté­rielles, morales et poli­tiques du gigan­tesque cata­clysme qui a secoué jusque dans ses der­nières pro­fon­deurs la pauvre famille humaine, mais qui en même temps lui a indi­qué la route vers de nou­veaux buts.

Les austères leçons de la douleur.

Nous ne vou­lons pas renon­cer à la confiance que les peuples, qui sont tous pas­sés par l’école de la dou­leur, auront su en rete­nir les aus­tères leçons. Et pour Nous confir­mer dans cet espoir, Nous avons des paroles d’hommes qui ont éprou­vé davan­tage les souf­frances de la guerre et qui ont trou­vé des accents géné­reux pour expri­mer, en même temps que l’affirmation des exi­gences propres de sécu­ri­té contre toute future agres­sion, leur res­pect des droits vitaux des autres peuples et leur aver­sion pour toute usur­pa­tion des mêmes droits. Il serait vain d’attendre que ce juge­ment sage, dic­té par l’expérience de l’histoire et par un sens poli­tique éle­vé, soit, dans l’effervescence actuelle des esprits, géné­ra­le­ment accep­té par l’opinion publique, ou même seule­ment par une majo­ri­té. La haine, l’incapacité de se com­prendre réci­pro­que­ment ont fait se lever entre les peuples qui ont com­bat­tu les uns contre les autres un nuage trop dense pour pou­voir espé­rer que l’heure soit déjà venue où un fais­ceau de lumière com­mence à éclai­rer le tra­gique pano­ra­ma des deux côtés de l’obscure muraille. Mais il y a une chose que Nous savons, c’est que le moment vien­dra et peut-​être plus tôt qu’on ne le pense, où les uns et les autres recon­naî­tront que, tout consi­dé­ré, il n’y a qu’un moyen de sor­tir du réseau embrouillé dans lequel la lutte et la haine ont enla­cé le monde, c’est-à-dire le retour à une soli­da­ri­té trop long­temps oubliée, à une soli­da­ri­té qui ne se limite pas à tels ou tels peuples, mais qui soit uni­ver­selle, fon­dée sur la connexion intime de leurs des­ti­nées et sur les droits qui appar­tiennent éga­le­ment à cha­cun d’eux.

La punition des délits.

Personne, certes, ne pense à désar­mer la jus­tice à l’égard de qui a pro­fi­té de la guerre pour com­mettre des délits réels et prou­vés de droit com­mun ; les soi-​disant néces­si­tés mili­taires pou­vaient tout au plus y ser­vir de pré­texte ; elles ne sau­raient jamais les jus­ti­fier. Mais si elle pré­ten­dait juger et punir, non plus des indi­vi­dus, mais col­lec­ti­ve­ment des com­mu­nau­tés tout entières, qui pour­rait ne pas voir dans un pareil pro­cé­dé une vio­la­tion des règles qui pré­sident à n’importe quel juge­ment humain ?

IV. – L’Église, protectrice de la vraie dignité et de la liberté humaine

En un temps où les peuples se trouvent en face de devoirs tels qu’ils n’en ont peut-​être jamais ren­con­tré à aucun tour­nant de leur his­toire, ils sentent bouillon­ner dans leurs cœurs tour­men­tés le désir impa­tient et comme inné de prendre les rênes de leur pro­pre des­tin avec plus d’autonomie que par le pas­sé. Ils espèrent réus­sir ain­si plus faci­le­ment à se défendre contre les irrup­tions pério­diques de l’esprit de vio­lence qui, comme un tor­rent de lave incan­des­cente, n’épargne rien de tout ce qui leur est cher et sacré.

Grâce à Dieu, on peut croire pas­sé le temps où l’appel aux prin­cipes de la morale et de l’Evangile pour la vie des Etats et des peuples était dédai­gneu­se­ment exclu comme uto­pique. Les événe­ments de ces années de guerre se sont char­gés de réfu­ter, d’une manière plus dure qu’on ne l’aurait jamais pu pen­ser, les propa­gateurs de sem­blables doc­trines. Le dédain mon­tré par eux contre ce pré­ten­du irréa­lisme s’est chan­gé en une épou­van­table réa­li­té : bru­ta­li­té, injus­tice, des­truc­tion, anéantissement.

Si l’avenir appar­tient à la démo­cra­tie, un rôle de pre­mier ordre dans sa mise en œuvre devra reve­nir à la reli­gion du Christ et à l’Eglise, mes­sa­gère de la parole du Rédempteur et conti­nua­trice de sa mis­sion de salut. C’est elle, en effet, qui enseigne et qui défend la véri­té ; c’est elle qui com­mu­nique les forces sur­na­tu­relles de la grâce, pour réa­li­ser l’ordre des êtres et des fins éta­bli par Dieu, fonde­ment der­nier et règle direc­trice de toute démocratie.

Par son exis­tence même, l’Eglise se dresse en face du monde comme un phare res­plen­dis­sant qui rap­pelle constam­ment cet ordre divin. Son his­toire porte le clair reflet de sa mis­sion pro­vi­den­tielle. Les luttes que, contrainte par l’abus de la force, elle a dû sou­te­nir pour la défense de la liber­té reçue de Dieu furent, en même temps, des luttes pour la vraie liber­té de l’homme.

L’Eglise a la mis­sion d’annoncer au monde, dési­reux de formes meilleures et plus par­faites de démo­cra­tie, le mes­sage le plus éle­vé et le plus néces­saire qui puisse être : la digni­té de l’homme, la voca­tion à la filia­tion de Dieu. C’est le cri puis­sant qui, de la crè­che de Bethléem, résonne jusqu’aux extré­mi­tés de la terre aux oreilles des hommes, en un temps où cette digni­té est le plus douloureu­sement abaissée.

Le mys­tère de Noël pro­clame cette digni­té invio­lable de l’homme avec une vigueur et une auto­ri­té sans appel qui dépasse infi­ni­ment celle à laquelle pour­raient par­ve­nir toutes les décla­ra­tions pos­sibles des droits de l’homme. Noël, la grande fête du fils de Dieu appa­ru dans la chair, la fête où le ciel se penche vers la terre avec une grâce et une bien­veillance inef­fables, Noël est aus­si le jour où la chré­tien­té et l’humanité, devant la crèche, dans la contem­pla­tion de la beni­gni­tas et huma­ni­tas Salvatoris nos­tri Dei, « bon­té et de l’humanité de Dieu notre Sauveur », deviennent plus inti­me­ment conscientes de l’unité étroite que Dieu a éta­blie entre elles. Le ber­ceau du Sauveur du monde, qui a res­tau­ré la digni­té humaine dans toute sa plé­ni­tude, est le point indi­qué où se peut scel­ler l’alliance entre tous les hommes de bonne volon­té. C’est là qu’au pauvre monde déchi­ré par les dis­cordes, divi­sé par les égoïsmes, empoi­son­né par les haines, la lumière sera accor­dée, l’amour ren­du, et qu’il lui sera don­né de s’acheminer, dans l’harmonie cor­diale, vers le but com­mun, afin de trou­ver fina­le­ment la gué­ri­son de ses bles­sures dans la paix du Christ.

V. – Croisade de charité

Nous ne vou­lons pas ache­ver Notre mes­sage de Noël sans dire un mot vibrant de gra­ti­tude à tous ceux, Etats, gou­ver­ne­ments, évêques, peuples, qui, en ces temps d’inexprimables mal­heurs, Nous ont puis­sam­ment aidé à entendre le cri de dou­leur qui Nous par­vient de tant de par­ties ‑du monde et à tendre Notre main secou­rable à tant de fils et de filles aimés, que les vicis­si­tudes de la guerre ont réduits à une extrême pau­vre­té et à la misère.

Il est juste de rap­pe­ler, en pre­mier lieu, l’œuvre immense d’assistance déployée, mal­gré la dif­fi­cul­té extra­or­di­naire des trans­ports, par les Etats-​Unis d’Amérique et, pour ce qui concerne parti­culièrement l’Italie, par l’excellentissime repré­sen­tant per­son­nel auprès de Nous de M. le pré­sident de cette Union.

Il Nous est agréable d’exprimer autant d’éloge et de reconnais­sance à la géné­ro­si­té du chef de l’Etat, du gou­ver­ne­ment et du peuple espa­gnols, du gou­ver­ne­ment irlan­dais, de l’Argentine, de l’Australie, de la Bolivie, du Brésil, du Canada, du Chili, de l’Italie, de la Lithuanie, du Pérou, de la Pologne, de la Roumanie, de la Slovaquie, de la Hongrie et de l’Uruguay, qui ont riva­li­sé de nobles sen­ti­ments de fra­ter­ni­té et de cha­ri­té, dont l’écho ne réson­ne­ra pas en vain dans le monde.

Tandis que les hommes de bonne volon­té s’efforcent de jeter un pont spi­ri­tuel pour unir les peuples, cette action pure et désinté­ressée revêt un aspect et une valeur de par­ti­cu­lière importance.

Lorsque les dis­so­nances de la haine et de la dis­corde, qui domi­nent l’heure pré­sente, ne seront plus, nous le sou­hai­tons tous, qu’un triste sou­ve­nir, on ver­ra mûrir avec plus d’abondance encore les fruits de cette vic­toire de l’amour vivant et magna­nime sur le poi­son de l’égoïsme et des inimitiés.

Puissent tous ceux qui ont par­ti­ci­pé à cette croi­sade de cha­ri­té trou­ver un sti­mu­lant et une récom­pense dans Notre Bénédiction apos­to­lique et dans la pen­sée qu’au jour de la fête de l’amour monte pour eux vers le ciel, du fond d’innombrables cœurs angois­sés, mais non point oublieux dans leur misère, la prière de reconnais­sance : « Daignez accor­der, Seigneur, à tous ceux qui nous font du bien à cause de votre nom, la vie éternelle ».

Source : Document Pontificaux de S. S. Pie XII, Editions Saint-​Augustin Saint Maurice – D’après le texte ita­lien des A. A. S., XXXVII, 1945, p. 10 ; cf. la tra­duc­tion fran­çaise des Actes de S. S. Pie XII, t. VI, p. 245. Les sous-​titres sont ceux du texte original.

Notes de bas de page
  1. Première ant. des Ires vêpres de la Circoncision.[]
  2. Léon XIII, ency­cl. Libertas, 20 juin 1888, in fine.[]