Minettes, gaminettes

Jusqu’où a été l’amour déréglé de nous-mêmes de porter le laid et l’indécence par soumission au méprisable ?

C’était un devoir commun du Clergé, dans l’histoire, de « tonner » contre la mode. On disait « tonner » car, du haut de la chaire, le prédicateur lançait des foudres contre le luxe et l’indécence. Ces foudres, c’était la menace de l’Enfer.

Finis, la chaire, les foudres de l’Enfer !

Je relis avec admiration les fortes paroles de Pie XII contre l’horreur des modes ; contre la même horreur, quelques accents doux et désolés de Jean XXIII. Remontons à Pie XI : énergique protestation et cependant le Pape ne voyait pas un seul genou féminin.

Depuis, ni chaire ni tonnerre.

La Sainte Vierge, elle, a tonné par la voix précise des enfants de Fatima. Jacinta, quelques jours avant sa mort disait : « Les péchés qui jettent le plus d’âmes en Enfer sont les péchés d’impureté. On lancera certaines modes qui offenseront beaucoup Notre-Seigneur. Les personnes qui servent Dieu ne doivent pas suivre ces modes… Notre-Seigneur est toujours le même… »

Autant en emporte le vent.

J’écris pour « les personnes qui prétendent servir Dieu », pour les chrétiennes, les familles qui s’indignât de la catastrophe des moeurs et de la religion. Eh bien, je dis que les paroles des Papes qui ont parlé de l’impudeur des modes, et les paroles de la Sainte Vierge n’ont servi à rien du tout, à rien qu’à augmenter l’épouvantable responsabilité des mères chrétiennes et de beaucoup de mûres et de vieilles.

Faire confiance à la chair ?

La doctrine : Avant la chute, Adam et Eve étaient nus, sans honte. Après le péché « leurs yeux s’ouvrirent et ils connurent qu’ils étaient nus, et ayant assemblés des feuilles de figuier, ils s’en firent des ceintures ». Créés à l’image et à la ressemblance de Dieu, leur corps était soumis à leur raison, leur raison et leur cœur vivant dans la grâce.

Dépouillés de la grâce et leur chair révoltée contre la raison, ils prirent honte à bon droit de cette chair et la couvrirent sur les parties où la révolte était plus sensible et plus honteuse.

Dieu sanctionna cette honte et cette précaution : Il leur fournit lui-même des tuniques de peaux de bêtes et « les en revêtit ».

Saint Jean Chrysostome dit : « Ces mots signifient que Dieu commanda que ces tuniques existent, et voulut que le vêtement rappelât sans cesse la désobéissance ».

A partir de là, nous dit saint Thomas, le plaisir de la chair troubla la raison, ce fut la volupté – et c’est pourquoi la privation volontaire ou virginité fut déclarée supérieure au mariage. Le corps devint « captif de la loi du péché qui est dans ses membres » ; la chair est ennemie de l’esprit – « le corps est un corps de mort dont la nature ne délivre pas ». Mais la grâce de la Croix de Jésus-Christ par le baptême, la Croix de Jésus-Christ portée avec lui, dans une lutte qui dure jusqu’à notre dernier jour. Car le corps marqué du péché reste ennemi par la concupiscence.

L’homme ne doit jamais faire confiance à la chair. Il n’est redevable à la chair que de la mort. La vue elle-même, faite pour présenter à la raison le sensible dont elle doit abstraire l’intelligible, la vue elle-même agit sur la chair directement comme chez les animaux et directement sur les organes de la génération. L’imagination n’a même pas besoin d’images nouvelles, elle en garde suffisamment pour provoquer les mauvais désirs, surtout à l’âge de la puberté et dans l’habitude du vice. L’imagination excite les sens et provoque la curiosité de la chair.

Quand on satisfait cette curiosité par le nudisme, l’orgueil et la satiété temporaire retiennent la sensualité – pour la rendre irrésistible, l’expérience passée. Le mariage est à la fois, pour ceux qui y sont appelés, une épreuve et un apaisement , pourvu qu’il soit observé dans la grâce du sacrement, selon les fins de la nature et la loi de Dieu rappelée par l’Eglise. Il reste que donner satisfaction aux passions, quelles qu’elles soient, c’est nourrir un dragon insatiable, fortifier l’obsession et la rendre despotique. Le spectacle de la nudité est la nourriture de l’obsession.

Calmer la chair est non l’œuvre de la chair qui ne produit que la corruption, c’est l’œuvre de l’esprit sanctifié dans la grâce. Ce corps de mort avec ses tentations mourra. S’il a satisfait ses exigences, il ressuscitera pour l’Enfer éternel, s’il a été vaincu par l’esprit en état de grâce, il ressuscitera incorruptible « comme un ange dans les Cieux ».

Il faut donc « refouler » les appétits de la chair ou plutôt « purifier l’œil intérieur » par la Croix de Jésus-Christ, délivrer l’âme par sa sainte mort, cette mort progressive en Jésus qui s’appelle tempérance, sobriété, chasteté, mortification, méditation quotidienne de la mort physique certaine, l’Espérance du Ciel. Bienheureux les cœurs purs, car ils verront Dieu.

Le monde nie que ce corps est un corps de mort et de péché. Moi, je l’affirme, et j’affirme en même temps que je suis destinée à un amour éternel dans la contemplation du bonheur même de Dieu.

Pour nous chrétiens, le remède n’est pas de nier les ravages du péché originel dans notre nature. « Qui me délivrera de ce corps de mort ? » Saint Paul ne répond pas : « Moi-même, en me persuadant que je suis indemne, que la chair satisfaite est amie et épanouissement. » Mais : « Grâces soient rendues à Dieu par Jésus-Christ Notre-Seigneur. » Enseveli dans la mort de Jésus par le baptême, j’en sors vivant, vêtu d’une robe blanche : « Recevez ce vêtement blanc. – Puissiez-vous le porter sans tâche jusqu’au Tribunal de Notre-Seigneur Jésus-Christ, de manière à posséder la vie éternelle. »

C’est le vêtement du respect de ce corps devenu Temple vivant de la Sainte Trinité. « Telle est la guerre entre l’esprit et la chair ; ne donnez pas dans l’illusion de croire votre âme insensible… aux excitations qui jaillissent des images et qui, colorées des appâts du plaisir, saisissent l’imagination… elles trouvent la maligne complicité des instincts de notre nature déchue et désordonnée. » (Pie XII, 22 mai 1941, à la jeunesse féminine.)

Voilà à quoi expose « la vue de la chair nue ». Le savent clairement et l’appliquent ceux qui vivent ouvertement du vice.

Voilà ce que font semblant d’ignorer les familles dites chrétiennes qui exposent des cuisses de filles ou des collants sur les formes, occasions de chute immédiate dans leur organisme pour beaucoup d’hommes et de jeunes gens.

Le vêtement n’est plus vêtement, dit Pie XII, il est exigu ou collant, pour montrer.

D’où l’estime de la Tunique, – de la longue robe – telle que nous apparaît la Reine des Cieux, d’où cette soutane, cette aube qui vit sous nos yeux comme un rappel constant de notre condition dangereuse et infiniment digne. La malice se plaît à remédier à la peau par le pantalon adhérent, la femme abdique sa féminité. La confusion des sexes est un stade de l’impureté. Ce pantalon « adhérent » sert ainsi à deux fins : on argue de la commodité. Commodité double : pour être à son aise, et perdre son âme.

Le vêtement masculin pour la femme, formé d’un pourpoint fortement attaché aux chausses et complété par la huque qui descend jusqu’à la cheville, peut être légitimement adopté par tout femme enfermée la nuit en prison avec une « soldatesque sans scrupule ». C’est le cas de Jeanne d’Arc.

Des cris et des larmes

Le plus grand malheurs, ce n’est pas que ces modes existent, les modes de nudité ou de « follement » ont toujours existé pour les mérétrices, les courtisanes, les demi-mondaines, etc, etc. C’est, dit Pie XII, avec une terrible perspicacité « qu’elles sont acceptées par les femmes croyantes et même pieuses… elles font par leur exemple tomber les dernière hésitations. Tant que ces « toilettes » restent le triste privilège des femmes de réputation douteuse et quasi le signe qui les fait reconnaître, nul n’osera les adopter. mais dès qu’elles sont portées par des personnes au-dessus de tout soupçon, on n’hésite plus à suivre le courant, un courant qui entraîne peut-être aux pires chutes. »

Nous écrivons donc aujourd’hui pour ces femmes croyantes, même pieuses, au-dessus de tout soupçon. Voilà les responsables, les coupables, celles qui ont ouvert les vannes au courant du cloaque.

L’Eglise a dû lutter en tous temps contre le fléau du luxe et de l’impudicité. Satan connaît son monde.

Mais l’entreprise a été et est trop menée aujourd’hui pour ne pas faire penser à des « tentatives préméditées, à une offensive sans précédent qui ne connaît pas de trêve », selon les justes expressions de Jean XXIII. Avec les démons, des hommes veulent « submerger l’intégrité de la conduite morale ».

Léon XIII : « Il s’est trouvé, dans la Franc Maçonnerie, des hommes… pour soutenir qu’il fallait systématiquement employer tous les moyens pour saturer la multitude d’un laisser-aller illimité dans les vices. » Le Pape possédait là-dessus des documents d’une entière clarté, par exemple la lettre du 9 août 1838 entre deux chefs de la Haute Vente italienne : « Ne nous lassons jamais de corrompre, pour abattre le catholicisme corrompons la femme… »

Sous le Second Empire, la mode commence à pénétrer les campagnes. Elément de la persécution morale du paysan que cette guerre du costume régional, « habit sobre et modeste qui garantissait la liberté spirituelle » (Père Emmanuel).

L’étape principale de cette corruption, c’est l’école laïque.

Puis c’est la mode « de langage oblique, de vanité audacieuse, de fatuité » (Pie XII) ; le nudisme comme remède à « l’hypocrisie », le nudisme relatif des plages qui s’installe par le tourisme jusqu’au coeur du pays, le divorce, et puis ce que nous savons si bien maintenant : le cinéma, la publicité, la télévision, l’école mixte, l’union libre, la contestation, la mini-jupe, la cuisserie complète de notre temps.

Les femmes, et par elles les familles, ont été conditionnées par un progressif despotisme auquel elles ont appris à obéir, gentiment, sans répugnance, avec respect.

La répugnance, le sarcasme, le haussement d’épaule, elles l’adressent à celles qui osent braver ce despotisme, et porter encore des habit décents.

Quand on pense qu’en 1928, puis en 1930, Pie XI déclarait indécent le décolletage de plus de deux doigts au-dessus du cou, ordonnait que les manches allassent jusqu’au coude, signalait ces coquins d’affreux bas couleur de chair « qui donnent l’illusion que les jambes ne sont pas couvertes », ordonnait aux prêtres de refuser la communion aux personnes ainsi vêtues ! Mon Dieu, que nous avons puissamment évolué, que tout cela fait bête, fait grand-mère 1930 : avant le déluge temps des illusions. Aujourd’hui, temps des fortes réalités : ce qui est nu est nu !

Aussi, Madame Verdier, fondatrice en 1944 du Renouveau français contre l’indécence des modes, pouvait dire : « Je suis seule, absolument seule ! » Les rarissimes « qui couvrent leurs genoux même quand elles sont assises » peuvent, chacune en sa sphère, prononcer cette parole découragée.

Alors, on rappelle les voix saintes, ces voix véhémentes, suppliantes, Pie IX, Pie X, tous les Papes et Jacinthe et Lucie, qui prêchent la « croisade de la pureté ». Ah, disent-elles, les yeux sur la Vierge Marie, marchez vers cette étoile du matin qui dissipe les tentations du Malin. Consacrez les familles au Cœur Immaculé de Marie, au Cœur douloureux et Immaculé de Marie. Contemplez les douleurs indicibles de la Mère de Dieu au pied de La Croix. Comment une femme, une jeune fille de cœur, en face d’une telle douleur, accepterait-elle d’être une occasion de chute par l’immodestie de sa tenue… ?

Et le cri bouleversant de Pie XII :

« Ô Mères chrétiennes, si vous saviez quel avenir d’angoisses et de périls, de hontes mal contenues, vous préparez à vos fils et à vos filles, en les accoutumant à vivre à peine couverts, en leur faisant perdre le sens de la modestie, vous rougiriez vous-mêmes, et vous redouteriez l’injure que vous vous faîtes à vous-mêmes, le tort que vous causez à ces enfants que le Ciel vous a confiés pour les élever chrétiennement. »

Ces cris, ces saintes supplications ont certainement ébranlé et converti quelques femmes. Nous en voyons, nous les connaissons. Mais pour l’immense majorité des femmes dites catholiques et, selon l’expression de Pie XII, « des personnes au-dessus de tout soupçon », toute la doctrine, toute la morale, toutes les exhortations, toutes les apparitions, toutes les menaces, n’ont servi absolument de rien. La toute-puissance diabolique a commandé : genou ! Le genou est apparu. Elle a dit : cuisse, et la cuisse est venue. De 5, 10, 15, 20 cm de cuisse, selon l’humeur, debout, et selon la nécessité, assise.

Le remède à l’hypocrisie

Cependant, c’est la doctrine de Jésus-Christ qui condamnera, c’est pourquoi nous l’avons redite.

Elle est et elle demeure.

C’est d’elle que vient la vie et la conversion.

Mais, pour l’enseigner, l’appliquer et l’opposer aux vices, il est plus d’une manière.

Quand le vice est parvenu à une certaine pourriture publique, quand il prend la forme d’un aveuglement paisible et collectif, de telle sorte que les corps et les âmes en font comme une seconde nature, le portent « humblement » (dans une parodie de l’humilité vertueuse) comme un joug légitime, quand en un mot, les cuisses des femmes de bonne réputation se montrent en une obéissance régulière, par un dressage bien assoupli, l’exposé de la doctrine, les appels, les élévations et les supplications voire les menaces de l’Enfer éternel sont vains et, aux yeux des solides dévotes de la mode, paraissent ridicules, comme si, contre l’évolution toute puissante, nous, imbéciles retardataires, lancions des flèches de papier.

L’inversion est devenue totale, car les tenants de la doctrine et des bonnes mœurs « se sentant seuls, absolument seuls » n’ont guère confiance en leurs armes, ils demandent en vain secours aux autorités, encore heureux quand celles-ci, sans les contredire, se contentent de détourner les yeux et, tout amollis, perplexes, ils sont près de croire aussi à la puissance évolutive de la chair, ils doutent du bien fondé de leurs observations. Peut-être, pensent-ils, ces femmes qui trottent à la messe, cuisses visibles, qui s’approchent de la Sainte Table en tenue de plage sont-elles, tant leur expression est sérieuse et aisée, revenues à l’innocence primitive et que nous seuls voyons du mal où il n’y a que « suppression d’hypocrisie ». Quoi de plus loyal qu’une cuisse chrétienne ? C’est de l’autre côté, du côté du strip-tease méthodique qu’est la paix, l’assurance et la certitude.

Je me rappelle à propos une observation que je reçus un jour du commissaire de police. La veille, très tard, je méditai en vain l’écriteau du « stationnement permis jusqu’à 20h45 » et c’est de ce côté que je laissai sottement ma voiture. Le lendemain matin, sur ce côté fatal, sous l’essuie glace : le petit papier trop connu. Mais le Commissariat est à deux pas, je vais arguer de ma bonne foi. Et le commissaire sans humour, gravement : « Comment, dit-il, vous ne vous êtes pas sentie complètement seule !« 

Voilà ! c’est cela, l’impressionnante, l’inconvenante solitude des cuisses invisibles aujourd’hui !

Quand les choses en sont là, par le jeu diabolique d’une subversion sans précédent, il n’est plus qu’une méthode pour réveiller les chrétiennes endormies : le fouet. Le fouet de la satire. Il n’est plus que la colère généreuse, la haine vigoureuse, la merveilleuse et pure indignation pour se présenter avec son grand fouet de dompteur.

J’ai dit « tonner ». C’est avec des tonnerres et des fouets que les Pères de l’Eglise maudissaient les femmes folles de leur temps, que saint Cyprien leur disait : « Avec vos lèvres rougies, vous ressemblez à des ours revenant du carnage… Tu ne peux prétendre que d’âme tu es chaste… Ce sont les anges apostats qui t’apprennent à marquer tes yeux d’un cercle noir, à peindre tes joues, à teindre tes cheveux… »

Et saint Jérôme : « Vos mèches teintes ont la couleur des flammes de l’enfer !… »

C’est ainsi qu’Isaïe crie aux filles vaniteuses de Sion : « Le Seigneur vous rendra chauves ! »

« Il frappe comme un sourd », disait Madame de Sévigné quand elle « allait en Bourdaloue », « Sauve qui peut ! »

Le divin Roi, le Saint des Saints, voilà le grand Maître de la satire. De la satire contre l’hypocrisie. Mais qu’est-ce autre chose que la pire des hypocrisies, cette prétendue honnêteté des femmes vêtues comme les courtisanes de Rome que la loi obligeait à la jupe courte pour qu’à première vue on les distinguât des matrones.

N’est-ce pas des pharisiens (« sépulcres blanchis, race de vipère ! ») ces théologiens de la mort de Dieu qui sont les maîtres de ce culte effrayant de la chair, parce qu’ils détruisent tout absolu dans les âmes, toute exigence divine, tout commandement sacré, tout ordre millénaire.

Le Sauveur les maudit, armé du fouet terrifiant des plus cinglantes malédictions.

Un jour, pour appuyer la Sainte Ecriture devant un autre vice (établi, paisible, public, admis), en un tournemain, avec un paquet de cordes qu’il y avait là, il fit, comme un artisan habile à se débrouiller, un vrai fouet tournoyant : « Ma maison est une maison de prière, et vous en avez fait une caverne de voleurs. »

Le fouet de la satire, en notre temps, est toujours par terre ; de ces souples cordes, aucune indignation ne fait prestement une longue et cinglante chambrière. Et pourtant, Dieu sait que jamais viande au vent ne tenta mieux les généreuses cravaches.

L’honnête homme doit connaître le rire puissant de l’indignation, cette magnifique forme d’amour du seul bien, cette nerveuse et sapide défense de la Vérité. Ici, nous armons de ce mépris superbe des garçons intelligents. Ils prennent la liberté féroce de juger les femmes, en premier examen, sur le degré de la dénudation. Leur chasteté n’a-t-elle pas le droit d’appliquer sévèrement le principe énoncé par le Pape Benoît XV : « Une femme n’est vertueuse que si elle se montre telle dans la façon de se vêtir. »

Les laides et les jolies

« Laides, elles se consternent ! »[1]. Laides, les jambes laides, et laides dans cette mode. C’est l’immense majorité !

Une seule fois, j’ai vu une jeune femme impressionnée par un jugement sur la mode. Ce n’était pas un jugement moral (ce jugement-là, je l’ai dit, l’immense majorité s’en moque). C’était un jugement esthétique et physiologique. Relevée, la jupe impose aux yeux toutes les disgrâces de la nature. Au dessus du genou, en effet, malformations, déformations, cagnes et arcatures sont évidentes. Vraiment, avant cette tempête, l’oeil n’avait point aperçu, chez les femmes, une certaine forme de misère humaine.

Virgile dit bien cela : quand une tempête exceptionnelle fait rage, le flots retirés avec force font entrevoir d’horribles rochers, inconnus des navigateurs, miserabile visu.

Jamais l’on n’aura plus l’occasion de comprendre que l’habit que veut la pudeur était destiné aussi à voiler, atténuer, arranger les suites déformantes des péchés universels.

Vous n’allez pas dire que je manque de charité, que je ris des infirmités, des torsions que la fatigue, la maladie, la maternité ont infligées aux deux colonnes de l’être féminin. C’est la mode qui est cruelle, ce n’est pas moi ! La mode dont l’indécence détruit cette charité élémentaire, ce respect tout instinctif qui voile d’invincibles et innocentes déformations.

Moi, je ris en effet, avec dégoût et amertume. C’est bien fait ! Qui vous oblige à montrer tout ça ?

L’ignominie de la mode seule ? Alors c’est bien fait !

On a envie de leur dire à ces chères femmes au cœur sérieux, dont apparaissent les genoux : « Mon Dieu, mon Dieu, vous que les maternités ont appesanties ou épuisées, dont le visage reflète les vertueuses fatigues et la noblesse d’une vie de dévouement, comprenez, mais comprenez la silhouette qui vous convient ! Respectez ces rides que vos grand fils doivent baiser, ces cheveux gris que vous décolorez ou décolorez et qui, naturels, mettraient tant de douceur à votre regard. Ah, que flottent autour de vous, quelques plis descendants, quelque majesté discrète qui appelle « l’affection respectueuse ». Vous perdez, vous gaspillez l’unique et rare beauté des ans sur un visage aimé. Comment peut-on sacrifier de tels biens, pour faire la gamine, pour exposer à tous les yeux vos incapacités à ce rôle infâme… c’est à pleurer ! »

Cette mode perverse est faite, en effet, pour défigurer toute distinction, pour rendre grotesque toute dignité, pour mettre en relief toute infirmité, pour avilir toute expression morale, pour ravaler tout ce qui n’est pas gamin, voyou, né d’hier, pour classer les générations à l’envers. Le modèle, c’est la gamine, que la grand-mère s’y conforme !

Les jupes signale les « croulants » aux rires des « dans le vent ».

« Leur impudeur trouble… quand elles sont jolies. »[2] Mais enfin (c’est vous qui parlez, vous qui m’en voulez) puisque vous le prenez par là, par l’élégance, par la grâce, oublions la luxure, la tentation, les mauvaises pensées, suggérées par tant de cuisses trottantes, posées, exposées, mutine en un mot ; ne parlons que de beauté, beauté du diable si l’on veut, beauté quand même.

Eh bien, c’est cela, ne parlons que beauté.

Car enfin, il est de jolies femmes aux jambe ravissantes, aux cuisses longues, justes rondes à point, et quelle grâce dans cette ligne exquise qui, révélée presque de la taille, file jusqu’au bout du pied ; surtout avec le bas nylon, transparent, juste destiné à polir tout en expliquant.

Eh bien oui (parlons en folle) c’est galant, une jolie femme habillée haut.

Bon, vous admettez que cette mode sans charité est abominable pour les mûres, les vieilles, les lourdes, les déviées, mais au moins qu’elle est le fripon triomphe de la perfection physique. Et même que par la saturation oculaire des jolies cuisses, le « trouble » dont parle Jean Ousset se dilue tranquillement.

L’indigestion actuelle, loin de troubler les entrailles les a délivrées. Beau résultat, en effet, que la satiété ait détruit la pudeur ! Que dirait-on d’une langue assez infectée pour ne plus sentir les aliments pourris, d’une oreille tellement gâtée qu’elle ne réagit plus à la cacophonie. Quand le choc et le trouble disparaissent, le chrétien a renié son baptême, l’homme civilisé a rejoint le barbare, la chair a saturé l’esprit.

Quand j’étais petite, on me menait au cirque, nous grimpions sur ces bancs de bois qui sentent la bohème et les gens du voyage, sous le chapiteau de la « Maison » Napoléon Rancy, et là, j’admirais ardemment l’écuyère et la trapéziste.

Venait la trapéziste. Elle se présentait vêtue d’un long péplos de Troyenne. Les machinistes achevaient de fixer là-haut deux trapèzes légers, frémissants, une échelle de corde les unissait au sol. Alors la chère créature laissait tomber le manteau antique, et elle paraissait en costume de travail : corselet étincelant, chausses collantes, et, au-dessus des genoux, petite jupe rouge. Elle grimpait comme un joli chat jusqu’au trapèze. Quelquefois un filet rassurait la vue, mais hélas la pauvre petite risquait souvent sa vie sans filet pour un gain plus élevé, j’étais tremblante et éblouie. C’était le vide, l’imprévisible, une fraction de seconde, et fidèle, le deuxième trapèze recueillait les deux mains tendues. En un clin d’oeil assise, victorieuse, elle lançait un baiser et glissant sur l’échelle, redescendait chez les humains. Les membres merveilleux animaient de nouveau le peplos retrouvé… elle s’en allait, hélas, la belle travailleuse !

Qu’eussions-nous dit si, prenant maman à témoin de notre enthousiasme, nous l’eussions vue soudain, horreur ! vêtue comme la trapéziste ! Les pauvres enfants d’aujourd’hui ne voient que des mamans trapézistes, qui ne font jamais de trapèze. Car le plus grand malheur, maintenant, le plus profond, l’inconsolable, c’est que les petits enfants ne voient plus de mamans chrétiennes. Chrétiennes, elles le sont, ou croient l’être, elles vont à la messe et même elles prient, et même, maintenant, elles déplorent la Révolution dans l’Eglise, elles ont l’horreur des messes casse-croûte et elles sont pour le célibat ecclésiastique, mais ça ne se voit ni dans leur silhouette, ni dans leur démarche, dans leur « apparition ».

C’est qu’avec la mode, la Dame la vision de la Dame a disparu, vous comprenez à qui je pense, à la Dame par excellence, la Mère par excellence, la belle Immaculée, la Dame de Lourdes, la Dame de la Salette, la Dame de Fatima, la Dame Annonciation, la Dame Piéta, le modèle de toutes les mères chrétiennes, l’élégante souveraine, la silhouette céleste dont la robe atteint les pieds ornés de roses, dont les étoiles et le « croissant fin et pur » de la lune achèvent la toilette, bref la Dame qui écrase le serpent, celle à qui toute mère baptisée doit obligatoirement ressembler.

La grande Dame.

Les enfants ne voient plus de « dames ». Pourquoi dit-on encore « Madame » aux jeunes mariées, servantes de la mode. « Citoyenne » serait mieux ou « Minette ». Gaminette, par exemple.

Mais pas ce nom sacré.

Heureux celui qui garde l’image sacrée de sa mère, le souvenir délicieux du temps « où le bord de sa robe était notre univers ».

J’ai vu un petit mignon de deux ans, entre les genoux de sa mère en visite, jouer avec la peau de ses cuisses, il grattait, tirait, imprimait ses petits doigts. La femelle, habituée, « regardant vaguement quelque part ». D’ailleurs, à la piscine, à la mer, il la voit nue, avec deux pièces colorant deux places.

Ce vol invraisemblable, honteux, fait à l’enfant, personne ne s’en soucie. On ne le frustre ni de flatteries, ni de bonbons, ni de luxe, ni de confort, on lui vole « l’image immortelle de la mère ». Comme si la Sainte Vierge n’existait pas.

Quelle expiation devront payer cet effacement, cette suppression de la plus douce majesté !

La tunique de Jésus-Christ

Le vêtement, abri et chaleur du pauvre corps, le vêtement, voile de pudeur, le vêtement voile d’infirmité, est encore commentaire de beauté. Dire qu’il faut rappeler ces choses aux femmes du christianisme, enté sur la dignité gréco-romaine ! La vie de l’esprit qui anime le corps passe dans l’étoffe, fait vivre les plis, fait tressaillir de grâce une écharpe et surtout une longue jupe.

Il est vrai qu’on ne regarde plus la taille, le port, la démarche. Les jeunes filles se déhanchent et se roulent plus soucieuses de montrer le nu, quelqu’il soit, que de spiritualiser le mouvement par « la tombée » vivante d’une belle toilette. Elles ignorent cette révélation.

J’en ai vu auxquelles la longue robe ou seulement un modeste costume régional enseignait d’emblée une fugitive dignité.

Notre temps est la mort du costume. Le corps est sans gloire, il lui reste l’appel de la luxure, je l’ai démontré, puisque les cuisses visibles ne s’expliquent que par là. Pressés, poussés, du métro dans l’auto, nous avons dû renoncer au volume qui célèbre le mouvement humain. Mais c’est l’impureté seule qui abolit l’ondoiement mesuré d’une jupe mi-longue, chantant la rapide démarche.

Depuis la raison grecque, depuis l’Empire romain, depuis la Loi avant la Rédemption, depuis Jésus-Christ, jamais épouses et mères n’avaient provoqué ainsi les fouets, le sarcasme, le dégoût et la colère divine.

Je pense que j’ai fini, bien que le fouet soit encore tout neuf. Je vais vous offrir ma conclusion. Comment êtes-vous, madame ? Tout entière de mon côté ? Ou un peu fâchée ? ou très fâchée ? Vous pensez, par exemple : « C’est trop de colère, trop de malice contre une mode respectable comme toutes les modes. » C’est donc à vous que je m’adresse et je suppose que, assise et fâchée, les yeux sur vos genoux, vous en soyez à la conclusion, la conclusion la plus chaste, la plus aimable du monde. L’argument auquel vous vous rendez. Je n’y suis pour rien, je m’en empare.

Ils prirent aussi sa tunique ; et, comme elle était sans couture et d’un seul tissu depuis le haut jusqu’en bas, ils se dirent : ne la partageons point, mais tirons au sort à qui l’aura.

Evangile selon saint Jean, chapitre 19, versets 23-24.

« Nous avons entendu parler de cette tunique sans couture, parce que le sang de Jésus-Christ l’a rendu plus précieuse que la pourpre des rois. Quel profit en retirerons-nous, ma fille, de ces grandes leçons, voulons-nous être les disciples du monde, ou ressembler au divin Jésus ? »[3]

En pensée, près de la Mère des douleurs, devant la glace, interrogez-vous durement : « Puis-je, avec cette robe, « depuis le haut jusqu’en bas », honorer la sainte tunique de Jésus-Christ ? »

Source : Extraits arrangés d’après l’article « Minettes, gaminettes » de Luce Quenette, paru dans la revue Itinéraires n°139 de janvier 1970.

Notes de bas de page

  1. Jean Ousset[]
  2. Jean Ousset[]
  3. Simples Tableaux d’Education, Mlle Monniot (1868).[]
Née à Saint-Etienne en 1904, Luce Quenette suit des études supérieures aux facultés catholiques de Lyon, dont elle sort pour consacrer toute sa vie à l’instruction et à l’éducation des enfants. De 1928 à sa mort survenue en 1977, elle fonde plusieurs écoles catholiques libres, qu’elle dirige et anime avec un dévouement inlassable et un courage qui forcent l’admiration.