Pie IX

255ᵉ pape ; de 1846 à 1878

5 février 1875

Lettre encyclique Quod nunquam

Contre le Kulturkampf

Aux Archevêques et Évêques du royaume de Prusse.

Ce que Nous n’aurions jamais cru pos­sible, en Nous sou­ve­nant des dis­po­si­tions qui ont été simul­ta­né­ment prises et par ce Saint-​Siège apos­to­lique, et par la suprême auto­ri­té gou­ver­ne­men­tale de la Prusse en l’année vingt et unième de ce siècle, pour l’intégrité et le bien de la cause catho­lique, s’est mal­heu­reu­se­ment accom­pli de nos jours, véné­rables frères, dans vos contrées, où, à la tran­quilli­té dont jouis­sait l’Église de Dieu, a suc­cé­dé tout à coup une hor­rible tem­pête. Aux lois qui ont été naguère édic­tées contre les droits de l’Église, et par les­quelles un grand nombre de catho­liques, tant par­mi le cler­gé que par­mi les fidèles, qui rem­plis­saient cou­ra­geu­se­ment leur devoir, on a ajou­té de nou­velles lois qui ren­versent com­plè­te­ment la divine consti­tu­tion de l’Église, et ruinent de fond en comble la sainte juri­dic­tion des évêques.

En effet, ces lois attri­buent à des juges laïques le pou­voir de dépo­ser des évêques et d’autres supé­rieurs ecclé­sias­tiques char­gés du soin des âmes, et de les pri­ver de leur digni­té et de l’autorité qui relève de leur carac­tère ; elles sus­citent de nom­breux et grands obs­tacles à ceux qui, en l’absence des pas­teurs, sont appe­lés à en exer­cer la légi­time juri­dic­tion ; par ces mêmes lois on exige des cha­pitres des églises cathé­drales qu’ils élisent, contrai­re­ment aux canons, des vicaires capi­tu­laires, alors que les sièges épis­co­paux ne sont point vacants ; par ces mêmes lois, enfin, pour ne pas tout rela­ter, on inves­tit les pré­fets des pro­vinces du droit de mettre à la place des évêques même des hommes non catho­liques, aux­quels on accorde des droits épis­co­paux pour admi­nis­trer dans les dio­cèses les biens ecclé­sias­tiques, des­ti­nés autant au cler­gé qu’à l’entretien des églises.

Vous ne savez que trop, véné­rables frères, de com­bien de torts et de mau­vais trai­te­ments ces lois et leur rigou­reuse exé­cu­tion ont été la cause. Nous n’en par­le­rons pas à des­sein, pour ne pas aug­men­ter la dou­leur géné­rale en les rap­pe­lant. Mais ce que Npie ixous ne pou­vons pas taire, ce sont les maux qui ont frap­pé le dio­cèse de Gnesen-​Posen et le dio­cèse de Paderborn. Car après que Nos véné­rables frères Miecislas, arche­vêque de Gnesen-​Posen, et Conrad, évêque de Paderborn, eurent été jetés en pri­son et qu’on eût pro­non­cé contre eux le juge­ment par lequel ils étaient décla­rés avec la plus grande ini­qui­té dépos­sé­dés de leurs sièges épis­co­paux et de leur pou­voir de juri­dic­tion, leurs dio­cèses furent enle­vés à la salu­taire admi­nis­tra­tion de ces illustres pas­teurs et plon­gés dans un abîme de misères et de tri­bu­la­tions. Il est vrai que Nous croyons plu­tôt devoir féli­ci­ter ces intré­pides frères que de les plaindre, puisque ces pon­tifes, se sou­ve­nant des paroles du Seigneur : Vous serez bien­heu­reux si les hommes vous haïssent, vous chassent, tous méprisent et rejettent votre nom comme mau­vais à cause du Fils de l’homme (Luc., vi, 22), non seule­ment ne se sont pas effrayés du dan­ger qui les mena­çait et n’ont pas lais­sé, mal­gré les peines que ces lois édic­taient contre eux, que de défendre, confor­mé­ment à leur charge émi­nente, les droits de l’Eglise et d’en main­te­nir les pres­crip­tions ; mais ils ont cru qu’il était de leur hon­neur et de leur répu­ta­tion d’accepter des condam­na­tions immé­ri­tées et la peine des cou­pables par amour de la jus­tice, don­nant ain­si à toute l’Église l’exemple de la ver­tu et ser­vant à tous de sujets d’édification. Mais s’ils méritent plu­tôt de brillants éloges que des larmes de condo­léance, la vio­la­tion de la liber­té et des droits de l’Église, les per­sé­cu­tions par les­quelles non seule­ment les dio­cèses dont Nous avons par­lé, mais encore tous les autres dio­cèses de Prusse sont affli­gés, exigent de nous qu’en ver­tu de la charge apos­to­lique que Dieu nous a impo­sée, mal­gré Notre indi­gni­té, Nous éle­vions la voix contre ces lois pour les déplo­rer, parce qu’elles sont la source des maux déjà accom­plis et d’autres encore qu’on a tout lieu de craindre, et que Nous défen­dions avec toute l’énergie dont Nous sommes capable, et avec toute l’autorité du droit divin, la liber­té de l’Eglise fou­lée aux pieds par un pou­voir impie. Pour rem­plir les devoirs de Notre charge, Nous décla­rons par les pré­sentes lettres, à tous ceux que cela concerne et au inonde catho­lique tout entier, que ces lois sont nulles, parce qu’elles sont abso­lu­ment contraires à l’organisation divine de l’Église. Car Notre-​Seigneur n’a pas éta­bli les puis­sants de la terre pour diri­ger les évêques de son Église dans les choses qui louchent au ser­vice de Dieu, mais saint Pierre, à qui il a confié, non seule­ment ses agneaux, mais encore ses bre­bis pour les paître [1] C’est pour­quoi les évêques ne peuvent jamais être dépos­sé­dés de leur digni­té par une puis­sance ter­restre, quelque grande qu’elle soit, car ils ont été éta­blis par le Saint-​Esprit pour régir l’Église de Dieu. (Act., xx, 28.)

Il faut ajou­ter ici la cir­cons­tance sui­vante, indigne d’un peuple noble et géné­reux, et qui, croyons-​Nous, sera reje­tée même par des hommes non catho­liques, pour peu qu’ils soient ani­més de sen­ti­ments d’impartialité. Ces lois, en effet, qui, dans leurs dis­po­si­tions pénales fort dures, menacent ceux qui ne les exé­cutent pas, et qui ont, pour faire exé­cu­ter les peines, la force armée qui les seconde, jettent des citoyens pai­sibles et désar­més, qui, par devoir de conscience, comme les légis­la­teurs eux-​mêmes ne pou­vaient ni l’ignorer ni le blâ­mer dans leur for inté­rieur, ont, avec rai­son, de l’antipathie pour ces lois, dans la mal­heu­reuse et poi­gnante situa­tion d’hommes qui, écra­sés par une force supé­rieure, ne peuvent pas lui échap­per. Il semble résul­ter de là que ces lois n’ont pas été don­nées à des citoyens libres pour en obte­nir une obéis­sance ration­nelle, mais ont été impo­sées à des esclaves pour leur arra­cher la sou­mis­sion par la terreur.

Il ne faut cepen­dant pas entendre ce que Nous venons de dire comme si Nous avions la pen­sée d’excuser ceux qui, par crainte, obéissent plu­tôt aux hommes qu’à Dieu. Encore moins faut-​il l’entendre dans ce sens, que le divin juge lais­se­ra impu­nis ces hommes impies, s’il en est, qui, s’appuyant sur le pou­voir civil et sa pro­tec­tion, se sont empa­rés témé­rai­re­ment des églises parois­siales et y célèbrent les saintes fonctions.

Au contraire, Nous décla­rons tous ces impies et tous ceux qui à l’avenir, par de sem­blables crimes, usur­pe­raient la direc­tion des églises, juri­di­que­ment et ipso fac­to frap­pés de l’excommunication majeure, confor­mé­ment aux saints canons, et Nous exhor­tons les pieux fidèles à s’éloigner des céré­mo­nies accom­plies par ces impies ; qu’ils n’en reçoivent aucun sacre­ment, qu’ils évitent scru­pu­leu­se­ment toute rela­tion, tout rap­port avec eux, afin que le mau­vais levain ne cor­rompe pas la bonne pâte.

Dans toutes ces tri­bu­la­tions, véné­rables frères, votre cou­rage et votre per­sé­vé­rance ont adou­ci l’amertume que Nous avons éprou­vée, d’autant plus que le reste du cler­gé et les fidèles tous ensemble ont riva­li­sé avec vous en accep­tant cou­ra­geu­se­ment cette lutte cruelle. Car leur fer­me­té dans la défense des droits catho­liques et dans l’accomplissement de leurs devoirs a été si grande, la conduite de cha­cun, dans sa sphère, si digne de louange, qu’ils ont atti­ré les regards et l’admiration de tous, même de ceux qui sont le plus éloi­gnés. Il ne pou­vait en être autre­ment, car autant le mal contri­bue à la chute de ceux qui suivent quand le chef de file est tom­bé, autant l’avantage est pro­fi­table aux fidèles et à leurs frères, quand l’évêque, ferme dans la foi, leur sert de modèle. [2]

Que ne pouvons-​Nous, dans les tri­bu­la­tions qui Nous accablent, vous appor­ter quelque adou­cis­se­ment ! Eu atten­dant, pen­dant que Notre pro­tes­ta­tion contre tout ce qui a été fait de contraire à la consti­tu­tion de la sainte Église et de ses lois, et contre l’oppression dont vous êtes vic­times, demeure inébran­lable, Nos conseils et Nos ensei­gne­ments, conformes aux cir­cons­tances, ne vous man­que­ront point.

Mais que ceux qui vous sont hos­tiles sachent que vous, qui refu­sez de don­ner à César ce qui appar­tient à Dieu, vous n’infligerez aucune injus­tice à l’autorité royale, et que vous ne lui enlè­ve­rez rien. Car il est écrit : Il faut plu­tôt obéir à Dieu qu’aux hommes (Act., v, 29). Qu’ils sachent en même temps que cha­cun de vous est prêt à payer les impôts à César et à lui obéir, non par crainte, mais par conscience dans tout ce qui est du res­sort du pou­voir civil.

En accom­plis­sant ain­si votre double devoir avec exac­ti­tude et en obéis­sant à l’ordre de Dieu, vous serez dans la joie et vous conti­nue­rez comme vous avez com­men­cé. Votre mérite sera grand, parce que vous avez eu de la patience, parce que vous sup­por­tez au nom de Jésus et que vous ne vous las­sez point. [3] Levez vos regards vers Celui qui vous a pré­cé­dés dans des dou­leurs plus cui­santes, qui s’est sou­mis à la peine d’une mort igno­mi­nieuse, afin que ses membres apprissent à fuir les faveurs du monde, à ne pas craindre les tour­ments, à aimer pour la véri­té ce qui est pénible, à redou­ter et à évi­ter ce qui est agréable. [4] C’est Lui qui vous a ran­gés sur cette ligne de bataille, et c’est Lui qui vous don­ne­ra la force néces­saire au com­bat. Il est le fon­de­ment de notre espé­rance ; c’est à Lui que nous nous sou­met­trons, et c’est de Lui que nous obtien­drons misé­ri­corde [5].

Espérant en ce triomphe, Nous deman­dons ins­tam­ment et hum­ble­ment pour vous la paix et la grâce de l’Esprit-Saint, et comme gage de Notre amour par­ti­cu­lier, Nous vous accor­dons de tout cœur, à vous, à tout le cler­gé et aux fidèles confiés à votre vigi­lance, la béné­dic­tion apostolique.

Donné à Rome, près Saint-​Pierre, le 5 février 1875, la 29e de Notre pontificat.

PIE IX, PAPE.

Notes de bas de page
  1. Joan., xxi, 16, 17 – S. August., Desund., cap. 1.[]
  2. S. Cypr., épist. 4.[]
  3. Apoc., ii, 3.[]
  4. S. Greg. M., Reg., Past. p. 1, c. 3.[]
  5. S. Aug., serm. 55[]
7 mars 1874
Sur les persécutions dont était victime l'Église de l'Empire d'Autriche-Hongrie et la liberté dont l'Eglise doit jouir à l'égard du pouvoir civil
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