Le progrès de la technique permet une qualité de vie meilleure grâce à l’utilisation d’outils dont on se passe difficilement. À ce titre, ce qu’il est convenu d’appeler « intelligence artificielle » (IA) est certainement une avancée majeure : elle peut par exemple apporter un gain de temps fort précieux dans le domaine médical et sauver des vies ; dans la recherche, par sa rapidité d’exécution et de synthèse.
Pour préciser ce qu’est l’intelligence artificielle, on peut dire qu’il s’agit d’une machine dont le comportement, le travail obtenu, seraient qualifiés d’intelligents si c’était un être humain qui en était l’auteur. La différence fondamentale avec une intelligence humaine est que l’IA, bien que capable de réaliser des tâches très complexes, de donner des réponses appropriées, d’engranger un nombre impressionnant de données et d’améliorer par elle-même son efficacité, ne peut véritablement ni penser ni abstraire, et est incapable de sens esthétique, moral et religieux. Enfermée dans des limites logico-mathématiques, l’IA n’a pas d’émotions, n’a aucune empathie, n’est pas capable d’appréhender la réalité humaine à partir d’une maladie, d’une dispute ou d’une réconciliation ou de la contemplation d’un beau paysage. Autrement dit, aucune IA, aussi perfectionnée soit-elle, ne sera vraiment humaine, capable de vous consoler quand vous êtes triste, capable d’amour. Vous ne pourrez ni prier pour son salut, ni la demander en mariage.
L’Église n’est pas ennemie du progrès ; au contraire elle a su favoriser tout ce qui était facteur de civilisation. À la suite des papes précédents, Pie XII affirme que « l’Église aime et favorise les progrès humains. Il est indéniable que le progrès technique vient de Dieu, et donc peut et doit conduire à Dieu » [1].
Le danger se trouve dans son utilisation mal contrôlée. Pie XII, dans ce même discours, met en garde contre « l’esprit technique », une conception erronée de la vie et du monde, qui nous fait voir dans la seule technique « la perfection de la culture et du bonheur terrestre ».
En appliquant ses propos à l’utilisation mal maîtrisée de l’IA, nous pouvons pointer du doigt deux dangers parmi d’autres.
La fascination pour ce qui paraît être l’infini

Par son utilisation multiple, par l’absolue confiance qu’elle rencontre, par les possibilités inépuisables qu’elle promet, la technique moderne déploie autour de l’homme contemporain une vision assez vaste pour être confondue avec l’infini lui-même.
Pie XII, Radiomessage au monde, 24/12/1953.
Avec l’IA, on peut avoir réponse à tout, accès à tout, et tout est synthétisable. On peut tout prouver, tout créer, images, vidéos, scénarios. C’est grisant. Ce qui conduit, dit Pie XII, à un « sentiment d’autosuffisance et d’autosatisfaction vis-à-vis de ses désirs illimités de connaissance et de puissance », à portée de main ou à quelques clics de souris. Et tandis que saint Augustin nous rappelle que nous sommes faits pour Dieu, et que notre cœur est sans repos tant qu’il ne repose en lui, il existe une tentation de se tourner vers l’IA, hypothétiquement capable d’atteindre des capacités surhumaines, et d’en attendre le moyen de trouver un sens à cette vie.
C’est ce que précise un document récent émanent du Saint-Siège [2], qui rappelle par ailleurs que « l’IA n’est qu’un pâle reflet de l’humanité, étant produite par des esprits humains, formée par des êtres humains, soutenue par un travail humain ». Citant le livre de la Sagesse à propos des idoles et produits humains :
C’est un homme qui les a faits, c’est un homme qui a emprunté le souffle qui les a façonnés. Or, nul ne peut façonner un dieu comme lui ; étant mortel, il fait une chose morte avec des mains impies. Il est toujours meilleur que les objets qu’il adore ; par rapport à eux, il a eu la vie, mais eux jamais.
Sg 15, 16–17
Ce document, pour qui sait faire les distinctions utiles, est une bonne base de départ pour saisir les enjeux de l’IA.
La démission de l’intelligence propre et la perte du jugement
De la fascination pour le progrès technique, on passe à l’absence de réflexion personnelle par facilité. C’est parce que l’homme est doué d’intelligence qu’il est à l’image de Dieu. Or confier systématiquement sa réflexion ou une création artistique à l’ordinateur ne nous rend pas plus intelligents ou plus artistes, au contraire. Ainsi utilisée à outrance et sans discernement, l’IA tend à remplacer les capacités intellectuelles et artistiques de l’homme : « L’utilisation extensive de l’IA dans l’éducation pourrait conduire à une dépendance accrue des étudiants vis-à-vis de la technologie, à une érosion de leur capacité à effectuer certaines activités de manière autonome et à une aggravation de leur dépendance vis-à-vis des écrans » [3]. À quoi il faut ajouter que chercher des réponses toutes faites sans raisonnement contribue à diminuer le jugement.
Le danger n’est pas dans la multiplication des machines, mais dans le nombre toujours croissant d’hommes habitués, dès l’enfance, à ne rien vouloir de plus que ce que les machines peuvent donner.
Georges Bernanos, La France contre les robots
Le risque est également de faire dépendre nos décisions de ChatGPT par exemple, et de se subordonner encore un peu plus à la technologie dans notre vie humaine, par le fait même, de moins en moins humaine. La rapidité d’exécution, répétons-le, absolument fascinante, et la vraisemblance des propos tenus ne doit pas nous faire oublier que l’IA ne comprend pas ce qu’elle écrit, ne sait pas à qui elle écrit, et ne l’aime pas non plus, pour la bonne et simple raison qu’elle est incapable de comprendre et de vouloir : il s’agit d’un ensemble de données remises en ordre, bénéficiant d’une technologie qui dépasse le commun des mortels, mais froide et sans âme. Sans tenir compte du réel danger d’erreur et de contenus faux ou inexacts générés intentionnellement ou accidentellement dans des cas appelés « hallucination » de l’IA. Un système génératif peut produire du vraisemblable, et alors il devient délicat de distinguer le vrai du faux. Méfiez-vous de vos meilleurs amis…
« Dieu est l’intelligence compréhensive, tandis que l’esprit technique fait tout pour diminuer dans l’homme la libre expansion de l’intelligence ». Pie XII apporte la clef : l’intelligence est d’abord en Dieu, qui donne à l’homme une capacité de connaître, ouverte sur l’être, le réel, donc sur Dieu. En sens inverse, l’usage inadapté ou irresponsable de l’IA, en ce sens plus artificielle qu’intelligence, inhibe plus ou moins fortement, à plus ou moins long terme, les capacités cognitives et donc l’adéquation de l’intelligence au réel, et en définitive à Dieu même.
Puis le pape apporte le remède : « Au technicien qui veut échapper à cet amoindrissement, il faut souhaiter non seulement une éducation de l’esprit en profondeur, mais surtout une formation religieuse qui, contrairement à ce qu’on a parfois affirmé, est la plus apte à protéger sa pensée d’influences unilatérales. Sinon l’ère technique achèvera son chef-d’œuvre monstrueux et transformera l’homme en un géant du monde physique aux dépens de son esprit réduit à l’état de pygmée du monde surnaturel et éternel. »
Ils auraient peut-être trouvé le nécessaire s’ils n’avaient pas cherché le superflu.
Sénèque, Lettre XLV
On ne convaincra jamais tout le monde. Mais que ceux qui le comprennent demandent la grâce et la force de savoir faire travailler leur intelligence par le livre, en acceptant d’être guidés pour acquérir une vraie formation, très rare hélas ! qui apprend à se passer de l’outil pour savoir s’en servir sans en être l’esclave. Et comme Sénèque y invitait déjà, rechercher – pour soi ou pour ses enfants – une saine philosophie avec un sens de l’analogie, comme quelques rares bonnes écoles la dispensent encore.
Pour se servir correctement de l’outil, il est bon de former son intelligence à l’école de vrais maîtres. À ce sujet, la profusion d’informations non contrôlables favorise la formation d’autodidactes, également non contrôlables, et donc mal formés, avec peu de rigueur intellectuelle (ou une fausse logique). Un esprit peu formé tiendra pour vrai ce qu’il lui plaira de considérer comme tel, et qui lui sera proposé, ne sachant pas discerner les degrés de vérité d’une proposition (foi, certitude, opinion). Un tel esprit croit avoir compris ce qu’il a lu, mais le déforme et impose sa compréhension, son mode de comprendre. Il n’y avait déjà pas besoin de l’IA pour trouver des esprits mal faits, mais sans vraie formation intellectuelle, leur nombre ira croissant.
Source : Apostol n°206, avril 2026








