La Charia au Vatican

Cathédrale-mosquée de Nicosie. Crédits photo : A. Savin via Wikimedia Commons.

Si des musul­mans vivaient au Vatican et deman­daient à appli­quer la cha­ria, faudrait-​il accé­der à leur demande ?

Quelque chose répugne… Et pour­tant la décla­ra­tion Dignitatis huma­nae, l’une des plus célèbres du concile Vatican II, semble bien l’affirmer :

« La liber­té reli­gieuse demande que les groupes reli­gieux ne soient pas empê­chés de mani­fes­ter l’efficacité sin­gu­lière de leur doc­trine pour orga­ni­ser la socié­té et vivi­fier toute l’activité humaine. »

Dignitatis Humanae n°4

Comment parvient-​on à cette conclusion ?

La Déclaration affirme que l’homme doit être sous­trait à toute contrainte, quelle qu’elle soit, en matière reli­gieuse, de la part de quelque pou­voir humain que ce soit. Cette immu­ni­té est pré­sen­tée comme un droit inalié­nable pro­cé­dant de la nature humaine, et doit être ins­crit dans la légis­la­tion civile (DH n°2). De ce droit découle celui de déployer dans l’espace public tout ce que la reli­gio­si­té com­porte de social (DH n°4). La seule res­tric­tion posée est celle de « justes limites » (DH n°2) fon­dées sur « les justes exi­gences de l’ordre public » (DH n°4).

On com­prend mal qu’il puisse exis­ter des « limites justes » à l’exercice de ce droit si les exi­gences de la per­sonne sont à ce point éten­dues et inalié­nables. C’est l’ambiguïté des droits de l’homme, qui posent des exi­gences abso­lues de la per­sonne humaine, avant de se rendre compte que la réa­li­té impose des lois encore plus abso­lues ! On peut tou­jours pro­cla­mer un droit à l’alimentation suf­fi­sante, mais que signifie-​t-​il si l’on se trouve, après un nau­frage, à dix sur un radeau avec une seule boîte de sar­dines et sans ouvre-boîte ?

Pourtant il semble juste de réprou­ver la contrainte en matière reli­gieuse : on ne doit pas for­cer quelqu’un à poser l’acte de foi, et on com­prend qu’un État chré­tien n’empêche pas une famille d’éduquer ses enfants dans sa reli­gion, même fausse, car il y aurait une entorse à l’autorité natu­relle des parents[1]. Comment rendre compte de ces intuitions ?

Saint Thomas d’Aquin remarque qu’il y a chez l’homme des incli­na­tions natu­relles, comme conser­ver sa vie, se per­pé­tuer dans une des­cen­dance, vivre en socié­té et cher­cher Dieu[2]. Ce serait une faute que de contra­rier une telle incli­na­tion natu­relle[3]. Mais celui qui s’écarte de de l’ordre de la rai­son peut avoir à subir une telle frus­tra­tion. En d’autres termes, on doit lais­ser à un homme sa liber­té de mou­ve­ments, mais on peut mettre le cri­mi­nel en pri­son[4]. Il faut donc nor­ma­le­ment lais­ser libre cours à la reli­gio­si­té des indi­vi­dus ; mais, si elle est dévoyée, il peut être légi­time de la limi­ter. Comme l’État est garant du bien com­mun, il faut que ce der­nier soit mena­cé pour jus­ti­fier une limi­ta­tion de l’exercice des faux cultes[5].

La Déclaration conci­liaire pré­fère recou­rir à la doc­trine moderne des droits de l’homme fon­dés sur la seule qua­li­té de per­sonne humaine sujet de droits inalié­nables. L’exercice de ces droits est indif­fé­rent au vrai et au faux, comme au bien et au mal, puisqu’il est dit que « le droit à cette immu­ni­té [en matière reli­gieuse] per­siste en ceux-​là même qui ne satis­font pas à l’obligation de cher­cher la véri­té et d’y adhé­rer. » (DH n°2)

De ce fait la Déclaration pose elle-​même le prin­cipe d’une mau­vaise inter­pré­ta­tion. En effet elle ne per­met pas d’expliquer quelles sortes de limites peuvent être posées par l’État à la reli­gio­si­té des citoyens. Voilà un exemple de concept dont « l’utilisation… est tou­jours inop­por­tune », car il « néces­site des expli­ca­tions nom­breuses et constantes, afin d’éviter qu’il ne s’écarte d’un sens cor­rect[6] », il « ne rend pas ser­vice à la foi du peuple de Dieu[7] ».

Notes de bas de page
  1. Somme Théologique, IIa IIae q.10 a.12 ; Pie XI, ency­clique Divini illius Magistri.[]
  2. ST, Ia IIae q.94 a.2.[]
  3. ST, IIa IIae q.133 a.1. C’est ain­si que saint Thomas explique le carac­tère immo­ral de l’esclavage (Ia q.96 a.4), de la dif­fa­ma­tion (IIa IIae q.72 a.2) et de l’homicide (IIa IIae q.64 a.1 c. et ad 2).[]
  4. Cf. ST IIa IIae q.65 a.3 ad 1 ; mais aus­si IIa IIae q.64 a.2 ad 3 sur la peine de mort.[]
  5. Les ency­cliques de Léon XIII Libertas et Immortale Dei affirment suf­fi­sam­ment l’importance de pro­té­ger les citoyens contre les erreurs et l’immoralité atta­chées aux fausses reli­gions. Soit dit en pas­sant, leur faus­se­té devrait être recon­nue aujourd’hui comme un mal, si l’on en juge par la chasse farouche menée contre les fameuses fake news ![]
  6. Il suf­fit pour s’en rendre compte de mesu­rer la lit­té­ra­ture publiée pour jus­ti­fier que la Déclaration Dignitatis huma­nae est conforme à la Tradition, en par­ti­cu­lier avec le Syllabus de Pie IX. Comme le dit le père Congar, Dignitatis huma­nae dit « maté­riel­le­ment autre chose que le Syllabus de 1864, et même à peu près le contraire des pro­po­si­tions 15, 77 à 79 de ce docu­ment », in La crise dans l’Eglise et Mgr Lefebvre, Cerf, 1977, pp.54–55.[]
  7. Cf. Dicastère pour la Doctrine de la Foi, Note Mater popu­li fide­lis, 4 novembre 2025, n°22.[]