Quelles conditions intérieures de l’âme aident-elles à garder la chasteté contre les tempêtes infernales de notre monde décadent ?
Dans un monde de permissivité totale où tout devient permis, la vertu de chasteté est plus difficile à pratiquer qu’à d’autres époques. La licence affichée de tout ce qui est immoral rend le combat spirituel plus pénible encore. Il est donc important de revenir sur les conditions intérieures de l’âme qui vont l’aider à demeurer chaste contre les tempêtes infernales de notre monde décadent.
La pudeur
Le mot pudeur a pour dérivé pudique. Saint Thomas, à la suite d’Aristote, affirme que la pudeur n’est pas à proprement parler une vertu. Elle est plutôt un réflexe de l’âme, une réaction de la partie sensible, une forme de crainte.
On peut dire qu’elle est comme une condition de la vertu de chasteté. La pudeur est la crainte de ce qui est honteux, de ce qui fait rougir et encourir le blâme. La pudeur est une réaction naturelle et spontanée de l’âme qui n’est pas encore abîmée par le péché. Elle est cette délicatesse de conscience qui fait entrevoir le mal et le détester. Mais la pudeur ajoute une dimension sociale parce qu’elle est la crainte du blâme (lequel est une désapprobation sociale). C’est pourquoi, dit saint Thomas, « l’homme, quand il fait des choses honteuses, se soustrait à la vue du public »[1].
La pudeur implique donc un double mouvement de l’âme : d’une part la détestation du mal, du péché, et d’autre part une forme de bienséance, de savoir-vivre que saint Thomas appelle en latin l’honestas et que l’on pourrait traduire par l’honneur, la bonne vie sociale.
La pudeur est donc à l’origine un sentiment naturel : par nature, l’homme se porte au bien et se détourne du mal, et par nature l’homme est un animal politique (social dirions-nous aujourd’hui).
C’est pourquoi, à mesure que l’homme se développe, la pudeur est renforcée par la prudence (voir le péché où il se trouve) et les vertus de la vie sociale.
La prudence
La conservation de la chasteté implique une solide vertu de prudence. Celle-ci discerne le bien du mal, voit à long terme les conséquences des actes ; elle agit aussi selon les circonstances. Elle est une vertu concrète.
Dans l’âme du pécheur, particulièrement dans la tentation contre la chasteté, il y a toujours cette mauvaise petite voix intérieure qui souffle : « Jusqu’où puis-je aller sans pécher ? »
Que l’on compare cette attitude psychologique avec les exemples suivants. Que diraient des parents à leur enfant qui taquinerait un chien méchant attaché tout en se rapprochant petit à petit de lui ? Que diraient encore ces parents à leur jeune adolescent qui voudrait approcher du bord de la falaise pour tester sa résistance ?
L’Écriture résume en un mot cette attitude : « Celui qui aime le danger y périra. » Autrement dit, celui qui veut garder la chasteté doit fuir même les plus petites occasions. La prudence fait donc voir à l’âme les dangers réels avant même que l’homme ne s’y soit engagé et le pousse à les fuir immédiatement.
Cela suppose un véritable amour du bien.
L’amour du bien
La chasteté est souvent vue sous un aspect négatif. La mentalité française imprégnée de jansénisme n’y aide pas. La vertu de chasteté ressemble à un interdit.
Interdit du plaisir. Interdit de certains actes, pensées ou désirs. Du reste, c’est ainsi que les sixième et neuvième commandements s’expriment.
Cette mentalité créé une opposition : l’impureté est donc plaisir, la chasteté est absence de plaisir. Rien n’est plus faux.
La chasteté n’est pas un simple interdit. Bien au contraire : elle est maîtrise de soi, possession de ses passions et de ses propres mouvements, absence d’esclavage de la chair. En un mot, elle est liberté.
Cette mentalité de présenter la chasteté comme un interdit fait entrevoir une vie chrétienne sans plaisir ou comme renoncement permanent. Pourtant un saint triste est un triste saint.
Le chrétien est un homme joyeux : il aime le vrai bien, sait y trouver aussi son plaisir, entretient de bons désirs. En un mot, le chrétien est une âme qui sait aimer et aime passionnément.
S’il y a bien un remède à l’impureté et une barrière à la chasteté, c’est d’aimer en vérité. Quelque galvaudé que soit ce terme, il faut lui redonner toute sa valeur. Notre-Seigneur disait : « là où est ton trésor, là est ton cœur. » Savoir aimer, c’est d’abord avoir des objets licites à aimer.
Aimer, c’est se porter vers un bien, c’est vouloir un bien. Parmi les biens qui viennent conforter la vertu de chasteté, relevons-en deux qui feraient le plus grand bien aux âmes de notre époque qui perd la tête, et en particulier à nos jeunes qui se laissent séduire par les sirènes du monde.
Le premier est l’étude, l’amour du vrai. Aimer lire, se passionner pour un sujet, rechercher des documents, approfondir une question qui nous travaille sont autant de moyens qui tirent l’âme vers le haut et entretiennent la pureté de l’âme. La vérité est une lumière et apporte ainsi une vraie clarté à l’âme, laquelle est une forme de pureté au sens large. Cet attrait pour la vérité repose l’âme et aide la chasteté à conquérir ce qui est noble.
Un autre bien est la détente. Nos âmes modernes souffrent d’une double tension : celle du monde en perpétuel mouvement et celle de l’idéalisme ambiant qui nous fait entrevoir une sainteté irréelle, un modèle inaccessible vers lequel pourtant l’âme veut tendre. Ces tensions intérieures sont souvent les occasions de manquer à la chasteté ou de la rendre plus difficile. Savoir se détendre est alors une vertu qui permet de retrouver l’équilibre intérieur et la paix. Les jeux en famille, les promenades, les hobbies, les bricolages, etc. sont autant de moyen de retrouver le calme et de garder la chasteté. Hélas, la jeunesse actuelle ne sait plus s’occuper à bien se détendre.
L’amour de ce qui est supérieur
Mais aimer en vérité comporte une véritable exigence : savoir se donner. C’est précisément ce que l’on appelle l’amour de bienveillance qui peut parfois se transformer en véritable amitié.
La chasteté est un ordre ou plus exactement une ordination retrouvée de l’inférieur au supérieur. Le corps est soumis à l’âme, la vie sensible est soumise à la vie spirituelle. Rien n’est détruit, mais tout est remis à sa place et ordonné au supérieur.
Le monde moderne, en favorisant l’égoïsme et l’individualisme, empêche le don de soi pour une cause supérieure. Le personnalisme moderne fait de la personne humaine la fin de tout.
La pratique de la chasteté, au contraire, passe par ce don de soi, lequel est amour du bien supérieur. Le renoncement ne se comprend que par cet ordre dans lequel on se donne. La chasteté religieuse elle- même n’est possible que par le don que fait le religieux de sa vie à Dieu. Voilà pourquoi on parle d’engagement.
Il en va de même pour la pratique de la chasteté chez le laïc, quel que soit son état. Elle est un engagement, un don de soi, donc un amour de ce qui est supérieur.
Aimer Dieu, aimer Jésus-Christ, aimer Notre Dame, aimer ses parents, aimer ses supérieurs et particulièrement ses maîtres de vie spirituelle sont autant d’amitiés qu’il faudrait apprendre à cultiver et à entretenir. En ordonnant l’homme au supérieur, c’est toute l’âme qui en bénéficie et particulièrement la partie sensible.
La chasteté vécue est impossible sans cet amour vrai d’un bien spirituel, d’une amitié profonde et d’un engagement de soi-même. Mais se donner n’est pas suffisant. Il faut encore se donner à une cause noble, plus haute que soi et que l’on appelle le bien commun. Le bien commun est normalement ce qui tire toute âme vers le haut et vers le bonheur et l’empêche de s’avilir dans ce qui est honteux.
C’est seulement dans cet amour supérieur que peuvent se comprendre la notion de sacrifice et de renoncement. C’est aussi dans le bien commun que se cultivent les bonnes amitiés et le sens de l’honneur qui définit la pudeur. Parce que la charité est une amitié.
Conclusion
Le monde moderne nous contamine par ses erreurs. L’individualisme et le personnalisme ambiant détruisent le sens des réalités sociales et politiques. De ce fait, le sens de l’honneur disparaît, et avec lui la crainte du blâme (que l’on juge désormais comme une atteinte à ses propres droits). La conséquence est simple : là où le blâme n’a plus lieu d’être, tout devient permis ; de la tenue immodeste jusqu’aux actions déshonnêtes, l’homme moderne ne voit plus où se trouve le mal. Il a perdu la pudeur de l’âme et avec elle la véritable compréhension de la beauté de la chasteté. Tout simplement parce qu’il ne sait plus aimer le véritable bien. Cultiver la chasteté suppose donc de retrouver ce sens de l’honneur et de la vie politique. Elle demande donc de réapprendre à aimer le bien noble et supérieur, à entretenir de véritables et bonnes amitiés, et à pratiquer le don de soi et l’amour généreux du bien commun.
- Somme théologique II II, q.144, a.2[↩]









