Peines invalides, sacrements valides

Dans un ser­mon pro­non­cé le dimanche 5 juillet 2026 en l’église du Séminaire Saint-​Pie X d’Écône, M. l’abbé Bernard de Lacoste, direc­teur du sémi­naire, répond, à la lumière du droit de l’Église, aux prin­ci­pales ques­tions sou­le­vées par le décret du 2 juillet concer­nant les sacres épis­co­paux et la Fraternité Saint-​Pie X.

Mes bien chers frères,

Le 2 juillet, au len­de­main des sacres, le car­di­nal Fernández a publié un décret, un décret sévère, au sujet des sacres et de la Fraternité Sacerdotale Saint-​Pie X. Je vou­drais dire quelques mots sur ce décret et répondre plus par­ti­cu­liè­re­ment à quatre questions.

D’abord : ce qui s’est pas­sé le 1er juillet constitue-​t-​il réel­le­ment un schisme ?

Ensuite : y a‑t-​il vrai­ment une excom­mu­ni­ca­tion pour les évêques, les prêtres et les fidèles qui approuvent ces sacres ?

Puis : les sacre­ments célé­brés dans la Fraternité Saint-​Pie X sont-​ils licites ?

Enfin : les confes­sions et les mariages célé­brés dans la Fraternité Saint-​Pie X sont-​ils valides ?

Les sacres du 1er juillet constituent-​ils un schisme ?

Si l’on revient à la défi­ni­tion du schisme, ce n’est pas n’im­porte quelle déso­béis­sance au pape qui consti­tue un schisme. Le schisme est une déso­béis­sance qui remet en cause le pri­mat du pape ; c’est une rébel­lion contre la fonc­tion papale elle-même.

Or ce n’est abso­lu­ment pas ce qui s’est pas­sé le 1er juillet à Écône.

Au contraire, dans la Fraternité Saint-​Pie X, nous recon­nais­sons le pape Léon XIV comme notre chef, le Vicaire du Christ. Cela appa­raît notam­ment dans toutes les com­mu­ni­ca­tions de notre Supérieur géné­ral à son égard. Les lettres qu’il lui a adres­sées sont pleines du res­pect d’un fils qui s’adresse à son père, d’un sujet qui parle à son supé­rieur et à son chef.

D’ailleurs, l’an pas­sé, nous sommes allés à Rome à l’occasion de l’Année sainte, ce que jamais des schis­ma­tiques ne feraient.

À chaque messe, les prêtres de la Fraternité Saint-​Pie X nomment Léon XIV au Canon de la messe, et nous prions pour le pape à chaque salut du Saint-​Sacrement, ce qu’aucun schis­ma­tique ne peut faire.

Il est donc cer­tain que les consé­cra­tions épis­co­pales du 1er juillet n’ont pas consti­tué un acte schismatique.

Nous en avons d’ailleurs un indice inté­res­sant. Déjà, en 1988, les auto­ri­tés romaines affir­maient : « Vous avez accom­pli un acte schis­ma­tique », lorsque Mgr Lefebvre a sacré quatre évêques sans l’autorisation du pape.

Et pour­tant, aujourd’­hui, en 2026, on nous dit de nou­veau que nous fai­sons schisme et que nous quit­tons l’Église, alors qu’on nous le disait déjà en 1988. Peut-​on quit­ter une socié­té dont on serait déjà sor­ti ? C’est absurde.

Les sacres de 2026 ne sont donc pas davan­tage schis­ma­tiques que ceux de 1988. La Fraternité Saint-​Pie X est une œuvre d’Église et obéit au pape chaque fois qu’il donne des ordres conformes à la foi et à la morale.

Les évêques, les prêtres et les fidèles sont-​ils excommuniés ?

Les termes du décret du car­di­nal Fernández paraissent sévères.

Il existe un grand prin­cipe du droit cano­nique : il n’y a pas de peine ecclé­sias­tique sans péché. Seuls ceux qui ont com­mis un péché mor­tel peuvent encou­rir une peine ecclésiastique.

Or l’acte du 1er juillet a consti­tué un acte de fidé­li­té à la foi catho­lique : trans­mettre le sacer­doce, trans­mettre l’épiscopat, trans­mettre la foi et les sacre­ments comme l’Église a tou­jours vou­lu les transmettre.

Il existe un autre grand prin­cipe du droit pénal cano­nique : aucune peine ne peut être encou­rue par celui qui agit pous­sé par la nécessité.

Or il est mani­feste que les sacres du 1er juillet ont été accom­plis en rai­son d’un tel cas de néces­si­té : la néces­si­té dra­ma­tique dans laquelle nous nous trou­vons aujourd’hui dans l’Église, où la foi n’est plus ensei­gnée, où la morale est bafouée, où les fidèles vivent dans une grande confu­sion et une pro­fonde obs­cu­ri­té, parce que les plus hautes auto­ri­tés de l’Église elles-​mêmes deviennent par­fois sources de confusion.

Le Code de droit cano­nique de 1983 ajoute même qu’il n’y a pas de peine, même lorsqu’il y a erreur dans l’appréciation de ce cas de nécessité.

Ainsi, celui qui se trom­pe­rait en pen­sant qu’il existe un cas de néces­si­té, alors qu’en réa­li­té il n’y en aurait pas, échappe lui aus­si à la peine auto­ma­tique que le droit cano­nique appelle latae sen­ten­tiae.

Il faut donc conclure que ni les évêques de la Fraternité, ni le cler­gé, ni les fidèles ne sont excommuniés.

D’ailleurs, un autre indice est très intéressant.

Vous vous sou­ve­nez qu’en 2009 le Saint-​Siège a levé les pré­ten­dues excom­mu­ni­ca­tions des quatre évêques sacrés par Mgr Lefebvre en 1988. Or ces pré­ten­dues excom­mu­ni­ca­tions ont été levées alors que les inté­res­sés n’avaient jamais mani­fes­té la moindre contri­tion, le moindre regret ni le moindre amendement. 

Pourtant, il existe dans l’Église une règle très stricte : lorsqu’une per­sonne est excom­mu­niée, on ne peut la rele­ver de son excom­mu­ni­ca­tion si elle ne regrette pas sa faute. Or nos quatre évêques n’ont jamais regret­té les sacres de 1988. Bien au contraire, ils ont tou­jours expri­mé leur gra­ti­tude envers Mgr Lefebvre et leur joie d’avoir reçu cette consécration.

Et pour­tant, les pré­ten­dues excom­mu­ni­ca­tions ont été levées. Peut-​être les auto­ri­tés romaines elles-​mêmes n’y croyaient-​elles pas.

Quant à vous, chers fidèles, êtes-​vous excom­mu­niés ? Non, comme nous venons de le voir. Mais il existe un argu­ment supplémentaire.

Le décret du car­di­nal Fernández du 2 juillet est accom­pa­gné d’une note com­plé­men­taire qui ren­voie elle-​même à une note du 24 août 1996. Or ce docu­ment du Saint-​Siège affirme expli­ci­te­ment : « Les diverses situa­tions doivent être jugées au cas par cas. »

Le Saint-​Siège pré­cise donc lui-​même qu’il n’existe aucune excom­mu­ni­ca­tion géné­rale frap­pant indis­tinc­te­ment tous les fidèles, mais que chaque situa­tion doit être exa­mi­née indi­vi­duel­le­ment. Autrement dit, un fidèle est cer­tain de ne pas être excom­mu­nié s’il n’a pas fait l’objet d’un juge­ment par­ti­cu­lier le concer­nant personnellement.

Vous pou­vez donc être cer­tains de n’avoir encou­ru aucune excommunication.

Les sacrements célébrés dans la Fraternité sont-​ils licites ?

Le décret affirme que, désor­mais, les sacre­ments célé­brés dans la Fraternité Saint-​Pie X sont illi­cites, c’est-à-dire inter­dits et illé­gaux. Est-​ce exact ?

Cela serait vrai dans une situa­tion pai­sible et nor­male de l’Église. Mais il existe un grand prin­cipe du droit cano­nique, que l’on trouve déjà dans les Décrétales de Grégoire IX ain­si que chez saint Thomas d’Aquin : « La néces­si­té rend licite ce qui est illi­cite. » Autrement dit, ce qui, en temps nor­mal, n’est pas per­mis devient per­mis lorsqu’on se trouve dans un cas de nécessité.

C’est pré­ci­sé­ment la situa­tion que nous connais­sons aujourd’hui.

La Fraternité Saint-​Pie X ne béné­fi­cie pas d’un sta­tut cano­nique ordi­naire, c’est vrai. Si tout allait bien dans l’Église, elle ne devrait donc pas exer­cer son minis­tère. Mais aujourd’hui, nous sommes dans une situa­tion dra­ma­tique. Beaucoup de prêtres régu­liè­re­ment approu­vés n’enseignent plus la vraie foi ou donnent de mau­vais conseils en matière de morale.

Nous nous trou­vons donc dans un véri­table cas de néces­si­té, où les prêtres fidèles à la Tradition exercent un minis­tère par­fai­te­ment licite pour le bien des âmes, afin de remé­dier à la situa­tion tra­gique dans laquelle se trouvent aujourd’hui tant de catholiques.

Les confessions et les mariages sont-​ils valides ?

Quant à la vali­di­té du sacre­ment de péni­tence, il est vrai qu’un prêtre, pour don­ner vali­de­ment l’absolution, doit pos­sé­der la juri­dic­tion sur son péni­tent. Or les prêtres de la Fraternité Saint-​Pie X ne dis­posent pas aujourd’hui d’une juri­dic­tion ordi­naire et habituelle.

Cependant, le droit de l’Église pré­voit expres­sé­ment une juri­dic­tion de sup­pléance dans un cer­tain nombre de cas, parce que l’Église veut avant tout le salut des âmes. C’est sa loi suprême. Ainsi, l’Église confère très sou­vent la juri­dic­tion à un prêtre qui en est dépour­vu afin qu’il puisse absoudre validement. 

Par exemple, lorsqu’un fidèle est sur le point de mou­rir et que le seul prêtre pré­sent ne pos­sède pas la juri­dic­tion, l’Église la lui confère par la seule situa­tion dans laquelle il se trouve.

Il en va de même lorsqu’un prêtre oublie, par inad­ver­tance, que son man­dat est expi­ré et qu’il ne pos­sède plus la juridiction.

Ou encore lorsqu’il existe une erreur com­mune : tout le monde croit que le prêtre pos­sède la juri­dic­tion, alors qu’en réa­li­té ce n’est pas le cas. Là encore, l’Église la lui supplée.

Par ana­lo­gie, et l’a­na­lo­gie du droit est elle aus­si un prin­cipe recon­nu en droit cano­nique, on applique à des situa­tions sem­blables les solu­tions pré­vues par le droit.

Il est donc abso­lu­ment cer­tain que les prêtres fidèles à la Tradition béné­fi­cient aujourd’hui d’une juri­dic­tion de sup­pléance qui leur per­met d’absoudre vali­de­ment tous les fidèles qui viennent se confes­ser à eux.

Quelqu’un pour­rait objec­ter : « Je ne suis pas entiè­re­ment convain­cu par cette argu­men­ta­tion. Elle pré­sente certes des rai­sons sérieuses, mais je conserve un doute. »

Or le droit cano­nique pré­voit pré­ci­sé­ment que, lorsqu’un prêtre ne pos­sède qu’une juri­dic­tion dou­teuse, l’Église lui confère une juri­dic­tion cer­taine afin que les fidèles soient assu­rés de la vali­di­té des sacrements.

Par consé­quent, même si quelqu’un esti­mait que notre juri­dic­tion est dou­teuse, cette sup­pléance de l’Église rend cer­taine la juri­dic­tion des prêtres fidèles à la Tradition.

Quant au mariage, il faut se rap­pe­ler que le ministre du sacre­ment n’est pas le prêtre, mais les époux eux-​mêmes, qui se confèrent mutuel­le­ment le sacre­ment par leur consen­te­ment matrimonial.

Le Concile de Trente a certes exi­gé que ce consen­te­ment soit échan­gé devant le curé de la paroisse, sous peine d’invalidité. Cependant, le droit de l’Église a tou­jours pré­vu des situa­tions dans les­quelles il est très dif­fi­cile de se marier devant le curé : parce qu’il est absent, parce qu’il refuse de venir, ou encore parce qu’il existe de graves incon­vé­nients d’ordre phy­sique ou moral.

Dans ces cir­cons­tances, le droit de l’Église affirme que le mariage demeure valide, même s’il n’a pas été contrac­té devant le curé de la paroisse. Il est éga­le­ment licite lorsqu’il est célé­bré devant un autre prêtre qui ne pos­sède pas la juridiction.

C’est pour­quoi, dans les cir­cons­tances actuelles de la Sainte Église, lorsqu’un jeune homme et une jeune fille échangent leur consen­te­ment matri­mo­nial devant un prêtre fidèle à la Tradition qui n’est pas curé de paroisse, ce mariage est cer­tai­ne­ment valide et licite.

Conclusion

En réa­li­té, chers fidèles, le pro­blème de fond n’est pas la ques­tion des sacres sans man­dat pon­ti­fi­cal. La preuve en est qu’en Chine il y a régu­liè­re­ment des sacres sans man­dat pon­ti­fi­cal et que, ces der­nières années, le Saint-​Siège n’a excom­mu­nié personne.

Ce qui gêne les auto­ri­tés romaines aujourd’hui, c’est notre atta­che­ment à la doc­trine catho­lique et notre refus des erreurs du Concile Vatican II. Tel est le fond du problème.

La meilleure preuve en est que le Saint-​Siège a pré­vu, il y a quelques jours, toute une pro­cé­dure pour les prêtres qui vou­draient quit­ter la Fraternité Saint-​Pie X afin de rejoindre la léga­li­té. Plusieurs textes doivent être lus et signés, or l’un d’eux exige expli­ci­te­ment l’acceptation du Concile Vatican II.

Le pro­blème est donc doc­tri­nal, et non disciplinaire.

Pour conclure, chers fidèles, nous devons demeu­rer pro­fon­dé­ment atta­chés à la foi catho­lique et avoir la cer­ti­tude que le minis­tère des prêtres de la Fraternité Saint-​Pie X s’inscrit plei­ne­ment dans la Sainte Église romaine, ces prêtres conti­nue­ront à vous don­ner les sacre­ments avec le même dévoue­ment, pour le bien de vos âmes.

Nous pour­rions être ten­tés d’éprouver un peu d’a­ni­mo­si­té envers le pape ou envers le car­di­nal Fernández, ce ne serait pas une atti­tude chré­tienne. Nous devons conti­nuer à aimer le pape, et même à aimer le car­di­nal Fernández, à leur par­don­ner du fond du cœur et à prier pour eux. Oui, le pape a besoin de nos prières, l’Église a besoin de nos prières.

Et nous sommes heu­reux de conti­nuer à œuvrer pour la conser­va­tion de la foi et à don­ner à toute l’Église un beau témoi­gnage de notre fidélité.

(Source : FSSPX.Actualités)

FSSPX

M. l’ab­bé Bernard de Lacoste est direc­teur du Séminaire International Saint Pie X d’Écône (Suisse). Il est éga­le­ment le direc­teur du Courrier de Rome.