Les bons et les mauvais schismatiques

Rencontre des religions pour la paix sur le parvis du Trocadéro de Paris..Commémoration des rencontres d'Assise de 1986..Mgr Luigi VENTURA, nonce apostolique de Paris, Claude BATY, Président de la Fédération Protestante de France, S.E. Mgr NESTOR (SIROTENKO), Archevêque de Chersonèse, Patriarcat de Moscou

Rome condamne la FSSPX au nom du schisme, tout en ména­geant des schismes bien réels. Peut-​on encore par­ler de cohérence ?

On peut avoir une pen­sée logique et pour­tant être dans l’erreur. Mais l’inverse n’est pas pos­sible : des affir­ma­tions contra­dic­toires ne peuvent être vraies en même temps. C’est ain­si que cer­tains essaient de prendre la FSSPX à son propre jeu en tâchant de mon­trer l’incohérence d’une posi­tion qui affirme à la fois jurer obéis­sance au pape et pour­tant lui déso­béir fron­ta­le­ment. Il n’est pas ques­tion ici de reve­nir sur l’indigence d’une telle objec­tion qui oublie que l’autorité puisse être défaillante.

Il ne s’a­gi­ra pas de reve­nir ici sur la cohé­rence de la posi­tion de la FSSPX, lar­ge­ment éta­blie par ailleurs, mais d’exa­mi­ner celle de Rome elle-​même. Sans concé­der un ins­tant que la FSSPX soit schis­ma­tique, exa­mi­nons si Rome est cohé­rente en la trai­tant comme telle, au regard de son atti­tude envers des groupes véri­ta­ble­ment schismatiques.

  • Les excom­mu­ni­ca­tions de 1054 contre les schis­ma­tiques dits « ortho­doxes » – éga­le­ment héré­tiques sur plu­sieurs points[1] – ont été levées et « condam­nées à l’oubli » par Paul VI en 1965[2]. Depuis, les ortho­doxes ont sacré des cen­taines d’évêques avec juri­dic­tion, sans man­dat pon­ti­fi­cal, sans se sou­cier le moins du monde de Rome et contre la volon­té du pape[3] sans que le Vatican ne fasse retom­ber la moindre sen­tence sur eux. Pourtant la FSSPX ne s’est vue lever ses excom­mu­ni­ca­tions en 2009[4] que pour les voir retom­ber à peine quelques années après pour des sacres pour­tant sans juri­dic­tion, dans un état de néces­si­té et avec une réelle volon­té d’obtenir la com­pré­hen­sion de Rome.
  • Le nou­veau code de droit cano­nique de 1983, dans son canon 844 §2, per­met aux catho­liques – au mépris de la dis­ci­pline tra­di­tion­nelle – de se confes­ser à un prêtre schis­ma­tique dans cer­taines cir­cons­tances et recon­naît inci­dem­ment la vali­di­té habi­tuelle du sacre­ment de péni­tence chez cer­tains schis­ma­tiques[5]. Pourtant le décret du 2 juillet refuse cette vali­di­té des confes­sions aux prêtres de la FSSPX. Par quel sin­gu­lière logique la confes­sion serait-​elle valide chez les schis­ma­tiques orien­taux mais inva­lide dans une FSSPX répu­tée schismatique ?
  • Le canon 1117 du même Code dis­pense ceux qui sont nés dans le schisme de l’obligation d’observer la « forme cano­nique » du mariage. En d’autres termes, les mariages entre schis­ma­tiques sont tenus pour valides au regard du droit cano­nique. En revanche, la note du 2 juillet répute inva­lides les mariages au sein de la FSSPX mais consi­dère dans le même temps la FSSPX comme schis­ma­tique depuis 1988, au risque d’une par­faite contra­dic­tion[6].
  • Le car­di­nal Ratzinger disait des schis­ma­tiques orien­taux que « Rome ne doit pas exi­ger de l’Orient, en ce qui concerne la doc­trine de la pri­mau­té, plus que ce qui a été for­mu­lé et vécu durant le pre­mier mil­lé­naire. »[7] En revanche, la note du dicas­tère pour la doc­trine de la foi exige des membres de la FSSPX de recon­naître que Vatican II consti­tue un magis­tère authen­tique auquel est due une adhé­sion. Aux pre­miers, on demande les mille pre­mières années ; à la FSSPX, les cin­quante der­nières années.
  • À la suite de Jean-​Paul II, Rome recon­naît désor­mais les schis­ma­tiques orien­taux comme des « Églises sœurs » et des docu­ments romains approu­vés offi­ciel­le­ment ont affir­mé – au mépris du dogme pro­cla­mé par Boniface VIII – que la pri­mau­té du pape n’était pas un élé­ment néces­saire au salut[8] et que la conver­sion des schis­ma­tiques orien­taux ne devait plus être recher­chée.[9] Pourtant le DDF décla­rait le 2 juillet, dans un registre de paroles qu’on pen­sait dis­pa­ru sans lais­ser de traces après Vatican II, que « tous les fidèles sont exhor­tés à res­ter fermes dans la com­mu­nion avec le Pontife Romain ». Ceci à l’adresse d’une FSSPX qui rap­pelle pour­tant la pri­mau­té du pape envers et contre un col­lé­gia­lisme des­truc­teur de l’autorité pon­ti­fi­cale. Ce qui n’est plus d’actualité pour les vrais schis­ma­tiques qui ne recon­naissent pas cette pri­mau­té devient théâ­tra­le­ment reven­di­qué en face de ceux qui recon­naissent pour­tant déjà cette primauté.
  • Le Pape a dérou­lé son tapis rouge pour rece­voir l’« arche­vêque » de Canterbury Sarah Mullaly avec tous les hon­neurs dus à un arche­vêque alors que la doc­trine catho­lique ne recon­naît ni la vali­di­té des sacres angli­cans ni l’ordination des femmes, et que de sur­croît, elle sou­tient des posi­tions gra­ve­ment oppo­sées à la morale tra­di­tion­nelle sur l’homosexualité, les LGBT et l’avortement. Pourtant, Rome ne s’empresse pas de répondre aux lettres du Supérieur Général d’une congré­ga­tion plei­ne­ment catho­lique, et refuse obs­ti­né­ment d’entendre ses demandes répé­tées d’être reçu par le pape.
  • Le 26 mars der­nier, Rome a pro­mu Mgr Heiner Wilmer du siège d’Hildesheim à celui de Münster, trois fois plus impor­tant. Pourtant, cet évêque sou­tient ouver­te­ment le Chemin syno­dal alle­mand, dont les reven­di­ca­tions conduisent tou­jours davan­tage vers le schisme voire l’hérésie : ordi­na­tion des femmes, remise en cause de la morale sexuelle, béné­dic­tion des couples de même sexe. Rome récom­pense ain­si un évêque qui accom­pagne la dérive schis­ma­tique, tout en refu­sant des évêques à ceux qui s’ef­forcent de conser­ver intacte la foi catholique.
  • Le 5 mars 2023, le car­di­nal Fernandez, alors arche­vêque de La Plata, pro­non­çait une homé­lie dans laquelle il cri­ti­quait la théo­lo­gie tra­di­tion­nelle de l’Eglise : « [l’Eglise] a déve­lop­pé toute une phi­lo­so­phie et une morale rem­plies de clas­si­fi­ca­tions, pour clas­ser les gens, pour leur col­ler des éti­quettes. “Celui-​ci est comme ceci, celui-​là est comme cela. Celui-​ci peut com­mu­nier, celui-​là ne le peut pas. Celui-​ci, on peut lui par­don­ner ; celui-​là, non…” C’est ter­rible que cela nous soit arri­vé dans l’Église. Grâce à Dieu, le pape François nous aide à nous libé­rer de ces sché­mas. » Pourtant celui qui refu­sait ain­si l’exclusion et les éti­quettes, pro­nonce aujourd’hui l’exclusion de tant de fidèles atta­chés à la foi catho­lique, les range sous l’étiquette infa­mante de « schis­ma­tiques » et énonce les condi­tions sine qua non pré­cises pour le « retour » des membres de la FSSPX.
  • Faut-​il donc conclure qu’il exis­te­rait deux caté­go­ries de schis­ma­tiques ? Les pre­miers, « bons schis­ma­tiques », accueillis avec bien­veillance lorsqu’ils rejettent effec­ti­ve­ment des dogmes catho­liques et l’autorité du Siège apos­to­lique. Les seconds, « mau­vais schis­ma­tiques », trai­tés avec une sévé­ri­té inflexible parce qu’ils refusent de voir la doc­trine catho­lique alté­rée tout en s’efforçant de demeu­rer unis au Pontife romain. Autrement dit, de mau­vais schis­ma­tiques… pré­ci­sé­ment parce qu’ils ne sont pas schismatiques.
  • Cependant, cette atti­tude pos­sède, au fond, une cer­taine cohé­rence évo­quée par Notre-​Seigneur lors­qu’il affirme : « Nul ne peut ser­vir deux maîtres ; car ou bien il haï­ra l’un et aime­ra l’autre, ou bien il s’at­ta­che­ra à l’un et mépri­se­ra l’autre » (Mt 6, 24). En effet, on ne peut cher­cher à se rap­pro­cher des péri­phé­ries situées hors de l’Église sans, dans le même mou­ve­ment, s’é­loi­gner de son centre. On ne peut offrir l’amitié à ceux qui refusent la foi catho­lique sans finir par regar­der avec sus­pi­cion ceux qui s’ef­forcent de la conser­ver intacte, et qui deviennent, tôt ou tard, un reproche vivant et un obstacle. 
  • Dès lors, il devient presque inévi­table que ceux qui refusent la foi soient trai­tés en par­te­naires, tan­dis que ceux qui refusent son aban­don deviennent les véri­tables adver­saires. La sévé­ri­té de Rome rend ain­si un témoi­gnage indi­rect à l’intégrité de la FSSPX.

(Source : – FSSPX.Actualités Image Godong

Notes de bas de page
  1. En par­ti­cu­lier la pri­mau­té pon­ti­fi­cale, l’infaillibilité pon­ti­fi­cale et l’Immaculée Conception.[]
  2. Déclaration com­mune du pape Paul VI et du patriarche Athénagoras du 7 décembre 1965.[]
  3. Sauf à consi­dé­rer de manière aven­tu­reuse que les papes acceptent de tels sacres, ce qui pose bien d’autres pro­blèmes théo­lo­giques graves et une autre inco­hé­rence envers la FSSPX.[]
  4. Il est à noter que le décret de 2009 levait uni­que­ment les excom­mu­ni­ca­tions puta­tives des quatre évêques, sans jamais men­tion­ner les prêtres de la FSSPX. Il faut en conclure que Rome ne consi­dé­rait pas les prêtres de la FSSPX comme excom­mu­niés, contrai­re­ment à l’é­ton­nante note du 2 juillet.[]
  5. Canon 844 §2 « […] il est per­mis aux fidèles qui se trouvent dans l’impossibilité phy­sique ou morale d’avoir recours à un ministre catho­lique, de rece­voir les sacre­ments de péni­tence, d’Eucharistie et d’onction des malades de ministres non catho­liques, dans l’Église des­quels ces sacre­ments sont valides. » Ce canon sup­pose logi­que­ment que le sacre­ment de péni­tence est déjà habi­tuel­le­ment valide chez les schis­ma­tiques, avant même l’exception consi­dé­rée. Le Directoire pour l’application des prin­cipes et des normes sur l’œcuménisme de 1993 reprend la même dis­po­si­tion au numé­ro 123 en pré­ci­sant que cela s’applique aux ministres des Églises schis­ma­tiques orien­tales. Cela sou­lève une ques­tion sub­si­diaire, car le canon 966 exige que le prêtre qui confesse ait reçu cette facul­té de l’autorité, aus­si bien que le canon 722 §2 du Code des églises orien­tales. De quelle manière les schis­ma­tiques sont-​ils répu­tés avoir reçu cette facul­té de confes­ser d’une auto­ri­té pon­ti­fi­cale pour­tant reje­tée par eux ? Deux hypo­thèses : – Soit Rome accorde une sup­pléance de juri­dic­tion géné­rale aux schis­ma­tiques, auquel cas on ne voit pas pour­quoi une telle chose serait refu­sée à la FSSPX. – Soit Rome s’appuie sur la nou­velle idée de Vatican II selon laquelle la juri­dic­tion serait confé­rée par le sacre épis­co­pal, pour en conclure que les évêques schis­ma­tiques peuvent accor­der cette facul­té de confes­ser à leurs prêtres. Mais alors com­ment Rome pourrait-​elle jus­ti­fier que la FSSPX ne dis­pose pas de ce pou­voir ? Faudrait-​il conclure que la FSSPX ne pos­sède effec­ti­ve­ment aucune juri­dic­tion, comme elle l’af­firme, ce qui implique que la juri­dic­tion ne découle pas du sacre, contrai­re­ment à Vatican II, et donc que la FSSPX n’est pas schis­ma­tique ? Comprenne qui pour­ra… Pour notre part, nous conti­nue­rons à confes­ser vali­de­ment en ver­tu d’une sup­pléance de juri­dic­tion décou­lant de l’analogie du droit (can. 20/​CIC 1917 ; can. 19/​CIC 1983).[]
  6. A sup­po­ser que la FSSPX soit schis­ma­tique (ce que nous ne concé­dons pas), il serait en revanche cohé­rent, au regard du droit cano­nique de consi­dé­rer comme inva­lides les mariages des catho­liques qui sont « entrés dans le schisme » au cours de leur vie, car ils seraient alors consi­dé­rés comme ayant quit­té l’Église par un acte for­mel et donc concer­nés par le Motu pro­prio Omnium in men­tem de Benoît XVI qui oblige ceux-​ci à la forme cano­nique et inva­lide ain­si leur mariage. Mais cela ne sau­rait jamais concer­ner deux par­ties qui sont nées après 1988 dans la FSSPX en rai­son du canon 1117. Faut-​il donc voir dans la note du 2 juillet une recon­nais­sance cachée que les fidèles de la FSSPX seraient en grande par­tie des catho­liques issus des struc­tures offi­cielles ? Ou bien faudrait-​il voir fina­le­ment un aveu que la FSSPX n’est pas schis­ma­tique et donc sou­mise aux lois com­munes de l’Eglise sur la forme cano­nique du mariage ? Nous lais­sons Rome ten­ter résoudre leurs propres contra­dic­tions et nous conti­nue­rons pour notre part, à marier vali­de­ment les fidèles en ver­tu du canon 1098/​CIC 1917 (c. 1116/​CIC 1983).[]
  7. Joseph Ratzinger, Theologische Prinzipienlehre : Bausteine zur Fundamentaltheologie, München, 1982, p. 209 [trad. fr. Les Principes de la théo­lo­gie catho­lique. Esquisse et maté­riaux, Paris, Téqui, 1985, p. 222].[]
  8. « Le ius divi­num ne doit pas être consi­dé­ré comme impli­quant que la pri­mau­té uni­ver­selle en tant qu’institution per­ma­nente a été direc­te­ment fon­dée par Jésus au cours de sa vie sur terre. Ce terme ne signi­fie pas non plus que le pri­mat uni­ver­sel est une “source de l’Église”, comme si le salut du Christ devait pas­ser par lui. » Anglican-​Roman Catholic International Commission (ARCIC I), cité par le Dicastère pour la pro­mo­tion de l’unité des chré­tiens dans L’Évêque de Rome. Primauté et syno­da­li­té dans les dia­logues œcu­mé­niques et réponses à l’en­cy­clique Ut unum sint, publié avec l’ap­pro­ba­tion du Pape François, n° 49.[]
  9. « Cette forme d”« apos­to­lat mis­sion­naire », […] qui a été appe­lée « unia­tisme », ne peut plus être accep­tée ni en tant que méthode à suivre, ni en tant que modèle de l’u­ni­té recher­chée par nos Églises. » Commission mixte inter­na­tio­nale pour le dia­logue théo­lo­gique entre l’Église catho­lique et l’Église ortho­doxe, L’uniatisme, méthode d’u­nion du pas­sé, et la recherche actuelle de la pleine com­mu­nion (Déclaration de Balamand, 23 juin 1993), n° 12, cité par le Dicastère pour la pro­mo­tion de l’unité des chré­tiens dans L’Évêque de Rome. Primauté et syno­da­li­té dans les dia­logues œcu­mé­niques et les réponses à l’en­cy­clique Ut unum sint, publié avec l’ap­pro­ba­tion du pape François, n° 131.[]