Résister à un pape infaillible ? (Texte et Vidéo)

Comment conci­lier l’au­to­ri­té suprême du Pontife romain, son infailli­bi­li­té et les nom­breux textes de la théo­lo­gie tra­di­tion­nelle qui affirment qu’il peut être néces­saire, dans cer­taines cir­cons­tances excep­tion­nelles, de lui résister ?

À tra­vers les ensei­gne­ments de saint Robert Bellarmin, de Cajetan, de Francisco de Vitoria, de Jean de Torquemada, de Palmieri, de saint Thomas d’Aquin et d’autres grands théo­lo­giens, cette vidéo exa­mine les prin­cipes catho­liques de l’au­to­ri­té pon­ti­fi­cale, de l’o­béis­sance et de l’infaillibilité. 

Elle montre com­ment la théo­lo­gie dis­tingue l’o­béis­sance due au pape de l’o­béis­sance abso­lue due à Dieu, et pour­quoi tous ces émi­nents théo­lo­giens de l’Église ont envi­sa­gé l’hy­po­thèse d’une résis­tance légi­time à cer­taines déci­sions pontificales. 

L’objectif n’est pas de remettre en cause la papau­té, mais de mieux com­prendre, à la lumière de la doc­trine catho­lique, com­ment la Fraternité Saint-​Pie X se posi­tionne face à la crise actuelle de l’Église. 

⏱️ Chapitres : 

00:00 — Introduction : Une contradiction ? 

03:12 — Quand les plus grands théo­lo­giens parlent de résis­ter au pape 

10:42 — « Juger le pape » : de quoi parle-t-on ? 

14:47 — Obéir au pape… jusqu’où ? 

21:05 — Ce que signi­fie réel­le­ment l’in­failli­bi­li­té pontificale 

26:11 — Erreur doc­tri­nale du pape ? Des pré­cé­dents historiques 

30:13 — Garder le dépôt de la foi dans une crise sans précédent 

L’accusation d’incohérence contre la FSSPX

Prima sedes a nemine judi­ca­tur. Le Premier Siège n’est jugé par per­sonne. C’est par ces mots que la loi de l’Église catho­lique rap­pelle que per­sonne n’a le droit de juger le pape. En effet, on est tou­jours jugé par un supé­rieur ; or le pape est l’autorité suprême dans l’Église : il n’a aucun supé­rieur sur cette terre. Il est donc logique qu’il ne soit jugé par per­sonne. Dans l’autre monde, il sera bien sûr jugé par Jésus-​Christ, comme tout le monde, mais pas sur cette terre.

Cette auto­ri­té suprême du pape a été rap­pe­lée de la manière la plus solen­nelle par le pape Boniface VIII dans la célèbre bulle Unam Sanctam en 1302 : « Nous décla­rons, disons et défi­nis­sons qu’il est abso­lu­ment néces­saire au salut, pour toute créa­ture humaine, d’être sou­mise au Pontife romain. » C’est un dogme de foi.

À cela s’ajoute la pro­cla­ma­tion solen­nelle, en 1870, par le concile Vatican I, des dogmes de la pri­mau­té du pape et de son infailli­bi­li­té en matière de foi et de morale.

En somme, le pape :

  • n’est jugé par personne ;
  • est l’autorité suprême, néces­saire au salut ;
  • et il est infaillible.

Ce sont des véri­tés bien connues, que l’on peut trou­ver sim­ple­ment dans un caté­chisme comme celui du pape saint Pie X. « Là où est Pierre, là est l’Église », résu­mait saint Ambroise de Milan.

Pourtant, à la suite de Mgr Lefebvre, la Fraternité Saint-​Pie X, qui se place sous le patro­nage du pape du même caté­chisme, saint Pie X, pré­tend, d’un côté, recon­naître le pape actuel, Léon XIV, mais, dans le même temps, lui déso­béit fron­ta­le­ment. Et cela, selon la Fraternité, pour le salut des âmes. Les âmes seraient mises en dan­ger par un pape qui détruit l’Église.

C’est bien beau de vou­loir sau­ver les âmes, mais… un pape qu’il est inter­dit de juger, auquel il faut obéir, qui est infaillible et qui… détruit l’Église ? Est-​ce que ce n’est pas une absurdité ?

Désobéir au pape pour le salut des âmes, alors que l’obéissance au pape est néces­saire au salut de l’âme ? Encore une absurdité !

Les évêques de la Fraternité qui viennent d’être sacrés ont juré obéis­sance au pape alors même qu’ils se fai­saient sacrer contre son auto­ri­té. Est-​ce que tout cela n’est pas une contra­dic­tion fla­grante ? Une inco­hé­rence majeure de la Fraternité Saint-​Pie X ? Une impos­si­bi­li­té théologique ?

Il est ten­tant, pour cer­tains, de por­ter un tel juge­ment, appa­rem­ment logique. Apparemment…

Quand les plus grands théologiens parlent de résister au pape 

Pourtant, un saint, un car­di­nal, un théo­lo­gien de grand renom et même un doc­teur de l’Église a bel et bien envi­sa­gé expli­ci­te­ment un pape qui cher­che­rait à détruire l’Église et auquel il fau­drait résis­ter et déso­béir. Il s’agit de saint Robert Bellarmin.

Saint Robert Bellarmin est un car­di­nal et théo­lo­gien ita­lien, mort en 1621, cano­ni­sé en 1930 et pro­cla­mé doc­teur de l’Église en 1931 par le pape Pie XI. Il appar­tient à l’ordre des jésuites, ordre connu pour mettre l’accent sur l’obéissance, et spé­cia­le­ment sur l’obéissance au pape, chère à son fon­da­teur, saint Ignace de Loyola.

Bellarmin est connu comme un grand défen­seur de la papau­té. Alors que les pro­tes­tants avaient pro­duit, à l’époque, les Centuries de Magdebourg, une œuvre de grande enver­gure cher­chant à s’attaquer aux fon­de­ments his­to­riques et théo­lo­giques de l’Église catho­lique, c’est Bellarmin qui emploie ses talents pour leur adres­ser une brillante réfu­ta­tion dans ses fameuses Controverses. En interne aus­si, dans l’Église, Bellarmin se posi­tionne contre cer­tains théo­lo­giens qui mini­misent le pou­voir du pape. Au contraire, il défend la pri­mau­té du pape et son infailli­bi­li­té dans des termes très proches de ceux du futur concile Vatican I, plu­sieurs siècles à l’avance.

Pourtant, dans une œuvre majeure de théo­lo­gie consa­crée tout entière au sujet du pape, le De Romano Pontifice (« Du Pontife romain »), Bellarmin nous dit ceci en par­lant du pape : « De même qu’il est per­mis de résis­ter au pon­tife qui attaque le corps, il est per­mis de résis­ter à celui qui attaque les âmes ou trouble l’ordre public ; et il est bien davan­tage per­mis de lui résis­ter s’il détruit l’Église. Il est per­mis, dis-​je, de lui résis­ter en ne fai­sant pas ce qu’il ordonne et en empê­chant l’exécution de sa volon­té ; mais il n’est pas per­mis de le juger, de le punir ou de le dépo­ser, car cela relève d’un supé­rieur[1]. »

Un doc­teur de l’Église nous parle donc bien ici expli­ci­te­ment de résis­ter, de déso­béir à un pape qui s’attaquerait aux âmes, voire cher­che­rait à « détruire l’Église ».

Et si vous pen­sez que c’est une bizar­re­rie iso­lée de saint Robert Bellarmin, détrompez-​vous. On trouve la même chose chez d’autres théo­lo­giens de pre­mier plan. 

Francisco de Vitoria est un grand théo­lo­gien espa­gnol, mort en 1546, de l’ordre domi­ni­cain, un ordre sou­vent en riva­li­té avec les jésuites, comme Bellarmin, et fon­da­teur d’une impor­tante école de pen­sée théo­lo­gique : l’école de Salamanque. Dans ses Relectiones theo­lo­gicæ, il aborde la même hypo­thèse en ces termes : « Lorsque les com­man­de­ments ou les actes du pape tendent à la des­truc­tion de l’Église, ils peuvent être refu­sés, et l’exécution de ces ordres peut être empê­chée […] car il appar­tient à cha­cun de repous­ser l’injustice, d’empêcher qu’elle ne se pro­duise et de se défendre[2]. »

À l’appui de sa conclu­sion, Vitoria cite un incon­tour­nable théo­lo­gien domi­ni­cain, le car­di­nal Thomas de Vio, dit Cajetan, qui affirme à son tour que : « Il faut résis­ter, même fron­ta­le­ment, au pape qui détruit publi­que­ment l’Église[3]. »

Certains se diront encore que cela ne concerne peut-​être que les théo­lo­giens des siècles pas­sés et qu’avec la pro­cla­ma­tion de l’infaillibilité du pape en 1870, cette thèse serait deve­nue désuète. Mais saint Robert Bellarmin et le car­di­nal Cajetan croient déjà expli­ci­te­ment à l’infaillibilité pon­ti­fi­cale. Cela ne change donc rien à l’affaire.

Voyons tout de même un ouvrage magis­tral de 1891, le De Romano Pontifice du théo­lo­gien jésuite Domenico Palmieri, alors pro­fes­seur au Collège romain, qui pose la ques­tion : « Est-​il jamais per­mis de résis­ter au Pontife romain ? »

À quoi il répond : « Il n’est pas per­mis de résis­ter au Pontife ensei­gnant ex cathe­dra, car il ne se trompe pas. »

Cela concerne les décla­ra­tions infaillibles. Mais Palmieri conti­nue : « Dans l’hypothèse où le Pontife se com­por­te­rait mal, infli­ge­rait injus­te­ment des dom­mages et per­sé­cu­te­rait l’Église, il est per­mis de résis­ter au Pontife. »

Et Palmieri cite à l’appui Bellarmin, dans un pas­sage d’un autre ouvrage, le De Conciliis, où Bellarmin réci­dive : « Il est per­mis, en gar­dant le res­pect dû au pape, de l’admonester, de le cor­ri­ger avec modé­ra­tion, de lui résis­ter même par la force et par les armes s’il veut détruire l’Église. Or, pour résis­ter, même avec la force, aucune auto­ri­té n’est requise. »

Et Bellarmin cite à son tour encore un autre grand théo­lo­gien, Jean de Torquemada, que nous avons déjà cité dans une autre vidéo.

Mais arrê­tons là cette ava­lanche de cita­tions. Nous avons appa­rem­ment un pro­blème : soit tous ces théo­lo­giens sont aus­si inco­hé­rents et illo­giques que la Fraternité Saint-​Pie X, voire oppo­sés au dogme, ce qui est incon­ce­vable, soit la ques­tion est plus sub­tile qu’il n’y paraît.

Évidemment, saint Robert Bellarmin et les autres théo­lo­giens connaissent et adhèrent aux dogmes de l’Église. Mais jus­te­ment, ils les connaissent si bien qu’ils en connaissent aus­si les contours exacts et toutes les subtilités.

Les cita­tions sont néces­saires en théo­lo­gie, parce que la foi se fonde sur l’argument d’autorité. Mais ce n’est pas tou­jours suf­fi­sant, car il faut aus­si avoir l’intelligence des cita­tions pour com­prendre vrai­ment ce qu’elles disent avec pré­ci­sion… et com­prendre aus­si ce qu’elles ne pré­cisent pas et laissent dans le flou.

Le lan­gage humain condense sou­vent des idées com­plexes dans des for­mules courtes, mais impré­cises, par com­mo­di­té, comme la fameuse phrase : « Là où est Pierre, là est l’Église. » C’est un conden­sé qui ne peut pré­tendre expli­quer toutes les sub­ti­li­tés de la doc­trine et ses exceptions.

Si la théo­lo­gie était aus­si simple qu’un cours de caté­chisme pour enfants, on ne com­pren­drait pas pour­quoi les théo­lo­giens écrivent d’immenses trai­tés pour par­ler des pou­voirs du pape. Son rôle serait vite résu­mé : « chef suprême, lui obéir ou se dam­ner, ne se trompe jamais, terminé. »

« Juger le pape » : de quoi parle-t-on ?

Ce que nous allons voir main­te­nant, ce sont les pré­ci­sions qu’il faut appor­ter à pro­pos de l’autorité du pape :

– le pape n’est jugé par per­sonne sur cette terre, au sens juri­dique du terme, mais pas au sens d’un juge­ment moral ;

– la sou­mis­sion au pape est néces­saire au salut de l’âme, mais seule­ment dans la mesure où le pape ne com­mande pas le mal ;

– le pape est tou­jours infaillible dans les condi­tions défi­nies par le concile Vatican I, mais il ne l’est pas tou­jours en dehors de ces conditions.

Premièrement, la for­mule « Le Premier Siège n’est jugé par per­sonne » est une loi cano­nique : elle a donc un sens juri­dique. Elle signi­fie qu’aucun tri­bu­nal n’est au-​dessus du pape. Aucun juge ne peut pro­non­cer une sen­tence pénale contre le pape, parce que seul un juge supé­rieur peut pro­non­cer une sen­tence sur quelqu’un qui est sou­mis à son auto­ri­té ; or le pape n’a pas de supé­rieur sur cette terre. C’est pour cette rai­son que saint Robert Bellarmin dit qu’il n’est pas per­mis de punir le pape ou de le déposer.

En revanche, dire sim­ple­ment : « Le pape Alexandre VI a eu une conduite immo­rale » ou bien « Le pape Pie IX a été un bon pape », ce ne sont pas des juge­ments juri­diques ; ce ne sont pas des peines, mais sim­ple­ment des juge­ments de valeur, des juge­ments moraux, que ce soit en bien ou en mal. Et cela n’est pas inter­dit. Saint Robert Bellarmin dit bien qu’« aucune auto­ri­té n’est requise » pour résis­ter au pape. Il est donc logique de pou­voir juger, en pre­mier lieu, de ce devoir de résistance.

Le car­di­nal Cajetan reprend cette dis­tinc­tion entre les deux formes de juge­ment. En par­lant du pape, il dit : « Résister à un tyran […] cela est per­mis à tout le monde […], mais agir en ayant l’autorité pour le faire n’est légi­time que pour un supé­rieur. […] Ce genre d’argument […] ne montre pas que celui qui agit ain­si ait l’autorité d’un juge pour pou­voir infli­ger une puni­tion, mais que tout par­ti­cu­lier a le droit de résis­ter à son agresseur. »

Bien sûr, quand on émet un juge­ment de valeur néga­tif sur une per­sonne, il faut tou­jours faire atten­tion à un autre prin­cipe, qui est un prin­cipe de morale, qu’il n’est pas inutile de rap­pe­ler, sur­tout en ce moment : il faut se gar­der du juge­ment témé­raire, sous peine de péché, par­fois même grave. C’est-à-dire qu’il ne faut pas juger néga­ti­ve­ment quelqu’un à par­tir d’indices insuf­fi­sants ; ne pas tenir pour cer­tain ce qui est dou­teux ; et ne pas même tenir pour dou­teux ce qui n’a aucun fondement.

C’est valable dans le juge­ment por­té sur n’importe qui, ce qui veut dire aus­si sur le cler­gé et les fidèles de la Fraternité Saint-​Pie X, quoi qu’on en pense, mais c’est valable à plus forte rai­son lorsqu’il s’agit de l’autorité. Ce prin­cipe recom­mande la pru­dence et la modé­ra­tion dans le juge­ment, mais il ne rend pas impos­sibles les juge­ments néga­tifs, pour­vu que l’on garde tou­jours un pro­fond res­pect pour la fonc­tion du pape.

Mais on peut encore ajou­ter une dis­tinc­tion : il vaut mieux juger les actes que les per­sonnes. Par exemple, auto­ri­ser la béné­dic­tion des couples homo­sexuels, je sais que c’est un acte qui n’est pas catho­lique. Il m’importe peu de connaître la culpa­bi­li­té per­son­nelle du pape François dans cette affaire. Je laisse ce juge­ment à Dieu. Je sais sim­ple­ment que je dois reje­ter cet acte parce qu’il va contre la foi.

Obéir au pape… jusqu’où ? 

Deuxièmement, Boniface VIII dit qu’il est néces­saire au salut d’être sou­mis au sou­ve­rain pon­tife. « Soumis » vient du latin sub­mit­tere, « pla­cer » ou « envoyer en des­sous ». Être sou­mis à quelqu’un, c’est donc recon­naître sa supé­rio­ri­té hié­rar­chique et, par consé­quent, le devoir d’obéissance qui en découle.

Or tout catho­lique sait com­bien l’obéissance à la hié­rar­chie de l’Église est fon­da­men­tale. L’obéissance n’est pas un élé­ment secon­daire, mais une dimen­sion consti­tu­tive de la vie dans l’Église, au point qu’il est incon­ce­vable de reje­ter le prin­cipe même de l’obéissance.

« Il est juste de pré­fé­rer l’obéissance aux sacri­fices », disait saint Grégoire le Grand[4].

Mais il faut se deman­der : l’obéissance a‑t-​elle des limites ? Faut-​il tou­jours obéir à ses supé­rieurs ? À n’importe quel ordre ?

Saint Thomas d’Aquin pose pré­ci­sé­ment cette ques­tion dans sa Somme théo­lo­gique. Il répond : non, en s’appuyant sur une cita­tion du pre­mier pape, saint Pierre, disant : « Il faut obéir à Dieu plu­tôt qu’aux hommes[5]. »

« Or, remarque saint Thomas, les ordres des supé­rieurs sont par­fois contraires à ceux de Dieu. Donc il ne faut pas leur obéir en tout. »

Il ajoute cette illus­tra­tion ancienne : « Si le com­mis­saire donne un ordre, devras-​tu l’exécuter si le pro­con­sul ordonne le contraire ? Et si le pro­con­sul donne un ordre, et l’empereur un autre, n’est-il pas évident qu’en mépri­sant le pre­mier, tu dois obéir au second ? Donc, si l’empereur donne un ordre, et Dieu un autre, tu devras mépri­ser celui-​là et obéir à Dieu. »[6]

Autrement dit, en cas de conflit entre les ordres du N+1 et du N+2, il faut suivre le N+2, c’est-à-dire l’autorité la plus éle­vée. Or seul Dieu est l’autorité suprême. Seul Lui peut deman­der une obéis­sance absolue.

Attention : il ne s’agit évi­dem­ment pas de dire que l’on doit obéir seule­ment si l’on est d’accord avec les ordres, ou de s’en remettre uni­que­ment à sa sub­jec­ti­vi­té. Si l’on n’a pas envie, on obéit quand même. Si l’on estime que le supé­rieur est mal avi­sé et que sa déci­sion est impru­dente, on obéit quand même.

Mais si un ordre s’oppose aux com­man­de­ments de Dieu ou mène à la ruine de l’Église, alors on doit déso­béir à l’homme, fût-​il pape, pour obéir à Dieu.

« Dans ce cas, dit saint Thomas, non seule­ment on n’est pas tenu d’o­béir au supé­rieur, mais on est même tenu de ne pas lui obéir, comme les saints mar­tyrs affron­tèrent la mort plu­tôt que d’o­béir aux ordres impies des tyrans. »[7]

Dans une guerre, si un lieu­te­nant ordonne à un de ses sol­dats d’exécuter un homme mani­fes­te­ment inno­cent, le sol­dat doit déso­béir à son lieu­te­nant ; par là même, il obéit en réa­li­té à une auto­ri­té plus élevée.

En revanche, si le sol­dat exé­cute l’innocent par obéis­sance, il se rend cou­pable devant la loi divine, et même devant les lois humaines. Sa faute sera moins grave que celle de celui qui donne l’ordre : il n’est qu’un exé­cu­tant. C’est une cir­cons­tance atté­nuante, mais non excu­sante ; l’obéissance aveugle est fau­tive et punissable.

Certains disent par­fois : « Je pré­fère me trom­per avec le pape que d’avoir rai­son contre lui. » Mais c’est oublier que l’obéissance aveugle peut être nui­sible à l’âme.

La Sainte Écriture elle-​même nous donne un exemple d’opposition au pape. Dans son Épître aux Galates, saint Paul raconte : « Quand Céphas [c’est-à-dire saint Pierre] vint à Antioche, je lui résis­tai en face, parce qu’il était répré­hen­sible[8]. »

Saint Thomas d’Aquin com­mente ce pas­sage en disant : « S’il y avait dan­ger pour la foi, les supé­rieurs devraient être repris par les infé­rieurs, même en public. Aussi Paul, qui était sou­mis à Pierre, l’a‑t-il repris pour cette rai­son[9]. » Ce pas­sage montre bien qu’on peut être sou­mis à l’autorité du pape et pour­tant s’opposer publi­que­ment à lui.

C’est ce que fait la Fraternité Saint-​Pie X : elle recon­naît l’autorité du pape, et en ce sens elle lui est sou­mise ; mais elle refuse l’obéissance à tout ce qui tend à la des­truc­tion de l’Église.

Est-​ce que cela veut dire que la Fraternité ne garde plus qu’un prin­cipe abs­trait d’obéissance, une idée pure, sans jamais obéir concrè­te­ment, sauf dans les rares cas où cela l’arrange, comme le cari­ca­turent certains ?

Non, au contraire, nous obéis­sons habi­tuel­le­ment et concrè­te­ment au pape.

Car obéir au pape, ce n’est pas suivre les paroles qu’il pro­nonce à la sor­tie d’un avion ou dans une homé­lie à Lampedusa ; c’est obéir à un pou­voir légis­la­tif, à des lois, donc au droit canonique.

Quand le droit cano­nique demande aux prêtres de res­pec­ter le céli­bat, de réci­ter leur bré­viaire, de suivre des retraites spi­ri­tuelles, d’avoir une dévo­tion par­ti­cu­lière envers la Sainte Vierge, de vivre autant que pos­sible en com­mu­nau­té, de por­ter l’habit ecclé­sias­tique, de pour­suivre leurs études sacrées, de suivre les règles d’administration des sacre­ments, etc., la Fraternité le fait, par obéis­sance à l’Église et donc au pape.

C’est pour­quoi nos évêques ont pu, en toute véri­té, jurer obéis­sance au pape.

On peut, en revanche, s’interroger sur le res­pect par­fois approxi­ma­tif du droit cano­nique en dehors du milieu traditionaliste.

En résu­mé, l’attitude de la Fraternité est la sui­vante : recon­naître le pape ; lui obéir dans la mesure où ce qu’il com­mande n’est pas mau­vais ; mais ne pas suivre les pres­crip­tions qui mènent concrè­te­ment à la ruine de l’Église. Il est donc clair que la FSSPX n’est pas schis­ma­tique au regard du droit cano­nique, qui parle d’un refus de soumission.

Ce que signifie réellement l’infaillibilité pontificale 

Tout cela ouvre alors une nou­velle ques­tion : est-​il sim­ple­ment pos­sible que le pape impose une obéis­sance qui tende à la des­truc­tion de l’Église ? C’est la ques­tion de l’infaillibilité du pape.

Cette infailli­bi­li­té est un dogme de foi auquel tout catho­lique doit adhé­rer. Elle est défi­nie dans la consti­tu­tion Pastor Æternus du pre­mier concile du Vatican, en 1870.

Or, ce texte est très pré­cis, il énonce expres­sé­ment les condi­tions de cette infaillibilité.

Trois condi­tions[10], il faut que le pape :

  1. s’exprime en tant que pape (et non sim­ple­ment en tant qu’homme, prêtre ou évêque, comme lorsqu’il pro­nonce un dis­cours, donne une inter­view ou publie un livre) ;
  2. s’exprime en matière de foi ou de morale (il n’est donc pas infaillible dans son gou­ver­ne­ment ou lorsqu’il parle seule­ment de science, de lit­té­ra­ture ou en matière judi­ciaire, par exemple dans une peine d’excommunication) ;
  3. défi­nisse une doc­trine. C’est le mot-​clé capi­tal, qui revient trois fois dans le dogme.

Beaucoup de théo­lo­giens ajoutent une qua­trième condi­tion : que le pape ait « l’intention d’obliger toute l’Église ». Mais ce point rejoint en réa­li­té le troi­sième, puisqu’il s’agit pré­ci­sé­ment de l’acte de définition.

Si ces condi­tions sont réunies, on dit que le pape parle ex cathe­dra. Il est alors infaillible. Mais qu’entend-on par « défi­nir » une doc­trine, c’est-à-dire par cette troi­sième condition ?

Je laisse la réponse à un domi­ni­cain de renom, le père Thomas Pègues, qui s’exprimait dans la pres­ti­gieuse Revue tho­miste de 1904, sous le pon­ti­fi­cat de saint Pie X : « C’est donc lorsque le Pape défi­nit, c’est-à-dire lorsqu’il tranche défi­ni­ti­ve­ment et avec l’intention for­melle de clore toutes les dis­cus­sions ou de les pré­ve­nir ; c’est alors, et uni­que­ment alors, qu’il est infaillible et que sa déci­sion s’impose à tous comme un article de foi. […] Que s’il s’agit d’un point de doc­trine ayant trait au dépôt de la Révélation, nous ne devons pas nous hâter, même alors, d’en appe­ler à l’Infaillibilité et à la foi. […] Le Pape, même comme Pape et dans un docu­ment où il se pro­pose de par­ler à l’Église uni­ver­selle, peut très bien abor­der un point de doc­trine qui touche à la véri­té révé­lée […] non pas pour tran­cher et clore défi­ni­ti­ve­ment le débat, mais sim­ple­ment pour rehaus­ser la dis­cus­sion, ou l’orienter et la diri­ger. Dans ce cas, et bien qu’il s’agisse d’un point de doc­trine rele­vant de l’Infaillibilité, bien que d’ailleurs le Pape agisse et parle comme chef de l’Église, se pro­po­sant […] d’enseigner, d’une cer­taine manière, à l’univers, cepen­dant nous ne par­le­rons pas d’Infaillibilité, parce que nous n’avons pas la troi­sième condi­tion essen­tiel­le­ment requise pour que l’Infaillibilité soit en jeu. Le Pape, en effet, ne pro­cède pas par voie de sen­tence doc­tri­nale défi­ni­tive ; il ne se pro­pose pas de tran­cher défi­ni­ti­ve­ment le débat : il ne défi­nit pas. »[11]

Dans son Grand Catéchisme de 1905, saint Pie X pré­ci­sait que le pape est infaillible « seule­ment »[12] lorsqu’il définit.

Or, les défi­ni­tions sont rares. Elles sont même deve­nues qua­si­ment inexis­tantes avec Vatican II, qui a expres­sé­ment refu­sé toute défi­ni­tion. Paul VI a affir­mé que le concile « a évi­té de pro­non­cer d’une manière extra­or­di­naire des dogmes com­por­tant la note d’infaillibilité »[13].

Il y avait une volon­té de ne pas défi­nir, parce que l’idée d’une véri­té immuable déplaît à la men­ta­li­té moderne.

Erreur doctrinale du pape ? Des précédents historiques

De fait, il y a eu, par le pas­sé, de rares cas d’erreurs dans des décla­ra­tions non infaillibles.

Un cas trop peu connu est celui d’une lettre décré­tale du pape Célestin III, inti­tu­lée Laudabilem, où Célestin III més­in­ter­pré­tait saint Paul en sta­tuant qu’un mariage réel[14] entre deux catho­liques était dis­sous aus­si­tôt que l’un des deux époux tom­bait dans l’hérésie. 

Il avait per­mis à une femme de se rema­rier et de res­ter avec son deuxième mari, même lorsque son pre­mier mari était reve­nu de son héré­sie. Ce texte eut une valeur nor­ma­tive pour les cas sem­blables. Innocent III, suc­ces­seur de Célestin III, remit les choses en ordre en sta­tuant exac­te­ment le contraire. Plus tard, Grégoire IX fit cen­su­rer cette décrétale.

Enfin, le concile de Trente tran­cha défi­ni­ti­ve­ment la ques­tion : un tel mariage ne peut abso­lu­ment jamais être dis­sous pour quelque rai­son que ce soit.

Ce cas était connu de saint Robert Bellarmin, qui admet qu’il s’agit bien d’une décré­tale erro­née, mais argu­mente, à juste titre, qu’il ne s’agissait pas d’une défi­ni­tion ex cathe­dra, donc d’un ensei­gne­ment infaillible. Même constat chez le car­di­nal Cajetan et chez Palmieri, déjà cité, qui connais­saient eux aus­si ce cas.

Même s’il ne s’agissait pas, à l’époque, d’une héré­sie, il s’agissait mal­gré tout d’une erreur concer­nant la vali­di­té d’un sacre­ment, avec cette grave consé­quence morale d’autoriser des situa­tions per­ma­nentes d’adultère.

Bien sûr, la situa­tion actuelle est dif­fé­rente, notam­ment par la durée et la fré­quence des erreurs. Ces faits peuvent s’expliquer théo­lo­gi­que­ment par une nou­velle concep­tion erro­née du magis­tère lui-​même. Depuis Vatican II, nous sommes confron­tés à un nou­veau mode d’enseignement dans l’Église qui semble aller contre la notion même de magis­tère. Mais cette ques­tion, comme bien d’autres, dépasse lar­ge­ment le cadre de cette vidéo.

Ce qui est impor­tant ici, c’est de com­prendre que la vie de l’Église est loin d’être un long fleuve tran­quille. Bien des situa­tions éton­nantes ont sur­gi au cours de son his­toire mou­ve­men­tée, sans que la théo­lo­gie ou le droit cano­nique les aient clai­re­ment anticipées.

C’est, par exemple, la crise de l’arianisme, où l’on a vu une grande par­tie des évêques du monde tom­ber dans l’hérésie, tan­dis que le pape excom­mu­niait saint Athanase. C’est encore le troi­sième concile de Constantinople, qui condamne le pape Honorius pour héré­sie. C’est aus­si la crise du Grand Schisme d’Occident, où l’on se trouve en pré­sence de trois papes sans savoir lequel est le véri­table. Sans oublier le pro­blème du concile de Constance, qui a pro­cla­mé une hérésie.

Attention cepen­dant : des tra­vaux théo­lo­giques sérieux et détaillés ont démon­tré, sans l’ombre d’un doute, qu’aucune de ces situa­tions ne remet en cause l’infaillibilité du pape ni son auto­ri­té, contrai­re­ment à ce qu’ont pu sou­te­nir les gal­li­cans et d’autres groupes.

De même, la Fraternité Saint-​Pie X, même dans la situa­tion actuelle, n’a jamais remis en ques­tion ces dogmes.

Nous savons de manière abso­lu­ment cer­taine que l’Église ne pour­ra jamais être détruite. Les portes de l’enfer ne pré­vau­dront pas contre elle : c’est une pro­messe du Christ. Quelques-​uns ont alors conclu un peu vite qu’il était impos­sible qu’un pape cherche à détruire l’Église, oubliant qu’un doc­teur de l’Église a affir­mé expli­ci­te­ment le contraire. 

Ce qui est vrai, c’est que per­sonne, fût-​il pape, ne par­vien­dra à détruire l’Église. Mais cela ne veut pas dire que per­sonne n’essaiera, ni que per­sonne ne pour­ra cau­ser de graves dégâts. 

Garder le dépôt de la foi dans une crise sans précédent

Tout cela montre qu’il ne faut pas avoir une vision naïve de l’obéissance ou de l’infaillibilité, il faut com­prendre qu’il existe des dis­tinc­tions et des sub­ti­li­tés qui échappent à une ana­lyse trop rapide.

Mais, au-​delà des sub­ti­li­tés théo­lo­giques, ce qui importe davan­tage pour un simple fidèle catho­lique, qui n’est pas théo­lo­gien, c’est qu’il existe aus­si des réa­li­tés évi­dentes. Quand on voit un pape per­mettre la béné­dic­tion des couples homo­sexuels, dire que la diver­si­té des reli­gions est une sage volon­té de Dieu, faire volte-​face sur la ques­tion de la peine de mort, ou renier les titres tra­di­tion­nels qu’une dizaine de papes ont accor­dés à la Vierge Marie ; quand on constate les graves consé­quences de la liber­té reli­gieuse ou de l’œcuménisme de Vatican II, on voit bien qu’il y a un grave problème.

La ques­tion impor­tante n’est alors pas d’essayer de résoudre théo­lo­gi­que­ment tous les pro­blèmes de la crise actuelle et de la papau­té, ce dont nous sommes bien inca­pables à notre niveau, sinon par nos prières, mais plus sim­ple­ment de veiller au salut de notre âme et de celles qui nous entourent. Et pour cela, nous avons besoin de repères : une bonne doc­trine et une bonne litur­gie. C’est ce que la Fraternité s’efforce de conser­ver, même s’il lui faut, pour cela, résis­ter à l’autorité du pape.

Face à une situa­tion extra­or­di­naire, il faut prendre des moyens extra­or­di­naires pour gar­der le dépôt de la foi dont parle saint Paul à Timothée : « Garde le bon dépôt, par l’Esprit-​Saint qui habite en nous. » (2 Tm 1, 13–14)

Si le sujet spé­ci­fique du sacre des évêques de la Fraternité vous inté­resse, une vidéo lui est consa­crée.

Source : FSSPX Actualités. Photo : Laura Adai – Unsplash

Notes de bas de page
  1. Saint Robert Bellarmin, De Romano Pontifice, l. 2, c. 29, arg. 7, in Opera Omnia, t. 1, p. 417–418, Neapoli, 1856.[]
  2. Francisco de Vitoria, Relectiones theo­lo­gicæ, p. 179, Matriti, 1765.[]
  3. Cajetan, De Comparatione Auctoritatis Papae et Concilii, cap. 27, cité par Vitoria, ibid.[]
  4. IIa IIæ, q. 104, a. 3, c.[]
  5. Actes des Apôtres 5, 29.[]
  6. Somme théo­lo­gique, IIa IIæ, q. 104, a. 5.[]
  7. Somme théo­lo­gique, IIa IIæ, q. 104, a. 5.[]
  8. Ga 2, 11.[]
  9. Somme théo­lo­gique, IIa IIæ, q. 33, a. 4, ad 2.[]
  10. Nous sui­vons ici le décou­page don­né par le père Thomas Pègues, O.P. Beaucoup de théo­lo­giens donnent quatre condi­tions, comme le père Lucien Choupin, S.J., Valeur des déci­sions doc­tri­nales, p. 6.[]
  11. Revue tho­miste, 1904, « L’autorité des ency­cliques pon­ti­fi­cales d’a­près saint Thomas », p. 525.[]
  12. « Quand est-​ce que le pape est infaillible ? »[]
  13. Audience géné­rale du 12 jan­vier 1966.[]
  14. Ratum et consum­ma­tum, en termes cano­niques.[]