Sainte Radegonde

Reine de France (vers 520–587). Fête le 13 août. 

La vie de sainte Radegonde embrasse une période de soixante- sept ans envi­ron. Par ses ori­gines, celle qui devait être reine de France n’appartenait pas à ce pays. Elle était née dans la Thuringe, qui fait par­tie aujourd’hui de la Saxe, et c’est à la suite des cir­cons­tances les plus tra­giques qu’elle fut ame­née à rési­der dans le royaume des Francs.

Cet évé­ne­ment fut la consé­quence d’une vic­toire rem­por­tée par deux des fils de Clovis, Thierry, roi de Metz, et Clotaire 1er, roi de Soissons, sur Herménéfrid, oncle de Radegonde. Le père de la jeune prin­cesse, Berthaire, roi des Thuringiens, était mort assas­si­né par son propre frère, disent cer­tains his­to­riens dont le témoi­gnage ne concorde pas avec d’autres ni avec les sou­ve­nirs que Radegonde elle-​même avait gar­dés de son enfance. Pour elle, n’était-ce pas Clotaire qui avait été le meur­trier de son père ?

Ce qui paraît cer­tain, c’est que lors de sa défaite, Herménéfrid avait çhez lui sa nièce qui devint la proie des vainqueurs.

Clotaire, qui avait jeté ses vues sur la jeune cap­tive, finit par se la faire attri­buer et lui don­na asile dans sa vil­la d’Athies (au dio­cèse actuel de Soissons) en atten­dant le moment de l’épouser. A part les récits assez confus qui nous ont été lais­sés sur ses pre­mières années, des détails plus pré­cis nous sont par­ve­nus sur la vie de Radegonde après son arri­vée dans la Gaule franque, grâce aux témoi­gnages de saint Venance Fortunat, évêque de Poitiers, qui avait été le cha­pe­lain et le confi­dent de la reine, et de la reli­gieuse Baudonivie, qui vécut avec elle dans le même monastère.

De la captivité au trône

La pen­sée qu’avait Clotaire d’épouser Radegonde ne pou­vait se réa­li­ser pré­sen­te­ment. De sérieux obs­tacles s’y oppo­saient : l’âge de la jeune prin­cesse, qui alors n’avait guère que huit à dix ans, puis, même pour plus tard, le mariage de Clotaire avec sa pre­mière femme, Ingonde, qu’il avait épou­sée légi­ti­me­ment et dont il n’eût osé bri­ser publi­que­ment le lien, mal­gré son absence de scru­pules et les exemples de lamen­tables désordres qu’il don­nait autour de lui.

La rési­dence d’Athies, où vivait Radegonde, ne res­sem­blait en rien à la cour de Soissons où Clotaire éta­lait ses scan­dales. C’était un asile très calme et très repo­sant où elle trou­va toutes les res­sources morales, reli­gieuses et intel­lec­tuelles que pou­vait goû­ter une âme pure et inno­cente comme la sienne.

Sans le savoir, Radegonde se pré­pa­rait ain­si aux luttes quelle devait sou­te­nir dans l’avenir et à la pra­tique des ver­tus dont elle devait don­ner l’exemple dans les milieux divers où la Providence l’appelait à vivre.

Au début, l’enfant quelle était encore par­ta­geait son temps entre les exer­cices de l’intelligence, la pra­tique des ver­tus chré­tiennes com­pa­tibles avec son âge et les délas­se­ments aux­quels elle se livrait avec ses com­pa­gnons. Plus tard Fortunat nous la montre plon­gée dans l’étude des Pères de l’Eglise et des auteurs ecclé­sias­tiques, mais sur­tout dans celle des Ecritures et de la Vie des Saints.

Radegonde, qui n’ignorait pas les des­seins de Clotaire à son endroit et qui en redou­tait cer­tai­ne­ment l’exécution, connais­sait aus­si les désordres hon­teux dont la cour de Soissons était le théâtre, et son âme pure et déli­cate s’effrayait du sort qui la mena­çait. Pour y échap­per dans la mesure du pos­sible, la jeune fille aurait réso­lu, dit-​on, de vouer à Jésus-​Christ sa vir­gi­ni­té. Le moment fatal arri­va cepen­dant où la volon­té du roi allait se mani­fes­ter. Son épouse légi­time, Ingonde, était morte en 538, et deux ans s’étaient écou­lés depuis cet évé­ne­ment. Radegonde fut man­dée auprès de Clotaire. Tout était prêt pour la célé­bra­tion du mariage. Que va faire la royale cap­tive ? Obéissant à un sen­ti­ment de ter­reur, et ne pou­vant domi­ner l’horreur que lui cau­sait le vain­queur, le bour­reau de sa patrie de Thuringe, le meur­trier peut-​être de son père, la prin­cesse vou­lut pro­fi­ter de la nuit pour s’enfuir. Mais elle fut bien­tôt reprise et conduite au redou­table roi. L’issue de cette entre­vue n’était pas dou­teuse : le mariage eut lieu à Soissons. Radegonde deve­nait reine des Francs.

La Reine

A dater de ce jour, la jeune chré­tienne ne vit plus que la volon­té de Dieu et elle se fit un devoir de conscience de rem­plir les obli­ga­tions de son nou­vel état. Qu’elle ait éprou­vé de la répu­gnance à suivre cette voie dou­lou­reuse où elle se trou­vait enga­gée avec un époux à l’esprit res­té bar­bare mal­gré son bap­tême, il n’y a pas lieu de s’en éton­ner. Si l’on ajoute à cette impres­sion les sou­ve­nirs d’un pas­sé inou­bliable pour elle, on com­prend qu’elle ait regar­dé sa vie comme un dur cal­vaire à gra­vir et son far­deau comme une lourde croix. Mais elle était chré­tienne, et chré­tienne héroïque, et elle cher­chait à ses souf­frances secrètes un adou­cis­se­ment très légi­time dans l’exercice de la pié­té et de la cha­ri­té. II est bien vrai que les rigueurs de sa péni­tence, contras­tant avec les désordres de son royal époux, exas­pé­raient par­fois celui-​ci, au point de le faire se répandre en plaintes amères d’avoir épou­sé plu­tôt une reli­gieuse qu’une reine. Et cepen­dant, Clotaire ne ces­sa jamais d’estimer et de res­pec­ter la reine des Francs qui le domi­nait de toute la hau­teur de sa ver­tu, et après s’être livré contre elle à ces excès de lan­gage, assez sou­vent on le voyait en témoi­gner son regret et cher­cher à les répa­rer en com­blant de pré­sents celle qu’il avait offensée.

En un mot, Radegonde fit tous ses efforts, pen­dant le temps qu’elle demeu­ra à la cour de Clotaire, pour mener de front, dans un équi­libre aus­si par­fait que pos­sible, ses devoirs de reine et ses devoirs de chré­tienne. Mais un évé­ne­ment dou­lou­reux allait lui faire quit­ter la cour, pour embras­ser une vie plus conforme à ses pieuses aspirations.

Sainte Radegonde se consacre à Dieu et se retire à Saix

Au nombre des pri­son­niers que Clotaire avait ame­nés avec Rade­gonde de Thuringe à Soissons se trou­vait un frère de la jeune prin­cesse. La pré­sence de ce frère était pour elle une des plus douces conso­la­tions de son exil, et mal­gré le désir avoué ou secret qu’avait le cap­tif d’échapper au vain­queur, il consen­tait à res­ter auprès de sa sœur, remet­tant sans doute à plus tard l’exécution d’un pro­jet de fuite. Peut-​être le roi eut-​il soup­çon de ce des­sein et vit-​il dans la réso­lu­tion du jeune homme l’intention de secouer le joug et de réta­blir le trône de ses pères ? Toujours est-​il que pour cou­per court à une ten­ta­tive de ce genre, le roi des Francs, n’écoutant que sa colère, fit mettre à mort son pri­son­nier, bri­sant par là le der­nier lien qui aurait pu rete­nir Radegonde à la cour de Soissons.

Et, en effet, à la suite de cet acte de lâche cruau­té, la reine se crut auto­ri­sée à se sépa­rer pour tou­jours de son indigne époux. Elle lui en fît la décla­ra­tion ouverte et elle lui deman­da la per­mis­sion de le quit­ter pour se consa­crer à Dieu. Clotaire eut-​il conscience de la légi­ti­mi­té de cette demande et voulut-​il, en l’autorisant, répa­rer en par­tie son crime vis-​à-​vis de celle dont il venait de bri­ser le cœur ? On peut le croire, car c’est lui-​même qui adresse Radegonde à l’évêque de Noyon, saint Médard, pour qu’elle soit admise, selon son désir, au nombre des dia­co­nesses, dont l’institution remon­tant aux débuts de 1ère chré­tienne devait dis­pa­raître défi­ni­ti­ve­ment au XIIe siècle de l’Eglise catholique.

Bien qu’il ne s’agît pas là de pro­non­cer un divorce que la loi divine déclare impos­sible entre chré­tiens, le saint Pontife hési­tait à sanc­tion­ner cette sépa­ra­tion cano­nique. C’est sur une adju­ra­tion de Radegonde elle-​même qu’il consen­tit à lui impo­ser les mains et à consa­crer l’acte de sa renon­cia­tion au monde. Elle l’avait com­men­cé, du reste, en se cou­pant les che­veux et en revê­tant l’ha­bit religieux.

Renoncer au monde, se consa­crer à Dieu ne signi­fiait pas encore pour elle l’entrée dans la vie reli­gieuse pro­pre­ment dite. La pieuse reine va s’y pré­pa­rer en se reti­rant dans la retraite et en accom­plis­sant à un degré héroïque les œuvres de misé­ri­corde cor­po­relle et spi­ri­tuelle qui achè­ve­ront le tra­vail de sa per­fec­tion. C’est à la pra­tique des ver­tus reli­gieuses qu’elle s’exercera, tout en res­tant dans le monde. Clotaire avait don­né comme dot à son épouse plu­sieurs vil­las, entre autres Athies et Saix. Elle choi­sit cette der­nière pour s’y reti­rer. Mais elle com­men­ça par se dépouiller de tout le faste de ses habits royaux en faveur des églises et des pauvres, et en se ren­dant à Saix elle visi­ta suc­ces­si­ve­ment les sanc­tuaires les plus véné­rés de la région : Orléans, Tours et le tom­beau de saint Martin, auprès duquel sainte Clotilde devait finir ses jours. Là, Radegonde fon­da un monas­tère d’hommes.

Après Tours, nous retrou­vons la sainte reine à Candes puis à Chi- non, où rési­dait un pieux soli­taire. Breton d’origine, connu et hono­ré sous les noms de saint Jean de Chinon, Jean de Moutiers ou Jean de Tours, ce ser­vi­teur de Dieu devait être pour elle un pré­cieux guide spi­ri­tuel. Candes et Chinon furent les pieuses étapes par les­quelles elle s’achemina jusqu’à Saix. Les œuvres de cha­ri­té quelle y accom­plit furent des plus variées, et elles prouvent un esprit de méthode et d’organisation vrai­ment remar­quable. Dans le sou­la­ge­ment des misères quelle secou­rait, les besognes les plus répu­gnantes étaient l’objet de son choix. Son genre de vie rap­pelle celui de saint Germain d’Auxerre : pour nour­ri­ture, du pain d’orge ou de seigle, accom­pa­gné de quelques légumes ou de racines ; pour breu­vage, de l’eau pure et jamais de vin ; pour lit un cilice recou­vert de cendres ; une chaîne de fer sur la chair nue lui cei­gnait les reins. Une de ses occu­pa­tions les plus appré­ciées était de confec­tion­ner les pains qui devaient ser­vir à l’autel. Toutes ses mor­ti­fi­ca­tions étaient rele­vées par l’humilité la plus pro­fonde ; elle ne mani­fes­tait au dehors que ce qu’elle ne pou­vait point cacher.

Une cir­cons­tance qui allait jeter le trouble dans le calme de sa vie lui fit redou­bler ses péni­tences, jusqu’à ce que le ciel, tou­ché de ses ins­tantes prières, finît par l’exaucer et par lui don­ner pour l’avenir une entière sécurité.

Clotaire qui, mal­gré ses fautes de toutes sortes, avait conser­vé pour sa sainte épouse une estime sin­cère et peut-​être un amour véri­table, ne fut pas long­temps sans regret­ter de l’avoir lais­sé par­tir. Il réso­lut donc de la reprendre à la cour, et sans doute s’ouvrit-il de ce des­sein dont le bruit par­vint jusqu’à Saix. Dans la crainte bien natu­relle que lui cau­sa cette nou­velle, Radegonde envoya au pieux reclus Jean de Chinon un mes­sage le sup­pliant d’intervenir auprès de Dieu, afin de conju­rer le mal­heur qui la mena­çait. Le saint homme lui répon­dit que le roi avait bien ce des­sein, mais qu’il ne le met­trait jamais à exé­cu­tion ; Dieu ne le lui per­met­trait pas. Toutefois, la ten­ta­tion du roi des Francs pou­vant se renou­ve­ler. Radegonde réso­lut de mettre désor­mais entre eux une bar­rière infran­chis­sable en allant s’enfermer à Poitiers, dans le monas­tère qu’elle médi­tait de fonder.

Sainte Radegonde à Poitiers

Le sou­ve­nir de saint Hilaire et la pré­sence de son tom­beau véné­ré avaient déter­mi­né Radegonde à choi­sir Poitiers pour le lieu de sa retraite. Elle pro­fi­ta des bonne dis­po­si­tions où se trou­vait alors Clotaire pour lui deman­der le ter­rain et les res­sources néces­saires à la construc­tion du monas­tère. S’il n’était pas encore maître du Poitou, le roi pos­sé­dait cepen­dant à Poitiers des vil­las et des terres. Non seule­ment il ne fit aucune dif­fi­cul­té pour accé­der à la demande de la reine, mais il mit tout en œuvre pour la réa­li­ser, La mai­son, pla­cée sous le patro­nage de la Sainte Vierge, fut donc bâtie rapi­de­ment, près des rem­parts et à l’in­té­rieur, ce qui consti­tuait sa sau­ve­garde aus­si bien que celle de la ville. On a retrou­vé en 1909 la cel­lule que sainte Radegonde occu­pait dans ce monastère.

Deux ins­ti­tu­tions se rat­ta­chant à cette fon­da­tion devaient en assu­rer la per­pé­tui­té ; un éta­blis­se­ment de prêtres pour le ser­vice reli­gieux du couvent et la confes­sion des reli­gieuses, et un cime­tière pour leur sépul­ture. Les lois romaines tou­jours en vigueur n’autorisant pas les inhu­ma­tions dans l’intérieur des villes, une église fut éri­gée entre les rem­parts et le Clain, des­ser­vie par les cha­pe­lains du monas­tère. Le cime­tière des reli­gieuses entou­rait cette église.

Lorsque tout fut ter­mi­né, la pieuse prin­cesse prit pos­ses­sion de la nou­velle demeure et y entra à pied, sui­vie d’un essaim de jeunes filles appar­te­nant aux plus nobles familles du royaume ; on en comp­tait deux cents à la mort de la fon­da­trice. Le spec­tacle de cette inau­gu­ra­tion solen­nelle avait atti­ré une foule immense, et lorsque la porte du monas­tère se fut refer­mée sur les nou­velles reli­gieuses, Radegonde, oubliant son titre de reine et de fon­da­trice, ne vou­lut être et paraître que la der­nière de toutes, se dépouillant pour jamais de ce qu’elle avait encore conser­vé exté­rieu­re­ment de sa digni­té royale, inten­si­fiant encore ses pra­tiques de mor­ti­fi­ca­tion, de péni­tence et de prière. Elle mit à la tête de la com­mu­nau­té celle qu’elle appe­lait sa fille bien-​aimée, Agnès, à laquelle elle vou­lut obéir comme à sa supérieure.

Cette élec­tion fut rati­fiée par l’Eglise dans la per­sonne de l’évêque de Paris, saint Germain, qui vint à Poitiers pour y rem­plir une mis­sion des plus déli­cates. Une fois de plus, Clotaire avait pen­sé à rap­pe­ler près de lui celle dont il regret­tait tou­jours le départ, et qui venait de s’enfermer dans le cloître. Venu en péni­tent au tom­beau de saint Martin de Tours, il s’était fait accom­pa­gner de l’évêque de Paris, mais avec l’arrière-pensée d’arracher Radegonde à son monas­tère. Prévenue de ce des­sein, la pieuse dia­co­nesse envoya un mes­sage au saint évêque pour le sup­plier de détour­ner le roi de sa pen­sée sacri­lège. Effrayé des consé­quences que pou­vait entraî­ner son acte, le roi des Francs aban­don­na son pro­jet et délé­gua saint Germain à Poitiers pour ras­su­rer la reine et sol­li­ci­ter son par­don et le secours de ses prières.

Ce fut pour Radegonde l’oc­ca­sion d’obtenir que l’évêque de Paris consen­tît à faire la béné­dic­tion de l’abbesse. A cette céré­mo­nie assis­taient saint Fient et un grand nombre d’évêques. Les inté­rêts tem­po­rels du monas­tère récla­maient aus­si la sol­li­ci­tude de la fon­da­trice : elle n’eut garde de les négliger.

Elle confia à saint Venance Fortunat l’administration des biens du monas­tère, que les libé­ra­li­tés des rois et des sei­gneurs avaient ren­dus consi­dé­rables. Elle le char­gea éga­le­ment de négo­cia­tions impor­tantes auprès des évêques et auprès des quatre sou­ve­rains fils de Clotaire, son époux, qui régnaient cha­cun sur un quart de l’héritage pater­nel. La pieuse prin­cesse devait culti­ver, pen­dant sa vie, de saintes ami­tiés avec les per­son­nages les plus ver­tueux de son siècle, dont la plu­part ont méri­té les hon­neurs des autels. Citons en par­ti­cu­lier, outre saint Venance Fortunat, les saints Germain de Paris, Léonce de Bordeaux, Junien de Mairé, Félix de Nantes, Grégoire de Tours, Yrieix de Limoges, et les com­pagnes de sa vie reli­gieuse, les saintes Agnès et Disçiole.

Les hautes rela­tions que Radegonde avait conser­vées en France lui per­mirent, dans le cours de sa vie, d’in­ter­ve­nir auprès des rois et des princes francs pour ten­ter de faire ces­ser les dis­cordes qui exis­taient entre eux. C’est ce rôle de paci­fi­ca­trice qui lui mérite dans l’histoire le nom de « Mère de la patrie ».

Dévotion de sainte Radegonde envers les reliques et principalement envers la vraie Croix

La dévo­tion aux reliques fut une des pas­sions de Radegonde et elle ne négli­gea rien pour en enri­chir sa mai­son de Sainte-​Marie. Le nou­veau monas­tère allait bien­tôt chan­ger son nom pri­mi­tif contre celui de Sainte-​Croix qu’il a conser­vé depuis.

La pieuse reine avait conçu la sainte ambi­tion de pos­sé­der un mor­ceau du bois de la vraie Croix. La France, jusque-​là, n’avait jamais reçu la moindre par­celle de cette ines­ti­mable relique. Radegonde fit part de son vif désir à l’empereur Justin II, suc­ces­seur de Justinien, et à l’impératrice Sophie. Ils lui envoyèrent non seule­ment un mor­ceau de la vraie Croix, mais aus­si un grand nombre d’autres reliques d’apôtres et de mar­tyrs et un évan­gé­liaire enri­chi de pier­re­ries. La récep­tion de la Croix eut lieu avec, toute la pompe des céré­mo­nies reli­gieuses, mal­gré cer­taines manœuvres des­ti­nées à les faire échouer. On enten­dit alors pour la pre­mière fois l’hymne célèbre en l’honneur, de la Croix, le Vexilla regis pro­deunt, que Fortunat avait com­po­sée pour cette mémo­rable solennité.

Cette trans­la­tion avait eu lieu vers 568. L’anniversaire en fut célé­bré annuel­le­ment le 19 novembre. A par­tir de ce moment, l’église Sainte-​Croix devint un lieu de pèle­ri­nage où s’accomplirent de nom­breux miracles. Saint Grégoire de Tours assure en avoir été lui-​même témoin.

Un conflit pénible sur un point de juri­dic­tion obli­gea la fon­da­trice et l’abbesse Agnès à cher­cher l’appui dont elles avaient besoin dans l’adoption de la règle de saint Césaire. Elles se ren­dirent donc à Arles afin de l’étudier pra­ti­que­ment. L’espèce d’exemption que cette règle confé­rait aux reli­gieuses favo­ri­sait leur désir de vie claus­trale, et l’approbation des évêques qui vint consa­crer cano­ni­que­ment la clô­ture leur fit espé­rer pour l’avenir la sécu­ri­té com­plète et la paix.

Mort de sainte Radegonde

Peu de temps avant qu’elle ne mou­rût, Notre-​Seigneur lui appa­rut pour lui annon­cer sa fin ; la pierre qui por­tait le pied de Jésus en conser­va l’empreinte. C’est cette pierre que l’on vénère aujourd’hui à Poitiers en l’église Sainte-​Radegonde et qu’on appelle « le Pas-de-Dieu ».

La sainte moniale s’éteignit dou­ce­ment au milieu de ses com­pagnes, le 13 août 587, dans la soixante-​huitième année de son âge.

Les écrits qui nous sont par­ve­nus sur sa mort témoignent d’une dou­leur et d’un deuil incom­pa­rables de la part des reli­gieuses qui per­daient en elle la meilleure des mères, et de toute la cité.

Elle fut inhu­mée dans l’église Sainte-​Marie hors les Murs, aujourd’hui Sainte-​Radegonde. Grégoire de Tours, qui pré­si­da ses funé­railles en l’absence de l’évêque de Poitiers, nous en a lais­sé lui-​même le récit. Plusieurs miracles qui se firent lors du trans­port du corps à l’église Sainte-​Marie attes­tèrent la sain­te­té de la reine des Francs.

Culte rendu à sainte Radegonde

Jusqu’au IXe siècle, ses pré­cieux restes demeu­rèrent au lieu où ils avaient été dépo­sés. Les incur­sions des Normands firent craindre la pro­fa­na­tion des saintes reliques, et on les trans­por­ta à Saint-​Benoît de Quinçay, près de Poitiers, d’où elles firent retour à l’église Sainte-​Radegonde. Le 28 mars 1412, le duc de Berry, comte de Poitiers, fit ouvrir le tom­beau. Le corps, qui y repo­sait depuis plus de huit cents ans, était par­fai­te­ment conser­vé. Lors des guerres de reli­gion, vers l’an 1562, les cal­vi­nistes brû­lèrent les restes de la patronne du Poitou, dans sa basi­lique. Cependant, les fidèles par­vinrent à en recueillir quelques frag­ments échap­pés aux flammes.

Reliques de sainte Radegonde, Basilique Notre-​Dame de Bonne Garde, Longpont (91). Crédits pho­to : domaine public via Wikimedia Commons. 

Ces frag­ments furent enfer­més dans un cof­fret de plomb et repla­cés dans le tom­beau que la Révolution elle-​même semble avoir res­pec­té. Une petite part des reliques échap­pées au pillage des pro­tes­tants fut don­née à l’église Sainte-​Croix. En 1854 Mgr Pie, évêque de Poitiers, les fit mettre dans un riche reli­quaire. La sta­tue de marbre qui avait été don­née par Anne d’Autriche fut cou­ron­née au nom de Léon XIII le 14 août 1887. Depuis lors les pèle­ri­nages au tom­beau de sainte Radegonde se sont suc­cé­dé, nom­breux et fervents.

Mais la dévo­tion envers elle s’est affir­mée non seule­ment dans les lieux qu’elle a sanc­ti­fiés par sa pré­sence, mais dans la France entière et à l’étranger. On a comp­té dans les dif­fé­rents dio­cèses de France plus de trente sanc­tuaires, églises parois­siales ou autres dédiées sous le vocable de sainte Radegonde. L’Autriche, de son côté, nous en pré­sente vingt-​trois ; la Belgique et la Bavière ont de la même manière célé­bré sa mémoire. Tous ces témoi­gnages attestent la noto­rié­té d’un culte que l’Eglise a sanc­tion­né de son auto­ri­té. Sainte Radegonde figure dans le calen­drier du rite ambro­sien à la date du 11 août, et non le 13 comme dans le Martyrologe romain.

Chanoine J.-F. Laboise

Sources consul­tées : Acta Sanctorum T. III d’août (Paris et Rome, 1867). Abbé René Aigrain, Sainte Radegonde (Collection Les Saints, Paris, 1918). Chanoine E. Briand, Sainte Radegonde, reine de France et patronne du Poitou (Paris et Poitiers, 1899). V. S. B. P, n°131.